SUBSTANCE DE LA DOCTRINE DES ÉCOLES ÉCLECTIQUES
Il ne sera pas inutile d'exposer, en peu de mots , les points capitaux de la doctrine de ces nouveaux platoniciens , dont nous venons de tracer l'histoire abrégée.
Dialectique. Leurs principes de dialectique étaient tirés de Pythagore , d'Aristote et de ses nombreux commentateurs , sur lesquels Plotin avait encore enchéri. Ils consistaient dans une série interminable de notions , de distinctions , de définitions, sur l'être en général , ses genres, ses espèces, sur l'unité et le multiple , sur la substance et ses modifications, sur l'intelligible et le sensible , sur le mouvement et le repos et sur mille autres subtilités. Ces abstractions servaient de base au raisonnement et fournissaient les règles de toute certitude.
Métaphysique. \ ,° Les éclectiques reconnaissaient un premier principe de toutes choses, un Dieu primoprimus , père de lui-même , engendré de lui-même, unique, simple, indivisible , éternel , source de ce qui existe , inûni , souverainement bon , beau , aimable , libre , quoique son action ne différât pas de son essence.
2.° Voulant concilier ensemble les notions chrétiennes, sur les trois personnes divines , et l'espèce de trinité que
Platon semblait reconnaître en Dieu , Plotin raisonne à perte de vue pour établir que , dans le premier principe , il y a trois hypostases , l'unité primitive , l'intelligence et l'âme ; c'est-à-dire celui qui engendre par sa nature , celui qui est engendré de toute éternité , et Famé divine , complément de ces générations. Ces trois principes forment une hiérarchie ; le premier est plus parfait que le second ; le second plus parfait que le troisième : tous les trois néanmoins sont co-existants et éternels.
Le premier, unité absolue , n'est point une chose , mais le principe de toutes choses , la perfection absolue, ce qui , en soi , est simple et ne peut être conçu par notre entendement : il n'a ni quantité, ni qualité, ni raison, ni âme; il n'est ni en mouvement , ni en repos , ni dans l'espace , ni dans le temps. C'est l'être pur, sans aucun accident. Cet être n'a pas l'intelligence ; mais de lui dérive l'intelligence absolue , et de l'intelligence émane , à son tour, l'âme , l'âme divine ou l'âme qui anime le monde .
5.° 11 existe un monde intelligible, composé de l'essence des êtres , varié par ses formes et contenu dans son principe , c'est-à-dire dans l'intelligence divine. Le monde sensible n'est que l'expression de ce monde intelligible , dans lequel sont les types de tous les êtres réels. Dès qu'il y a entendement, il y a multiplicité ; car entendement et intelligible ne sont point la même chose. Les objets des sens sont les choses mêmes matériellement existantes, et non leur représentation : pareillement les objets de l'entendement sont les choses réelles dans Tordre métaphysique , et non leurs
images. Le sentiment diffère de l'entendement comme les objets sensibles diffèrent des objets intelligibles.
Dans le monde intellectuel , objet du seul entendement , sont aussi des dieux intelligibles , archétypes des dieux réellement existants , c'est-à-dire , du soleil , de la lune , des étoiles , etc.
4.° L'âme divine pénètre la matière en tout sens, agit sur elle et lui imprime les diverses formes qui la constituent en substances individuelles : ainsi tous les êtres émanent de la suprême unité , par l'intelligence divine , qui en contient éternellement la plénitude dans ses idées prototypes.
Rien de plus obscur que les assertions de Plolin et de Proclus sur les dieux intelligibles , sur la manière dont ces dieux passaient à l'état réel , sur leurs qualités , sur leur pouvoir, sur leurs fonctions.
5.° Selon les anciens platoniciens , Dieu lui-même était l'âme du monde : selon les nouveaux , ce n'est pas Dieu ni même l'ame divine , mais une image de cette âme divine qui , répandue dans les diverses parties du monde , leur donne le mouvement et la vie. Dans cette ame , produit de l'ame divine , sont les raisons séminales des êtres : ces raisons séminales émanent de l'intelligence divine , deviennent efficaces et produisent la réalité. Il y a donc deux âmes universelles , une divine et l'autre mondaine : toutes les deux concourent à produire le monde sensible , conformément au monde intelligible.
6.° Les âmes humaines font partie du monde intellectuel : elles existent dans l'intelligence divine , dont elles sont des
émanations intellectuelles. Ces âmes ayant conçu de l'affection pour les choses inférieures , ont été envoyées dans des corps matériels et liées étroitement avec eux. De-là , c'est-àdire de l'union de l'esprit à la matière, l'origine du mal; delà aussi la haine que les philosophes de cette école portaient à leurs corps , les regardant comme une prison , dans laquelle Famé était indignement enfermée ; de-là pareillement le vœu qu'ils manifestaient de voir bientôt cette prison brisée et renversée.
Toutefois, ces mêmes philosophes enseignaient que les a m es ne sont ni corporelles , ni composées d'éléments corporels , ni divisibles , ni périssables ; qu'à proprement parler, elles ne sont point dans les corps , mais unies aux corps , et que chacune est présente en même temps à toutes les parties de son corps ; qu'à la mort , elles retournent à leur principe , ou vont habiter les corps célestes , pour y être heureuses et y devenir des dieux , si elles Font mérité par leur conduite ; que , dans le cas contraire , elles vont animer d'autres corps terrestres , d'hommes , de bêtes ou de plan (es , selon que la partie raisonnable , animale ou végétale a dominé en elles.
7.° La matière, considérée en général et dans ses premiers éléments, appartient également au monde intelligible ; elle n'a, par elle-même, ni quantité, ni qualité; mais annexée à la réalité , elle donne le monde sensible , avec toutes ses espèces d'êtres matériels. Ce monde sensible, expression du monde intelligible , existe de toute éternité : cependant Famé de Dieu , qui Fa produit , a sur lui la priorité de raison.
On voit , dans cette dernière réflexion , le désir qu'avaient les néoplatoniciens de concilier Platon , qui disait le monde formé dans le temps , et Aristote , qui le faisait éternel.
8.° Le monde, pris dans son ensemble, est parfait : il renferme une innombrable multitude de dieux , de démons , de génies répandus dans l'air, au ciel et sur la terre ; ces intelligences dirigent les astres dans leurs mouvements , animent et vivifient tout dans l'univers. Les dieux sont des intelligences non sujettes aux passions , existantes dans le monde intelligible. Néanmoins , dans le monde sensible , il y a des dieux visibles, qu^on doit appeler dieux du second ordre , parce qu'ils dépendent des dieux invisibles , comme la splendeur dépend des étoiles.
On voit par là que les dieux intelligibles sont les formes substantielles ou les idées éternelles des étoiles et des autres dieux visibles.
Les démons , engendrés par Lame du monde , et proportionnés aux besoins de l'univers , existent dans le monde sensible et sont sujets aux passions. Tenant le milieu entre les dieux et les hommes , ils servent d'intermédiaires aux uns et aux autres. Ils ne sont pas corporels , autrement ils seraient des animaux visibles : s'ils prennent des corps aériens ou ignés , leur nature est cependant bien différente de l'air et du feu.
9.° Le ciel, la terre, les étoiles, les planètes sentent comme nous , parce que ces objets ont une âme comme nous en avons une, Us peuvent donc être considérés sous
deux rapports , puisqu'ils ont une double substance aussi bien que nous.
Morale. 1 ,° Parlant de ce principe , que l'âme , en punition de ses affections désordonnées , a été enfermée dans la prison de son corps , les éclectiques enseignaient que l'homme raisonnable ne doit tendre qu'à se dégager de cette humiliante servitude. Dès lors le but de la philosophie morale devait être d'élever l'homme , par la pratique des vertus , à des dispositions qui le rapprochassent de son origine et lui obtinssent la faveur d'être réuni à la divinité, après qu'il serait mort.
2.° On ne peut arriver à cet état de perfection que par degrés , à force de vigilance , d'attention et de persévérance. Huit espèces de vertus y conduisent, les physiques , les morales , les politiques, les purgatives , les théorétiques , les unitives, les théurgiques et les divines.
3.° Les moyens de parvenir à ce degré de sainteté , qui assimile les hommes aux dieux , et leur donne le pouvoir de faire des prodiges , sont l'abstinence , le jeûne , la mortification des sens , la répression des penchants déréglés , les examens de conscience et autres pratiques pieuses , qui sont de nature à élever l'âme et à la purifier.
D'après ces principes , il est aisé de concevoir comment la divination , la magie et tant de superstitions , établies pour invoquer les dieux et pour consulter les démons , avaient pu être mises en honneur ; comment elles étaient devenues si fréquentes parmi les nouveaux platoniciens.
Ce que nous venons de dire est tiré , en grande partie ,
des œuvres de Plotin et de Porphyre. Jarublique y ajouta une multitude de subtilités et d'extravagantes absurdités , principalement en ce qui concerne les dieux , les esprits , les âmes de toutes les espèces , la théurgie et mille inventions de la plus grossière superstition. Tout cela fut adopté avec des commentaires et de nouvelles additions.
Les derniers efforts des éclectiques de Piome , d'Alexandrie , d'Athènes, tendaient à justifier les coutumes payennes et les niaiseries religieuses du vulgaire , en faisant dériver les dieux , les esprits , les génies , leurs évocations et leur culte , du dieu suprême des anciens philosophes. Ces doctrines expirantes n'étaient qu'un monstrueux assemblage destupides erreurs , auxquelles se trouvaient mêlées quelques sublimes vérités : de-là les jugements si différents qu'en portèrent d'abord les pères et les docteurs de l'Eglise , comme nous le ferons voir plus tard.