DE LA PHILOSOPHIE CHEZ LES ARABES DANS L'OCCIDENT
Les Sarrasins, établis dans l'Afrique, dès les premiers temps du mahométisme , s'emparèrent d'une grande partie de l'Espagne , au commencement du 8.e siècle , de l'île de Crète et de la Sicile, au 9.° A cette époque , ils firent de fréquentes incursions en Italie et en France; mais ils n'eurent d'établissements florissants et durables qu'en Afrique et en Espagne. Ces parties éloignées eurent les premières quant au temporel , des princes indépendants des califes.
Saladin , fameux sultan d'Egypte, dans le 42.e siècle , fit bâtir un très-beau collège au Caire. Le juif Benjamin de Tudéla, qui voyagea de tous les côtés, à cette époque, dit avoir vu au Caire un magnifique gymnase, orné de belles colonnes de marbre , où Aristote était enseigné dans vingt écoles différentes , au milieu d'un immense concours d'auditeurs. Léon l'Africain, auteur du 45.e siècle, d'abord mahométan, puis chrétien , dit aussi que , dans cette même ville , il y avait plusieurs collèges bien bâtis et richement dotés , dans lesquels les sultans entretenaient généreusement un grand nombre de savants pour enseigner les sciences.
La même chose eut lieu , par proportion , dans d'autres états musulmans de l'Occident : on forma d'importantes collections de livres qu'on faisait venir de l'Orient , et qui ont servi plus tard à enrichir les bihliothèques d'Europe, surtout celle de TEscurial, en Espagne.
Les princes maures fondèrent, avec une magnificence royale , de superbes académies à Tunis , à Fez , à Maroc , à Cordoue , à Grenade. Dans ces universités on enseignait les lettres , les arts , îa loi de Mahomet et ses commentaires , la philosophie , les mathématiques , et , par dessus tout , la médecine qui était cultivée avec un soin spécial. Les savants , formés à ces écoles , ont laissé un nombre prodigieux d'écrits. 11 est étonnant combien la seule bibliothèque de l'Escurial renferme de manuscrits arabes : on en compte 200 , rien que sur la logique et la métaphysique.
Les auteurs qui ont fait le plus de bruit à cette époque , sont :
\.° Essacballi, né en Sicile, à la fin du ll.c siècle. Cet homme fut célèbre de son temps, par son éloquence, son érudition en tout genre , ses connaissances en philosophie , en médecine , en astronomie et en cosmographie. Roger , roi de Sicile , ayant accepté de lui un ouvrage sur la géographie , le fit traduire en latin , le lut et en fut tellement satisfait qu'il eût pour l'auteur tous les égards possibles : il ne pouvait comprendre comment un mahométan savait si parfaitement ce que les chrétiens ignoraient.
2.° Alvcnzoar, homme distingué parmi les Arabes d'Espagne, au 12.c siècle , était très-versé dans la philosophie e!
la médecine. Cependant il a été moins célèbre par lui-même que par les disciples qu'il a formés, notamment par Avenpace et Averrhoës.
5.° Avenpace , aussi médecin renommé , a fait des épitrcs philosophiques et théologiques , des commentaires sur Euclide , sur Aristote et sur le livre Des Causes. Il était du nombre des péripatéliciens , qui, chez les Arabes, tendaient à la mysticité et voulaient unir la philosophie à l'islamisme.
4.° Tophaïl, issu d'une famille honorable , venue de Syrie en Espagne et tombée dans l'indigence , étudia avec ardeur la philosophie et la médecine. S'étant acquis une brillante réputation , il enseigna Aristote avec succès et compta , parmi ses disciples , Averrhoës et le fameux Rabbin Maimonide. Comme Avenpace , il était pour les doctrines mystiques.
5.° Averrhoës , de tous les philosophes arabes celui qui a obtenu le plus de célébrité , naquit à Cordoue , dans le 12.fi siècle, d'une famille distinguée parmi les Sarrasins d'Espagne. Son aïeul et son père étaient chefs de la magistrature et du sacerdoce à Cordoue, sous l'autorité du roi de Maroc.
Averrhoës étudia , sous des maîtres habiles , la philosophie d' Aristote , la théologie de Mahomet , la médecine , les mathématiques , et , dans toutes ces parties, il eut des succès inouïs.
Le souverain pontificat et la première magistrature de Cordoue venant à vaquer , il fut élu d'une voix unanime et travailla avec une nouvelle ardeur pour se mettre dans le
cas de remplir dignement les devoirs attachés à sa double charge. Dans le dessein d'unir la théologie , la jurisprudence et la philosophie , il traduisit , sur un manuscrit syriaque , les œuvres d'Aristote en arabe et les commenta. Plein d'enthousiasme pour le fondateur du Lycée , il relevait jusqu'aux nues, disant qu'il avait porté les sciences au plus haut degré de perfection. Cependant , dans ses commentaires, il s'est souvent laissé entraîner par des idées néoplatoniciennes qu'il tâchait d'accorder avec le péripatétisme. Il avait d'ailleurs si peu d'éloignement pour Platon qu'il traduisit et expliqua son traité de la république.
Toutefois, il suivait Àristote pied à pied, comme son guide, le louait sans mesure , et contribua puissamment à lui donner cette autorité absolue qu'il eut dans les siècles suivants chez les Arabes, chez les Juifs et chez les chrétiens.
Outre sa traduction d'Aristote et ses commentaires , Averrhoës fit beaucoup d'autres ouvrages sur la logique , la méthaphysique , la physique , la morale , l'astronomie , la médecine, la politique, la rhétorique, la musique.
La plupart de ces ouvrages furent traduits en hébreu par des Juifs espagnols : de l'hébreu ils ont été traduits en mauvais latin. Les copies arabes en devinrent si rares en Europe que le savant Scaliger , qui écrivait à la fin du 15.e siècle, n'en connaissait aucune.
Nous avons dit que dans son ouvrage contre Algazeli , Averrhoës avait voulu venger les anciens philosophes attaqués par cet auteur ; mais ce fut Aristote surtout qu'il prit sous sa protection. 11 portait l'admiration pour ce
philosophe jusqu'à la folie. A l'entendre , jamais il n'y avait eu et jamais il n'y aurait un pareil homme sur la terre. Peu s'en fallait qu'il n'en fit un Dieu.
Lui-même a joui d'un grand crédit dans les écoles, pendant plusieurs siècles ; mais quand les progrès de l'instruction ont permis d'analyser les nombreux ouvrages de cet auteur si fécond , on a bien vite reconnu son ignorance , ses bévues, ses méprises , sa médiocrité , son défaut de goût et de méthode; justice a été faite de lui et de sa célébrité.
On prétend que l'aveugle prédilection qu'il avait pour Aristote le jeta dans des sentiments impies. Toujours est-il qu'il s'expliquait librement sur Moïse , sur J.-C. , sur Mahomet lui-même , disant : Le judaïsme est une religion d'enfants , h cause de ses menues observances ; le christianisme , une religion impossible , à cause de la profondeur de ses mystères , surtout à cause de la présence réelle et de la sublimité de sa morale ; le mahométisme , une religion de pourceaux , à cause de ses licences voluptueuses.
Avec Aristote , il croyait le monde éternel et pensait que l'âme était mortelle; il n'admettait qu'un seul entendement l) universel et extrinsèque à l'homme.
A tort ou à raison, il fut accusé d'hérésie devant l'empereur de Maroc , privé de ses dignités , dépouillé de ses biens , hué par la populace , mis en prison et condamné à faire une rétractation publique à la porte de la grande mosquée de Fez,
(1) Bruckcr, t. 3., p. 109.
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après que tous ceux qui entraient pour y faire la prière un vendredi (I), lui auraient craché au visage : c'était le dernier degré d'humiliation.
Àverrhoës , rentré en grâce , fut appelé à Maroc et y mourut Tan 595 de l'hégire , 1217 de J.-C. Pendant trois siècles après sa mort, il eut, surtout en Italie, un grand nombre de partisans.
Tous prétendaient , comme lui , que l'âme périt avec le corps , qu'elle ne comprend rien par elle-même , qu'elle est éclairée par une intelligence universelle , inférieure à celle qui anime les astres , comme nos yeux sont éclairés par le soleil, etc.
Le V.e concile de Latran , tenu en 4 515, condamna expressément ces erreurs , comme opposées à la foi , par un décret de sa huitième session (2).
(i) Le vendredi est spécialement consacré à la prière chez les mahométans, comme le samedi chez les Juifs et le dimanche chez les chrétiens. (2) L'abbe, t. i4. , p. 187.
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