‹ Histoire abrégée de la philosophieChapitre 80 sur 100 · DE LÉCOLE CHRÉTIENNE D'ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

DE LÉCOLE CHRÉTIENNE D'ALEXANDRIE

Les philosophes payens , mêlant les superstitions de leur fausse religion a renseignement public de la philosophie , usaient de toutes les ressources qui étaient en leur pouvoir, afin de dénaturer le christianisme et de le rendre odieux par leurs calomnies. Leurs écoles étant pernicieuses , on défendit à la jeunesse chrétienne de les fréquenter. D'un autre côté , on vit de l'inconvénient à laisser cette jeunesse dans l'ignorance des sciences profanes , même de la philosophie , dont on pouvait tirer un grand parti en faveur de la vraie religion. Alors il parut expédient de fonder une école publique , non inférieure en savoir aux écoles tenues par les payens , et qui ne présentât pas les mômes dangers. Alexandrie était , à cette époque , la ville savante , le centre où se réunissaient les talents , et comme le théâtre où toutes les connaissances humaines étaient présentées au public. C'était là aussi que, pour l'honneur du nom chrétien , il convenait d'ouvrir la lutte qu'on se proposait de soutenir ; c'est ce que Ton lit.

Nous ne savons pas précisément dans quel temps celle célèbre école fut ouverte. Saint Pantènc, prêtre , originaire de Sicile , la tenait , avec grande distinction , sous l'empereur Commode, à la fin du 2.° siècle. Ce doclc professeur expliquait

publiquement l'Ecriture sainte, souvent par des allégories. Au* vérités divines contenues dans les livres sacrés , il joignait le résumé de toutes les sectes philosophiques. Tout en prenant dans chacune ce qui lui paraissait vrai , il donnait cependant la préférence à la stoïcienne , selon ce que rapporte saint Jérôme (1). Envoyé par Démélrius, évèque d'Alexandrie , pour prêcher la foi aux brachmanes et aux autres Indiens , il s'acquitta de sa mission avec zèle. De retour à Alexandrie , il trouva son école dignement tenue par saint Clément , son disciple. Alors il exerça , sans se plaindre , pendant le reste de sa vie , les modestes fonctions de catéchiste.

Clément, né à Alexandrie même, à ce qu'il parait, et surnommé Alexandrin , fut élevé dans le paganisme. Ayant suivi les écoles publiques d'Athènes et voyagé de différents cotés , il avait étudié la philosophie des Egyptiens , des Assyriens, des Indiens et des diverses sectes grecques. Devenu disciple de saint Pantène à Alexandrie , il goûta sa doctrine et l'embrassa. 11 se servit avec zèle , pour le bien de la religion , de son érudition , qui était immense.

Contemporain d'Ammonins Saccas, il l'imita dans son éclectisme , prenant partout ce qu'il trouvait de bon et de vrai , pour en faire une doctrine raisonnable , digne d'un sage. Il professait une haute estime pour la philosophie dégagée de tout alliage et réduite à ses véritables éléments. A son

(î)Epist. 84, t.

avis, la philosophie, ainsi entendue, n'élait qu'un recueil des traditions primitives , consignées dans les livres hébraïques , ou une communication du Verbe divin : au fond elle était la même partout, appartenait substantiellement au christianisme et lui servait de préparation.

Saint Clément composa , sur ces principes , plusieurs ouvrages importants : 1 .° les Hijpolyposes , ou instructions , dont il ne reste que des fragments. On croit qu'il avait fait cet ouvrage après sa conversion , lorsqu'il était encore peu instruit des vérités chrétiennes ; il cherchait à accorder ces vérités avec les principes de la philosophie ; 2.° Exhortation aux Gentils , pour les détacher de leurs faux dieux et les amener au christianisme par l'exposition de la doctrine chrétienne; 5.° les Stromates ou Tapisseries , grand recueil , en 8 liv., dépensées chrétiennes et de maximes philosophiques, placées sans ordre. On présume que l'auteur les avait écrites au jour le jour, à mesure qu'elles lui venaient , afin de pouvoir les retrouver au hesoin.

On regrette qu'il n'y montre pas toujours un discernement proportionné à sa vaste érudition. En plusieurs endroits, il attribue aux philosophes ce qu'ils n'ont pas dit, change ou modifie leurs opinions pour les amener à l'unité qu'il cherchait ; il altère même quelquefois ou semble altérer les dogmes chrétiens , pour mieux les faire cadrer avec certains principes philosophiques auxquels il tenait. Ainsi, voulant concilier Moïse et Platon sur la formation des êtres sensibles, il dit que Dieu engendra le monde comme il avait engendré son Fils, ce qui est doublement faux ; faux par rapport à

Platon , qui fait la matière éternelle, et faux relativement à Moïse , qui la fait sortir du néant par la toute puissance de Dieu.

On reproche à saint Clément d'autres inexactitudes semblables , conséquences de son penchant pour un syncrétisme universel, et de sa prédilection pour les opinions platoniciennes.

4.° Il composa encore un excellent traité de morale , sous le titre de Pédagogue. Cet ouvrage est divisé en trois livres. L'auteur y fait un beau portrait de la morale chrétienne , trace les règles d'une tempérance sévère , et relève les avantages de la modestie dans les femmes.

Origène , le prodige de son siècle par ses talents , par son travail et par ses immenses connaissances , naquit à Alexandrie, Tan 185. Il eut pour premier maître Léonidas, son père , homme instruit et fervent chrétien ; puis saint Clément , dont il suivit la savante école et de qui il apprit la méthode du syncrétisme , source de tant d'erreurs.

Ne voulant rien ignorer de ce quïl pouvait apprendre , il suivit aussi avec ardeur les leçons d'Amrnonius Saccas , fondateur du néoplatonisme , lut les ouvrages qui se rapportaient à cette école , étudia la grammaire, la rhétorique, la musique, l'arithmétique, la géométrie, la dialectique, les systèmes philosophiques de toutes les sectes , et se confirma de plus en plus dans l'idée d'un syncrétisme universel.

Amené par les circonstances à remplacer saint Clément , son maître , dans l1 école d'Alexandrie , il brilla du plus grand éclat et éclipsa tous les autres maîtres. Parmi ses nombreux

auditeurs , il compta des chrétiens , des philosophes payens et même des femmes. La pureté de ses mœurs et la sainteté de sa vie rehaussaient son talent et lui gagnèrent une confiance générale.

Les troubles arrivés à Alexandrie , sous le règne de Caracalla, l'obligèrent à quitter cette ville, en 2 15. Voyageant en Grèce , il assista aux leçons publiques de philosophie , à Athènes , au rang des simples auditeurs. S'élant retiré à Césarée de Palestine , il y enseigna . puis revint continuer son école à Alexandrie. Là, il occupait jusqu'à 1 i secrétaires, dont 7 écrivaient des notes sous sa dictée, et 7 autres les mettaient en ordre ; les premiers étaient appelés notaires , et les autres libraires.

Origène avait lu , médité, analysé les livres des pythagoriciens , des stoïciens et des platoniciens; il possédait si parfaitement tous les systèmes et toutes les doctrines qui avaient été enseignées jusques-là, il en parlait si pertinemment et d'une manière si intéressante , que les philosophes payens eux-mêmes l'écoutaient avec admiration , lisaient ses ouvrages , lui soumettaient les leurs , et souvent s'en rapportaient è son jugement.

L'immensité de ses connaissances et le désir qu'il avait de concilier ensemble les doctrines égyptiennes , grecques juives et chrétiennes , le jetèrent dans des erreurs qu'on lui a justement reprochées : on lui en a attribué , il est vrai , contre lesquelles ses disciples et lui ont constamment réclamé ; mais on ne peut nier aussi que d'autres ne soient vraiment de lui, Par exemple les suivantes :

1.° La matière est sortie du sein de Dieu par voie d'émanation ( c'est ce que disaient également les nouveaux platoniciens). 2.° Dieu a un corps subtil et délié. 5.° Le Verbe, par qui tout a été fait , est inférieur au principe d'où il émane, c'est-à-dire au Père , comme les rayons de lumière sont inférieurs au soleil. 4.° Dieu avait créé primitivement des esprits innombrables , qui n'ont pas tous persévéré dans le bien : il a fait le monde pour distribuer, selon leur mérite , ceux des esprits créés qui ont prévariqué. Ainsi les âmes sont toutes préexistantes aux corps. 5.° Les anges sont composés de corps et d'âme : le corps des bons anges est d'une matière plus subtile que le corps des mauvais. 6.° Les mauvais anges conservent la liberté : s'ils en veulent bien user, ils expieront leur faute et se relèveront de leur chute. 7.° Chaque homme a un ange fidèle qui l'accompagne , mais il a aussi un ange mauvais qui le suit partout. 8.° Les âmes préexistantes sont condamnées , pour leurs péchés , à régir une portion de matière , et passent des corps célestes dans des corps humains, des corps humains dans les corps subtils des démons • mais elles ne passent point dans des corps de bètes , ni dans des corps inanimés : en conséquence , la métempsycose des anciens et des orientaux ne peut être admise.

Origène paraissait reconnaître dans l'homme , comme les néoplatoniciens , l'esprit , l'âme et le corps : l'âme tenait le milieu entre l'esprit et le corps , et avait la faculté de s'attacher à l'un ou a l'autre. 11 donnait aux astres une âme raisonnable , libre de faire le bien ou le mal , capable de louer Dieu ou de ne lui rendre aucun honneur, de connaître

et de prédire Ta venir. Selon lui , les âmes criminelles descendaient , après la mort , dans l'enfer, pour y être tourmentées plus ou moins longtemps , d'une manière proportionnée au nombre et à la qualité de leurs fautes. Elles devaient y être purifiées par le feu et revenir à leur premier état. Elles pouvaient de nouveau pécher ou persévérer; si elles péchaient, elles seraient envoyées encore dans des corps, parce qu'à ce monde devait succéder un autre monde, à celuici un autre monde encore, et ainsi de suite pendant un grand nombre de siècles. Après cela viendrait le règne éternel.

11 ne peut y avoir de châtiments éternels , ni pour les anges rebelles , ni pour les hommes coupables.

Ces erreurs , déduites en grande partie du platonisme d'Alexandrie, se trouvent presque toutes dans l'ouvrage d'Origène , intitulé Des principes. Le texte grec de cet ouvrage est perdu ; nous n'en avons qu'une traduction latine , faite au 4.e siècle par Ruûn. Rufin avoue lui-même y avoir ajouté plusieurs choses et en avoir retranché d'autres qu'il regardait comme des erreurs. Nous ne pouvons donc être entièrement certains de ce qui appartient à l'auteur du livre. On l'accusa certainement des diverses erreurs que nous avons citées ; il y eut contre lui un cri général dans l'Église , et sa mémoire n'a pu en être lavée par ses défenseurs.

Nous avons encore de lui une bonne réfutation de l'ouvrage impie de Celse , contre la religion chrétienne , des commentaires sur tous les livres saints , et , en outre , les Exaplcs , ouvrage célèbre dans la linguistique sacrée.

Les principaux disciples d'Origène furent : 1 .° Héraclé 3

qui devint patriarche d'Alexandrie ; nous ne connaissons rien de particulier sur sa doctrine.

2.° Denys , qui , né de parents gentils et gentil lui-même , fit de grands progrès dans la philosophie , comprit le faux et le ridicule de la religion payenne et embrassa la foi chrétienne. Après avoir été chef très-distingué de l'école d'Alexandric , il devint patriarche de celte ville et a mérité d'être honoré comme saint.

5.° Didyme, aussi d'Alexandrie , aveugle dès lage de cinq ans , acquit néanmoins une vaste érudition en se faisant lire les ouvrages des philosophes et des autres savants , ou en écoutant leurs leçons. La direction de l'école d'Alexandrie lui ayant été confiée, il enseigna avec distinction , au milieu d'un grand concours d'auditeurs. Il composa, dans sa mémoire, et dicta de bons ouvrages dont il ne reste plus rien. Son nom est devenu célèbre dans le monde chrétien. Parmi ceux qui allaient l'entendre et l'admiraient , se trouvèrent saint Jérôme , déjà âgé , Ru fin , Pallade , Isidore , tous hommes du plus grand mérite.

Après Didyme , nous ne savons plus rien de l'école chrétienne d'Alexandrie.

4.° Saint Grégoire , surnommé Thaumaturge , autre disciple d'Origène , a célébré les louanges de son maître et vanté son enseignement dans un panégyrique que nous avons : toutefois il le peint comme un platonicien.

5.° Saint Grégoire de Nysse suit , en partie , les opinions d'Origène dans un traité de psychologie et dans une petite dissertation que nous avons de lui . sur l'àme.

G.0 C'est ici le lieu de dire un mot de Clialeidius , autre philosophe platonicien de la lin du o.e siècle, à qui nous devons un commentaire estimé sur le Timée de Platon. Les critiques ne s'accordent point sur la religion de cet homme : les uns croient qu'il resta gentil ; d'autres , parmi lesquels Fahricius et Brucker , soutiennent qu'il était chrétien , quoiqu'il fit, comme plusieurs autres, un singulier mélange de philosophie et de christianisme.

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