ÉCOLE DU PROGRÈS INDÉFINI 9 OU NOUVEAU PANTHÉISME
Noire esprit ne peut naturellement se fixer avec repos et tranquillité que dans la vérité : il n'est heureux qu'autant qu'il la possède et en a la conviction. Hors de-là il se trouble , s'inquiète, se remue, s'agite sans cesse. L'expérience l'a prouvé dans tons les temps , et elle le montre de nos jours plus que jamais , par la variété des erreurs qui se multiplient et par les changements continuels qui s'y font.
Les sociétés actuelles, telles que la philosophie les a faites, présentent aux yeux qui ne sont point éclairés par la foi , un spectacle décourageant : c'est un immense chaos qu'on ne sait comment débrouiller , dans lequel on n'aperçoit ni point d'appui , ni issue pour sortir. On voit les désordres matériels , la confusion intellectuelle et morale , le malaise universel; les remèdes, où les prendre? On l'ignore. On voudrait pourtant les trouver, parce qu'on en sent vivement le besoin.
La foi chrétienne offre toutes les ressources désirables et les seules efficaces : mais l'orgueil philosophique refuse de s'abaisser devant elle ; il s'épuise en vains efforts et se précipite dans de nouvelles inventions aussi infructueuses que
les précédentes. C'est ainsi que de graves intelligences , méprisant, ajuste titre , un dégradant matérialisme , et se trouvant peu satisfaites en môme temps d'un spiritualisme vaporeux qui n'embrasse point l'homme tout entier , ont voulu , dans ces derniers temps , créer un système propre à régénérer l'ordre social. Ce système, connu sous le nom de progrès, a pour principaux auteurs ou défenseurs, avec des nuances différentes , Saint-Simon , Pierre Leroux , Charles Fourier , Owen , etc.
'I.° Henri, comte de Saint-Simon, de la famille du duc de Saint-Simon , connu par ses Mémoires , né à Paris , en 1 7G0 , embrassa l'état militaire , fut du nombre de ceux qui allèrent avec Lafayette , en 1779 , défendre l'indépendance américaine. Revenu en France, en 4785, il fut nommé colonel d'un régiment , quitta la carrière des armes en \ 789 , se livra à diverses spéculations , qui n'eurent pas de succès , tomba dans la misère , voulut se suicider et n'y réussit pas. S'étant mis à écrire, il publia différents ouvrages sur la politique , sur la morale et sur l'industrie; les principaux de ces ouvrages sont : Lettre d'un habitant de Genève à ses contemporains , \ vol. in-8.° ; Introduction aux travaux scientifiques du XIX.C siècle , 2 vol. in-8.° ; Réorganisation de la société européenne, 1 vol. in-8.° ; Système industriel, 1 vol. in-4.°; Catéchisme des industriels, \ vol. in-8°; Opinions littéraires, philosophiques et industrielles, 1 vol. in-8.°; Nouveau christianisme, 1 vol. in-8°.
Plusieurs jeunes gens de talents , tels que M. Augustin Thierry et Auguste Comte , s'attachèrent à lui , furent ses
confidents , l'aidèrent dans quelques-uns de ses écrits , et , après sa mort, qui eut lieu en 4825, cherchèrent à exploiter certaines idées de perfectionnement dont il les avait entretenus. A cette fin, ils créèrent le Producteur, journal littéraire et philosophique , dans lequel écrivaient MM. Comte, Bazard, Rodrigues, Bûchez, Armand Carrel, Blanqui, Enfantin, etc.
Bientôt la division se mit parmi eux. Les uns voulaient réformer le monde par ce qu'ils appelaient les idées positives ou les sciences physiques , prétendant que les idées religieuses , bonnes et salutaires autrefois , ne pouvaient plus avoir , dans l'état viril actuel de la raison humaine , qu'une influence rétrograde. Les autres soutenaient, au contraire , que les idées religieuses étaient nécessaires actuellement comme autrefois ; seulement qu'elles devaient être modifiées et mises en rapport , tant avec l'état présent de la société qu'avec les progrès que nous attendons ; que pour les développer , les soutenir et les perpétuer , il fallait même une espèce de culte extérieur.
Ceux qui partageaient ce dernier sentiment continuèrent la direction du journal ; mais au titre de Producteur, qu'il portait, ils substituèrent celui d'Organisateur. MM. Bazard, Enfantin , Rodrigues , Bûchez , Lerminier , etc. , restèrent attachés à sa rédaction : M. Comte et plusieurs autres se retirèrent.
La mission de ce journal était d'introduire , selon le langage qu'il tenait , l'élément religieux dans la science positive : c'est à quoi travaillaient les rédacteurs.
A partir de ce moment , en 1850 , les adeptes furent divisés en apôtres et en disciples , en pères et en fils : la réunion totale s'appelait famille, et se donnait comme une société religieuse , sous le titre d'Eglise saint-simonienne. MM. Bazard et Enfantin furent créés ou se créèrent euxmêmes y Pères suprêmes. Quelques-uns encore de leurs principaux adhérents se séparèrent d'eux , à cette occasion.
Le Globe , ou Recueil philosophique , politique et littéraire, à la tête duquel était M. Dubois de Nantes, maintenant député et membre du conseil royal pour l'instruction publique, paraissait depuis le mois de septembre 1824, et était remarquable par les talents qui brillaient dans sa rédaction. Les chefs du saint-simonisme Tachetèrent en septembre 1850 , et s'en servirent pour propager leur doctrine. Ce journal leur avait préparé les voies , en soutenant que le christianisme ne suffisait plus aux besoins actuels de la société ; qu'à la vérité il avait exercé par le passé une grande et salutaire influence : mais que son temps était fini ; qu'il était mort ; qu'une espèce de religion philosophique , issue des systèmes spiritualistes écossais et allemands , devait le remplacer et faire marcher le genre humain à grands pas dans les voies d'un progrès indéfini.
Les saint-simoniens , adoptant ces idées dans toute leur étendue, cherchèrent à les faire prévaloir au moyen de Y Organisateur, du Globe, dont ils varièrent le titre plusieurs fois , de brochures qu'ils publièrent , d'assemblées qu'ils commencèrent à réunir à jours fixes et de prédications emphatiques qu'ils y débitaient.
Les points fondamentaux de leur doctrine étaient les suivants :
1.° Le christianisme, bon de sa nature, parfaitement proportionné aux besoins pour lesquels il fut institué , avait produit d'admirables effets dans les siècles antérieurs : les philosophes du 18.e siècle s'étaient montrés ignorants ou injustes , en le décriant comme ils l'avaient fait. Mais cette institution avait vieilli et fait son temps : elle était désormais impuissante, mourante et même déjà morte.
2.° Le saint-simonisme devait succéder au christianisme , comme le christianisme avait succédé au mosaïsme , et faire aussi son temps.
3.° Le christianisme n'envisageait l'homme en quelque sorte que sous le rapport de l'esprit : il condamnait la chair, la repoussait , la maltraitait. Les saint-simoniens , au contraire , voulaient réhabiliter la chair et admettaient pour fin de l'homme la plus grande somme de bonheur possible dans la vie présente.
4.° Dans la religion mosaïque , la femme était esclave ; dans le christianisme , elle est seulement protégée : dans le saint-simonisme, elle doit être émancipée, déclarée libre et mise à l'égal de l'homme.
5.° L'idée du péché originel ne pouvant se concilier avec la réhabilitation de la chair , on en rejette l'existence : ou nie que la nature humaine soit viciée, et qu'il y ait des peines à redouter après la mort.
6.° On refuse à Dieu ses principaux attributs ; on change l'idée qu'en ont les chrétiens , et on arrive au grand tout ;
c'est-à-dire au pur panthéisme. La maxime ordinaire des saints-simoniens, en parlant de Dieu, était : Dieu est tout ce
qui est.
7.° Dans cette hypothèse, il ne peut être question de création : on ne voit que la nature qui a existé de tout temps. L'homme a commencé par un état sauvage , où il n'avait ni parole , ni pensée : il a cru , s'est élevé de luimême , et de progrès en progrès , est parvenu à la perfection où il se trouve. Se perfectionnant de plus en plus , il arrivera jusqu'à une espèce de déification : alors ses jouissances seront complètes , et il ne lui restera plus rien à désirer.
8.° Un des moyens nécessaires pour que le genre humain arrive à ce but , est que tout privilège de naissance et de fortune disparaisse ; que tous les membres de la grande famille , parfaitement égaux en naissant , soient classés et traités selon leur capacité respective. Aux prêtres ou aux pères appartient le droit de classer chacun selon son mérite.
Les chefs des saint-simoniens essayant de mettre cette théorie en pratique , trouvèrent un grand nombre de jeunes gens distingués et même quelques femmes , qui eurent la simplicité de renoncer à leur position sociale, de se dépouiller de leurs propriétés et de se laisser classer selon le bon plaisir des pères suprêmes , MM. Bazard et Enfantin.
Ces deux pères ne furent pas longtemps d'accord : ils se divisèrent particulièrement sur la question morale au sujet de la femme : Bazard admettait le divorce : Enfantin allait plus loin; il voulait même une sorte de promiscuité. Une scission
éclatante se lit dans le saint-simonisme. Bazard avec ses partisans forma une secte ; Enfantin en forma une autre , et continua ses prédications immorales. Poursuivi par le ministère public , il fut condamné , avec Duveyrier et Michel Chevallier, le 28 août 4852, à un an de prison et à 100 francs d'amende , comme coupable d'outrages aux bonnes mœurs, etc.
A partir de ce moment, le saint-simonisme fut ruiné dans l'opinion publique comme religion et comme philosophie. Mais les idées mises en avant touchant le progrès social , quoique mal définies , sont restées dans beaucoup d'esprits. 2.° Pierre Leroux , un des membres les plus distingués de l'école saint-simonienne , qu'il quitta de bonne heure , sans renoncer à la doctrine du progrès , a voulu avoir son système particulier. Il en jeta les fondements dans une brochure intitulée, De la doctrine du progrès continu, et Fa développé dans un autre ouvrage qui a pour titre , De l'humanité , de son principe et de son avenir, 2 vol. in-8.°, publiés en 1840, et dans plusieurs articles de la Revue encyclopédique et de l'Encyclopédie nouvelle.
Voici les points cardinaux de ce nouveau système , autant qu'il est possible de les saisir } au milieu de blasphèmes de toute espèce et d'un fatras inintelligible. \ ,° L'homme n'est ni un âme , ni un animal ; mais un animal transformé par la raison et uni à l'humanité. 2.° La destination de l'homme est d'être en communion avec ses semblables et avec l'univers : les moyens de communion sont la famille, la patrie et la propriété.
3.° Le mal qui tourmente l'homme , le véritable péché originel vient du despotisme dans la famille , dans la patrie et dans la propriété.
4.° Le remède au mal est la charité, ou une grande diffusion de la communion avec ses semblables.
5.° Le christianisme est la plus grande religion du passé; mais il y a quelque chose de plus grand que le christianisme, l'humanité. Le mosaïsme développé a cessé d'être le mosaïsme : de même le christianisme , développé comme il doit l'être , cesse d'être le christianisme : il a fait son temps et est abandonné.
6.° Il n'y a ni paradis , ni enfer, ni purgatoire hors de la vie : on ne doit point admettre le dualisme d'un ciel et d'une terre , comme s'il y avait deux mondes. Il n'y en a qu'un , et Terreur sur ce point a été funeste.
7.° Dieu n'est point hors du monde , ni le monde hors de Dieu ; la terre n'est point non plus hors du ciel , ni le ciel hors de la terre. Ce qui est et ne se voit pas, est le ciel ; ce qui est et se voit , est la terre : le ciel ainsi entendu est Dieu ; la terre et ce qui s'y passe sont les créatures.
8.° Chaque homme est identifié avec l'humanité : il n'existe pas par lui-même , mais par l'humanité qui est en lui. L'humanité ne meurt point; elle ne fait que subir des modifications dans les individus : les individus eux-mêmes ne font donc aussi que subir des modifications ; ils continuent de vivre dans l'humanité , et se perfectionnent de plus en plus avec l'humanité,
9.° Le nom d'Adam est un mythe : il ne représente point un premier homme individuel , mais l'humanité qui est actuellement , dans son essence , ce qu elle était il y a six mille ans, ce qu'elle a été sans commencement, et ce qu'elle sera sans lin.
L'auteur s'efforce, dans de longs chapitres, d'attirer à son sentiment les traditions judaïques et chrétiennes , les doctrines de Moïse et de Jésus-Christ.
Du reste , il affirme, il nie avec une incroyable audace, sans se mettre en peine de prouver ce qu'il avance, et entasse les unes sur les autres, les impiétés les plus absurdes.
3.° Charles Fourier , fils d'un marchand de draps, né à Besançon, en 1772, commis en différentes maisons de commerce , notamment à Marseille , est mort à Paris , en 1857.
Frappé aussi du malaise et des vices qui sont dans la société , malgré les éléments de bien qu'on y voit de toutes parts , il chercha , en dehors des croyances religieuses , le moyen de remédier à ce désordre. Persuadé que le mal vient du morcellement de la société en famille , il pensait que le remède à y apporter était de former des aggrégations sociales , qu'il nommait groupes, séries et phalanges. Un groupe , pour être normal , doit être composé de sept ou de neuf personnes : c'est le premier alvéole de la ruche sociale, le noyau de l'association. Les séries doivent avoir de vingt-quatre à trente-deux groupes , et se réunir en phalanges d'environ dix-huit cents personnes. La demeure
d'une phalange se nomme phalanstère, et doit réunir tous les agréments imaginables.
Ces oggréga lions sociales , tant petites que grandes , doivent être composées de personnes de tout âge et de tout sexe, classées selon leur principale vocation. Dans chaque agrégation , tout serait en commun , les produits , les dépenses , les plaisirs : il en résulterait une grande économie; la somme du bonheur serait augmentée , et les jouissances de chaque membre égaleraient au moins celles que goûtent maintenant les individus les plus riches.
Les phalanges s'unissant les unes aux autres, suivant leurs sympathies, leurs intérêts ou les divers degrés d'utilité commune , formeraient des villes , des provinces , des royaumes , des empires et enfin une association universelle , qui n'aurait pas d'autres limites que le globe , et dont le centre devrait être sur le Bosphore.
Quoique tout dut être mis en commun , il y aurait cependant des intérêts respectifs de phalanges , de séries , de groupes et d'individus : les produits seraient au moins quadruples de ceux que l'on obtient par les procédés actuels ; une distribution équitable s'en ferait, en raison du capital, du travail et du talent. Ainsi la propriété serait unie à la communauté , la pauvreté à la richesse, et tout serait réglé de telle sorte que les uns ne pourraient se prévaloir de leurs avantages, ni les autres s'affliger de leur condition inférieure.
Charles Fourier publia , en 1808 , sa Théorie des quatre mouvements, 1 vol. in-8.° ; un Traité de l'association do-
meslique agricole, en 4822, 2 vol. in-8.°; Le nouveau
monde industriel et sociétaire, en 4829, 4 vol. in-8.° ;
Piège et charlatanisme des sectes de Saint-Simon el
d'Owcn, en 4834 , \ vol in 8.° ; La fausse industrie , même
année, 2 vol. in-8°. Il a mis, en outre, beaucoup d'articles
dans La réforme industrielle, ou Le phalanstère, recueil
périodique qui a paru en 4832 et 4833.
Le sommaire de ses doctrines philosophiques peut se
réduire aux points suivants :
\.° Dieu est principe actif et moteur; la matière, principe passif et mu ; les mathématiques , principe neutre et arbitral.
2.° Dieu , l'homme et l'univers ne font qu'un, s'absorbent et se confondent. C'est à peu près la maxime des saint-
simoniens : Dieu est tout ce qui est,
o.° La volonté de Dieu se manifeste par une attraction universelle qui est répandue dans l'univers. De l'attraction naît une analogie universelle. Toutes les passions ont leur analogue dans la nature , depuis les atomes jusqu'aux astres , par conséquent dans Dieu lui-même.
4.° Le monde aura une durée de quatre-vingt mille ans : pendant les quarante premiers mille ans , il ira de progrès en progrès ; il a sept mille ans actuellement et n'est encore que dans l'enfance : il va entrer dans sa jeunesse , passera à la maturité , y restera huit mille ans , puis ira en décroissant jusqu'à son entière décrépitude qui se consommera au bout des quarante autres mille ans.
5,° Dieu produisit seize espèces d'hommes , neuf sur
l'ancien continent et sept en Amérique. Ces espèces sont toutes soumises à l'attraction et à l'analogie universelle.
6.° Après le monde actuel , viendront d'autres créations successives, au nombre de dix-huit. Chaque création s'opère par la jonction du fluide austral au fluide boréal.
7.° Les âmes humaines ne meurent point avec les corps qu'elles animent : ne pouvant rester isolées des jouissances matérielles, elles passent aussitôt dans d'autres corps humains , sur notre globe ou sur un autre.
8.° L'attraction universelle s'exprime dans les hommes par les passions : les passions viennent donc de Dieu ; voilà pourquoi elles sont les mêmes partout. Si elles rencontrent des obstacles, ces obstacles sont du fait de l'homme; il faut les changer et non réformer les passions. L'harmonie ne sera parfaite que lorsque toute latitude sera donnée au jeu des passions , et qu'il n'existera plus nulle part l'ombre de contrainte.
9.° Dans l'homme il y a douze passions radicales : sept appartiennent à l'âme , et cinq à la chair. Du jeu libre de ces douze passions vient dans l'homme le sentiment religieux , lequel n'est que le résultat de la combinaison de toutes les passions , comme le blanc résulte de l'union de toutes les couleurs.
10.° Le devoir de l'homme est de suivre ses attractions, c'est-à-dire ses passions.
M .° Les idées de vice et de vertu sont radicalement fausses.