DE LA THÉORIE
A la partie théorique se rapporte ce que l'auteur appelle la physique , les mathématiques , l'histoire naturelle , les arts , la psychologie et la métaphysique.
Physique. Par la physique , Aristote entend les lois qui constituent les corps, et l'explication de leur nature. Rejetant avec dédain les systèmes soutenus par ses devanciers , notamment celui de Platon , il prétend que tout dérive de deux principes opposés l'un à l'autre , la forme et la privation. Cependant comme deux principes opposés, loin de s'accorder par eux-mêmes , tendraient plutôt à se détruire , il admet une substance éternelle, infinie, incorruptible, sur laquelle ces principes opèrent : c'est la matière dans ses éléments , n'ayant aucune forme et ne présentant rien de corporel.
Les formes venant la modifier , en font des êtres singuliers , corporels , séparés , par la privation , de tout ce qui n'est pas eux. Que ces corps perdent leurs formes , au moyen de la privation , ils retombent dans leur premier état et cessent d'être accessibles aux sens.
Comment tout cela se fait-il? où est la cause qui coordonne cette matière invisible , qui dissout les corps , qui produit les effets admirables que nous voyons, qui, avec des éléments simples , fait tant de substances corporelles? L'auteur ne le dit point. La matière sans formes , ou les formes sans la matière , n'ont rien de solide , de positif , ni même de réel. Mais qu'est-ce donc que celte matière sans formes, cette matière éternelle , infinie , incorporelle , qui reçoit des formes on ne sait d'où , et produit des corps? Rien n'est plus obscur et ne parait plus contradictoire
Aristote dislingue ensuite quatre espèces de cause ; la cause matérielle de laquelle la chose est faite ; la cause formelle , qui détermine la chose à être telle plutôt que telle autre; la cause efficiente , qui fait la chose ; et la cause finale , pour laquelle la chose est faite.
Ces causes sont prochaines ou éloignées , principales ou accessoires , actuelles ou potentielles , universelles ou particulières.
Viennent après cela des notions sur la fortune , sur le hasard, sur la nature , sur la nécessité , sur le mouvement , sur le repos , sur l'infini , sur le temps , sur le lieu , sur le vide et sur plusieurs autres choses du même genre.
Dans les auteurs scolastiques , ces divisions et ces abs-
tractions constituent ce qu'on appelle l'ontologie , vaste champ d'obscurités et de disputes interminables.
Le mouvement est un fait qui ne peut être contesté. Àristote, en recherchant la cause, trouve qu'il faut un premier moteur , que ce moteur soit éternel , immuable et
infini.
Quant à l'existence du monde , il prétend qu'il a toujours été , qu'il sera éternellement tel que nous le voyons , qu'il ne peut être détruit ni corrompu.
Le ciel , d'après lui , est parfait et se meut circulairement, mais non dans la même direction : il y a des orbites opposés les uns aux autres , ce qui occasionne l'altération des corps sublunaires. La terre , immobile dans son existence , est placée au centre des sphères célestes. Les étoiles sont fixées au ciel et n'ont d'autre mouvement que celui de la zone à laquelle elles appartiennent:
Les éléments simples, dont se forment les corps , sont au nombre de quatre , la terre qui est pesante et tend en bas ; le feu qui est léger, et s'élève en haut; l'eau qui se rapproche delà terre; et l'air qui s'éloigne moins du feu. La terre, par sa pesanteur , et le feu , par sa légèreté , se portant dans des sens opposés , sont essentiellement contraires l'un à l'autre. L'eau et l'air sont intermédiaires et participent à la nature des deux extrêmes.
De la combinaison de ces éléments se forment tous les êtres matériels par génération ou par altération : la génération produit un tout distinct; l'altération ne change que les [ormes. Ces deux opérations se succèdent sans interruption ;
elles ont pour cause le premier moteur et la matière élémentaire.
A cette partie de la science se rapportent les nombreux ouvrages d'Arislote sur la Physique , sur le Ciel , sur la Génération, sur la Corruption , sur les Météores, sur le Monde, etc.
Mathématiques. Àristolc a souvent parlé des mathématiques , et les a recommandées comme importantes , comme nécessaires pour acquérir les sciences physiques ; souvent il y a eu recours. Toutefois il ne paraît pas y avoir fait de grands progrès , et n'a point écrit de traité particulier à ce sujet , ou du moins nous n'en avons point de lui.
Histoire naturelle. Appliqué sérieusement et pendant longtemps à l'étude des êtres organisés, ce prince des philosophes acquit de grandes connaissances dans la nature. Alexandre fit pêcher et chasser de tous cotés , pour lui procurer les espèces qui lui manquaient. Jusque du fond do l'Asie , il envoya lui-même des renseignements et dépensa des sommes considérables pour fournir, à celui qui avait été son précepteur , des moyens abondants de s'instruire.
Nous devons aux travaux opiniâtres de l'infatigable philosophe une histoire naturelle , en 10 livres , sur les Animaux. Cette histoire a été estimée et l'est encore. Cependant il ne reste peut-être pas la cinquième partie de ce que l'auteur avait écrit sur les animaux et sur les plantes.
Arts. Aristote a traité de la rhétorique et de la poésie, non en orateur et en poète , mais en penseur , qui comprend les règles de ces deux arts , et en parle avec lucidité. Sa
Rhétorique et sa Poétique sont réputés les meilleurs de ses ouvrages , quoiqu'on ne les lise guère plus maintenant que les autres qui sont moins considérés.
Psychologie. Outre trois livres sur l'âme , il reste de ce philosophe des traités particuliers sur la Mémoire, sur les Sens et les choses sensibles, sur les Sons, sur les Couleurs, sur les Songes, sur la Veille, sur la Jeunesse, sur la Vieillesse, etc. Voulant toujours éviter, autant qu'il le pouvait , de parler comme ceux qui l'avaient précédé , il a souvent été obscur dans ce qu'il dit de l'âme et de ses facultés.
Il définit l'âme : la première entéléchie d'un corps naturel organique , ou la puissance qui a la vie. La première entéléchie est le principe d'opération qui est en nous ; la seconde est l'acte lui-même.
Que faut-il entendre par entéléchie? On ne Ta jamais bien expliqué.
Àristote distingue trois facultés dans l'âme : la nutritive , qui est commune à tous les êtres organisés ; la sensitive , qui est dans tous les animaux ; et l'intelligente , qui , réservée à l'homme, domine en lui les deux autres. L'entendement est actif ou passif : comme actif, il a la faculté de connaître ; comme passif, il reçoit les images qui lui sont transmises. L'âme est donc tout à la fois active et passive : sous le premier rapport , elle pense ; sous le second , elle sent. Il y a une grande différence entre penser et sentir.
Prétendant que tout vient par les sens , Aristote met la sensation avant la pensée.
li n'exprime rien de clair nulle part sur la nature de Famé , sur son origine , sur son union avec le corps , sur sa condition future, quoique souvent il eût entendu Platon disserter sur ces points essentiels. Il dit bien que l'entendement actif est immortel ; mais il fait périr avec le corps l'entendement passif et les autres facultés de lame. Quelle idée se formait-il donc de l'âme et de ses destinées ? Nous ne le voyons point et on ne le comprend pas.
Métaphysique. Basant tout son système sur l'expérience , il part du singulier pour s'élever au pluriel et à l'universel. Des considérations sur la nature , il passe à la contemplation des êtres qui lui sont supérieurs. Ces êtres supérieurs à la nature corporelle , il les appelle métaphysiques , et en traite en 14 livres.
Son principe universel de toute démonstration est cet axiome , clair par lui-même : Une chose ne peut être et ne pas être en même temps , dans le même sujet et sous le même rapport.
Après avoir traité de nouveau , longuement et subtilement , de l'être en général , des causes , des espèces , de la substance , des accidents , de la matière et de ses affections , do la puissance , de l'acte , etc. , il dislingue trois sortes de substances : deux sont naturelles ; l'une comprend les choses corruptibles, telles que sont les animaux ; l'autre les choses incorruptibles , comme le ciel et le monde pris dans son ensemble. La troisième est la substance immobile, élevée au-dessus de la nature corporelle, principe et origine de tout ce qui est. Car , ajoute-t-il , il existe un mouvement
circulaire , propre au ciel ; ce mouvement suppose une cause éternelle , infinie et immuable dont il est le produit volontaire. Il y a donc un premier moteur qui imprime aux intelligences subalternes la vertu de produire le mouvement dans leurs spbères respectives.
Ainsi le premier moteur doit être éternel , vivant , immobile , simple , dégagé de toute agglomération , de toute quantité ou division ; il a , par conséquent , tous les attributs de la divinité et est Dieu.
D'autres intelligences d'un rang inférieur, éternelles et immatérielles , président aux mouvements des sphères célestes , et il y en a autant que de sphères. Une ancienne tradition fait de ces intelligences des dieux et leur décerne des honneurs divins ; mais comme elles sont subordonnées à la cause première, elles ne peuvent être appelées dieux qu'improprement.
C'est probablement pour cette assertion qu'Aristote fut accusé d'impiété par les Athéniens, et craignit d'avoir le même sort que Socrate. On ne peut nier, il est vrai, que sa doctrine sur la divinité ne soit peu satisfaisante.