‹ Histoire abrégée de la philosophieChapitre 79 sur 100 · PHILOSOPHIE DES PÈRES GIIECS · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DES PÈRES GIIECS

Saint Justin . qui vivait au commencement du 2.e siècle , se présente le premier. Né payen , il se livra à l'étude de la philosophie , et s'attacha, comme il le dit lui-même (1), d'abord à un stoïcien qui ne put le satisfaire sur la nature de Dieu , puis à un péripatéticien , qui l'indigna en demandant un salaire pour lui enseigner la sagesse , ensuite a un pythagoricien , dont il ne put obtenir d'être initié aux mystères de sa secte , parce qu'il ne savait point la musique , la géométrie et l'astronomie ; enfin à un platonicien , dont il fut plus content. Le ton religieux de ce maître et la théorie platonicienne des idées lui plaisaient beaucoup.

Cependant sur les observations d'un vénérable vieillard , il lut les livres des prophètes et des apôtres. Il trouva tant de charmes dans ces livres qu'il n'hésita point à dire qu'eux seuls contenaient la vraie philosophie. S'étant fait chrétien , sans cesser entièrement pour cela d'être philosophe , il

(j) Dialogue avec le JuifTryphon, n.° a.

croyait pouvoir concilier , en partie , la doctrine de Platon avec celle de J.-G. Voici comment il raisonnait : tout a été fait par le Verbe divin , selon les chrétiens : les platoniciens, de leur coté , soutiennent que les sages sont éclairés par le logos ; le logos n'est autre chose que la raison ou l'intelligence de Dieu. Donc Tune et l'autre doctrine analysée remonte au même principe.

Partant de cette analogie entre le logos de la Trinité chrétienne et le logos de Platon , saint Justin croyait que l'un et l'autre était le Verbe éternel , fait homme dans le temps , appelé J.-C, en qui Dieu est comme dans un miroir et par qui il est manifesté aux hommes. L'illumination surnaturelle des prophètes, les différents degrés de lumière naturelle, communiquée aux philosophes et aux autres gentils, viennent également de ce Verbe divin , c'est-à-dire de la raison éternelle , qui éclaire toutes les intelligences , comme le soleil éclaire tous les yeux.

Saint Justin concluait de-là que ceux qui ont vécu selon la raison , quand même ils n'auraient pas connu le vrai Dieu , pourraient, dans un sens, être appelés chrétiens (1) ; il mettait de ce nombre Socrate , Heraclite et autres semblables chez les Grecs : Abraham , Ananie , Azarie , Misaël , Elie et beaucoup d'autres chez les Hébreux.

Le saint martyr n'est pas exact dans ce point et dans plusieurs autres. On ne voit pas pourquoi il assimile ici ces

Ci) Apolog. l.,n.°46.

éminenls personnages de l'ancienne alliance aux philosophes grecs.

Soutenant que les gentils ont tiré tout ce qu'il y a de bon ou de vrai dans leurs écrits des livres saints ou des traditions, il le revendique pour les chréliens.

Si la vérité est une participation au Verbe divin qui éclaire tout homme venant en ce monde (IJ, il s'en suit qu'il ne peut y avoir qu'une vérité , qu'une certitude , qu'une philosophie. S'il existe des sectes différentes , c'est qu'on a substitué l'autorité du maître à la voix de la raison.

Durant les persécutions d'Antonin-le-Pieux et de Marc- Àurèlc , saint Justin composa deux excellentes apologies du christianisme , et les adressa aux deux empereurs : dans ces écrits remarquables , il défendait la religion avec énergie et confondait la philosophie payenne. Il livrait le cynique Crcscens , ennemi public des chrétiens , à la honte et au mépris , en le convaincant d'ignorance et en révélant les turpitudes dont il était souillé. Ce courageux athlète paya de sa léte la liberté dont il avait usé , et dut sa mort violente à la haine de celui qu'il combattait. Crescens ne trouva pas de meilleur moyen d'imposer silence à cet adversaire incommode que d'ourdir une machination infernale contre lui et de le faire condamner à mort comme chrétien.

Tatien -, né en Syrie, vers l'an 450, étudia aussi les systèmes philosophiques , embrassa la foi chrétienne et se mit

(i) S.Jean, 1. 9.

sous la conduite de saint Justin. Etant venu à Rome avec son maître , il y l'ut , comme lui , l'objet des persécutions suscitées par Crescens ; mais il ne succomba point. D'un grand nombre d'ouvrages pleins d'érudition qu'il avait composés , il ne reste que son Discours aux Grecs, Dans cet écrit , Tatien reproche aux Grecs leurs divisions , leurs prétentions à connaître seuls la vérité , et l'ignorance où ils sont d'euxmêmes : il soutient que la philosophie chrétienne est plus ancienne et plus parfaite que la leur ; il prouve qu'ils n'ont rien inventé, mais que seulement ils ont recueilli les anciennes traditions et les ont souvent dénaturées en les corrompant.

Après le martyre de saint Justin . Tatien quitta Rome et retourna en Orient. Là , mêlant les dogmes du christianisme, mal compris , aux principes philosophiques de différentes sectes , il forma un système plein d'erreurs , dont voici la substance :

1 .° Dieu , caché en lui-même et enveloppé de ténèbres éternelles , a laissé échapper, quand il Ta voulu , quelquesuns de ses rayons , et a produit par là tout ce qui existe , les êtres sensibles et les êtres invisibles : les uns et les autres étaient en lui, de toute éternité, selon leur substance et selon leurs formes. Tous sont émanés de lui dans le temps , d'abord le verbe , et ensuite les autres substances de natures différentes.

2.° Le verbe est sorti du principe éternel , non par séparation , mais par division , sans le diminuer ni l'altérer, sans cesser d'être une même chose avec lui. Le verbe a produit,

à son tour et de son sein , la matière , le monde et tout ee qui est dans le monde. Avant de faire les hommes , il produisit des anges , et avant de former les anges , il avait produit l'esprit universel qui anime le monde.

5.° Le verbe avait aussi produit des démons composée d'esprit et de matière , sujets aux passions et aux vices. Beaucoup de ces êtres , esprit et matière tout à la fois, méconnaissant la partie noble d'eux-mêmes , et sVttachant honteusement à la matière, sont déchus de la perfection qu'ils avaient eue primitivement. Devenus mauvais par celte chute , ils mettent actuellement leur satisfaction à opprimer les hommes et à faire le mal. Dieu le permet ainsi et doit leur laisser ce funeste pouvoir jusqu'à la fin du monde.

4.° L'esprit universel qui anime le monde, habite les diverses parties de l'univers avec des caractères propres à chacune : il se trouve dans le soleil , dans les planètes , dans les eaux , dans les plantes, dans les arbres , dans les bêtes , dans les hommes , etc. Lorsque l'une de ces parties vient à se dissoudre , il s'en retire.

5.° Dans l'homme il y a deux principes intellectuels, l'âme et l'esprit : l'âme , composée de parties , est pleine de ténèbres ; l'esprit est une image de Dieu qui apparaît en l'homme et l'éclairé : cet esprit est le logos ou le Verbe divin , dont l'homme devient participant par cette communication. L'âme n'est point immortelle de sa nature , mais elle peut obtenir cette qualité. Si elle méconnaît la vérité , elle se dissoudra avec le corps : elle ressuscitera cependant avec lui , et partageant son sort , elle souffrira continuellement la mort par

les tourments qu'elle endurera. Si , au contraire , elle a connu la vérité et servi Dieu , elle jouira (Tune béatitude éternelle.

D'après cet exposé , il est évident que Tatien était pour le système des émanations, adopté généralement chez les orientaux. Imbu, en même temps, des maximes du platonisme , regardant le corps comme la prison de l'âme , et l'inclination de l'ame pour le corps comme l'origine du mal , il condamnait avec rigueur tout ce qui semblait n'avoir pour but que la satisfaction de la chair ; par exemple, l'usage du vin , et le mariage. Pour cette raison, les partisans delà doctrine enseignée par cet homme furent appelés encratiques ou continents , et hydroparastes ou aquariens.

Théophile , né payen , suivit avec distinction les écoles de philosophie , mais son esprit , droit et pénétrant , n'en fut point satisfait. Dégoûté des systèmes sans consistance et pleins de contradictions qu'on lui présentait , il tourna son attention vers le christianisme. En ayant étudié la doctrine, il fut surpris de l'ordre, de la simplicité et de la beauté qui y régnait. Il l'embrassa , la professa et mérita , par ses vertus chrétiennes, d'être élevé, en 1G8, sur le siège d'Anlioche. Par ses discours et par ses écrits , il combattit les erreurs de Marcion et de plusieurs philosophes payens qui dénaturaient renseignement chrétien. La plupart de ses ouvrages sont perdus. Un de ses amis , nommé Autoliqne, était resté payen : il lui adressa , en réponse aux calomnies des philosophes contre les chrétiens , trois livres que nous avons. Dans ces livres , il montre l'absurdité des doctrines payennes , en les

mettant on regard de la doctrine évangéliquc , si élevée, si pure, si solide , si parfaite. On voit cependant , en quelques endroits , que l'auteur ne s'était point entièrement défait des idées platoniciennes , et qu'il les mêlait aux dogmes chrétiens , comme tant d'antres l'ont fait avant et après lui.

Athénagore , né à Athènes , au second siècle , fut élevé parmi les philosophes. Quoique philosophe lui-même , il embrassa la foi chrétienne dès sa jeunesse , en retenant toutefois le nom et l'habit de philosophe, tant il était affectionné à cette profession. Cette circonstance ne l'empêcha pas d'adresser à Marc-Aurèle et à Commode , son fils , une bonne apologie de la religion chrétienne , pour détruire les calomnies par lesquelles on ne cessait de la décrier. Il fit aussi un traité de la Résurrection des morts.

Dans ces deux ouvrages , qui nous ont été conservés et se trouvent à la suite de ceux de saint Justin , on voit des traces sensibles de la philosophie grecque, surtout du platonisme. L'auteur parle du Verbe de Dieu , engendré le premier, par lequel tout a été fait : puis il ajoute que Dieu a créé , par son Verbe , et rangé en diverses classes , une multitude d'anges, destinés à gouverner l'univers dans son ensemble et dans ses parties. Ces esprits célestes sont répandus de tous les cotés, ont leurs attributions déterminées , leurs offices réglés. Dans l'origine , ils étaient libres de faire le bien ou le mal ; mais celui qui avait été constitué prince de la matière ayant manqué à son devoir, était tombé dans la disgrâce de Dieu. Beaucoup d'autres , cédant à des désirs charnels, avaient, par un commerce honteux avec les filles

des hommes, engendré les géants (!) et étaient réprouvés de Dieu. Désespérés de leur situation , ces anges déchus s'efforcent d'entraîner les hommes dans leur perte , en les portant au mal , en les trompant par des mensonges , en les séduisant par des fantômes.

Athénagore soutenait (2) que la plupart des philosophes grecs et môme les poètes , confessaient , sans presque le vouloir, un Dieu suprême , principe de tous les autres. Par là il répondait à l'accusation souvent portée contre les chrétiens , (Vôtre des athées, parce qu'ils méprisaient les dieux vulgaires ; ensuite il démontrait l'absurdité du polythéisme.

Vers le môme temps , ou peut-être un peu auparavant , parut un petit ouvrage en grec , très-solide , intitulé : Dérision des philosophes payens. Cet écrit , attribué à Hermias , philosophe chrétien du 2.e siècle , se trouve aussi réuni aux œuvres de saint Justin , de Tatien , d' Athénagore et de Théophile , 1 vol. in-fol., édition des Bénédictins.

Saint Irenée , né en Grèce , dans la première moitié du 2.e siècle , fut élève de saint Polycarpe , évoque de Smyrne , lequel avait été disciple de saint Jean. Etant venu dans les Gaules , il fut ordonné prêtre à Lyon par saint Pothin , lui succéda et termina sa vie par un glorieux martyre , comme l'avait fait saint Pothin lui-même. Irenée avait étudié à fond les divers systèmes de philosophie, et surpassait, dit-on,

(1) Legatio pro Christian is, n.° i/\, (o.)ïbid.,n.° 5.

clans ce genre de connaissances , tons ceux qui vivaient à son époque. Par d'excellents écrits et surtout par son traité Contre les Hérésies, en 5 liv. , il combattit vigoureusement cette multitude d'extravagantes erreurs , qui existaient de son temps , ce monstrueux résultat du mélange des idées orientales , égyptiennes , platoniciennes et chrétiennes confondues ensemble.

Toutefois, on lui reproche de n'avoir pas assez connu les systèmes des orientaux qu'il réfute : d'avoir presque tout rapporté au néoplatonisme, de s'être lui-même trop rapproché de ce système dans ses expressions , et quelquefois aussi dans ses idées. Ainsi il admettait une espèce de subordination dans la Trinité , donnait un corps subtil aux anges , disait que l'âme est matérielle , qu'en sortant du corps elle conserve la forme de l'homme pour être reconnue et distinguée des autres esprits , qu'elle est mortelle de sa nature et immortelle par la volonté de Dieu , qu'il y a trois parties dans l'homme , l'esprit, L'âme , le corps, etc.

Page 1