PHILOSOPHES ÉCLECTIQUES
Dans le dernier siècle , la philosophie ayant fait divorce avec la religion et affecté de ne prendre pour guide que la raison , des systèmes opposés les uns aux autres , formés en tout sens, ont produit une horrible confusion. Ceux qui les étudient , les comparent et réfléchissent voient bien l'impossibilité de les soutenir séparément , mais tous ne s'accordent pas sur ce qu'il convient de faire. Les uns s'attachent aux traditions chrétiennes et à la foi catholique, comme au seul moyen de ne point se perdre dans le labyrinthe des opinions humaines : les autres , et ce sont ceux dont nous voulons parler dans ce chapitre , n'admettant pour juge que leur raison individuelle , se jettent hardiment au milieu de ces contradictions , placent la doctrine de l'Eglise au rang des systèmes, sous le nom d'école théologique , et prétendent que la vérité est par fractions dans ces divers systèmes : ils ajoutent que dans tous les systèmes il y a quelque chose de vrai et aussi quelque chose de faux , qui les met en contradiction ; que pour avoir une bonne philosophie , il faut recueillir ce qu'il y a de vrai dans chaque système. C'est à quoi ils s'appliquent , comme avaient fait autrefois
les Alexandrins , et ils ne semblent pas même soupçonner ce qu'on peut leur opposer, tant ils paraissent confiants dans ce qu'ils regardent comme une heureuse invention.
On trouve les germes de ce nouvel éclectisme dans les ouvrages des derniers philosophes allemands , dans plusieurs écrits des philosophes français , que nous avons déjà nommés , tels que Laromiguière , de Biran , Kératry , de Gérando, Droz. Nous allons voir ce système croître et se formuler tout- à-fait.
1 .° Jean-Pierre-Frédéric Àncillon , né à Berlin , en 176G, d'abord professeur , puis prédicateur dans sa ville natale , voyagea en Suisse et vint à Paris. Parlant bien français , il écrivait en cette langue et publia , en 1801 , Mélanges de littérature et de philosophie, en 1 vol in-8.°; seconde édition, en 1809 , 2 vol. in-8.°; en 1806 , Tableau des révolutions du système politique de l'Europe, depuis la fin du 15.e siècle, en 4 vol. in-8°, ouvrage célèbre qui lui a fait une grande réputation ; en 1817 , Essais philosophiques , 2 vol. in-8.°; en 1824 , Nouveaux essais de politique et de philosophie , 2 vol. in-8.° ; en 1830 , Essai sur la science et sur la foi philosophique.
Par ses talents et par le succès de ses écrits , Àncillon mérita la confiance du roi de Prusse , fut précepteur du prince Frédéric-Guillaume, conseiller d'étal, ministre et mourut en 1837.
Selon lui , les philosophes n'avaient donné que des systèmes incomplets, parce qu'ils n'avaient pas assez observé le sentiment qui est au fond de nos âmes ; ils voulaient
prouver ce qu'il ne fallait que voir, apportaient des preuves moins fortes que nos convictions naturelles , et ébranlaient plutôt qu'ils n'édifiaient. Au lieu de chercher péniblement la base des connaissances humaines, les uns dans le sujet, les autres dans l'objet , dans le moi ou dans l'absolu , de combattre l'un, de démontrer l'autre , il fallait simplement observer ce que nous croyons réellement , nécessairement , par instinct, de pure foi , sans raisonnement et sans preuve. Nous connaissons , par cette voie , avec certitude et sans aucune hésitation , notre existence , notre moralité , la vie future , le monde extérieur , nos semblables , Dieu et ses attributs : c'est ce qu'on doit appeler la foi philosophique , foi qui a ses mystères, comme la foi théologique, mais qui repose sur une révélation inhérente à notre âme , au lieu que l'autre repose sur une révélation extérieure et traditionnelle. Partant de ce principe , il veut qu'on prenne ce qu'il y a de vrai dans les différents systèmes , et qu'on en fasse un système complet, qui sera celui de la science, basée sur la foi naturelle.
2.° Pierre-Paul Royer-Collard , né auprès de Yitry-le- Français , en 4 768 , avocat au barreau de Paris à l'époque de la révolution , fut partisan modéré des nouvelles idées , et occupa divers emplois jusqu'en 4792. Alors il se mit à l'écart. Nommé député au conseil des Cinq-Cents , en \ 797, il y montra de beaux sentiments et de l'éloquence. Devenu membre du comité royaliste qui travaillait à ramener les Bourbons , il ne cessa d'en faire partie que lorsqu'il fut dissous , en 1804. Doven de la faculté des lettres de Paris ,
professeur d'histoire et de philosophie à l'école normale , en 1811 , il fît son cours avec distinction et eut d'illustres élèves. Sous la restauration , il fut député , vice-président de la chambre , conseiller d'état , grand maître de l'université , orateur célèbre et chef d'un parti mitoyen qui se forma, en J817, entre la droite et la gauche, et a été désigné jusqu'ici sous le nom de doctrinaire.
Lorsque 31. Royer-Collard commença ses leçons de philosophie , le système de Condillac régnait partout , presque comme chose jugée , et était le seul connu dans les écoles : nulles relations n'existaient avec l'Angleterre , presque aucunes avec l'Allemagne. Les doctrines spirituel., listes de ces contrées ne pénétraient point chez nous. M. Royer-Collard, fortement pénétré des idées de Thomas Reid , chef de l'école écossaise , attaqua , dès son début , Condillac , disséqua son sensualisme , en pressa les conséquences absurdes en métaphysique et désastreuses en morale, ruina l'empire de ce système et éleva sur ses débris le spiritualisme écossais. Combattant en même temps le pur idéalisme, il montrait comment de la sensation qui atteste notre moi , nous passons par instinct ou induction fatale , à la connaissance nette et positive de ce qui est hors de nous , c'est-à-dire du monde extérieur. Aussi faisant marcher de front la sen sation et la perception , double fait qu'il ne s'agit point de prouver , mais d'observer et de constater , il veut que nous observions et analysions avec soin le fait de la connaissance du monde extérieur , qui entre en nous par la porte de nos sens ; que nous séparions les notions particulières qui le
composent et constations les rapports des unes avec les autres ; que nous ne laissions échapper aucune circonstance du fait total , et que nous n'y en ajoutions pas une. Dans le premier cas , il y aurait erreur par soustraction ; dans le second, erreur par addition.
L'expression du professeur, haute et sententieuse , n'entrait pas toujours facilement dans l'esprit de ses auditeurs; mais comme elle était grave , énergique , incisive , elle stigmatisait les sytèmes matérialistes , dissipait les théories rêveuses des idéologues , et , malgré le vague assez nébuleux dont elle restait enveloppée , on peut dire qu'elle a néanmoins exercé une salutaire influence sur l'esprit du temps.
Du reste , M. Royer-Collard a toujours été regardé comme un homme religieux. La substance de ses leçons de philosophie se trouve à la suite de la traduction des Œuvres de Thomas Reid, sous le nom de fragments.
o.° Victor Cousin , né en 1791 , élève distingué de M. Royer-Collard, fut appelé par lui, en 4 815, à lui succéder dans la chaire de philosophie , à l'école normale et à la faculté des lettres. Il marcha sur les traces de son maître , préconisa aussi la philosophie écossaise et le spiritualisme, apprit l'allemand, étudia Kant et devint kantiste, du moins en partie , puis se déclara ouvertement pour le nouvel éclectisme , et en est regardé , à proprement parler , comme le père.
En 1826 , il publia , sous le titre de Fragments, le résultat de ses premières leçons : il y traite principalement de trois choses; de la méthode . de la psychologie et de l'ontologie.
Sa méthode étant qu'on procède par voie d'observation sérieuse et impartiale , il dissèque la raison , établit son autorité et ses droits , s'efforce de montrer comment nous arrivons à connaître l'existence et les qualités des êtres extérieurs. Analysant ensuite les différents systèmes, imaginés par les philosophes , il trouve que tous ont quelque chose de vrai, et ne sont faux qu'en ce que chacun prétend renfermer la vérité toute entière. Il faut recueillir ces portions de vérités par une observation exacte des faits , les coordonner et en faire un tout. Par ce moyen , la contradiction des diverses écoles serait expliquée et terminée ; il y aurait une philosophie uniforme , éternelle , invariable , dans laquelle l'esprit humain se reposerait avec sécurité et ne donnerait plus au monde le scandale de ces divisions perpétuelles , qui le rendent si faible en regard des doctrines théologiques. La philosophie sortirait enfin du dédale des opinions où elle est ensevelie toute vivante et d'où elle ne peut sortir autrement.
Telle est l'idée fondamentale de l'éclectisme , ébauché par M. Cousin, dans ses premières leçons, proclamé dans la préface de ses Fragments , en \ 826 , suivi et développé dans son Introduction à l'histoire de la philosophie , en 1828, 1 vol. in-8°, et dans son Histoire de la philosophie du 18 siècle , en 4829, 2 vol. in-8°. Ces trois derniers volumes contiennent les leçons que le célèbre professeur donna à la faculté des lettres , avec une grande vogue , en 1828 et 1829 , après une longue suspension , commandée par l'autorité d'alors. Pepuis 1830 , M Cousin est arrivé 5
un haut emploi dans l'université, a été fait pair de France et ministre.
Il a traduit les ouvrages de Platon , 12 vol. in-8.°, a donné une édition des OEuvres complètes de Descartes , en M vol. in-8.° , une des œuvres de Proclus , sur les manuscrits de la bibliothèque royale , avec des notes et des explications , 6 vol. in-8°. En 1853, il publia de Nouveaux fragments philosophiques , pour servir à l'histoire de la philosophie ancienne, 1 \ol. in-8°.
Son style clair et coulant annonce une grande facilité d'écrire ; mais ses doctrines , quoique nettement dessinées en tant que spiritualistes , sont loin de présenter cette unité, cet ensemble dont il sent lui-même la nécessité pour réhabiliter la philosophie. Son éclectisme n'est qu'un nouveau système sans règles déterminées , n'a aucun principe de vie et s'évanouira en peu , comme tous ceux qui l'ont précédé.
4.° M. Th. Jouffroy , né en 1796 , a été disciple de M. Cousin , ensuite son associé dans l'enseignement de la philosophie , à l'école normale , comme répétiteur , puis comme maître de conférences. Lorsque cette école fut supprimée , M. Jouffroy fit des cours particuliers auxquels assistait une nombreuse jeunesse. Il publia, dans le Globe, sur différents points de science et de philosophie , des morceaux remarquables qu'il a réunis , pour la plupart , dans ses Mélanges, 1 vol. in-8.° , imprimé en 1853. En 1826 , il publia une traduction faite sur l'anglais, des Esquisses de philosophie morale , par Dugald-Stewart , 1 vol. in-8.° i et y mit une préface. C'est lui aussi qui a
traduit les OEuvres complètes de Thomas Reid , chef de F école écossaise , 6 vol. in-8°.
Admirateur de M. Cousin \ il adopte , comme moyen de concilier les opinions philosophiques , le système de l'éclectisme , rétend , le développe et espère qu'il en sortira une philosophie complète. Toutefois , il avoue que la chose est difficile , et qu'il faut une grande sagacité pour démêler le vrai du faux dans ce qu'ont écrit tous les philosophes du monde , pour traduire en sens commun ce qu'ils ont dit : mais il ne veut pas qu'on en désespère. Au reste , il ne voit point d'autre moyen de tirer la philosophie de ses éternelles contradictions , et de l'organiser comme science. Deux vérités , selon lui , doivent être admises comme principes de cette organisation; la première, que tons les systèmes sont seulement divers points de vue de la vérité ; et la seconde , que la vérité n'est pas d'une autre nature en métaphysique qu'en physique ; qu'elle n'est que la connaissance de la réalité ; qu'il ne s'agit donc , dans un genre comme dans l'autre, que d'observer fidèlement et de réunir des faits.
Alors il procède , à la manière de l'école écossaise , par l'observation des fails de conscience pour la métaphysique et la morale; puis il part des notions obtenues , par les sens , des objets extérieurs pour asseoir les sciences physiques : ces premiers faits, tant dans un ordre que dans l'autre , sont clairs par eux-mêmes et constituent le sens commun. Le seul critérium de la philosophie est donc, que cela seul est vrai qui a été constaté par l 'observation , ou qui dérive rigoureusement de ses données; sa méthode est l'observation
attentive des faits et la déduction prudente et rigoureuse des indue lions, (i)
De tels principes sont-ils de nature à produire cette philosophie claire , solide , complète , fixe , qui ne laisse plus rien à désirer? Peuvent-ils conduire à un corps de morale satisfaisant pour tout le monde? L'auteur lui-même, arrivé à ce qu'il appelle le problème de la destinée humaine , n'ose promettre ni des solutions complètes , ni des solutions incontestables. Après quinze années d'inquiètes méditations , dit-il , sur V énigme de la destinée humaine , je suis arrivé à des convictions sur beaucoup de points , à des doutes raisonnes sur d'autres. Pauvre esprit humain !
5.° M. Ph. Damiron, élève de M. Cousin à l'école normale , professeur de philosophie au collège royal de Louisle-Grand , à Paris , est auteur d'un Essai sur l'histoire de la philosophie en France, au 19.e siècle, 2 vol. in-8.°, et d'un Cours de philosophie, aussi en 2 vol. in- 8°.
Ouvertement prononcé pour l'éclectisme, il en parle avec assurance , comme d'une méthode éminemment naturelle , comme d'une doctrine hors de doute. Traitant avec mépris la philosophie scolas tique et celle qui s'enseigne encore maintenant dans les séminaires , il dénature l'autorité de l'Eglise pour la rendre odieuse ou ridicule (2) , et met la
(i) Article inséré clans le Globe pour annoncer les œuvres de Platon , traduites par M. Cousin.
(2) Voyez, entre autres, les articles de MM, de Maistre, delà Mennais, de Bonald.
doctrine catholique , qu'il ne paraît guère comprendre , au rang des systèmes , sous le nom de système théologique. 11 veut qu'on en prenne , comme des autres , ce qu'il y a de vrai , et qu'on laisse le reste de côté. Il ne croit ni à la divinité de J.-C. , ni à une révélation proprement dite. Il dit ou semble dire que la foi est incompatible avec la science , qu'un pouvoir spirituel , modérateur des intelligences, n'est pas supportable pour les savants , que vouloir soumettre les consciences à ce pouvoir serait pousser à la révolte , etc.
Son Cours de philosophie est divisé en deux parties : dans la première , il traite de la psychologie , et dans la seconde de la morale. On y trouve sur rame et ses facultés , sur Dieu et ses attributs , plusieurs bonnes réflexions , noyées dans un style diffus, et mêlées à beaucoup de choses vagues et obscures , pour ne rien dire de plus. En traitant de la morale , il parle du bien de l'âme , considérée dans son activité intime , dans ses rapports avec la nature , avec la société , avec Dieu ; du beau moral dans la vie intime , dans la vie extérieure physique, sociale et religieuse ; du bonheur, du mal et du malheur.
Rien de plus insaisissable et de moins satisfaisant que ce qu'il dit sur tout cela.
N'établissant aucune base pour asseoir L'obligation morale, aucune règle pour discerner les préceptes , aucune sanction valable pour en assurer l'exécution , il place son édifice en l'air. Il n'aborde pas même la question de la vie future. Les diverses religions paraissent également bonnes à ses yeux. Toutes les relatioos avec Dieu consistent dans la prière et
Y œuvre. Hicn de plus vague encore que ce qu'il dit à ce sujet.
De bonne foi, est ce là une philosophie complète, claire, solide , une philosophie qui puisse avoir l'approbation des bons esprits et des gens de bien ? N'est-il pas affligeant , au-delà de tout ce qu'il est possible de l'exprimer, de voir une nombreuse jeunesse consumer un temps précieux à écouter de telles divagations et recevoir , aux termes de ses éludes littéraires , un si funeste enseignement?
6.° Le Globe , journal scientifique , littéraire , philosophique , rédigé avec talent , qui parut de 1824 à 1852 ; les Archives philosophiques , fondées par M. Guizot, en 1818; la Revue encyclopédique, de M. Julien, sont des écrits dans lesquels l'éclectisme est enseigné et soutenu plus ou moins directement , mais constamment.
M. Bautain.
M. Bautain, aussi élève de l'école normale et de M. Cousin, a vu de près l'éclectisme et a été mieux à portée que bien d'autres de l'apprécier à sa juste valeur. C'est avec connaissance de cause qu'il l'a abandonné et s'est converti à la foi chrétienne. Après de courtes éludes théologiques , il a été ordonné prêtre à Strasbourg.
Déjà connu par des articles de journaux écrits avec âme , il publia, en 1855 , un opuscule intitulé : De l 'enseignement de la philosophie en France, au 19.e siècle. Dans cet écrit , il attaquait vivement et renversait les systèmes de Condillac ,
de l'école écossaise, des éclectiques et de 31. de la Mcnnais. Soutenant que la raison humaine , soit particulière , soit générale , ne peut jamais obtenir par elle-même une entière certitude , parce que de sa nature, elle est toujours sujette à erreur , il assignait pour unique fondement de la certitude métaphysique , et en général de toute philosophie, la révélation divine. Les livres saints , conservés et interprétés par l'Eglise, sont le point d'où il part; tout ce qui est vrai, dit-il, se trouve dans ces monuments sacrés; il ne faut donc pas chercher d'autre règle de certitude philosophique. Non seulement il a maintenu ces assertions , mais il les a renouvelées dans un article de la Revue européenne , tome G , page 650 , et dans ses réponses à M. l'évèque de Strasbourg. D'autres écrivains , au contraire , les ont fortement combattues. On peut voir Y Ami de la religion, tome 85, numéros 2377, 2382, 2384 et 2407.
M. de ïrévern , évoque de Strasbourg, avait donné des marques d'une bienveillance spéciale à M. Bautain, et lui avait même confié la direction de son petit séminaire. Ayant essayé en vain de réformer les idées de cet ecclésiastique, il le congédia du petit séminaire , et dénonça ses principes , par un avis public , au clergé et aux fidèles de son diocèse , le 45 septembre 1834. Le souverain pontife, Grégoire XVI, loua cet écrit par un bref du 20 décembre suivant.
Cette affaire eut alors un éclat fâcheux : des écrits furent publiés pour et contre. Une négociation entamée et conduite avec prudence a amené une sorte de réconciliation : M. Bautain , avec plusieurs jeunes prêtres, autrefois ses
amis, maintenant ses élèves et ses associés , s'est occupé de différentes bonnes œuvres, tout en restant professeur de philosophie à la faculté de Strasbourg. Ses défenseurs assurent que, s'il s'est égaré , en avançant des propositions inexactes, ça été par un excès de zèle , par suite du grand désir qu'il avait de faire goûter les vérités du christianisme aux esprits fatigués de toutes les contradictions humaines. Il a toujours eu le talent d'intéresser ses élèves , de se les attacher et de faire sur eux une salutaire impression. Nous désirons ardemment que désormais son enseignement soit irréprochable. Puissions-nous n'avoir qu'à nous féliciter de compter dans nos rangs un esprit supérieur , capable de faire beaucoup de bien.
Outre la brochure citée plus haut , nous avons encore de M. Bautain , La morale de l'Evangile comparée à celle des philosophes , 1 vol. , et la Philosophie du christianisme, 2 vol. in-8.°; il publia, en novembre 1 837 , une lettre adressée à M. révêque de Strasbourg , contenant des explications demandées par le prélat, et annonçant la conclusion d'une dissidence déjà beaucoup trop prolongée. Malheureusement cette publication elle-même ne parut pas irrépréhensible , et la division continua. EnGn, en 1841 , l'accord si désiré a été définitivement conclu et publié. M. Bautain a quitté sa chaire de philosophie , et s'est placé , avec ses associés , h la tète d'un établissement où il peut faire un grand bien.
M. DE Redern.
M. le comte de Redern a publié , en 4837, des Considérations sur la nature de Vhomme en soi-même et dans ses rapports avec Tordre social, 2 vol. in-8°. Affectant de marcher librement , en dehors des systèmes anciens et modernes , il se montre penseur par lui-même et éclectique , à sa manière. Prenant l'homme au milieu de l'univers , dans ses rapports avec tous les êtres qui l'environnent , il cherche la ressemblance et les différences entre lui et les corps inorganisés ; fait des réflexions sur la nature brute , sur la nature vivante et sur la nature intelligente ; examine ce que c'est que la vie et convient , avec les plus illustres physiologistes, qu'elle est un mystère inexplicable. Par cette marche , il arrive à une théorie morale et sociale , fondée sur des idées abstraites , qui n'offrent pas plus de garanties que les autres systèmes. La religion n'y est comptée pour rien.
M. Decorde.
M. Decorde, conseiller à la cour royale de Rouen, a récemment publié , en 2 vol. in-8.°, un traité de métaphysique , ayant pour titre : Des facultés humaines comme éléments originaires de la civilisation du progrès. Il distingue dans l'homme trois facultés , ou plutôt deux instincts et une faculté : les deux instincts sont , l'un physique , qui est
commun aux hommes et aux animaux , et l'autre moral qu'on peut appeler sensibilité morale ou sentiment* Ce sentiment arrache L'homme à lui-même, à la domination du moi, le porte vers son semblable et l'élève jusqu'à Dieu, auteur de toutes choses : il est donc à la fois le fondement de la société et le fondement de la religion ; il fait graviter l'âme vers son centre particulier , qui est la société , et vers le centre commun de tous les êtres , qui est Dieu. L'instinct physique , principe de l'égoïsme , est la source de toutes les inclinations basses , vicieuses , dégradantes ; l'instinct moral , au contraire , inspire les actions de dévouement et produit les vertus qui honorent l'humanité.
La seule faculté proprement dite qui soit dans l'homme est l'intelligence ou la raison , dont la tâche est d'expliquer le monde physique et de créer le monde moral.
Selon M. Decorde, l'homme a été, dès le commencement , sous l'influence de l'instinct moral , mais son intelligence était à peu près nulle : la providence le conduisait, le dirigeait , faisait presque tout pour lui. Peu à peu le genre humain s'est trouvé pourvu d'assez de matériaux intellectuels, pour être en état de tirer de lui-même tous les progrès ultérieurs qui appartiennent aux fins de son être et à son avenir. De sorte que l'homme , devenu assez fort , par les progrès de la raison , pour n'avoir plus besoin , dans sa vie morale et intellectuelle , du concours de Dieu , doit être sa providence à lui-même. Par Tétude opiniâlre de luimême et par ses propres forces , il saura s'attacher à son semblable et à Dieu. Dans l'état de nos sociétés malades,
la métaphysique seule , et apparemment la métaphysique dont il est question ici , peut relever l'homme de son abaissement moral , et le rappeler à la foi dans ses destinées immortelles.
Il nous est impossible , comme en le pense bien , de souscrire à de tels principes.