DE LA PHILOSOPHIE DES PERES LATINS
Les pères latins n'ignoraient pas la philosophie grecque : nous voyons , par leurs ouvrages , que plusieurs l'avaient sérieusement étudiée et la possédaient bien. Mais , en général j ils ne lui étaient pas favorables , et ne se laissèrent point influencer par elle.
1 .° Le premier qui se présente est Tertullien. Ce docteur, né en Afrique, d'un centenier romain, vers le milieu du 2.e siècle , élevé dans la science et dans les pratiques superstitieuses du paganisme , exerça la profession de rhéteur. Converti à la foi chrétienne et ordonné prêtre à Carthage , il défendit vigoureusement la religion , et montra qu'il n'était point étranger aux sciences profanes , ni aux secrets d'une mâle éloquence. Mais ayant pour la philosophie payenne une invincible répugnance , et la regardant comme la source de toutes les hérésies qui désolaient l'Eglise, il la poursuivait avec énergie et la flétrissait par ses nerveuses expressions. Au chapitre 7 de son livre De la Prescription, il parle brièvement des différentes sectes et des graves erreurs auxquelles elles ont donné naissance ; puis il s'écrie : Misérable Aristote ! c'est lai gai a donné aux philosophes la
dialectique, art également propre à bâtir et à détruire, applicable à toutes les opinions , fécond en conjectures , serré dans ses arguments, source de disputes, se combattant lui-même, renversant ce qu'il avance et ne pouvant rien établir.
Dans un autre livre, il s'indigne contre les académiciens (i ) et condamne leurs fluctuations perpétuelles. Les idées substantielles de Platon lui déplaisent ; il les traite de rêveries et n'y voit qu'une source de pernicieuses erreurs.
Lui-même, trop confiant dans ses lumières , s'égare d'une manière étrange. Tout en combattant les platoniciens , il retient quelques-unes des erreurs puisées à leur école. Ainsi il prétend que les anges , les âmes humaines , Dieu lui-même ont un corps subtil et invisible.
L'ardeur de son caractère le jette dans des écarts bien plus grands encore et bien plus déplorables, mais qui ne tiennent pas à la philosophie.
2.° Arnobe , né à Sicque , en Numidie , au 5.e siècle , enseigna la rhétorique dans son pays. A une grande réputation de savoir et d'éloquence il joignit un zèle ardent pour les superstitions payennes. Souvent, dans ses leçons publiques, il parla contre la religion chrétienne. Eclairé par une lumière intérieure , il demanda à embrasser cette religion qu'il avait combattue. L'éveque de Sicque lui imposa , pour l'admettre au baptême , l'obligation de constater sa conversion par un acte public. Arnobe ne recula pas devant cette difficulté. Dans
(i)De anima, c. 17 et 18.
un bon ouvrage , en 7 livres, il attaqua vigoureusement les payens , livra leurs dieux au mépris et se prononça avec chaleur contre les philosophes. Repoussant tous les systèmes, sans distinction d'écoles , il allait jusqu'à reprocher à la logique d'être impuissante , malgré l'appareil de ses armes , à démontrer la vérité.
Cependant il loue Platon et adopte ses idées sur la nature de l'âme , sur les révolutions de l'univers , sur l'origne du mal physique qu'il fait venir de la matière rebelle aux desseins du créateur.
Lorsqu'il écrivait cet ouvrage , Arnobe n'était encore que catéchumène ; il n'est donc pas étonnant qu'il y ait mis certaines empreintes des erreurs dans lesquelles il avait été nourri.
3.° Lactance , né en Afrique , disciple d'Arnobe , élevé dans le paganisme comme lui , fut bien supérieur à son maître, en éloquence et en érudition. Nommé par Dioclétien professeur de belles lettres à Nicomédie , il y eut peu de succès, parce que, dans cette ville, on parlait beaucoup plus grec que latin.
Ayant embrassé la foi chrétienne , il la défendit par des ouvrages écrits dans un la lin correct et élégant, savoir, De l'Ouvrage de Dieu ; Des Institutions divines , en 7 livres ; De la Colère de Dieu ; De la Mort des persécuteurs. Ces ouvrages se trouvent dans la Bibliothèque des Pères, tom. 3, à la suite de celui d'Arnobe. Tous sont utiles pour l'histoire de la philosophie , à cause des renseignements qu'ils fournissent; mais ils méritent plusieurs reproches.
L'auteur oppose les uns aux autres les philososophes de l'antiquité, afin de mieux confondre leurs doctrines par les contradictions dans lesquelles ils tombent sans cesse. Sa marche ressemble à celle des nouveaux académiciens : comme eux , il abat et renverse , mais il n'est pas aussi habile à édifier (4).
Il paraît reconnaître qu'il n'y a de science et de vérité pour
nous qu'au moyen de la communication que Dieu nous en fait par la révélation. Cependant il ne distingue point , d'une manière claire , la lumière surnaturelle de la lumière naturelle et ne donne aucuns principes pour arriver à la connaissance certaine de la révélation. Souvent il expose les systèmes inexactement et donne de mauvaises raisons pour les combattre. Lui-même tombe dans l'erreur ou dans des opinions singulières : par exemple , il dit que Dieu se transporte dans les diverses parties du monde pour les gouverner, que l'âme est dans la tète, comme Dieu est au ciel, qu'elle descend dans la poitrine, lorsqu'elle veut réfléchir, etc. (2).
4.° Saint Augustin est de tous les pères latins celui qui a le plus écrit sur la philosophie. Sans être exempt du mauvais goût qui régnait alors, il dominait évidemment son siècle par la pénétration de son génie, par l'étendue de ses connaissances et par l'immensité de ses travaux.
(i) S. Jérôme, épit. à Paulin , 49> t. 4*> 2*e part») P» ^67 . (2) De l'ouvrage de Dieu , ch. 1O.
Sa grande image se présente partout , de sorte que pour écrire sa vie , il faudrait faire l'histoire ecclésiastique des 4.c et 5.c siècles.
Né à Tagaste , en Afrique , en 554 , Augustin y apprit à lire , à écrire et les éléments du calcul. Ensuite il étudia la littérature et l'art oratoire à Madaure , puis s'en dégoûta par les difficultés qu'il y trouva et à cause de l'inhabileté de ses maîtres. Découragé , il voulut tout quitter : mais réfléchissant plus mûrement , il résolut de faire de nouveaux efforts , et s'appliqua aux lettres latines. Quant au grec, il ne pouvait le souffrir. Plus tard cependant , sentant la nécessité de le savoir , il l'apprit et lut les auteurs sacrés et profanes qui avaient écrit dans cette langue.
Manquant de ressources pécuniaires , il fut obligé d'interrompre ses études pendant quelque temps : son père , qui avait un grand désir de le voir parvenir aux honneurs et à la fortune , trouva le moyen de l'envoyer à Carthage. Là, le jeune homme étudiant avec ardeur, fit de grands progrès dans la philosophie et dans l'éloquence ; mais ses mœurs se corrompirent : il tomba dans de honteux désordres et n'y fut pas heureux. Un penchant secret le poursuivait sans cesse, et lui faisait souhaiter de trouver la vraie sagesse. Privé d'un maître habile qui pût le guider , il ne savait où chercher cette sagesse dont il sentait si vivement le besoin : il craignait de prendre une fausse direction , de se tromper ou d'être trompé.
Dans ces dispositions il entreprit de lire les livres saints. Mais la simplicité du style qu'il y remarqua et qui était si
différent des périodes harmonieuses de Cicéron , le rebuta dès le commencement.
Ayant lu les catégories d'Arislote , il crut les comprendre. Il se procura tout ce qu'il put trouver d'autres livres de sciences et d'arts, les étudia , les compara , les approfondit. Par là il acquit une vaste érudition ; mais il n'avait point d'idées justes sur les points les plus essentiels. Entraîné dans les grossières erreurs des manichéens, il les défendit pendant neuf ans. Recommandable néanmoins aux yeux du monde par ses talents et ses connaissances , il parvint rapidement à des places honorables et lucratives : il enseigna la rhétorique successivement à Tagaste , à Carthage , a Rome et à Milan. Dans cette dernière ville, il allait quelquefois entendre saint Ambroise , qui excitait , à cette époque , une grande admiration. Touché des discours de ce saint docteur et des larmes de sa pieuse mère , vaincu par la grâce , après une lutte opiniâtre , dont il rend si bien compte dans ses Confessions , il se convertit, abjura ses erreurs , réforma ses mœurs , quitta ses emplois , renonça au monde et a ses vanités, fut ordonné prêtre, devint évoque d'Hippone et se consacra sans réserve à la gloire de la religion.
Outre les nombreux ouvrages théologiques , si étendus et portant presque tous les caractères d'un profond métaphysicien, dont il est l'auteur, nous pouvons dire qu'il en a fait d'autres purement philosophiques, et dans lesquels il montre une hauteur de talents à laquelle peu d'esprits sont arrivés. On peut citer ses dialogues Contre les Académiciens; ses livres De V Ordre; De la Vie heureuse; ses Soliloques;
ses traités De V Immortalité et de la Quantité de Vâme ; ses livres Du Libre arbitre. Dans plusieurs de ses autres écrits il recourt à la philosophie payenne, montre qu'il la connaît, et s'en sert avec avantage quand elle peut être utile a son but : c'est ce que l'on peut voir spécialement dans son grand ouvrage De la Cité de Dieu, en 22 livres.
Au milieu de ses immenses lectures , il s'est quelquefois égaré dans le dédale des opinions qu'il avait parcourues. Nous n'en devons point être surpris; lui-même n'a pas craint de se réformer : il a fait un livre entier, sous le titre de ses Rétractations.
Il dit (1) avoir puisé ses premières erreurs dans les catégories d'Aristote.
Sans tenir à aucune secte en particulier, il parut donner la préférence à la nouvelle académie. Ensuite il sembla estimer davantage Platon dont il lisait souvent les dialogues. Néanmoins, tout en retenant quelques-uns des principes enseignés par les nouveaux platoniciens , il se préserva des graves erreurs justement reprochées aux premiers pères dont nous avons parlé.
Dans ses Confessions (2) , il rend grâces à Dieu d'avoir lu les livres de Platon, et leur attribue le commencement de sa conversion.
Epuisé par les travaux , les soins , les inquiétudes et le
(4) Confes.,1. 4. c. 16»
0)Confes.,l. ?.,c. 20.
chagrin, il mourut en 450, tandis que les Vandales faisaient le siège de sa ville épiscopale. Possidius , l'un de ses disciples, écrivit sa vie et fit la collection de ses ouvrages.
5.° Claudien Mamert , de Vienne en Dauphiné , au 5.° siècle , étudia tous les philosophes de l'antiquité et s'attacha aux nouveaux platoniciens. Très- versé dans la dialectique d'Aristote , il en fit usage contre les hérétiques de son temps, et composa un bon traité De l'Etat de Vâmey en 5 livres, contre Fauste de Riez. Ce Fauste prétendait que les anges et les âmes humaines étaient composés d'une matière déliée, et que Dieu seul est incorporel (4).
6.°Boëce, né à Rome, vers 470, d'une famille illustre, reçut une éducation soignée dans cette grande capitale et alla se perfectionner à Athènes. Ayant eu probablement Proclus pour maître , il adopta le syncrétisme , revint à Rome et y occupa les plus hautes dignités. Possédant toute la confiance de Théodoric , roi des Goths , il devint son ministre. Tombé ensuite dans la disgrâce , sans l'avoir méritée , il fut destitué de ses emplois, dépouillé de ses biens et jeté en prison. Dans cette dure réclusion qui finit par une mort cruelle , Boëce composa , en beaux vers latins , sans le secours d'aucun livre , son traité De la Consolation de la philosophie.
Elevé dans les principes de l'éclectisme , il tenait à Platon pour la doctrine, et à Aristote pour la forme. Son intention était de traduire les ouvrages du dernier en latin. Déjà il
(i) RiMiot. des Pères, t. G.
avait effectivement traduit les Catégories et une partie de la Dialectique. Par là il contribua puissamment à remettre cet ancien maître du lycée en honneur, et à lui donner la vogue qu'il eut plus tard en Occident.
Avant sa disgrâce , il avait écrit un livre de l'unité absolue, au sens de Plotin; deux de l'arithmétique et cinq de la musique, dans les principes de Pythagore ; des commentaires sur Aristote et sur Porphyre. Théodoric le fit exécuter d'une manière horrible , en 525.
6.° Cassiodore , né en Galabre , d'une famille distinguée , contemporain de Boëce et honoré comme lui de la confiance de Théodoric , eut le bon esprit de se retirer à temps et d'éviter le sort funeste que subit son ami. Rappelé à la cour après la mort de Théodoric , il y occupa longtemps encore les premiers emplois. A l'âge de 70 ans , il se retira dans sa patrie , y bâtit un monastère dans lequel il vécut jusqu'à une extrême vieillesse , et le pourvut , à grands frais , d'une nombreuse bibliothèque. Il faisait copier des livres à ses moines et en copiait lui-même. A son exemple , d'autres monastères firent des collections d'ouvrages précieux, les copièrent , et les ont ainsi sauvés de la ruine qui en a englouti tant d'autres.
Cassiodore abrégea Boëce, fit un traité De l'Ame, deux livres d'Institutions aux lettres divines , et plusieurs autres ouvrages qui sont écrits selon la dialectique d'Aristote et empreints du mauvais goût de son temps. Toutefois, ces écrits ne laissèrent pas d'être pendant longtemps le manuel des écoles d'Occident , et furent la source de la philosophie
scoiastique. L'auteur traitait des sept arts libéraux , qui furent si renommés par la suite dans les écoles du moyen âge.
Si nous voulions mentionner , sans exception , tous les pères et docteurs de l'Eglise , qui ont traité , plus ou moins directement de la philosophie , il nous resterait encore une longue liste à dresser. Dans cette liste figureraient saint Athanase , saint Basile , saint Macaire , saint Hilaire , saint Cyrille de Jérusalem, saint Jean Chrysostôme, saint Jérôme, saint Ambroise , Théodoret, les deux saints Grégoire, saint Epiphane, etc.
La morale des pères , tant de l'Orient que de l'Occident , partout la môme, fut toujours grande, noble, pure, sainte, appuyée sur le rapport de la créature au créateur , sanctionnée par la vue des récompenses et des peines éternelles , désintéressée , supérieure aux sens et aux motifs qui sortent des objets terrestres ou de notre existence actuelle. Elle n'était point renfermée , comme la morale des philosophes , dans le sein des écoles , et destinée seulement à ceux qui faisaient de longues études : elle descendait parmi le peuple, se proportionnait aux diverses conditions , allait jusqu'aux derniers rangs, s'identifiait avec le culte religieux et se perpétuait avec lui. C'est ainsi qu'elle a traversé , sans être altérée , des générations corrompues et les ténèbres d'une ignorance grossière , dont le monde a été si longtemps enveloppé.