‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 67 sur 156 · CHAPITRE I.cr · texte numérisé non relu

CHAPITRE I.cr

THILOSOPHIE DES IDÉOLOGUES MATÉRIALISTES ET DE QUELQUES AUTRES INCRÉDULES.

l.° Pierre- Jean-Georges Cabanis, né àConac,en 1757, fut placé , à 7 ans , chez deux bons prêtres du voisinage , qui étaient frères et vivaient ensemble : à 10 ans , on le mit au collège de Brives , tenu par des doctrinaires. Il fut renvoyé à son père pendant sa rhétorique. Son père le traita avec sévérité. Au bout d'un an, il le mena à Paris et le livra à lui-même , à Page de \ A ans , parce qu'il ne pouvait déjà plus exercer sur lui aucune influence utile.

Le jeune Cabanis , libre de tout frein , se mit à étudier plus qu'on ne pouvait l'espérer. A \ 6 ans , il entra comme secrétaire , chez un seigneur polonais. Là il vit de près les intrigues du grand monde et en conçut du mépris pour les hommes.

A 18 ans, il revint à Paris , fut présenté à Turgot, alors ministre des iinances , ami de son père , et se livra à l'étude de la médecine.

Plus tard il fit connaissance de la veuve d'IIelvétius , se trouva souvent chez elle avec Turgot, d'Holbach et autres de la même trempe, devint leur disciple , leur ami et leur imitateur en incrédulité. 11 épousa la belle-sœur de Condorcet,

En 1707 et années suivantes, il publia plusieurs brochures et des articles , clans des recueils scientifiques, sur la médecine et la physiologie. En 1802, il fit paraître, sous le titre de Rapport du physique et du moral de V homme, son principal ouvrage philosophique, en 2 vol. in-8°.

Dans cet ouvrage , il adopte le traité des sensations de Condillac : jugeant, comme lui , que toutes les opérations de rame sont sensation ou viennent par la sensation , il se propose d'éclaircir et de compléter ce système.

D'après ses observations , il croit pouvoir affirmer que la sensibilité suppose deux choses , une impression reçue venant des objets extérieurs , communiquée au centre de l'organe , et une réaction partant du centre de l'organe pour revenir aux extrémités. Ce double mouvement ne peut exister que par les nerfs : c'est donc dans les nerfs que réside la sensibilité, et, par suite, toutes les facultés de l'àme. L'homme n'est un être moral , que parce qu'il a de la sensibilité ; il n'a de la sensibilité que par les nerfs : les nerfs sont donc tout l'homme.

En vertu de la loi générale d'attraction , à laquelle tous les corps sont soumis, nos organes subissent des modifications variées à l'infini : de-là une sensibilité si différente selon le genre , l'espèce , l'âge , le sexe , la constitution des individus et les circonstances où ils se trouvent. Le cerveau , recevant les impressions organiques, les élabore et en forme des idées, à peu près comme l'estomac digère les aliments , en forme le chyle, le sang, etc.

Toutes les opérations de l'âme venant des impressions

organiques et se confondant avec la sensibilité, il n'y a plus de liberté de nos actions , plus de distinction entre le bien et le mal moral, plus de spiritualité ni d'immortalité de l'âme.

On dit que Cabanis n'admettait point ces funestes conséquences ; mais on ne peut nier qu'elles ne découlent nécessairement des principes qui faisaient la base de son système. Son livre , à l'époque où il parut , devait plaire à beaucoup de personnes, et, en effet , il eut un grand succès.

En mourant , en 1808 , il laissa , dans ses papiers, une lettre à M. F** , un de ses amis, Sur les causes premières : répondant aux accusations de matérialisme, dont il était l'objet, il reconnaît, dans cette lettre, l'existence d'une cause première , universelle , intelligente , douée de volonté , et admet dans l'homme un principe vital , qui n'est point le résultat d'une combinaison animale , mais une substance , un être réel qui , par sa présence , imprime aux organes tous les mouvements dont se composent leurs fonctions ; qui retient liés entre eux les divers éléments employés par la nature dans leur composition régulière, et les laisse livrés à la décomposition, du moment qu'il s'en est séparé définitivement et sans retour.

Du reste , dans cette lettre même , il ne reconnaît pas d'autre culte qu'une sorte de religion naturelle , qui est l'amour de l'ordre.

2.° Antoine-Louis-Claude Destutt de Tracy , né dans le Bourbonnais , en \ 754 , colonel d'infanterie , à l'époque de la révolution, et député de la noblesse du Bourbonnais

aux états généraux , embrassa chaudement le parti de la révolution. Devenu maréchal de camp à Tannée de la Fayette, il quitta la France et fut arrêté avec ce général. Rendu à la liberté en 4797, il entra au sénat conservateur en 1799, à Tinstitut en 1808 , en place de Cabanis , et à la chambre des pairs en 1814. 11 est mort en 185G, âgé de 85 ans, et presque aveugle depuis quelques années.

De Tracy était du nombre des idéologues du temps : il a laissé un ouvrage , en 5 vol. in-8° , intitulé : Eléments d'idéologie, dans lequel il traite la matière exprofesso. 11 se propose oiissi de perfectionner le système de Condillac et de le réduire à la forme la plus simple ; mais c'est bien plutôt le système d'Helvélius qu'il embrasse et poursuit.

Partant du fait de la pensée , il en examine la nature et les causes : la pensée , selon lui , n'est que la sensibilité ; la sensation en est l'exercice. Il admet en nous quatre facultés , qui sont , la sensibilité , la mémoire , le jugement et la volonté. La sensibilité est une propriété qui nous avertit de nos affections présentes; la mémoire, une propriété qui nous rappelle une affection que nous avons eue; le jugement, une propriété qui nous fait sentir une relation existante entre nos affections ; la volonté , une propriété qui nous fait éprouver des désirs. Toutes les facultés, qui sont en nous, se réduisent donc à la sensibilité.

Cependant il y a en nous de l'activité , et cette activité vient des désirs que nous éprouvons quand nous sentons nos besoins: elle est la puissance que nous avons d'accomplir nos désirs, et rien de plus, Agir, c'est produire des mouvements extérieurs

ou intérieurs , par l'efficacité de la force vitale dont nous sommes doués : cette force dérive de la loi d'attraction.

Ainsi, il n'y a rien dans l'homme au-delà de l'organisation du corps : de cette organisation naissent les sensations ; la conscience de ces sensations est, à proprement parler , l'âme humaine; cette âme, dès lors, n'est pas un être distinct, mais une simple modification du corps.

L'auteur traite longuement de la grammaire , comme lavait fait Condillac , de la nécessité des mots pour raisonner et pour exprimer les jugements , même dans notre intérieur. En ce qui est de la logique, il dit, qu'éprouvant nécessairement nos sensations , et percevant de même leurs relations par nécessité , ce qui constitue le jugement , nous ne pouvons nous tromper ni en sentant ni en jugeant, lorsque le jugement a pour objet la relation entre les sensations. Mais comme aussi le jugement est la perception des souvenirs , il arrive souvent que les souvenirs sont inexacts : alors nous nous trompons.

Il faut avouer que cette assertion ne se comprend pas ; car l'âme n'est pas plus libre en sentant les souvenirs qu'en sentant la relation entre des sensations actuelles.

M. de Tracy ne voyant dans l'homme que de la matière organisée , ne pouvait admettre raisonnablement , pour but de nos actions et pour règle de notre conduite, que le bien-être du corps , que la santé , les plaisirs et ce qui peut nous donner la plus grande somme de bonheur icibas. Ces monstrueux principes ruinent jusque dans ses fondements Tordre moral tout entier.

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3.° Constantin-François Cliassebœuf, comte de Velùey, fils d'un avocat, naquit à Craon (Mayenne), en 4757. Son père ne voulut point lui laisser porter son nom, qui avait été pour lui un sujet de désagréments par les plaisanteries qu'on en faisait. 11 le nomma Boisgirais , et renvoya étudier , sous ce nouveau nom , aux collèges d'Ancenis et d'Angers. Le jeune homme ayant fini les cours ordinaires des collèges à 17 ans, et se trouvant, par la mort de sa mère, en possession de 1100 liv. de rente, alla étudier les hautes sciences à Paris. Une succession de 0,000 liv. lui étant échue, il résolut de voyager en Orient, pour son instruction. Parti à pied, en 1785 , il arriva en Egypte et s'enferma dans un couvent de cophtes , pour y apprendre l'arabe. Après cela , il parcourut l'Egypte et la Syrie , revint en France au bout de quatre ans , et publia la relation de son voyage qui eut un grand succès. Député aux états-généraux et à l'assemblée constituante , il fut pour le parti de la révolution, en blâmant pourtant quelquefois les exagérations auxquelles on se laissait aller et la violence dont on usait. En 1791 , il fit hommage à l'assemblée des Raines ou méditations sur les révolutions des empires, livre d'une révoltante impiété. En 1792, il accompagna M. Pozzo di Borgo en Corse , avec des intentions philanthropiques , revint en 1 795 , et publia un petit ouvrage, sous le titre de La loi naturelle ou Catéchisme du citoyen français. Dans la collection de ses œuvres , en 8 vol. in-8.°, ce traité a pour second titre : Principes physiques de la morale.

Rien de plus simple ni de plus clair que la morale de Volney , mais aussi rien de plus matériel ni de plus dégradant. L'unique principe admis par Fauteur est que Fhomme doit agir dans la vue unique de se conserver. Comme son ami Cabanis et M. de Tracy, Volney ne voit en nous qu'une matière organisée : dès lors tout ce qui nuit aux organes est mal : tout ce qui tend à les conserver en bon état , est bien. De-là naissent les vertus individuelles , les vertus domestiques , les vertus sociales ; c'est-à-dire tout ce qui peut contribuer au bien-être matériel des individus , des familles ou des états : de-là viennent pareillement les vices ; c'est-à-dire tout ce qui peut nuire à ce bonheur matériel. Quant à la religion , le philosophe craonnais la repousse ; il a les prêtres en horreur et ne craint pas de dire que la foi et l'espérance sont des vertus de dupes au profit des fripons.

Cela ne l'empêcha pas d'être nommé professeur d'histoire à l'école normale, en 1794, et d'attirer un grand nombre d'auditeurs à ses leçons toutes sceptiques en histoire. Privé de cette chaire, en 1705, par la suppression de l'école , il partit pour les Etats-Unis d'Amérique. De retour en 1798, il entra au sénat conservateur en 1799, et reçut plus tard les titres de comte et de commandant de la Légion-d'Honneur. Il continua ses travaux littéraires, persévéra dans ses principes irréligieux et mourut en 1820. 4.° Dominique-Joseph Garât, né à Ustarits , Basses-Pyrénées , en 1758 , homme de lettres à Paris, avant la révolution, lié avec les philosophes du temps, fut député aux

états-généraux, membre des autres assemblées nationales et ministre de la justice sous la Convention. En cette dernière qualité , il eut la mission de signifier à Louis XV I , en personne , son arrêt de mort. Devenu ministre de Tintérieur, en 1795, il se prêta aux mesures révolutionnaires les plus violentes. Néanmoins il fut accusé de faiblesse , obligé de faire sa démission et mis en prison comme coupable de modérantisme. L'année suivante , nommé professeur d'analyse de l'entendement humain à l'école normale , il y débita les maximes d'une philosophie sensuelle et matérielle : il ne voyait dans l'homme que le corps organisé , les sens , la sensation , et n'admettait aucune notion morale non physique , aucun principe de vie distinct de la physiologie, etc. On trouve la substance des leçons de ce triste professeur dans la collection des Cours des écoles normales, en plusieurs volumes in-8.°

Garât entra à l'institut lors de sa formation, au sénat conservateur à la fin de 4799 , fut nommé commandant de la Légion-d' Honneur et comte de l'empire. Ayant blessé Bonaparte dans un discours public , il tomba en disgrâce et a vécu à peu près dans l'obscurité jusqu'à l'époque de sa mort, arrivée en 1853.

5.° Charles-François Dupuis , issu de parents pauvres , naquit au petit village de Trié-le-Château ( Oise) , en 1742. Protégé du duc de la Rochefoucault Liancourt , et boursier au collège d'Harcourt, il fit de tels progrès qu'à 24 ans il fut nommé professeur de rhétorique. Pendant plusieurs années , il suivit le cours d'astronomie de Lalande , se lia ave£

lui , se prononça pour la révolution , entra à la Convention , au conseil des Cinq-Cents, puis au corps Législatif, et mourut en 1809.

En 1794, il avait publié , en 3 vol. in-4.° ou 12 vol. in-8.°, YOrigine de tous les cultes , ouvrage de la plus monstrueuse impiété , plein d'incohérences et d'absurdités, digne du profond mépris dans lequel il est tombé. En 1798 , il donna un abrégé de cette production infernale, en \ vol. in-8.°, qui a été souvent réimprimé. Destutt de Tracy a donné du même ouvrage un autre abrégé qu'on lit avec moins d'ennui.

6.° Pierre-Sylvain Maréchal , né à Paris , en 1750 , embrassa la profession d'avocat, entra dans la ligue des philosophes irréligieux et arriva proraptement aux dernières limites de l'incrédulité. Depuis 1784 jusqu'à 1801 , il publia des ouvrages tous plus impies les uns que les autres. Se donnant ouvertement comme athée, il fit paraître , en 1800, son Dictionnaire des athées anciens et modernes , 1 vol in-8.°, compilation informe , modèle d'absurdité et d'impudence.

7.° Joseph-Jérôme Le François de Lalande , né en 1732 , et mort en 1807, célèbre astronome à Paris, et fameux incrédule sur la fin de ses jours. Dans son délire d'impiété , il se félicitait autant de ses progrès en athéisme que de ceux qu'il avait faits en astronomie. Il aida Maréchal à faire son dictionnaire des athées , et y ajouta depuis deux Suppléments, pleins de mensonges et de jactance.

8.° Lancelin , né en 1770, mort à Paris, en 1809, officier de génie et mathématicien distingué , entreprit de résoudre une question philosophique mise au concours par l'institut ,

en 1797 , dans les lonncs suivants : Déterminer l'influence des sujnes sur la formation des idées. Le prix fut remporté par de Gérando; mais Lancclin publia le travail qu'il avait fait à cette occasion , en 5 vol. in-8.° , sous le titre d'Introduction à V analyse des sciences. On y trouve les principes et les conséquences du pur matérialisme : l'auteur établit , sans le prouver , bien entendu , que l'âme est une collection de sensations ; que les sensations sont des phénomènes organiques provenant de causes liées les unes aux autres, d'où résulte la collection des effets ; que primitivement la nature se mit en travail , et , à force d'essais , produisit l'espèce humaine , puis lui laissa le soin de se perpétuer elle-même. Ainsi l'homme tout entier consiste dans une combinaison de matière et de mouvements. L'âme n'étant qu'une collection faite par addition , périt par la division.

Tous les devoirs de l'homme se réduisent, en conséquence, à se conserver et à se procurer le plus grand nombre possible de sensations agréables.

Imbu de ces principes , Lancelin ne voyait dans les doctrines religieuses qu'inventions législatives , qu'intrigues sacerdotales , qu'artifices de police , etc. Il n'en pouvait être autrement.

9.°Le docteur Broussais, né en 1772, mort en 1858, médecin distingué , après avoir passé une partie de sa vie à la suite des armées, sur terre et sur mer , se fixa à Paris et exerça sa profession avec éclat. En \ 828, il publia un traité De V irritation et de la folie, \ vol .in-8.°Dans cet ouvrage, renouvelant le système physiologique tout matériel , qui n'admet point d'Ame

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distincte du corps , il explique nos opérations intellectuelles comme il peut, par l'ébranlement des nerfs et par les fonctions du cerveau qu'il donne comme organe à la pensée. En \ 850 , il donna un Cours de phrènologie, absolument dans les mêmes principes. Il tombe en contradiction et ne peut rendre compte de l'unité du moi qui sent, perçoit, compare, juge et raisonne. Dans son embarras , il est forcé de convenir qu'on ne comprend pas la manière dont ces choses se passent en nous, le quomodo. De vives oppositions se sont élevées contre lui. M. de Broglie l'a solidement réfuté dans la Revue française. M. l'abbé Forichon, docteur- médecin de la faculté de Paris , a publié contre lui , en \ 840 , Le matérialisme et la phrénologie combattus dans leurs fonde ments, 1 vol. in-8.°

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