CHAPITRE VI
PHILOSOPHIE DE LUTHER, DE MÈLANCHTON ET DES AUTRES RÉFORMÉS, EN ALLEMAGNE.
L'Allemagne avait été le théâtre de guerres civiles ; de divisions religieuses , de longues et violentes contestations entre l'autorité temporelle et l'autorité spirituelle : des abus s'y étaient glissés peut-être plus que partout ailleurs. Un fond de malaise et de mécontentement, qui régnait dans ces contrées , tourmentait les esprits , et les portait à souhaiter un autre ordre de choses 7 quel qu'il fut. L'occasion s'en présenta , et l'explosion se fit avec une extrême facilité.
\ ,° Martin Luther , fils d'un père qui travaillait aux mines , né en Saxe , en 1484 , devint religieux des hennîtes de saint Augustin , à Erfurt. Envoyé par ses supérieurs pour étudier la théologie à l'université de Wittemberg , il s'y distingua tellement , qu'on le choisit pour y être professeur. Ayant étudié le grec et le latin avec ardeur, il lut les bons auteurs , dans les deux langues , conçut de l'aversion pour le style barbare de l'école et pour les futiles questions qu'on y agitait trop souvent. Alors il se déchaîna sans mesure contre la méthode usitée , qu'il avait lui-même suivie , contre Aristote et ses partisans, contre les universités et leurs
docteurs , parlant des institutions et des hommes , en termes grossiers et burlesques. Après avoir ainsi bouleversé l'église d'Allemagne , sous prétexte de la réformer , il y anéantit le règne de la théologie et de la philosophie scolastiques : c'est un fait que nous ne pouvons ni ne voulons contester.
A l'autorité religieuse divinement constituée , seule digue capable d'arrêter le torrent des opinions humaines , il substitua la raison individuelle , raison orgueilleuse qu'il proclama souveraine. Nous aurons occasion , plus tard , de faire remarquer les conséquences de ce principe dissolvant.
Nous ne devons considérer ici Luther que relativement à l'influence qu'il exerça sur renseignement , et non sous le rapport de sa prétendue réforme, ni des événements qu'elle produisit, ni de la conduite qu'il tint. Ce serait nous jeter dans une voie étrangère au but que nous nous sommes proposé (i).
2.° Philippe Mélanchthon , naquit à Bretten , dans le Palatinat, en 4497. Son nom, en allemand, était Schwartz Erde, qui signiûe lerre noire. Reuchlin , son oncle maternel , l'engagea , dès son enfance , à changer ce nom dans celui de Mélanchthon , formé de deux mots grecs , qui ont la même signification.
(i) M. Audin a publié récemment, en 2 vol. in-8.°, une vie de Luther. Cet ouvrage, dont les journaux catholiques ont dit du bien , est intéressant à plus d'un titre : cependant il doit être lu avec précaution, et il n'est pas de nature à être mis entre les mains de toutes sortes de personnes.
Mélanchthon montra de bonne heure les plus heureuses dispositions : dès l'ûge de 12 ans il fut envoyé à l'université d'Heidelberg et s'y distingua tellement que , deux ans après , on le chargea d'instruire un jeune comte. En même temps il suivait les leçons de différents maîtres ; mais il s'adonna surtout aux langues anciennes , à la philosophie et à la théologie. A 15 ans, il alla continuer ses études à Tubingue , y resta pendant 6 ans et entretint des liaisons intimes avec Reuchlin , son oncle , et avec Stadian , autre savant distingué de ce temps-là. Il lut les anciens dans leur texte même , étudia la philosophie d'Aristote en grec , expliqua , en particulier, puis en public , Virgile, Térence, Cicéron, et Tite- Live. A vingt-un ans , il obtint , à la recommandation de Reuchlin , la chaire de langue grecque , à la nouvelle université de Wittemfeerg. Sa réputation était si grande, que le nombre de ses auditeurs monta par fois à dix-huit cents , et même , dit-on , jusqu'à deux mille cinq cents.
Là, il connut Luther, et se lia d'amitié avec lui, quoique la douceur de ses manières sympathisât peu avec le caractère fougueux du moine entreprenant. Il voyait les défauts de ce novateur , condamnait une partie de ses écarts, et cependant se laissait dominer , subjuguer , entraîner par lui : ainsi , presque sans le vouloir , il devint l'âme de la réforme , lui consacra sa plume , ses connaissances et ses talents.
Depuis le moment où il se fut engagé de la sorte , il n'y eut plus de bonheur pour lui. Son esprit flottait dans des doutes inextricables , et sa conscience était continuellement troublée par mille inquiétudes. A 05 ans , il termina sa vie malheu-
relise , pleine de chagrins et d'amertume : il voyait avec joie ce qu'il appelait le terme de ses angoisses.
Les emportements de Lulher contre les sciences , telles qu'on les enseignait alors, ne lui plaisaient pas ; il les blâmait ouvertement , sans néanmoins approuver la méthode qu'on suivait. 11 reconnaissait l'utilité de la dialectique et de la métaphysique , pourvu que ces parties de la science fussent bien étudiées et convenablement appliquées. Luther fut même amené par lui à des idées plus modérées et plus justes à cet égard.
Mélanchthon fit un traité de Y Âme et plusieurs Manuels de philosophie, basés sur les principes d'Aristote, mais selon une méthode nouvelle et en latin très-pur. H condamnait les épicuriens , les stoïciens et les académiciens , prenait dans les autres systèmes ce qui lui paraissait vrai., intelligible et applicable à la religion ou à la morale. Car il voulait que la philosophie fût subordonnée à la révélation , et en même temps il ruinait la révélation jusque dans ses fondements , en n'admettant d'autre règle , pour la bien connaître , que le jugement particulier de chacun.
Du reste , ces manuels eurent un grand succès. Adoptés dans la plupart des écoles d'Allemagne et substitués aux livres seolastiques, dont on se servait auparavant, ils entraînèrent un changement complet dans renseignement delà philosophie et de la théologie.
Les autres réformateurs , marchant sur les traces des deux coryphées , Luther et Mélanchthon , déclamèrent aussi avec violence contre la scolastique. Poussant leur haine , à
cet égard , jusqu'à L'excès , et secouant avec mépris toute autorité eu fait de doctrines, ils précipitèrent les intelligences dans une complète anarchie.
Toutefois, ces invectives outrées contre les vices de l'école, curent un avantage remarquable. Les protestants qui repoussaient dédaigneusement la scolastique, devaient, pour être conséquents, remonter aux sources, étudier les langues anciennes , lire l'Ecriture sainte et les différents auteurs hébreux , grecs , latins , dans leurs textes originaux : c'est ce qu'ils firent. De toutes parts il se développa ,- chez eux , une grande ardeur pour l'élude.
Les catholiques, de leur coté, se voyant harcelés et souvent traités avec mépris par de tels adversaires, ne voulurent pas rester en arrière : se plaçant aussi sur le terrain de l'érudition , ils scrutèrent , à leur tour , les monuments de la science ecclésiastique, remontèrent jusqu'aux titres primitifs. De tous les côtés , jaillirent des éclats de lumière capables de convaincre les esprits de bonne foi. Ainsi cette lutte opiniâtre , qui produisit des effets si fâcheux pour L'unité chrétienne , eut cet avantage , qu'elle accoutuma aux recherches sérieuses et aux comparaisons , qu'elle fit naître l'esprit de critique et de discernement , dégagea la vérité de la rouille que 1'iguorance des siècles précédents y avait ajoutée et contribua au renouvellement des bonnes méthodes. Yoilà comme la providence, toujours admirable dans sa conduite, sait tirer le bien du mal.
Ce n'est pas ù dire pour cela que, sans la réforme de Luther, les sciences et les lettres ne fussent pas revenues en
Europe : déjà elles y avaient pénétré, comme nous l'avons fait voir. De l'Italie elles commençaient à se répandre en France, en Allemagne, en Angleterre. Luther et Mélanchthon en sont eux-mêmes une preuve : s'ils n'avaient connu que la scolastique, ils auraient manqué de ces moyens puissants qui ont assuré leur triomphe ; leurs efforts auraient été comprimés comme le furent ceux de Jean Hus , de Wiclef et des hérétiques antérieurs. En convenant donc qu'ils ont contribué pour quelque chose au développement de l'esprit humain , nous aflirmons , et les faits sont là pour l'attester , que la vérité était en voie de se manifester ; que pour se dégager entièrement des arguties du moyen âge, elle n'avait pas hesoin de ce terrible déchirement qui a fait périr le véritable christianisme dans de grandes régions , au milieu du chaos des opinions engendrées par le principe fondamental delà réforme, le libre examen.