CHAPITRE III
SECOND AGE DE LA. PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE, DEPUIS ALBERT-LE* GRAND JUSQU'A DURAND, ÉVÈQUE DE MEAUX, EN 1330.
Après les scolastiques dont nous venons de parler , il se trouva des génies rares qui , dans d'autres temps , auraient fait des prodiges. On ne peut considérer, sans étonneraient, l'immensité de leurs travaux et les volumineux ouvrages qui en furent le résultat. Voici ceux qui , parmi ces hommes remarquables , se sont le plus distingués.
4 .° Albert , surnommé le-Grand , naquit dans la Souabe d'une famille illustre, en 14 93. Après ses premières études faites à Pavie , études dans lesquelles il surpassa tous ses condisciples , il entra chez les dominicains , en 4 224 , et continua de faire de grands progrès dans les sciences. Chargé d'enseigner, à Paris, la philosophie et la théologie, qu'on ne séparait point l'une de l'autre , il le fit avec distinction. Elu provincial de son ordre pour l'Allemagne , en 4254, il fixa sa demeure à Cologne et continua d'y enseigner au milieu de nombreux auditeurs, avec un éclat prodigieux. En 4260 , il accepta , par ordre d'Alexandre IV , l'évêché de Ratisbonne et ne le garda que trois ans. S'en étant démis , il retourna vivre en religieux et enseigna de nouveau
chez les dominicains de Cologne, où il mourut en 4280, âgé de 87 ans.
Ceux de ses ouvrages qu'on a recueillis, car tous ne l'ont pas été , forment 27 gros vol. in-fol. : ce sont de longs commentaires sur toutes les parties d'Àristote , quoique l'auteur ne sût pas le grec , sur le maître des sentences et sur saint Denys l'Aréopagite ; une somme de théologie en 5 vol. ; des explications de l'ancien et du nouveau Testament , etc. Ces écrits , diffus , incorrects , pleins de questions inutiles , de subtilités vaines et ennuyeuses, d'un latin dur et demi-barbare, dorment dans la poussière des grandes bibliothèques , et personne n'a maintenant le courage de les lire.
Cependant il faut avouer qu'ils sont la preuve d'une vaste érudition , qu'ils contiennent des observations sérieuses sur les objets de la science naturelle, et montrent un esprit exercé dans les matières métaphysiques. L'auteur contribua certainement à remettre les éludes en honneur , excita l'émulation et par là même produisit d'heureux effets.
Son habileté dans la physique le fit quelquefois passer pour sorcier. De-là ces imputations odieuses qui lui ont été faites , ces petits livres de secrets et de magie qu'on répand sous son nom et quf ne sont que des contes.
2.° Saint Thomas, de l'illustre maison des comtes d'Aquin, au royaume de Naples, vit le jour, l'an \ 224 . Placé dès l'âge de 5 ans , par son père, chez les bénédictins du Mont-Cassin, il fut envoyé de là à Naples pour y continuer ses études. Jeune encore, il entra chez les dominicains de cette ville. Ses parents, qu'il n'avait pas consultés, furent très-mécontents
et cherchèrent , par tous les moyens possibles , à le faire changer de résolution. Thomas . inébranlable dans le parti qu'il avait pris , ayant enfin obtenu la liberté de suivre sa vocation, continua son noviciat à Naples et y fit profession , en 4245, à l'âge de 49 ans.
Le général des dominicains , fondant de grandes espépérances , pour l'honneur de son ordre , sur ce jeune religieux , le fit venir à Rome et le mena avec lui à Paris. Peu de temps après, il le conduisit à Cologne pour qu'il étudiât sous le célèbre Albert-le-Grand.
Là, Thomas, modeste et timide, parlait peu : ses condisciples le raillaient et l'appelaient le bœuf muet. Albert l'ayant interrogé pour voir jusqu'à quel point il manquait d'intelligence, fut étonné de lui trouver tant de capacité : il dit que ce bœuf muet ferait un jour retentir le monde de ses mugissements.
Thomas , revenu à Paris , continua ses études dans l'université de cette capitale et y reçut la qualité de docteur. Plus tard il fut appelé le docteur angélique et l'ange de l'école.
Chargé , à son tour , de l'enseignement public , il le fit , avec grande distinction , à Cologne , à Paris et dans différentes villes d'Italie, où il fut envoyé pour les affaires de son ordre. La cour de Rome le retint et Urbain IV lui ordonna d'expliquer les livres d'Aristote. Ces livres avaient été proscrits à Paris , en 1240, comme ayant donné occasion aux erreurs d'Amauri et de David , de Dinant : mais ils ne l'étaient pas à Rome.
Saint Thomas ne sachant point le grec et ne voulant pas
se servir do traductions venues de chez les Arabes , parce qu'il en connaissait les défauts, en fit faire une sur le texte même ; il la suivit constamment dans ses longs commentaires et dans ses autres ouvrages. Souvent il cite le prince des philosophes , ou simplement le philosophe ; c'est ainsi qu'il qualifie Aristote.
Cependant il n'admet point toutes les opinions de ce philosophe ; il en combat même plusieurs ; mais partout il se montre son admirateur. 11 fit connaître ses livres sur la physique , sur la métaphysique , sur la psychologie , sur la morale et d'autres qui auparavant étaient ignorés ou mal connus , par la raison que des mains étrangères les avaient mutilés , corrompus ou défigurés.
Depuis cette époque, Aristote commença à être plus connu dans les écoles chrétiennes. De tous les côtés il excita l'admiration des savants et acquit sur leur esprit une autorité presque sans bornes. On le citait, à chaque instant, et on s'en servait pour tout expliquer.
Les écrits philosophiques de saint Thomas , quoique très • étendus , ne sont qu'une faible partie de ce qu'il a fait : ses œuvres n'ont point été toutes imprimées, et celles qui le sont ne font pas moins de 17 vol. in-fol. On ne conçoit pas comment , étant mort à 48 ans , et ayant été chargé d'une foule d'occupations , il a pu composer tant de gros volumes, surtout quand on fait attention que, n'ayant pas les moyens fournis par l'imprimerie , il lui fallait compulser d'innombrables manuscrits pour trouver ses matières, ses autorités, ses citations.
Malgré beaucoup de défauts, qui tenaient à son siècle, la clarté de son style , la netteté de ses divisions , la solidité et la brièveté de ses preuves , le rendent bien supérieur à son maître. Sa somme de théologie surtout est un chef-d'œuvre d'ordre , de méthode , d'exactitude : elle a servi de modèle à ceux qui sont venus après lui.
Albert et lui commentèrent les sentences de Pierre Lombard, les œuvres attribuées à saint Denys l'Aréopagite, qu'on regardait alors comme authentiques , et le livre Des Causes , qui était connu de tous les philosophes de ce temps-là.
5.° Saint Bonaventure , né en Toscane, d'une famille noble, en 1221 , entra chez les franciscains en 1243 : il étudia la philosophie et la théologie à Paris et devint un docteur fameux par ses lumières , par ses vertus , surtout par la tendre piété qui le guida dans tons ses écrits et lui a mérité le nom de docteur sèraphique. Malgré son humilité et ses refus réitérés , il devint général de son ordre , évêque d'Albano et cardinal de l'Eglise romaine.
Selon F usage du temps , il subordonnait la philosophie à la théologie : toutefois , parmi ses œuvres , qui sont en 7 vol. in-fol. , ou 14 in-4.° , il y a plusieurs traités purement philosophiques , par exemple celui qui est intitulé , De la réduc* lion de tous les arts à la théologie, Examinant l'une après l'autre les diverses parties de la science , il les divise , les subdivise , définit chaque membre avec ordre et ramène tout à des considérations pieuses. Conduit au concile de Lyon par Grégoire X , en 1 274 , il y mourut âgé de 55 ans.