XII.e SIÈCLE
La décadence des études fut plus rapide encore dans TOccident que dans l'Orient. Des nuées de barbares , accourus des extrémités du nord et de Test , inondèrent , non seulement l' Italie et les pays environnants , mais toutes les contrées civilisées de l'Europe : ces hordes étrangères renversèrent les monuments , détruisirent les écoles et portèrent la désolation avec elles partout où elles pénétrèrent. Elles s'établirent à demeure au milieu des peuples qu'elles subjuguaient et leur communiquèrent leurs mœurs, tout en se soumettant à la religion chrétienne. En peu de temps , la face du monde fut changée. Les sciences et les lettres , méconnues, outragées , bafouées de toutes parts , n'osaient plus se montrer au grand jour : elles se réfugièrent dans les monastères. Là on se contentait , pour l'ordinaire , de recueillir , de transcrire et de conserver les livres qu'on avait pu sauver du naufrage. Mais il a été trop heureux encore que , dans cette effroyable calamité ; la providence nous ait ménagé cette ressource : sans la religion , sans ces moines qu'on a tant méprisés , c'en était fait de la civilisation , peut-
être pour toujours. Les ouvrages de l'antiquité étant anéanlis; il ne restait aucun moyen humain de nous faire sortir de la barbarie.
La langue grecque , dans laquelle avaient été composés presque tous les écrits philosophiques , fut entièrement oubliée : le latin cessa d'être usuel. On ne parlait plus que des idiomes grossiers , qui commençaient à se former de la corruption même du latin. L'ignorance fut donc bientôt ù son comble et tout paraissait désespéré.
Les pratiques d'astrologie judiciaire , de divination et de magie , si usitées parmi les derniers platoniciens , se répandirent de l'école d'Alexandrie dans le monde entier. Ceux qui passaient pour se livrer à ces sortes de pratiques étaient connus sous les noms d'astrologues , de chaldéens , de mathématiciens. Souvent ils furent condamnés, bannis de Rome, chassés des autres villes de l'empire , et toujours en vain : sans cesse ils reparaissaient. A la faveur de l'ignorance générale , la superstition ne fit qu'augmenter : on ne parlait bientôt plus que de devins , de magiciens et de sorciers de toutes les espèces.
Malgré ces affligeantes ténèbres , qui durèrent si longtemps , il se trouva pourtant , par fois , des hommes laborieux dont les talents , le zèle et les efforts tendaient à soulever le voile de l'ignorance. Tous à peu près confondaient la philosophie avec la théologie , ou ne l'envisageaient que dans ses rapports avec la théologie ; ils la cultivaient peu. Nous en nommerons seulement quelques-uns. l.° Le vénérable Bède, né en Angleterre, en C72, élevé
dans un monastère depuis l'âge de 7 ans , fit de bonnes études et eut toujours des mœurs pures. Ordonné prêtre , il mérita , par ses vertus , le titre de vénérable qu'on lui donna peu après sa mort et qu'il a toujours conservé. Il savait le grec, la versification latine et l'arithmétique. Ayant étudié les auteurs profanes , grecs et latins , et les livres sacrés de l'ancien et du nouveau Testament , il s'acquit une telle réputation qu'il passait pour un prodige de science. Nous avons de lui une histoire ecclésiastique et plusieurs autres ouvrages étonnants pour le temps où il écrivait,
2.° Alcuin , aussi anglais et diacre de l'église d'Yorck , à la fin du 8.e siècle , fut appelé par Charlemagne à la cour de France ; il passait pour fort instruit.
Charlemagne , quoique âgé de 40 ans , se mit sous sa discipline. De concert avec lui , il fit de généreux efforts pour relever les études. Dans ce but, il établit des écoles publiques, notamment celle de Paris , qui , par la suite , devint si célèbre ; il les dota et les pourvut des meilleurs maîtres qu'il pût trouver. Mais ces sacrifices furent presque tous sans résultat : le génie de ce grand homme ne lui survécut pas, et les institutions qu'il avait si péniblement fondées tombèrent avec lui. Ses successeurs , Louis-le-Débonnaire et Charlesle-Chauve , essayèrent inutilement de soutenir ces écoles ou de les relever.
Ce qu'on y enseignait d'ailleurs , et ce qui faisait toute la science de ce temps-là , n'était que de faibles éléments , embrouillés , pleins de subtilités et d'erreurs. On divisait l'objet entier de l'enseignement en deux cours , un inférieur,
appelé Trivium , contenant la grammaire , la rhétorique et la dialectique ; l'autre supérieur , nommé Quadrivium , dans lequel on traitait de la musique , de l'arithmétique , de la géométrie et de l'astronomie : c'était les 7 arts libéraux , dont il est souvent parlé , et qui ne constituaient pas un cours de philosophie digne d'en porter le nom.
Ce fut cependant dans les écoles établies par Charlemagne , et dans celles que les évoques et les abbés fondèrent sur leur modèle , que se conservèrent les germes des connaissances divines et humaines. Après Técole de Paris, les plus renommées de ces temps misérables furent celles de Lyon , de Fulde , de Corbie , de Reims et de Liège. De temps en temps , il y eut à la tète de ces écoles des hommes dignes d'un meilleur siècle ; tels que Raban-Maur, à Fulde , Paschase Ratbert et Ratramne , à Corbie.
Alfred , roi d'Angleterre , au milieu du 9.e siècle , eut un grand amour pour les lettres et voulut les faire fleurir dans ses états. Pour atteindre ce but, il fit venir de France et d'ailleurs des hommes instruits , fonda des écoles , et une , en particulier , a Oxfort. Cette école échappa seule à la barbarie des Danois , qui , peu de temps après , envahirent le pays et renversèrent tout.
Les sciences et les lettres trouvèrent un asile plus assuré en Irlande , où il y eut presque toujours des hommes qui les cultivaient. Jean Scot , surnommé Erigène , qui eut une grande réputation dans le 9.c siècle , était de ce pays, à ce qu'on prétend : il passa en Angleterre, fut appelé en France, par Charles-le-Chauve ? et fit grand bruit à l'école de Paris.
Il savait le grec , le latin et l'hébreu , chose inouïe , ou du moins extrêmement rare à cette époque : il lut les auteurs grecs, surtout ceux de l'école d'Alexandrie , eut des opinions peu exactes sur les dogmes du christianisme , et fut censuré à Rome. Du reste, il ne se distingua que par de fades plaisanteries et d'insupportables subtilités.
Eginhard , favori de Charlemagne et auteur d'une vie de cet empereur , Adélard , son contemporain , qui écrivit sur le comput ecclésiastique , Hincmar , archevêque de Reims , Loup , abbé de Ferrières , Angilbert , abbé de Saint- Riquier , Abogard , archevêque de Lyon , et quelques autres abbés ou évêques sont les seuls savants du 9.e siècle.
Alfred, abbé de Mamelsbury, en Angleterre, Abbon, abbé de Fleury ou Saint-Benoît-sur-Loire , Brunon , archevêque de Cologne , Gerbert , élève de l'école d'Aurillac , abbé de Bobio , archevêque de Reims , et pape sous le nom de Sylvestre 11 (nous lui devons l'introduction des chiffres arabes) , Odon , abbé de Cluny ; tels furent les hommes les plus recommandables , sous le rapport de la science , dans le 10.e siècle.
Le 11. e siècle ne fut guère plus heureux. Toutefois, la musique , qui faisait essentiellement partie du cours des études, subit un grand changement par l'usage de la gamme qu'inventa Gui d'Arezzo , moine bénédictin. Fulbert, de Chartres, qui eut beaucoup de disciples; l'hérétique Berenger, appelé, de son temps, grand philosophe , malgré l'abus qu'il fit de ]a dialectique en l'appliquant aux dogmes de la foi chrétienne ; Lanfranc , religieux et abbé du Bec , infatigable
adversaire de Bércnger ; saint Anselme , archevêque de Cantorbéry , qui s'efforça d'unir ensemble la philosophie et la théologie , de les expliquer Tune par l'autre , tout en y mêlant de puériles subtilités; Maurice, archevêque de Rouen, Ilildebert , évêque du Mans , puis archevêque de Tours , qui lisait Cicéron , Sénèque , Horace et Juvénal , chose rare dans ce temps-là furent les savants les plus dignes de remarque qui parurent dans ce siècle. Tous, à l'exception de Bérenger, soutinrent la foi catholique, avec zèle, contre ceux qui l'attaquaient : mais on ne peut guère les regarder comme ayant cultivé la philosophie. Cependant, vers la fin du 1 1 .e siècle, l'ignorance sembla être moins épaisse et tendre à se dissiper. Aussi est-ce de cette époque qu'on fait partir la philosophie scolastique dont nons parlerons plus tard.