ALEXANDRIE
Les sectes dogmatistes se soutenaient difficilement contre les attaques multipliées des sceptiques et contre les exigences de la moyenne académie. La division qui régnait entre elles fournissait à leurs adversaires des armes puissantes dont ceux-ci profitaient largement. Les dogmatistes le voyaient et en gémissaient. Tous leurs efforts tendaient à trouver un remède qui pût être opposé , avec espoir de succès , à ce vice radical. Déjà on avait voulu, en Egypte, sous les Ptolémées , réunir toutes les doctrines positives par une sorte de fusion qu on appelait syncrétisme.
Vers la fin du 2.e et le commencement du o.e siècle, on essaya de nouveau d'opérer cette fusion dont on sentait vivement la nécessité. Dans ce but on élagua ce qui , dans les diverses écoles , paraissait le moins important , et on prit ce qui était commun entre elles , et ce qui semblait le plus aisé à soutenir. Cette opération intellectuelle fut appelée éclectisme , ou choix , et syncrétisme , ou réunion parce qu'elle avait pour objet de faire un choix dans chaque école et de les réunjr toutes en un seul corps. Les éclectiques
exceptaient néanmoins les épicuriens et ne montrèrent jamais pour eux que du mépris. Obligés de lutter chaque jour contre les chrétiens , qui leur opposaient la sublimité de leur morale et la sainteté de leur vie , ils étaient contraints de s'observer pour ne donner prise sur eux ni par des principes pernicieux , ni par une conduite licencieuse. Cette crainte contribua beaucoup à leur faire adopter un système de perfectionnement qui est connu sous le nom de Néoplatonisme. Cette dénomination est venue de ce que , dans cet amalgame de toutes les écoles philosophiques , on mettait celle de Platon au premier rang , et on adoptait le fond de ses principes.
1 1° Potamon qui , selon l'opinion la plus probable , vivait à la fin du 2.e et au commencement du o.e siècles , est regardé comme le fondateur de l'éclectisme. D'après ce qu'en dit Diogène Laërce , il admettait les idées claires ou l'évidence comme le critérium de la vérité , reconnaissait deux principes des choses , la matière inerte et une cause active , rejetait les idées substantielles de Platon et les formes corporelles d'Aristole. Il faisait consister la fin de l'homme dans une vie vertueuse , sans exclure les biens extérieurs et les satisfactions sensuelles avouées par la raison. On voit qu'il voulait concilier ensemble Platon, Aristote et Zenon.
2.° Ammonius, d'Alexandrie , surnommé Saccas , parce qu'il avait d'abord été portefaix , fut élevé dans les principes chrétiens. Mêlant aux idées du christianisme et aux traditions religieuses de l'Orient , qu'il avait étudiées, ce qu'il trouva de mieux , à son jugement , dans les divers systèmes de
philosophie dogmatislc , il se fit une religion mixte et une philosophie à lui. Dans cette philosophie singulière , il retenait les principaux dogmes des sectes positives , sur la théogonie des anciens , sur la formation et les vicissitudes du monde , sur l'âme universelle, sur l'origine du mal , etc.
Il n'écrivit rien ; mais ayant tenu une école publique à Alexandrie , il compta parmi ses disciples des hommes distingués , tels qu'Origène et Plotin.
Outre la doctrine qu il enseignait publiquement , il en avait une mystérieuse , qu'il ne communiquait qu'à des hommes éprouvés et jugés dignes, par lui, d'être admis à cette initiation.
5.° Longin, né vers le commencement du 5.e siècle, étudia la grammaire, l'art oratoire, la philosophie à Athènes, à Alexandrie et à Rome. Ayant parcouru les diverses écoles et entendu les hommes les plus célèbres, il devint lui-même fort distingué par son instruction , par son éloquence , par sa critique sage et exacte. Son érudition , dans la littérature ancienne et dans l'histoire , était si grande qu'il passait pour être une bibliothèque vivante.
Parmi ses nombreux disciples il eut un certain Malchus qu il surnomma Porphyre , et Zénobie , reine de Palmyre , à qui il enseigna les lettres grecques.
Condamné à mort, par l'empereur Aurélien, comme ayant donné à Zénobie des avis contraires aux intérêts de l'empire , Longin montra , dans ses derniers moments , le courage d'un philosophe digne de ce nom.
Nous avons , de cet illustre auteur , une partie seulement
de son traité sur le Sublime; cette portion nous fait vivement regretter la perte de ses autres écrits.
4.° Hérennius et Origène , aussi disciples d'Ammonius , demeurèrent fidèles à son école : toutefois, violant le secret qu'ils avaient promis , ils révélèrent au public , dans leurs écrits , ce qu'ils avaient appris de leur maître , sans examiner si ce qu'ils disaient tenait à la doctrine publique ou à la doctrine secrète.
Origène, dont il est parlé ici , est tout différent du célèbre chrétien de ce nom, dont nous parlerons plus tard.
5.° Plotin , né à Lycopolis , en Egypte , l'an 205 de notre ère , est le philosophe le plus renommé de celle époque. Ayant entendu tous les maîtres qui enseignaient à Alexandrie, il ne trouva qu'Ammonius qui lui parût digne d'attention. Il s'attacha donc à son école et en fit la gloire. Dans le but de s'instruire plus à fond, il voyagea en Perse et dans l'Inde, où il vit , consulta , entendit les mages et les gymnosophistes : il vint à Rome à l'âge de 40 an?. Brûlant du désir de communiquer la sagesse qu'il avait acquise dans ses savants voyages , il ouvrit une école et commença à enseigner , non publiquement, à cause du secret qu'il avait promis à Ammonius , et aussi dans la crainte de s'exposer aux disputes des autres écoles, mais familièrement , en conversant avec ses amis et avec ceux sur la discrétion desquels il croyait pouvoir compter. Hérennius et Origène ayant , contre leurs engagements , fait connaît la doctrine secrète d' Ammonius , Plotin se crut dégagé lui-même de la promesse qu'il avait faite. Il ne se fit donc pas scrupule de dire hautement , avec prudence
toutefois, ce qu'il savait, ne mettant plus de distinction entre la doctrine publique et la doctrine secrète. Pendant dix ans il n'écrivit point : il parlait amicalement à ses disciples , les écoutait, leur répondait , les excitait à l'interroger et satisfaisait à leurs difficultés. Ces colloques finirent par engendrer de la confusion. Pour y remédier, il se décida à écrire et composa un grand nombre d'ouvrages obscurs , incorrects , mal écrits , souvent inintelligibles , à cause de l'enthousiasme méthaphysique dont ils sont remplis. L'auteur chargea Porphyre , l'un de ses amis , de les revoir et de les corriger , même de son vivant. Ces ouvrages sont en 54 livres , divisés en six Ennemies ou neu vaines. Tous ont été traduits du grec en latin , vers la fin du J5. e siècle , par Marsile Ficin, \ vol. in -fol.
Plotin s'acquit une brillante réputation et eut beaucoup de disciples. Parmi eux il se trouva des hommes distingués.
Tenant aux principes de Pylhagorc sur la transmigration des âmes , il était persuadé , comme cet ancien philosophe , que les âmes sont attachées aux corps en punition de fautes antérieures , et qu'elles peuvent mériter , par une bonne conduite , d'être affranchies de ces liens honteux. Humilié d'avoir un corps grossier et infirme , il le méprisait et souhaitait sa dissolution : il menait une vie sobre et même austère , ne voulait user d'aucun remède et disait : Je fais ce que je peux pour ramener ce qu'il y a de divin en moi à ce qu'il y a de divin dans l'univers.
Jamais on ne put savoir de lui le lieu de sa naissance , ni le nom de ses parents , ni leurs qualités.
Comme Socrate f il prétendait être toujours accompagné d'un génie supérieur , avec lequel il était familier : ce génie n'était rien moins qu'un dieu céleste. Aussi Plolin réponditil à un de ses disciples , qui lui proposait d'assister à une cérémonie religieuse : C'est aux dieux de venir à moi , et non à moi d'aller à eux. A la 60. e année de son âge , il mourut exténué par ses pratiques rigoureuses et par la singularité de sa vie. On l'a regardé comme philosophe d'Alexandrie , quoiqu'il n'y ait jamais enseigné , parce qu'il y avait étudié, en avait retenu la langue et les doctrines.
C.° Amélius, de Toscane , disciple du stoïcien Lysimaque, puis de Plotin , pendant 24 ans , se pénétra des doctrines de ce dernier , et les posséda si parfaitement qu'il fût souvent chargé par lui de répondre de sa part aux arguments que lui faisaient ses disciples. Amélius fit plus de cent traités, dont aucun n'est parvenu jusqu'à nous.
7.° Porphyre , né à Tyr , l'an 255 de J-C. , étudia sous Longin, à Athènes, ensuite à Rome, sous Plotin. Il surpassa de beaucoup ce dernier en science et en habileté. Retiré en Sicile , il y composa la plus grande partie de ses nombreux ouvrages , surtout ceux qu'il dirigea avec tant de violence contre le christianisme , dont il se déclara l'ennemi juré. Ces ouvrages ont péri ; il ne nous en reste que des fragments conservés par les pères de l'Eglise , qui se firent un devoir de réfuter ce dangereux écrivain. Sa vie de Plotin nous est parvenue et est pleine d'intérêt , quoique fabuleuse en plusieurs points.
Dans sa conduite , Porphyre suivait les règles d'abstinence
et de mortification établies par Pythagore , et adoptées par les nouveaux platoniciens.
Il épousa la veuve d'un de ses amis , qui avait cinq enfants, afin d'être plus en état de leur faire du bien. Sur la fin du règne de Dioclétien , vers le commencement du 4.e siècle , il mourut et laissa une mémoire en exécration parmi les chrétiens.
8.° Jamblique , né à Chalcide , en Cœlésyrie, fut disciple d'Anatole et ensuite de Porphyre Inférieur à ce dernier dans l'art d'arranger les mots et dans la facilité à s'exprimer, il ne le fut pas dans la haine implacable qu'il avait vouée au christianisme. Comme Porphyre , il employait , pour combattre cette religion sublime , la perfidie , les impostures et les calomnies de toute espèce. Les pratiques pythagoriciennes j auxquelles il se soumit , lui attirèrent une grande réputation parmi le peuple : il passa même pour avoir un commerce fréquent avec les esprits célestes , et pour jouir, par eux , du don de faire des miracles.
Dans une vie de Pythagore qu'il a composée , il dépeint cet ancien sage comme un saint , comme un thaumaturge , et ne craint pas de l'opposer à J.-C.
Les autres ouvrages , dont il est auteur , sont sur la philosophie , sur les mathématiques , sur les mystères égyptiens , chaldéens et assyriens. Presque tous ont été conservés et sont d'une grande utilité pour l'histoire de la philosophie. Depuis longtemps on les a traduits du grec en latin.
Après la mort de Jamblique , arrivée vers l'an 523 , la
philosophie païenne se trouva dans une posilion critique- Constantin ayant embrassé le christianisme , beaucoup de personnes de distinction suivirent son exemple ; les chrétiens, déjà très- nombreux , acquirent une grande influence. Les philosophes d'Alexandrie ne se voyant plus soutenus par les empereurs , et sentant la faiblesse de leur cause en regard des doctrines chrétiennes , perdirent eourage ; ils se turent ou n'enseignèrent plus que secrètement. La plupart se dispersèrent de côté et d'autre.
Plusieurs cependant jetèrent encore quelque éclat. On peut nommer, entre autres , ^Esidius , disciple de Jamblique, originaire de Cappadoce , où il se retira et fonda une école , après la mort de son maître; Eustathe, Sosipatra, sa femme et Antonin , son fds ; Maxime , d'Ephèse , mailre de Julien l'Apostat; Priscus, Chrysanthius , etc. Tous prétendirent avoir la vertu de faire des prodiges et se montrèrent en vrais illuminés.
9.° Julien , surnommé l'Apostat , fils de Jules Constance , frère du grand Constantin , naquit à Constantinople en 551 . Sa première éducation fut chrétienne , et on le fit entrer dans le clergé de Césarée en Cappadoce.
Constance , en renvoyant à Mcomédie , avait défendu qu'il eût aucune communication avec Libanius , célèbre sophiste payen , qui enseignait dans celte ville. Ceux à qui ce jeune prince était confié , remarquant en lui des talents extraordinaires , et un désir insatiable d'apprendre , sollicitèrent de l'empereur la permission qu'il étudiât l'éloquence et la philosophie. Cette permission ayant été accordée, Julien
fréquenta les écoles des philosophes payens et apprit d'eux la magie, pour laquelle il avait un penchant prononcé. Maxime , l'un de ses maîtres , fut pour lui un flatteur qui le poussa au vice , en excitant son ambition , au lieu de le former à la vertu,
Julien étant allé continuer ses études à Athènes , y fit admirer sa capacité et voulut être initié aux mystères d'Eleusis , espérant y trouver de nouveaux moyens d'opérer des œuvres magiques.
Devenu empereur, il s'entoura d'une multitude de philosophes , de ceux surtout qui étaient renommés par leur habileté dans la théurgie. Livré sans retenue aux pratiques superstitieuses, il entreprit de relever l'école d'Alexandrie et de rétablir le culte des idoles. Pour cela, il persécuta la religion chrétienne , à outrance , comme tout le monde sait.
40.° Eunape, de Sardes, dans le 4.e siècle, est auteur d'une vie des philosophes de son temps. Cet ouvrage , quoique mal écrit et dénotant un enthousiaste dans son auteur, est néanmoins d'une grande ressource pour l'histoire de la philosophie éclectique. Eunape a déchiré Constantin et loué Julien avec excès, mais il ne faut pas oublier qu'il était payen et platonicien outré.
11 .° Hiéroclès , dont on ignore l'origine , eut une école florissante à Alexandrie , au commencement du 5.e siècle. L'aisance avec laquelle il parlait était si remarquable , qu'on croyait voir revivre en lui ce Platon dont il se montrait un si éloquent interprète. Selon lui , le monde visible et invisible était sorti du néant par la toute-puissance du créateur.
Ce philosophe avait composé, sur la providence et le destin , des traités estimés , dont Photius nous a transmis des extraits. Amalgamant ensemble les doctrines de Platon et d'Aristote , et les dogmes du christianisme , il fît un composé monstrueux qui ne pouvait guère porter le nom de système philosophique.
Eunape et Hiéroclès furent les derniers philosophes un peu notables qui soutinrent le syncrétisme d'Alexandrie.