CHAPITRE VIII
DE LA PHILOSOPHIE EN ORIENT, DEPUIS LE VI.C JUSQU'AU XII.e SIÈCLE.
Après la translation du gouvernement impérial de Rome à Constantinople , et la division de l'empire qui en fut la suite , les études dégénérèrent sensiblement : elles allèrent rapidement vers une chute complète et ne tardèrent pas d'y arriver. Plusieurs causes préparèrent cette ruine et la consommèrent. A mesure que les doctrines chrétiennes se répandaient , la philosophie palissait et ne pouvait soutenir la concurrence. La conversion de Constantin ayant ouvert la porte des honneurs aux chrétiens, la connaissance des sciences profanes ne fut plus regardée comme une condition nécessaire pour arriver aux emplois : dès lors on s'empressa moins d'étudier et de devenir savant. Le siège des ambitions fut déplacé avec le siège de l'empire , et il y eut perturbation dans les esprits.
La naissance de l'arianisme fixant l'attention sur des questions religieuses d'un haut intérêt , engendra des disputes sans nombre : ces disputes occupaient tous les esprits. Les écoles de philosophie ne répondant plus à rien , s'affaiblissaient de plus en plus : elles auraient fini d'ellesmêmes. Par un sèle que nous Savons point à qualifier ici ,
Justinien fit fermer celles d'Athènes , au commencement du 6e siècle.
En 640 , les Sarrasins s'étant emparés d'Alexandrie , livrèrent aux flammes la fameuse bibliothèque qui contenait tant de richesses scientifiques et littéraires. Depuis cette catastrophe à jamais déplorable , les sciences et les arts ne firent que languir en Orient, On les y vit comme dans un état de mort , ou donnant tout au plus , de loin à loin , quelques signes de vie à peine sensibles. Nous allons néanmoins citer un petit nombre de noms.
\ .° Jean le grammairien , surnommé Philopon , ou ami du travail , enseignait à Alexandrie , lorsque celte ville fut prise par les musulmans : il demanda au général Amrou , dont il avait gagné les bonnes grâces , la conservation de la bibliothèque et ne put l'obtenir.
Philopon était prononcé contre les nouveaux platoniciens. Jugeant leur doctrine dangereuse pour la foi catholique , il se faisait un devoir de la combattre. Sa méthode était celle d'Aristote : il commenta les œuvres de ce philosophe et le mit en honneur , en appliquant sa dialectique aux doctrines théologiques. Combattant Porphyre et Proclus, il s'efforça de montrer que ces docteurs n'entendaient pas Aristote et souvent guère Platon.
Ses ouvrages , curieux et intéressants , se trouvent , pour la plupart , dans la bibliothèque grecque de Fabricius.
2°. Saint Jean , surnommé Damascène , naquit à Damas ; en 676 , d'un conseiller du calife. Ayant succédé à son père dans le califat , il quitta volontairement cette charge ,
se relira dans un monastère , près de Jérusalem , pour y pratiquer les vertus chrétiennes el se livrer plus librement à Tétude.
11 fut regardé comme la lumière de son siècle. Pendant longtemps ses ouvrages ont servi de manuel aux étudiants. C'est lui qui a mis le premier la théologie en ordre. Lui donnant pour base l'existence de Dieu et ses attributs démontrés par la raison , il attachait par là cette science à la philosophie. Sa méthode était claire pour le temps où il écrivait : ses principes philosophiques étaient ceux d'Àristote , puisés dans les traités de dialectique , d'ontologie et de psychologie , composés par cet auteur : il y joignait néanmoins des observations sages et fondées.
Pendant plus de deux siècles , les études philosophiques furent tellement abandonnées dans F Orient que nous n'en voyons pas la moindre trace : d'épaisses ténèbres semblaient avoir tout envahi à jamais. Ce fâcheux état s'aggrava encore par l'atroce barbarie de Léon l'Isaurien : cet empereur voulant soutenir, à tout prix, les erreurs des iconoclastes, et désespérant de convaincre les savants gardiens de la bibliothèque de Constanlinople , les fit brûler vivants avec tous leurs livres, au nombre de plus de 50,000 volumes.
5.° Au milieu du 9.c siècle, Michel et Bardas essayèrent (1) de relever les études ; mais ils eurent peu de succès : il faut avouer qu'ils n'étaient pas propres à en obtenir beaucoup.
(i) Bruckcr, t. 3., p. 537.
4.° Michel Pscllus , l'ancien , né vers la fin du 8.c on au commencement du 9.e siècle, se livra à l'élude delà philosophie avec tant d'ardeur, qu'on le soupçonna d'avoir quitté secrètement le christianisme pour le paganisme. S'étant justifié , il continua d'étudier. Dans la maturité de l'âge , il fit plusieurs ouvrages qui , sans être d'un grand mérite , attestent au moins dans l'auteur de louables efforts et une prédilection pour Aristote.
5.° Léon , le philosophe, élève de Michel Psellus (1), montra du zèle pour s'instruire. 11 étudia les sciences et les arts, y fit des progrès , eut un grand nombre de disciples et composa plusieurs ouvrages qui sont perdus.
6.° Photius, issu d'une famille illustre de Constantinople , fut soigneusement élevé et devint très-instruit. Il exerça les fonctions d'ambassadeur en Assyrie , parvint aux plus hauts emplois de la cour de Michel , et, par l'influence de Bardas, fut élu , en 857 , patriarche de Constantinople , pour remplacer Ignace , injustement déposé. Photius est tristement célèbre dans l'histoire ecclésiastique , à cause du schisme des Grecs dont il est l'auteur.
On ne peut lui contester du mérite comme écrivain : doué d'une facilité extraordinaire, il aimait le travail et travaillait avec un grand succès. Tout à la fois grammairien, poète, orateur , critique , philologue , mathématicien , philosophe , médecin , astronome , il a rendu aux sciences et aux lettres
(t) Bruckcr, t. 3. , p. 53<).
des services inappréciables , par son long écrit , intitulé : Bibliothèque des livres que Photius, patriarche de Conslantinople, a lus et jugés. On trouve , dans ce grand ouvrage, des extraits raisonnes , avec des notes critiques , pleines de sagesse et d'érudition, de 280 ouvrages, dont la plupart ont été perdus. C'est le journal des lectures , que Fauteur fit durant son ambassade en Assyrie , et qu'il envoya à son frère, le patrice Tarasius. Ce journal a heureusement été conservé et est venu jusqu'à nous.
Photius éprouva , sur le siège qu'il avait usurpé , des humiliations profondes. Condamné à Rome , excommunié par le pape Nicolas 1 .,r, il fut envoyé en exil par l'empereur Basile. Rappelé quelque temps après à la cour , par ce même empereur , il reçut le titre de précepteur des jeunes princes , et s'acquitta dignement de cette mission de haute confiance. L'aîné de ses élèves , qui a été Léon YI , fit de tels progrès dans les lettres et la philosophie , qu'il a été surnommé le sage , quoiqu'il fût adonné à l'astrologie judiciaire et eût des mœurs dissolues. Plusieurs ont confondu ce souverain avec Léon le philosophe ; c'est à tort ; Léon le philosophe n'a jamais été empereur.
Nicétas David , disciple de Léon le philosophe , connu par sa vie du patriarche Ignace , Michel d'Ephèse , Magentinus , Eustrate , deux ou trois autres qui ont fait quelques commentaires sur Aristote , Michel Psellus , le jeune , qui cultiva, dans le 11. e siècle , la philosophie , la médecine et les mathématiques , fit des commentaires sur la logique et la physique d' Aristote. Voilà , à peu près , tout ce qu'on
peut citer en faveur de la philosophie , en Orient , dans ces temps déplorahlcs. Psellus , le jeune , avait fait , en faveur de Michel Ducas , son élève , un recueil de questions et de réponses , une exposition des oracles chaldéens et un traité des facultés de Fàme.
On peut consulter à ce sujet la Bibliothèque grecque du savant Fabricius , ou Brucker , tome 5 , page 545 et suivantes.