DE L'INTRODUCTION DE LA PHILOSOPHIE PROFANE DANS LE CHRISTIANISME
Les apôtres faisant profession de mépriser la sagesse des gentils , et d'enseigner une doctrine qui la confondait (I), leurs premiers disciples, ces hommes apostoliques qui vécurent de leur temps ou qui leur succédèrent presque immédiatement , tels qu'un saint Clément , un saint Ignace , un saint Polycarpe , tinrent la même conduite , parlèrent le même langage , montrèrent les mêmes sentiments : rien de plus frappant ni de plus édifiant en même temps , que ce ton de simplicité et de grandeur, de foi et d'onction , qui reluit à toutes les pages de leurs pieux écrits , et répand dans Famé du lecteur un charme indéfinissahle.
Durant tout le premier siècle il en fut de même. Ceux qui embrassaient la foi chrétienne étaient , pour la plupart , étrangers aux doctrines philosophiques. Si quelques-uns de ceux qui les avaient étudiées se convertissaient , ils renonçaient aux sciences profanes et aux méthodes qu'on suivait pour les acquérir : ils ne s'occupaient que de la science des
(i) I. Cor. 1, 19,
saints ; c'est-à-dire des divines Écritures et de l'accomplissement des préceptes évangéliques.
Mais le christianisme, prenant un accroissement prodigieux , arriva jusqu'aux écoles payennes ; il projeta sur elles sa divine lumière et les fit pâlir. Les philosophes n'ayant rien de solide à lui opposer, et se voyant surpasser en sagesse par une multitude d'ignorants , comme ils les appelaient dans leur orgueil, eurent recours d'abord aux mensonges, puis aux invectives et aux calomnies pour rendre odieux ces nouveaux sages. Non contents d'user à leur égard des ressources de l'éloquence et des raffinements du sophisme , assaisonné des imputations les plus injustes, ils soulevèrent contre eux la puissance des césars, l'autorité des magistrats et la fureur des bourreaux. Ces armes réunies furent impuissantes : elles n'empêchèrent pas que plusieurs philosophes ne s'ébranlassent eux-mêmes et ne se convertissent avec éclat. Parmi eux il s'en trouva qui défendirent courageusement contre ses détracteurs la foi qu'ils avaient embrassée.
Toutefois , ces apologistes , élevés dans la philosophie payenne , retinrent des écoles qu'ils avaient fréquentées , la dialectique , la méthode de discussion et de raisonnement. Persuadés que ces moyens étaient bons, ils s'en servirent pour attaquer leurs adversaires ou pour leur répondre , pour relever les contradictions qu'ils remarquaient en eux , pour tirer parti de leurs divisions interminables, pour exposer la doctrine chrétienne dans son ensemble et la soutenir avec force. Ainsi , à partir du commencement du second siècle ,
les docteurs chrétiens firent usage des armes de la philosophie , tantôt pour la combattre elle-même, tantôt pour soutenir la nouvelle religion , qui l'envahissait de toutes parts. Prenant dans chaque secte ce qu'ils y trouvaient de bon et d'utile , ils ne s'attachaient à aucune en particulier. Cependant , à cause de son élévation et de son caractère plus religieux, ils donnaient la préférence au platonisme, plus généralement répandu.