DE LA MOYENNE ACADÉMIE ET DE CICÉRON
La moyenne académie eut aussi ses patrons chez les Romains , et ne fut pas moins illustrée que l'ancienne. Elle avait subi , il est vrai , des modifications ; on n'y enseignait plus le doute, d'une manière aussi absolue que l'avaient fait ses fondateurs en Grèce, On disait bien pourtant encore que la vérité était cachée comme au fond d'un puits, qu'il était impossible de l'en tirer ; mais on soutenait , en même temps , que , dans Tordre actuel des choses , nous obtenons des connaissances probables , et que ces connaissances suffisent pour la conduite ordinaire de la vie.
Cette école se distingua surtout par son application à l'art oratoire , et par les succès qu'elle obtint dans cette partie. Elle revendique Cicéron comme lui ayant plus spécialement appartenu.
Cicéron , orateur immortel et philosophe tout à la fois ? naquit à Àrpinum , dans la Toscane , l'an 104 avant J.-C. Confié aux maîtres les plus distingués , il fit de rapides progrès. D'abord il eut du goût pour la poésie et s'y livra. Devenu capable de plus sérieuses réflexions , il étudia la philosophie sous Philon, de Larisse, académicien établi à Rome. 11 apprit la dialectique tout à la fois des stoïciens et des péripalétieiens.
Ayant approfondi les systèmes de toutes les écoles, il s'attacha de préférence à la seconde académie , parce qu'elle lui paraissait tenir un juste milieu entre le doute universel des pyrrhoniens , et les affirmations trop positives des dogmatistes. Sur ce fondement d'une sage modération , il composa ces chefs-d'œuvre d'éloquence qu'ont admirés toutes les générations.
Parvenu aux premières dignités de la république , il obtint à la tribune les plus éclatants succès qu'on eût jamais vus. Tandis qu'il fut en charge ? il se livra tout entier aux affaires , et n'étudia la philosophie que par délassement : il n'écrivait point , parce que, dit-il lui-même (I) , il n'en avait pas le temps.
César étant arrivé au suprême pouvoir en foulant aux pieds les libertés publiques , Cicéron se retira à sa maison de campagne de Tusculum , et y vécut dans la retraite.
Ce fut là qu'il fit ses ouvrages philosophiques , presque tous en dialogues, selon la coutume des anciens Grecs. En voici les titres : \ .° Questions académiques , en 4 livres , dont une partie est perdue. Il y expose la doctrine des différentes sectes , et la détruit par des raisonnements opposés , selon la méthode de Carnéade. 2.° Des fins du bien et du mal, en 5 livres. Cet ouvrage est une élégante histoire des sentiments qu'ont eu les Grecs sur le bien et le mal , de leurs discussions à ce sujet , de leurs raisonnements et des difficultés qu'on peut y opposer. 5.° Questions tusculanes, aussi en
(î)Offic. 1.2.,n. 4.
o livres. Cicéron \ traite du mépris de la mort, de la patience dans les douleurs , de l'adoucissement du chagrin et des divers troubles desprit : il y affirme qu'on ne peut trouver le bonheur qu'en recherchant la vertu pour elle-même. 4.° De la nature des Dieux , en 5 livres. Dans le premier, Yelleïus soutient l'opinion d'Epicure, et Gottale réfute ; dans le second, Balbus explique le sentiment des stoïciens; dans le troisième, Cotta le combat. 5.° De la Divination, en 2 livres. L'auteur, passant en revue les différentes manières de connaître l'avenir par l'intervention de la divinité , condamne à peu près toutes les pratiques usitées , comme vaines ou superstitieuses. 6.° Du Destin , un livre auquel il manque des parties notables. 7.° Des Lois, 3 livres : il y manque aussi quelques parties. 8.° Des Offices, 3 livres. Dans cet écrit adressé à Marcus , son fils , qui étudiait alors à Athènes, Cicéron traite des devoirs , d'après les principes des stoïciens: il fait un beau recueil , bien orné , des préceptes du droit naturel. Les Traites de la Vieillesse , de l'Amitié, de la Consolation, en un livre chacun ; le Songe de Scipion, les Paradoxes , ou réfutation de six assertions des stoïciens ; des fragments de plusieurs ouvrages qui n'existent plus ; par exemple , Avertissement pour l'étude de la philosophie ; De l'Economie, tiré de Xénophon , 3 livres; De la République, 6 livres. Ce dernier ouvrage a été retrouvé par le prélat Mai , savant bibliothécaire du Vatican , maintenant cardinal.
Cicéron traduisit encore plusieurs ouvrages des philosophes grecs , et créa la langue philosophique chez les latins.
Nulle part il ne présente , dans ses ouvrages philoso-
phiques , un corps de doctrine. Toujours savant et érudit , il rapporte toutes les opinions , montre le fort et le faible des différentes sectes , et s'abstient , pour l'ordinaire , de donner son sentiment , même sur les plus importantes vérités, telles que l'existence de Dieu et son unité , la distinction de Tàme et du corps , la vie future avec sa double condition de récompenses ou de châtiments. Des auteurs ont cru devoir le ranger parmi les matérialistes , ou même parmi les athées. Cette opinion est probablement exagérée. Cependant il faut convenir qu'on ne peut guère savoir ce qu'il pense au juste ; car les belles maximes qui se trouvent dans ses écrits , sont mises par lui dans la bouche de ses interlocuteurs. Rien n'atteste qu'elles soient le résultat de sa conviction.
Nous savons d'ailleurs que, suivant la méthode de la moyenne académie , réformée par Philon et Antiochus Àsealonite, cet orateur philosophe ne voyait de certitude nulle part.
En morale , il adopte de préférence les principes des stoïciens , combinés avec ceux des péripatéticiens et des platoniciens.
Sans être profonds , les ouvrages philosophiques de Cicéron sont d'un grand secours pour l'histoire de la philosophie. Toutefois , il ne faut pas s'en rapporter aveuglément à ce qui s'y trouve dit ; car on a remarqué que quelquefois l'auteur altérait les sentiments des philosophes grecs , et ne présentait pas toujours les faits sous leur véritable jour.
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