‹ Histoire abrégée de la philosophieChapitre 2 sur 100 · DE LA PHILOSOPHIE DES PATRIARCHES JUSQU'A MOÏSE · texte numérisé non relu

DE LA PHILOSOPHIE DES PATRIARCHES JUSQU'A MOÏSE

Pour cette longue période , de près de 2500 ans , nous n'avons de monument digne de foi que la Genèse : mais l'authenticité, la vérité et l'intégrité de ce monument, sont démontrées par des preuves invincibles. C'est donc dans ce livre précieux , le plus vénérable et le plus certain de tous les livres historiques , qu'il faut chercher ce qu'a été le monde depuis son berceau jusqu'à la naissance de Moïse.

La raison comprend aisément que l'univers n'est pas

éternel ; qu'il ne s'est point fait seul et ne peut être l'effet du hasard : elle se borne là. Si , par ses propres forces, elle veut rendre raison de ce qui est, elle ne fait que tâtonner ; bientôt elle s'égare.

La Genèse nous décrit l'origine de toutes choses avec une admirable clarté : elle nous montre un Dieu éternel , infini, tout puissant, qui commande et est obéi, qui , d'une parole , fait sortir du néant le ciel , la terre et tout ce qu'ils renferment. Voilà la première cause de tout; il ne la faut jamais perdre de vue, en philosophie, si on veut ne point s'égarer. Le monde est une énigme ; Dieu en est le mot , dit un sage.

Prenons donc l'homme au sortir des mains de son créateur ; parcourons l'histoire de son intelligence , de son industrie, de sa conduite religieuse, morale et sociale; voyons ce qu'il a été.

Il est inutile de rechercher, comme l'a fait Brucker , s'il y avait un corps de philosophie avant le déluge : nous ne pourrions faire, comme cet auteur, que des hypothèses , qui ne donneraient aucune connaissance réelle. Tenons-nousen aux faits positifs ; ces faits nous instruiront bien plus utilement que ne le feraient des suppositions chimériques.

Les premiers hommes n'étudiaient point l'art de raisonner et n'en jugeaient pas moins sainement : ils ne disputaient point , et leurs convictions n'en étaient que plus solides : ils ne prétendaient point , comme on Fa fait depuis , sonder les mystères de la nature, remonter aux causes par les effets, ou descendre des causes aux effets, en découvrir

l'enchaînement et assigner la raison de tout. Se contentant des vérités essentielles que Dieu leur avait enseignées , ils les croyaient plus fortement que nous et tâchaient d'y conformer leur conduite.

Ainsi , nous les voyons marcher dans la présence de ce grand Dieu , créateur et maître souverain de toutes choses , se rappeler ce qu'ils lui doivent , être à son égard pleins de soumission, de reconnaissance , d'amour, de respect; l'adorer dans sa providence , lui attribuer les événements remarquables , élever des monuments pour perpétuer le souvenir de ses bienfaits , porter leurs enfants à lui rendre le culte qui lui est dû. Ces hommes simples et naïfs ne cherchent point la raison à priori , qui constitue la différence entre le bien et le mal : une persuasion invincible , fondée sur un enseignement positif , clair et constant , mille fois plus forte qu'une conviction acquise par le raisonnement , ne leur permet pas de confondre l'un avec l'autre. Ils savent distinguer la vertu, en connaître les règles et les observer. Les possessions sont distinctes : chacun a les siennes. La propriété d'autrui est respectée ; l'injustice est flétrie. Les devoirs de la charité sont reconnus et exercés ; l'hospitalité envers les étrangers est en honneur ; l'homicide est un crime qui épouvante. Le mariage, institué par Dieu même, est soumis à des usages pleins de gravité. La polygamie est permise dans certaines circonstances , lorsqu'elle devient nécessaire pour la postérité , mais l'adultère et la fornication ne le sont jamais.

Les femmes respectent leurs maris , les appellent leurs

seigneurs : les enfants honorent leurs parents et ne font rien sans leur consentement. C'est de leurs mains qu'ils reçoivent des époux et des épouses. Les vieillards jouissent d'une haute considération. Les regardant comme dépositaires des traditions , on les interroge et on les écoute avec une respectueuse confiance.

On mène une vie simple , frugale , active , laborieuse , éloignée de toutes sortes d'excès et exempte des infirmités qui en sont la suite. Les chefs de famille les plus considérables , leurs femmes , leurs enfants des deux sexes se livrent aux travaux de la campagne , conduisent leurs troupeaux, les gardent le jour et la nuit, vont puiser de l'eau pour les abreuver ou pour le ménage ; ils coupent le bois , le portent sur leurs épaules, font le pain, apprêtent à manger; en un mot, ils ne s'épargnent en rien; ils travaillent, sont logés et nourris comme leurs domestiques et leurs esclaves.

Les enfants ne vont point au collège y étudier les langues , les sciences et les arts : ce sont les pères qui font leur éducation, en leur apprenant, pendant de longues années, à connaître Dieu et à le servir, par la pratique d'une vie régulière ; à travailler la terre et à gouverner les troupeaux ; à remplir tous les devoirs de bons enfants , pour être euxmêmes , par la suite , de bons pères de famille. En leur racontant l'histoire de leurs ancêtres et les principaux événements arrivés dans le monde , ils montrent toujours la part que Dieu y a prise, dans sa bonté ou dans sa justice. Ce n'est point par voie d'argumentation qu'ils procèdent :

allant droit au l'ait, ils parlent sans apprêt, avec noblesse et simplicité , disant , voilà ce que nous ont appris nos pères : Patres nostri narraverunt nobis (\). Les connaissances ainsi acquises sont nettes , fermes , ne laissent aucun doute dans Tame: elles plaisent à l'esprit, satisfont le cœur, maintiennent la foi et perpétuent les moeurs.

Le soin qu'on prend des morts et de leur sépulture ; les honneurs qu'on leur rend , la manière dont on en parle; la persuasion où l'on est qu'en mourant ils vont rejoindre ceux qui les ont précédés et avec lesquels ils étaient liés ; ce qui est dit d'Abraham , dlsaac et de plusieurs autres , qu'ils furent réunis à leurs pères , sans que pourtant ils eussent été ensevelis dans le même tombeau ; les paroles de Jacob qui veut pleurer Joseph jusqu'à ce qu'il l'ait rejoint dans les lieux inférieurs , croyant cependant qu'il a été dévoré par une bête , tout cela ne nous permet pas de douter qu'il y ait eu , à cette époque , la moindre incertitude sur l'existence d'une autre vie après celle-ci.

Les premiers hommes ne furent pas longtemps sans faire quelques découvertes utiles et sans se livrer à une certaine industrie : bientôt parurent les premiers arts. Gain bâtit une ville , Jabel fit des tentes , Jubal était musicien et jouait de divers instruments , Tubalcaïn faisait toute espèce d'ouvrages en fer et en airain (2). C'était avant le déluge. Noë construisit un immense bâtiment ; cette construction supposait

(0 Ps.77.3.

(2) Genèse, ch. 4.

des connaissances et du génie. Peu après le déluge , s'éleva la tour de Babel , entreprise insensée , mais qui montre qu'on savait travailler. Depuis ce temps-là les arts et l'industrie sont toujours allés en augmentant et en se perfectionnant.

A mesure que les hommes se multipliaient , ils se divisaient par famille : chaque famille avait un chef qui exerçait sur elle son autorité paternelle , et en même temps une autorité souveraine ; car ce chef ne reconnaissait point de supérieur sur la terre. Ces pères de famille s'appelaient ordinairement rois ou princes , parce qu'ils régissaient en effet et gouvernaient. S'il s'élevait des différents entre eux , ils les terminaient , en dernier ressort , par la voie des armes , tribunal suprême des souverains. Quelquefois ils formaient une sorte de fédération , pour attaquer ou pour se défendre avec plus de succès. Au chapitre XIY.e de la Genèse, nous voyons quatre rois ligués ensemble , attaquer cinq autres rois et les vaincre ; puis Abraham , roi lui-même , sans en porter le nom , allié des vaincus , ramasser promptement sa petite armée de 518 hommes , fondre sur les vainqueurs , les défaire à son tour, ramener le butin qu'ils avaient enlevé, bénir Dieu et lui faire honneur de sa victoire. Telle a été, selon la Genèse, l'origine des sociétés politiques.

Ces petits princes n'avaient aucune idée des règles diplomatiques ni des usages qui se sont établis dans les cours ; mais ils connaissaient les lois fondamentales de l'organisation sociale et des rapports de souverains à souverains ; dans ces premières notions ils possédaient le germe du droit public , tel que la civilisation l'a développé ensuite.

D'après ce tableau , tiré de la Genèse , n'est-il pas vrai que les anciens Hébreux (1) avaient, au plus haut degré de certitude, un ensemble de doctrines propres à rendre l'homme bon et honnête ? Ces doctrines font l'essentiel de ce que toute vraie philosophie doit contenir.

(1) Ce mot signifie originairement au-delà : il fut donné à Abraham , selon l'opinion commune , parce que ce patriarche était étranger dans la terre de Chanaan et venait d'au-delà de l'Euphrate. Les descendants d'Abraham furent ainsi nommés Hébreux, et aussi Israélites, parce qu'un ange avait donné le nom d'Israël ( force de Dieu ) , à Jacob 5 enfin plus tard ils furent appelés Juifs , de la tribu de Juda qui était la plus considérable.

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