CHAPITRE III
nÉRÉSIES SORTIES DE LA. PHILOSOPHIE MÊLÉE AU CHRISTIANISME,
Parmi les chrétiens , dont le nombre augmentait chaque jour, il se trouva bientôt des partisans de toutes les écoles philosophiques. De-là il se fit un singulier mélange des doctrines orientales, égyptiennes et grecques. Les platoniciens modernes, en corrompant les écoles juives, avaient produit les théories de Philon sur le monde idéal , sur Tàrne universelle , sur les intelligences qui en sont dérivées , sur le Verbe de Dieu , considéré comme renfermant le monde idéal et donnant l'existence au monde physique. Vint ensuite la cabale avec ses mystères et ses extravagances. Une connaissance imparfaite des dogmes chrétiens , jointe à cette confusion , enfanta les plus monstrueuses erreurs. Ceux qui les soutenaient , se flattant de mieux connaître la vérité ou de l'expliquer plus savamment que les autres , appelaient leur doctrine la gnose ou la science ; et se nommaient eux-mêmes gnosliqaes ou savants.
Donnant carrière à leur imagination , ils formèrent , les uns après les autres , les systèmes les plus insensés. Ils avançaient des principes absurdes ou ridicules : pour les soutenir , ils raisonnaient et disputaient sans fin. Armés des subtilités de la dialectique , ils trouvaient réponse a tout : on
ne pouvait les convaincre d'être dans l'erreur ; jamais, du moins, ils n'en convenaient. De-là il arriva que la plupart des Pères se prononcèrent fortement contre la philosophie , surtout contre la philosophie d'Aristote , dont ils voyaient un si criant ahus.
Dans le système de Platon, tant de fois réformé ou modifié, Dieu n'avait point fait le monde immédiatement ; il ne le gouvernait point par lui-même. Une longue suite de génies , d'âmes , d'esprits émanés de lui , ayant leurs fonctions et leurs emplois déterminés , étaient comme des puissances intermédiaires et avaient leur vertu propre. Ces idées , qui alors dominaient partout , furent la hase des absurdes théories que bâtirent les hérétiques des premiers siècles , ainsi que nous allons le faire voir en peu de mots.
l.° Simon , de Gitton , bourg de Samarie, surnommé le magicien , établit sur ce fondement les plus inconcevables rêveries. Se donnant lui-même comme une des premières puissances , il prétendait être émané du principe éternel par la suprême intelligence , et disait s'être revêtu de la forme humaine pour sauver le monde. Ayant acheté à Tyr une courtisane , nommée Hélène , il la menait avec lui et la présentait comme la première intelligence , mère de toutes choses. Malgré une si monstrueuse absurdité , il eut des partisans et sa secte subsista jusqu'au commencement du 4.e siècle.
2.° Ménandre , disciple de Simon , faisait aussi soriir de l'être éternel une multitude de génies créateurs du monde. Ces génies , par impuissance de faire mieux , ou par mé-
chancelé , avaient enfermé les unies humaines dans des organes où elles éprouvaient une alternative continuelle de bien et de mal. Cette déplorable vicissitude de bien et de mal ne pouvait cesser que par la mort , le dernier et le plus grand de tous les maux.
5.° Saturnin , Basilide et Carpocrate . disciples et imitateurs de Ménandre , admettaient , comme lui , cette longue suite d'esprits produits les uns des autres , par voie d'émanation , et auteurs du monde sensible. Le premier principe , selon Basilide, avait produit noos (Inintelligence) ; noos avait produit logos (le verbe) ; logos avait produit phronesis (la prudence) ; phronesis avait produit sophia et dunamis (la sagesse et la puissance) ; sophia et dunamis avaient produit les vertus , les principautés et les anges ; les anges avaient fait le premier ciel et produit des anges inférieurs; ces anges inférieurs avaient fait le second ciel et produit d'autres anges qui avaient fait le troisième ciel, et ainsi de suite jusqu'au nombre de 565 cieux. A la fin étaient venus les anges, qui ayant fait le monde et arrrangé ses parties, présidaient à son gouvernement.
4.° Valentin , né en Egypte, au commencement du second siècle , était élève de l'école d'Alexandrie , sectateur de Platon et chrétien tout à la fois. Par le chagrin qu'il eut de se voir refuser pour l'épiscopat qu'il briguait, il se mit h combattre la doctrine de l'Église , et s'abandonna sans mesure à une imagination désordonnée. Renchérissant encore sur les stupides conceptions de Basilide, touchant l'innombrable filiation de génies provenant les uns des autres , il se précipita dans
les plus extravagantes erreurs. Il appelait les génies èones ou axones , abusant ainsi d'une expression qui se trouve souvent dans le texte grec des saintes Écritures et ne signifie pas autre chose qu'âges ou siècles.
Le premier éone , principe éternel de toutes les émanations, se nommait Pleroma (plénitude), Proon (préexistant) et plus souvent Bythos (profondeur). Valentin lui donnait pour compagne Ennoia (la pensée), qu'il appelait aussi Charis (grâce) et Sigè (silence). Bythos était resté plusieurs siècles inconnu , en silence et en repos ; puis , s'étant uni à Sigè , il avait produit Noos , son fils , semblable à lui , seul capable de le comprendre , et Aletheia (la vérité). Bythos et Sigè , Noos et Aletheia formaient un carré parfait et étaient la racine de tout le svstème des éones. Noos et Aletheia produisirent Logos et Zoé , (le verbe et la vie) ; Logos et Zoè donnèrent l'existence à Anthropos et Ecclesia (l'homme et l'Église). C'était là les huit principaux éones, d'où sortaient toutes les générations de génies , par couple de l'un et de l'autre sexe , en nombre prodigieux , et ayant tous des noms propres comme les couples ci-dessus désignés.
Le reste du système n'est ni mieux fondé ni plus raisonnable.
Valentin , attribuant la formation et le gouvernement du monde à des puissances différentes, dont chacune était limitée dans ses attributions , voulait rendre compte par là de l'existence du mal et des contradictions que nous voyons.
Ces divers hérétiques se paraient du nom honorable de gnostiqiics , qui veut dire savants ou illuminés , et par des mœurs infâmes ils déshonoraient cette belle qualification. Posant en principe qu'il est inutile de résister aux passions , qu'on ne peut s'en délivrer qu'en les satisfaisant , ils se livraient impudemment aux plus honteux excès.
Les philosophes payens ne sachant pas ou ne voulant pas faire la distinction nécessaire entre ces abominables sectaires et les vrais fidèles , accablèrent , pendant longtemps , les chrétiens en général des plus horribles calomnies. Ces graves imputations , tout injustes qu'elles étaient , servirent plusieurs fois de prétexte aux plus atroces persécutions.
5.° Cerdon , Syrien d'origine, disciple de Saturnin, admettait , comme ceux dont nous venons de parler , une longue file de génies , partant de l'être suprême , descendant par émanation , des plus parfaits aux moins parfaits , et finissant à ceux qui ont créé le monde. Mais faisant réflexion qu'il y a dans le monde un mélange de bien et de mal , que le mal venait des mauvais génies , que les mauvais génies ne pouvaient avoir la même origine que les bons , il imagina deux principes éternels , également infinis et indépendants ; l'un essentiellement bon et l'autre essentiellement mauvais , comme l'avaient autrefois enseigné les philosophes orientaux. Au premier principe il attribuait les esprits qui tendent vers le bonheur et la loi des chrétiens , parce que dans cette loi reluit la bonté et la miséricorde. De-là il concluait que J.-C. , auteur de cette loi , était fils du bon principe. Du second principe venaient les corps qui ne sont propres qu'à affliger
les âmes , et la loi ancienne qui est remplie d'injonctions humiliantes , dures et pénibles.
Par l'admission de ce double principe , Cerdon croyait pouvoir tout expliquer convenablement.
6.° Marcion , né en Paphlagonie , sur le Pont-Euxin , vers le milieu du 2.e siècle, fut d'abord chrétien ; il embrassa même la vie monastique et vécut dans la ferveur. Mais ayant corrompu une vierge, il fut excommunié et chassé de l'Eglise. Ne pouvant supporter celte humiliation et les railleries dont il était l'objet , il vint à Rome et s'attacha à Cerdon. Gomme lui , il admit les deux principes et y joignit des notions pythagoriciennes , platoniciennes et stoïciennes. Il soutint que le bon principe avait fait sortir de son sein une infinité d'esprits , destinés à partager son bonheur ; mais que pour troubler les jouissances de ces esprits heureux , le mauvais principe avait créé la matière et formé les organes corporels. L'âme humaine venait du bon principe et le corps du mauvais principe. En conséquence , les plaisirs qui avaient rapport à la chair , et spécialement l'usage du mariage , étaient condamnables. Marcion rejetait l'ancien testament et nne partie du nouveau , niait la résurrection des corps et ne baptisait que ceux qui promettaient la continence. Néanmoins il eut un grand nombre d'adhérents.
7.° Le plus célèbre de ses disciples fut Apelles, qui, ayant aussi corrompu une femme , alla cacher sa honte à Alexandrie. Par une sorte d' instinct et sans pouvoir s'en rendre raison . il resta attaché à la doctrine des chrétiens , touchant l'existence d'un principe unique , éternel et né-
cessaire , source de tout ce qui existe. Mais ne pouvant expliquer l'origine du mal, sous un Dieu unique et infiniment bon , il supposa des intelligences émanées de ce Dieu bon. Un ange de feu , provenant de ces intelligences , devint mauvais , on ne sait comment, forma le monde et le remplit de mal.
Cet hérésiarque débitait mille autres absurdités aussi dénuées de raison et de fondement que celle-ci.
8.° Manès , né en Perse, au milieu du o.e siècle , adopta aussi les deux principes. De tout temps d'ailleurs la philosophie, en Perse, était fondée sur ces deux principes éternels. Manès lut , altéra et corrompit les livres saints. Prenant une partie des dogmes chrétiens , il les amalgama avec les principes orientaux. À l'exemple de ceux qui l'avaient précédé , il supposa de nombreuses générations de génies , les uns bons , les autres mauvais. Les bons venaient du principe de lumière et étaient destinés à partager son bonheur dans le ciel. Les autres venaient du principe de ténèbres, auteur de la terre et de tout le mal qu'elle renferme.
Tel est le fondement philosophique du fameux système manichéen , qui lit tant de bruit dans les 5.e , 4.c et 5/ siècles. Les pères de l'Eglise, et à leur tète saint Augustin, l'ont combattu avec force. Bayle sembla en prendre la défense au 17.e siècle , comme nous le verrons.
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