PREMIERS EFFORTS CONTRE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
L'Italie, devenue le séjour des hommes instruits , fut, par là même , le pays des bonnes études : ceux qui voulaient sérieusement s'instruire y allaient compléter leur éducation. Nous venons de voir ce que fit Rodolphe Agricola : d'autres allèrent, comme lui, chercher des lumières auprès des savants étrangers , et se firent un mérite , à leur retour, de combattre la marche vicieuse, usitée alors dans les écoles de leur pairie. Il arriva même , ce qui arrive presque toujours, quand il y a réaction , que , se laissant emporter par un esprit d'exagération , ils poussèrent leurs critiques beaucoup trop loin , comme nous aurons bientôt occasion de le faire remarquer,
\ ,° Reuchlin , surnommé Capnion (1), naquit en Souabe , en 1455. De bonne heure il se distingua par ses talents et par son application , étudia le latin et le grec à Paris , le droit à Orléans et à Poitiers , devint docteur de Tubingue , puis secrétaire du duc de Wurtemberg. Ayant accompagné ce
(i) Reuchlin est un diminutif d'un mot allemand qui signifie fumée. De-là, suivant l'usage dç ce temps, la traduction en capnion, du mot grec ( MOI ( fumée),
prince à Rome, en 1482 , il se lia d'amitié avec plusieurs savants qu'il y trouva. Etant retourné une seconde fois en Italie , il se rendit à Florence pour y voir Pic de la Mirandole. Dans ses entretiens avec ce jeune savant, il puisa une nouvelle ardeur pour l'étude et le désir d'approfondir les mystères de la cabale. Par la suite il continua de s'occuper et de s'occuper beaucoup de cette science , aussi vaine que mystérieuse. Revenu en Allemagne, il occupa différents emplois publics , sans cesser de cultiver les sciences. Voyant , comme il le dit lui-même , que Platon avait été remis sur le pinacle , en Italie et Aristote , en France , il voulut en faire autant pour Pythagore , en Allemagne. De-là l'application qu'il mit à pénétrer dans les secrets de cette mystérieuse philosophie , qu'il faisait venir des chaldéens , passer aux hébreux , puis aux chrétiens , sous le nom de cabale. Pour expliquer les noms sacrés et symboliques dont se servent les cabalistiques , il publia un livre intitulé De verbo mirîfico (\ ) ; puis un traité en trois livres , De arte cabalisticâ (2), qu'il dédia à Léon X. Ces ouvrages n'eurent pas grand succès; mais ils devinrent l'occasion d'une forte et interminable dispute entre l'auteur et les théologiens de Cologne.
2.° Erasme , né à Rotterdam , d'un commerce illégitime , en \ 467 , fut enfant de chœur àUtrecht, jusqu'à 9 ans , chanoine régulier, sans vocation, à \7 ans, et prêtre à 25.
(i) De la parole merveilleuse* (s) Pc l'art cabalistique.
Son nom était Gérard; il le traduisit en celui d'Erasme , sous lequel il a toujours été connu depuis. Doué d'une pénétration vive, d'un génie heureux, d'une mémoire prodigieuse et ayant un désir ardent de s'instruire, il se livra à l'étude avec application et y fit de grands progrès. Après avoir voyagé en France , en Angleterre et en Italie , où il resta longtemps , il prit le degré de docteur en théologie , à Bologne , et obtint de Jules II la dispense de ses vœux. S'étant rendu à Rome , il fut bien accueilli , y apprit en perfection le grec et le latin. Son style était coulant et plein de charmes. Etant allé de Rome auprès de Henri VIII, en Angleterre, il y resta peu de temps. Il voyagea de nouveau de différents cotés , et ne s'attacha ni aux princes, ni aux rois , ni aux papes , qui se le disputaient. Enfin il se fixa à Baie, où il mourut en J5o6.
Ses ouvrages forment une collection de \\ vol. in-fol. Le plus célèbre est son Eloge de la folie, dans lequel il critique, avec une finesse exquise , les divers états de la vie , et livre au mépris public les vaines arguties de la philosophie scolastique. Cet opuscule , qu'il composa en huit jours , parut d'abord à Paris , quelques années seulement après sa composition. Il y fut accueilli avec une telle faveur que, dans l'Europe entière , ceux qui savaient assez de latin pour l'entendre , voulaient le lire. Ce petit ouvrage porta un coup mortel aux niaiseries de l'école et contribua puissamment au retour des bonnes études ; mais il suscita à l'auteur un grand nombre d'ennemis.
Nous ne parlons point de ce que fit Erasme sur la grammaire , sur la rhétorique , sur l'Ecriture sainte , sur la
théologie ; ni do ses relations suspecte» avee Luther : toutes ces choses n'entrent point dans notre plan.
5.° Vives, né à Valence, en Espagne, l'an 1 192, étudia à Paris , enseigna à Louvain , fut mandé par Henri VIII en Angleterre, pour donner des leçons de latin à Marie , sa fille unique. Ayant encouru la disgrâce du roi pour avoir blâmé son divorce avec Catherine d'Aragon , il fut mis en prison et y resta six mois. Rendu à la liberté , il se relira à Bruges, s'y maria , y eut des enfants , étudia et composa beaucoup d'ouvrages. Il mourut dans cette ville en 4540.
Lié d'amitié avec Erasme , il était loin de l'égaler : cependant il se fît un nom distingué dans la littérature et dans la philosophie. Parmi ses ouvrages , publiés en 2 vol. in-fol., on cite, \ .° un traité judicieux, De la corruption des sciences et des arts , dans lequel il s'élève avec force contre les scolastiques, les accusant de cette corruption universelle; 2.° un livre intitulé , Des commencements des sectes et des louanges de la philosophie ; 5.° quelques autres traités, peu importants en eux-mêmes , qui néanmoins contribuèrent beaucoup à la réforme des méthodes d'enseignement , à cause de la réputation dont jouissait l'auteur.
4.° Budé , né à Paris , en 4467 , homme très-versé dans la connaissance des langues grecque et latine , ami d'Erasme et appelé par lui le prodige de la France , contribua puissamment, de son côté , au progrès des bonnes études.
Erasme , Vives et Budé passaient pour les trois plus savants de leur siècle.
d.° Jacques Lefebvre , surnommé Faber , né à Etaples, en
Picardie, en 1 455 , élève distingué de l'école de Paris, voyagea, pour s'instruire , dans une grande partie de l'Europe , même en Asie et en Afrique , selon quelques-uns : revenu à Paris , il y enseigna la philosophie, commenta les livres dialectiques, physiques , éthiques , politiques et économiques d'Aristote ; mais il se prononça si fortement contre la méthode des scolastiques , qu'il devint suspect d'hérésie ou de tendance vers les opinions des nouveaux sectaires de l'Allemagne. H mourut en 4556.
6.° Marin Nizzoli, né en 1498 , célèbre grammairien et philosophe de Brescello , en Italie , composa un ouvrage en 4 livres , Des vrais principes de philosopher contre les faux philosophes ; il y attaquait vivement la barbarie des termes et les ridicules opinions des scolastiques. Leibnitz trouva cet ouvrage si bien fait , qu'il en donna lui-même une édition en 4670.