CHAPITRE VI
PHILOSOPHIE D'HERACLITE.
Heraclite , né à Éphèse , vers l'an 500 avant J.-G. , d'une famille distinguée, parvint à la suprême magistrature et s'en démit en faveur de son frère , pour se livrer aux spéculations philosophiques. Ayant eu pour maîtres Xénophane et Hippasus , il fut initié par eux aux mystères de Pythagore.
Sans tenir école publique et sans chercher à former une secte particulière , il avait cependant un système à lui ; il l'expliquait à ses amis, l'enseignait et le propageait.
Son caractère était mélancolique et atrabilaire ; tout lui déplaisait, l'ennuyait, le fatiguait, parce qu'il ne voyait rien que sous des couleurs noires et décourageantes. On a dit de lui qu'il pleurait sans cesse sur les misères de la vie , comme Démocrite riait continuellement des folies humaines.
En écrivant, il ne mettait ni points, ni accents et affectait une grande obscurité , afin que le vulgaire ne pût rien entendre à ses écrits , au cas qu'il vint à les connaître.
Socrate en ayant eu une copie , disait que ce qu'il avait pu en comprendre lui paraissait excellent; il présumait que le reste devait être de même.
Néanmoins le surnom de philosophe obscur, justement décerné à Heraclite , lui est resté.
D'après le témoignage des anciens et ce qui nous est parvenu d'un livre qu'il avait composé Sur la Nature, le fond de sa doctrine se réduisait aux points suivants :
1 .° Comme tous les philosophes éléatiques , il proclamait le célèbre axiome , Rien ne se fait de rien. Son point de départ et le principe de tout ce qui existe , était un feu subtil répandu partout, composé d'une infinité de particules éternelles , indivisibles , inaccessibles aux sens et perpétuellement agitées par un mouvement nécessaire.
2.° C'était, selon lui, l'âme du monde soumise au destin et à la nécessité , la raison commune qui remplit l'univers et le pénètre en tout sens , qui nous environne et entre en nous, comme l'air par l'aspiration. Quand nous dormons, cette communication est suspendue , parce que nos sens ne sont pas aptes à la recevoir; mais, à notre réveil, elle se rétablit et nous rend le bon sens qui avait cessé de nous guider.
5.° Le sentiment commun des hommes vient de celte raison universelle qui pénètre en eux : il ne peut être sujet à erreur et doit servir de base à toute certitude. L'erreur se trouve donc dans les jugements individuels qui s'écartent du sens commun.
4.° Notre âme est une étincelle du feu subtil et éternel qui constitue l'âme du monde ; elle en vient par exhalaison et y retourne après la mort.
5.° L'univers est rempli d'âmes et de démons ou génies, ainsi émanés de l'âme universelle.
Remarquons, en passant, que tous ceux qui ont admis l'âme
universelle du monde lui ont fait produire une infinité de substances détachées de sa nature et destinées à y retourner ; il semble donc qu'ils regardaient cette grande ame comme une matière subtile et divisible.
6.° Le feu élémentaire , subtil et éternel , venant à se condenser par suite de son agitation nécessaire , a produit le feu naturel ; le feu naturel a produit Pair ; Fair a produit Feau et Feau a donné la terre. Ces quatre éléments , combinés ensemble, ont formé, par leur opposition même, tous les objets existants. Les contraires produisent donc les contraires.
7.° La base de notre conduite morale est notre satisfaction actuelle. En quoi doit consister cette satisfaction? Heraclite ne le dit point. Cependant il paraît qu'il ne la faisait pas consister dans les brutales jouissances du corps ; car il voulait qu'on méprisât ces jouissances, comme du fumier. La maxime fondamentale qu'il recommandait était qu'il faut se connaître soi-même et se tenir toujours dans une juste modération.
8.° Les lois humaines tirent leur force , selon lui , de la loi divine qui règle tout et triomphe de tout. Par cette loi divine il entendait le destin , la nécessité , la raison universelle qui enchaîne tout.
Au fond , son système se rapproche de celui des atomes et ne vaut pas mieux : Dieu est également exclu du monde. Aussi ce philosophe ne propose- t-il ni peines , ni récompenses pour la vie future.
Ses écrits , gardés dans le temple de Diane , à Éphèse , où
il les avait déposés, y restaient ignorés. Un certain Crotyle les y découvrit et les publia, ou, si on s'en rapporte à Tatien, le poète Euripide les lut dans le temple même, en retint la substance et la rendit publique. Alors quelques philosophes étudièrent cette doctrine , l'adoptèrent et ont été regardés comme les disciples d'Heraclite.
Le plus célèbre d'entre eux est Hippocrate , père de la médecine , né à Gos, l'une des îles Cyclades , 4 GO ans avant J.-G. On lui attribue les opinions d'Heraclite sur le feu élémentaire et sur son action ; sur l'âme du monde , raison universelle , dont les âmes humaines ne sont que des parcelles détachées; sur l'existence d'une loi générale , unique, nécessaire , qui dirige tout. De-là on peut conclure que son dieu , comme celui d'Heraclite , n'était autre chose que ce feu éternel , soumis à un mouvement nécessaire.
La gloire non contestée d'Hippocrate lui vient de ses excellents écrits sur diverses parties de la médecine , qu'il traite , d'après l'expérience , en habile observateur , et en logicien clair, solide, méthodique. Sa marche aurait été avantageusement appliquée aux autres branches des connaissances humaines.