‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 63 sur 156 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

riHLOSOPÏllE DE FICHTE. THÉORIE DE LA SCIENCE

Jean Théophile Fichte, fils d'un petit mercier de la Lusace, naquit en 1762. Par les secours d'une personne frappée de ses heureuses dispositions , il trouva le moyen d'étudier à Wittemberg et à Leipsick. N'ayant aucunes ressources pour vivre , il accepta , en sortant de l'université , une petite place de précepteur. Ayant eu occasion de voir Kant à Kcenisberg, il goûta son système philosophique et publia , en 1792, un Essai critique de toutes les révélations , 1 vol. in-8°. Par là il jeta les fondements de la réputation de grand philosophe qu'il acquit dans la suite. Il voyagea en Allemagne , se maria à Zurich et publia , en 1795, sur la révolution française, un ouvrage qui eut du succès , mais qui lui suscita une vive contradiction. Son opinion était que , dans un contrat synallagmatique , une des parties pouvait toujours résilier quand elle voulait. Il exprimait le vœu que les Juifs fussent tous exterminés.

Ayant obtenu . à l'université d'Iéna , la chaire de philosophie qu'avait occupée Reinhold , il annonça , dès son programme , et développa plus tard l'idéalisme transcendantal , inventé par Kant, mais en prétendant le rectifier et lui donner le complément dont il avait besoin.

Kanl , analysant l'entendement , la raison pratique , le jugement, parlait de ces données , admises gratuitement , pour établir son système : Reinhold basait le sien sur le fait primitif de la conscience , ce qui semblait être comme un degré au-dessus de la théorie de Kant. Fichte , voulant s'élever à une sphère plus haute encore , commença par définir la philosophie , La science de la science. Après cela , il cherche , avec une incroyable subtilité , le principe de cette science : ce principe doit être certain par lui-même , et communiquer la certitude aux propositions qui en dérivent. Par là , Tau leur se propose de bannir à jamais de la philosophie les malentendus et les disputes , et de renverser le scepticisme , une bonne fois pour toutes.

Kant était parti , dans sa théorie , de la décomposition de la faculté de connaître ; Reinhold du fait de la conscience. Fichte procéda de la manière suivante :

\ .° Toute proposition contient deux choses , l'objet , qu'on appelle aussi le contenu, et la forme : l'objet est la chose dont on sait quelque chose, et la forme est ce qu'on sait de l'objet . par exemple, À égale B; A et B sont l'objet, et l'égalité est la forme. Cela étant , la certitude du principe dépend de ce que l'objet et sa forme se conviennent nécessairement. Reste, par conséquent, à trouver un principe primitif, absolu , dont l'objet et la forme se conviennent nécessairement. Ce principe sera la source de toute certitude , la base inébranlable de la science : mais il faut qu'il soit clair par lui-même et n'ait besoin d'aucune raison ultérieure pour être admis.

2.° Supposons la proposition mathématique A est A : cette proposition est claire par elle-même et n'a besoin d'aucune raison ultérieure pour être admise. En elle se trouve le contenu ou l'objet A et la forme, qui est la liaison entre A est A : ce contenu et cette forme se conviennent nécessairement. A cette formule substituons la proposition philosophique suivante : Moi est moi. La même donnée et la même liaison s'y trouve : c'est donc un principe clair et absolu ; principe qui n'a besoin d'aucune preuve, qui est par là même la source de toute certitude philosophique. Le moi se pose lui-même absolument; il est essentiellement actif. Le premier effet de son activité est la réflexion sur lui-même. Son activité, indéfinie de sa nature , se trouve fixée par l'obstacle qu'elle rencontre. Le moi, dans son premier acte , est tout à la fois sujet et objet ; sujet , en tant qu'exerçant l'activité , et objet , en tant que se posant lui-même comme point de résistance. Ce conflit produit la conscience.

3.° De ce premier principe absolu , quant au contenu et quant à la forme , nait un second principe absolu , quant à la forme , et non absolu quant au contenu. Le voici : Le moi n'est pas non moi. Quant à la forme, il exprime une opposition non dérivée ; il est donc absolu : mais quant au contenu, il est déterminé par le moi , puisqu'il ne peut y avoir de non moi, sans rapport à un moi, et dès lors il n'est plus absolu.

4.° L'opposition entre le moi et le non moi doit se trouver dans le moi absolu ; car hors du moi absolu il n'y a rien : il y a donc dans le moi absolu une réalité et une négation qui constitue l'opposition : néanmoins, l'une et l'autre ne se dé-

tniisent pas. Comment sont-elles ainsi opposées dans le même moi sans se détruire , et sans que le moi périsse? Elles ne peuvent subsister ainsi, en même temps, qu'autant qu'elles se limitent réciproquement ; de sorte que la limitation est un troisième principe absolu quant à la forme, et non absolu quant au contenu. Une limitation dans le moi emporte la divisibilité, et toute divisibilité suppose une quantité. Il y a donc dans le moi quelque chose qui peut être limité ou détruit , sans que le moi lui-même en souffre. Le moi absolu est une réalité pure . réalité unique qui comprend tout , qui n'a point d'attributs , mais est la base de tous les attributs. C'est un quoi indéterminé , qu'on ne peut définir autrement ; il est indivisible, illimité et renferme tout. Le non moi, par rapport à lui, n'est qu'une pure négation.

Le moi divisible est lui-même opposé au moi absolu ; car il est limitable , et le moi absolu ne l'est pas : le non moi peut lui être opposé comme grandeur négative. Par cette opposition seulement on peut dire de tous deux qu'ils sont quelque chose ; car , en eux-mêmes , pris isolément , ils ne sont rien , c'est-à-dire , qu'où il n'y a point de sujet , il n'y a pas d'objet , et qu'où il n'y a point d'objet il n'y a point de sujet. Ce troisième principe de la science de la science peut donc se formuler ainsi : Le moi oppose au moi divisible le non moi divisible.

5.° De ce troisième principe dérivent immédiatement les idées de relation et de distinction : car l'opposition entre le moi et le non moi ne peut avoir lieu que parce qu'ils sont en rapport de relation avec le moi absolu : par là même

qu'ils sont opposés l'un à l'autre, il y a distinction entre eux. 11 y a donc essentiellement relation et distinction.

6.° Si Ton considère un jugement par rapport a» principe de relation , le but de la réflexion est une synthèse , et le principe de relation est le principe de toute synthèse des jugements. Sous ce rapport , le moi absolu est le premier et suprême principe de toute synthèse , parce qu'au-dessus de lui il ne peut y avoir aucun principe de relation.

7.° Mais si un jugement est considéré par rapport au principe de distinction , le but de la réflexion est toujours une antithèse, puisque la distinction vient d'une opposition.

8.° Le principe de distinction existe néanmoins , à priori, dans le moi , aussi bien que le principe de relation : car on doit admettre le principe suivant de la science de la science : 77 n'existe nulle part rien antre chose que le moi, et le moi existe parce qu'il existe. Ce qui existe, n'existe que dans le moi elpour le moi. Il n'y a donc rien d'indépendant du moi, et qui jouisse par soi-même d'une existence absolue.

9°. Tout développement philosophique se fait par la réflexion sur le double principe de relation et de distinction : on doit réunir les produits antithétiques de la distinction, et remonter au principe de leur synthèse. Lorsqu'il n'y a plus moyen d'opérer cette synthèse , on est arrivé aux dernières limites de la science de la science théorique. Reste à l'examiner dans sa partie pratique.

40.° Le moi absolu, seule réalité proprement dite, est essentiellement libre, indépendant, actif, infini : il se pose, dans son activité , comme une force détcrminatricc de ce

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qui est déterminablc : il rencontre le non moi , y trouve un achoppement à son activité, elle fixe: à son tour, il est limité clans son intelligence et dans son activité par le non moii De-là les principes suivants ; Le moi se fixe comme déterminant le non moi , le moi se fixe comme déterminé par le non moi.

Il .° Le moi , exerçant son activité , fixe le non moi et se l'oppose : le non moi agit en même temps sur le moi et le limite; le moi est donc tout à la fois actif et passif; actif, en tant que fixant le non moi , et passif, en tant que limité par le non moi.

\%.° Percevoir la limitation du moi , c'est sentir; c'est entrer en relation avec le non moi, d'où vient la limitation du moi , et avec le monde extérieur que le moi produit par son activité, en le déterminant.

Telle est la marche que suit Fichte pour passer logiquement de son idéalisme transcendantal à la réalité des objets extérieurs.

Par ce court exposé d'un système que nous avons voulu rendre aussi clair que possible , en le dépouillant d'une grande partie des termes insolites dont il est hérissé, chacun peut juger si l'auteur a victorieusement combattu les sceptiques, et s'il leur a fermé la bouche pour toujours, comme il se le proposait. Pour nous , nous confessons que nos idées se brouillent et que notre intelligence se perd dans ce sublime galimatias.

Fichte publia , en 1798 , en 1 vol. in-8.° , un Système de morale d'après les principes de la doctrine de la science de la science. Dans ce traité , il avance des paradoxes insoute-

nables et va jusqu'à dire que le moi, cherchant à effectuer ses devoirs, aspire à un ordre moral de l'univers; que, par là, il se rapproche de Dieu et a la vie qui vient de Dieu.

Ainsi , ce singulier philosophe confond Dieu avec l'ordre de l'univers. Accusé d'hérésie et d'athéisme, il fut poursuivi comme impie. Son livre fut condamné et confisqué : luimême se trouva dans la nécessité de renoncer à sa place. Venu à Berlin , il y fut accueilli favorablement et y donna des leçons particulières, tout en composant de nouveaux ouvrages. Nommé professeur de philosophie transcendante à Erlang, en 1805 , avec permission de passer Thiver à Berlin pour y continuer ses cours particuliers, il alla prendre possession de sa chaire. L'ayant perdue, en 1806, lorsque les français s'emparèrent d'Erlang, il se retira à Kœnisberg, où il donna , en 1807 , un cours de philosophie. Après la conclusion de la paix , il revint à Berlin , obtint la place de recteur de l'université et mourut en 1814.

Ses principaux ouvrages , outre ceux dont nous avons parlé , sont : Sur la notion de la doctrine de la science, appelée communément philosophie , 1 vol.in-8.°; Bases de la doctrine de la science , 1 vol. in-8.°; Précis de ce qui caractérise la doctrine de la science relativement à la faculté théorétique , 1 vol. in-8.° ; Bases du droit naturel d'après les principes de la doctrine de la science , 1 vol. in-8.°; Rapport plus clair que le jour, adresse à la majeure partie du public, sur la nature réelle de la philosophie récente, ou Essai pour forcer les lecteurs à comprendre, 1 vol. in- 8.°;

La doctrine de la science , exposée dans toute son étendue , 1 vol. in-8.° , etc. , etc.

Fichte , malgré l'obscurité de sa théorie , eut de zélés partisans , qui l'aidèrent à se défendre et publièrent des ouvrages en faveur de sa doctrine ; mais il rencontra aussi de vigoureux censeurs, qui ne le ménagèrent pas. Son système , si affirmatif , a eu le sort de tous les autres ; il s'est bientôt évanoui.

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