PHILOSOPHIE DES PREMIERS ARABES
Si nous en croyons les auteurs arabes, qui ont écrit depuis la naissance du mahométisme (1) , cette nation doit son origine à Ismaël , fils d'Abraham et d'Agar : aussi honorct-elle ce patriarche comme son père. Les savants néanmoins ne regardent pas ces prétentions comme hors de doute , ni même comme très-fondées : mais tout le monde s'accorde à dire que les Arabes sont fort anciens.
Le saint homme Job , qui a si admirablement parlé de Dieu et de ses attributs , de l'homme et de ses misères , du
(i) 11 n'y a point d'ouvrages arabes qui remontent plus haut que Mahomet. Aucun même ne remonte aussi haut, excepté l' Alcoran , ou le Coran.
vice et de la vertu , de la nature et de ses merveilles , vivait , à ce qu'on croit , parmi les Arabes et vers le temps de Moïse , ou un peu auparavant : il honorait le vrai Dieu par la prière et par l'oblation des sacrifices.
David parle des rois de Saba et de l'Arabie. La reine de Saba alla proposer des énigmes à Salomon pour éprouver sa sagesse et s'en retourna ravie d'admiration. De-là on conclut légitimement que, dans ces temps reculés, les Arabes existaient déjà ; mais nous n'en pouvons tirer aucune connaissance positive sur l'état de leurs doctrines.
Chez les Arabes , comme chez les Chaldéens et les Perses , il y avait des sages , connus sous le nom de mages. Ces sages se livraient à l'étude des sciences naturelles ; leur religion avait le feu pour objet , et ne reconnaisait ni temples ni statues. Parmi eux existait aussi une secte nombreuse et ancienne , qui adorait les astres , avait des temples et des statues : ses sectateurs s'appelaient sabéens ou zabiens. Nous n'avons rien de clair sur les commencements, l'origine, l'étymologie et l'antiquité de cette secte. On croit qu'elle était venue de la Perse ou plus vraisemblablement de la Chaldée. Son culte est regardé comme la plus ancienne de toutes les fausses religions.
Les points capitaux de sa doctrine sont les suivants :
i ,° Les hommes ont besoin de médiateurs qui s'interposent entre Dieu et eux : ces médiateurs sont des substances intellectuelles qui ne peuvent tomber sous les sens. Dès lors il faut qu'il y ait un point de communication entre elles et nous : cette communication se fait parles astres , qui sont la
demeure des esprits médiateurs , ou par les simulacres qui les représentent. De-là une double secte de sabéens ; les uns voulaient des simulacres , et d'autres les rejetaient.
2.° Les sept planètes sont les demeures sacrées des intelligences médiatrices : ces intelligences y font leur résidence , comme nos âmes résident dans nos corps. En conséquence , ces astres sont des êtres vivants et raisonnables , composés de corps et d'âmes ; ils doivent être regardés comme des dieux , mais des dieux inférieurs au Dieu suprême.
3.° Les astres , dans la vicissitude de leurs mouvements , étant souvent invisibles pour nous , une partie des sabéens voulait avoir leurs images , afin de pouvoir toujours , par ce moyen , se mettre en communication avec eux , par eux avec les puissances médiatrices qui les habitent , et enfin avec le Dieu suprême.
A '.° Sur ces principes , les sabéens établissaient la doctrine minutieuse . absurde et ridicule des talismans , des enchantements, de la magie, de la divination et des pronostics.
5.° Selon la narration d'Abul-Farage, auteur d'une histoire universelle en syriaque et en arabe, au 15.e siècle, les sabéens se tournaient vers le pôle arctique, trois fois le jour, pour prier ; avant le lever du soleil , à midi et le soir. Chaque année, ils pratiquaient un jeûne de 50 jours, un de 9 et un de 7. Leur opinion était que les âmes criminelles seraient tourmentées pendant 9,000 ans après la mort, puis rentreraient en grâce avec Dieu. Ils offraient à Dieu des victimes qui devaient être entièrement consumées par le feu , sans qu'il fût permis d'en rien manger.
6.° Entre eux il y avait une autre secte nommée Harbanistes , qui prétendait que Dieu était tout à la fois unique et multiple ; unique quant à l'essence , et multiple quant aux individus dans lesquels il se rendait visible : par exemple, il était multiple dans les planètes qu'il animait, dans certains hommes dont il se revêtait , sans division et sans altération de sa nature.
Les harbanistes disaient encore que , par la volonté de Dieu , le monde inférieur devait être soumis aux corps célestes et gouverné par eux ; qu'au bout de 56,425 ans , tous les êtres vivants périraient ; qu'un couple de chaque espèce renaîtrait pour commencer une nouvelle période de la même durée; que des périodes semblables se succéderaient ainsi pendant l'éternité ; qu'il n'y aurait pas d'autre résurrection.
Peut-être devrions-nous parler ici de Lokman , si célèbre chez les Arabes par les fables qui existent sous son nom. Lokman est chez eux à peu près ce qu'a été Esope chez les Grecs. Quelques-uns ont prétendu que c'était le même personnage sous deux noms ; ce qui n'est nullement vraisemblable. Mais l'histoire de ce fabuliste si renommé est tellement obscure , que nous n'entreprendrons pas de l'éclaircir. Une chose est hors de doute , c'est que depuis bien des siècles les Arabes excellent dans le genre de l'apo-
logue et des contes.