CHAPITRE VII
Le roi se rend à Bourges auprès de la reine. Jeanne d'Arc l'y accompagne. La Pucelle vient mettre le siège devant Saint-Pierre-le-Moutier, qui est emporté de vive force. La Charité-sur-Loire est attaquée sans succès. Melun est surpris par les troupes françaises. Jeanne d'Arc est avertie par ses voix qu'elle doit tomber incessamment au pouvoir de ses ennemis. Elle combat Franquet d'.lrras, et le fait prisonnier. Le duc de Bourgogne vient mettre le siège devant Choisi-sur-Oise. Tentatives inutiles pour faire lever ce siège. Cette place tombe au pouvoir de l'ennemi. Compiègne est menacé. On fait une sortie pour débusquer l'ennemi posté à Marigny. La Pucelle est prise et vendue à Jean de Luxembourg.
l^E roi resta quelques joursàGien d'où il partit bientôt pour se rendre à Tours et à Chinon. La reine, qui cherchait à se rapprocher de son époux, vint à sa rencontre. La Pucelle, prenant fort à cœur la réconciliation des deux époux, vit avec satisfaction cette démarche de la reine; elle devança le roi et sa suite, et vint ellemême à la rencontre de Marie d'Anjou. Au lieu de continuer sa route vers Chinon, Charles VII consentit à se rendre à Bourges où il revint avec la reine.
Jeanne d'Arc logea à Bourges dans la maison de Renaud de Bouligny , conseiller du roi , receveur des finances, chez qui elle resta trois semaines, partageant régulièrement la couche de la maîtresse de la maison. «
Bien que les exploits de la Pucelle lui eussent acquis la plus grande renommée, cependant elle n'en avait pas encore reçu de récompense éclatante de la part du roi. Ce ne fut qu'au mois de décembre 1429 que furent expédiées les lettres (C) de noblesse accordées par Charles VII h la Pucelle et à toute sa famille. Le roi voulut dès-lors qu'elle portât de riches vêtements, et il lui assura un état de maison qui égalait celui d'un comte.
Dès le retour de Charles VII à Gien, il avait été question de reprendre le projet d'une expédition en Normandie. On parlait de charger la Pucelle du commandement des troupes conjointement avec le duc d'Alençon. Il paraît cependant que l'on revint au premier projet que l'on avait eu avant le départ pour Reims , de se rendre maîtres de toutes les places fortes sur les bords de la Loire qui se trou-
vaient encore au pouvoir des ennemis. Il fut donc décidé que l'on mettrait le siège devant Saint-Pierre-le-Moutier, avant de chercher à s'emparer de la Charitésur-Loire. La Pucelle et le seigneur d'Alhret chargés de cette expédition, réunirent les troupes à Bourges et les conduisirent bientôt devant cette première place. Là, comme dans beaucoup d'autres circonstances, la Pucelle sut vaincre par sa constance, son courage et son intrépidité. Les assiégés faisaient une résistance vigoureuse. Déjà les assiégeants commençaient à perdre courage et se retiraient. Jeanne d'Arc restait seule, pour ainsi dire, sous les murs de la place, criant qu'on lui apportât des fagots et claies pour combler le fossé. Tout le monde se rallia aux cris de la guerrière, et la ville fut prise aussitôt.
Jeanne d'Arc, après cette victoire, voulait conduire l'armée dans l'île de France , où les ennemis avaient obtenu quelques avantages, et repris quelques forteresses sur les Français ; mais on lui fit observer qu'il était plus h propos d'aller attaqu{?r la Charité-sur-Loire ; et elle y consentit. Instrument docile des volontés de son prince, depuis que sa mission était accomplie, elle s'était fait, comme nous l'avons déjà dit, un devoir de se conformer sans opposition aux avis des généraux, et de faire abnégation complète de ses propres idées. Jeanne d'Arc suivit donc dans cette expédition le sire d'Albret et le maréchal de Sainte-Sévère. Le nombre des troupes qu'ils avaient à leur disposition était peu considérable, et la place qu'il fallait assiéger était très forte. On fit les dispositions pour l'attaquer. Il s'écoula près d'un mois sans que les assiégeants fissent aucun progrès sensible et que la ville fût disposée à capituler. On livra plusieurs assauts meurtriers sans aucun résultat. Enfin les Français furent obligés de lever le siège, en abandonnant toute leur artillerie.
Mais h la même époque, l'intrépide Lahire s'emparait par escalade de la ville de Louviers.
Pendant que ces choses se passaient , le duc de Bourgogne , livré tout entier aux apprêts de son mariage , oubliait également et ses alliés les Anglais , et la patrie. Il abandonnait les environs de la capitale à tous les maux de la guerre. La misère la plus profonde, sur-tout, régnait dans Paris. Les troupes royales venaient escarmoucher jusque sous ses murs. Vers cette époque les Français s'emparèrent par surprise de la ville de Melun. Les Anglais et les Bourguignons, qui voulurent s'en ressaisir, furent repoussés par tous les chefs de guerre français et leurs troupes accourues au secours de la place. Il paraît que la Pucelle , au bruit des
dangers que courait la ville de Melun, arriva elle-même la première et eut part à la victoire.
Au mois d'avril i4^9^ il éclata dans Paris une conspiration qui avait pour but de livrer la ville au roi légitime, mais elle fut sans succès , et ceux qui en étaient les piyncipaux chefs furent livrés à la mort.
L'heure approchait où l'héroïne de Domremy devait elle-même succomber. Les saintes qui la visitaient lui apparurent sur les fossés de Melun, et lui annoncèrent qu'e//e tomberait avant la Saint-Jean au pouvoir de ses ennemis; qu'il le fallait absolument ; qu'elle ne s'effrayât point et qu'elle acceptât cette croix avec reconnaissance ; que Dieu soutiendrait ses forces et son courage.
Jeanne d'Arc supplia ses deux saintes protectrices de demander pour elle à Dieu, de la faire mourir aussitôt qu'elle serait prise , et de lui épargner les tourments d'une longue captivité. Pour toute réponse , elles lui recommandèrent la résignation et la patience, et refusèrent de lui dire le jour et l'heure où elle devait perdre la liberté. Presque tous les jours, à compter de ce moment, les deux saintes lui renouvelèrent l'avertissement du malheur dont elle était menacée. Jeanne d'Arc cessa alors entièrement de donner son avis dans les délibérations des chefs de guerre, et s'en rapporta aveuglément à leur volonté. Elle ne fit point connaître toutefois les révélations qu'elle avait eues. Elle n'en montra pas moins d'audace et continua d'affronter le danger avec la même assurance.
Jeanne d'Arc venait de prendre encore une fois les armes ; elle avait quitté le Berry, et s'avançait dans l'Ile-de-France pour accomplir sa destinée. Elle était à la tête d'un petit corps d'armée et de plusieurs chefs de guerre. Jean d'Aulon ne l'accompagna pas dans cette expédition. Elle arriva à Lagny sur Marne, dans les premiers jours de mai. A la même époque à peu près où , un an auparavant, elle était entrée dans Orléans pour en faire lever le siège.
Bientôt on vint lui annoncer qu'un corps de trois à quatre cents Anglais ou Bourguignons traversait l'Ile-de-France, et s'en retournait chargé de butin après avoir ravagé les campagnes autour de Lagny. La troupe était commandée par Franquet d'Arras, homme d'armes, aussi odieux par ses cruautés que renommé par sa vaillance. Jeanne d'Arc , accompagnée d'Ambroise de Lore , de Jean Foucault et de quelques troupes que ces deux chefs avaient réunies , se mit à sa poursuite et ne tarda pas à le rencontrer. De part et d'autre , on s'arrêta et l'on rangea les troupes en bon ordre. On en vint aux mains, la mêlée fut san-
glante et la victoire long-temps disputée. Deux fois les Français reculèrent, deux fois la Pucelle les ramena au combat. Enfin la victoire se déclara pour elle. La plupart des ennemis furent passés au fil de 1 epée, le reste tomba au pouvoir des vainqueurs et Franquet d'Arras fut du nombre des prisonniers. Jeanne d'Arc rentra triomphante dans Lagny avec son captif: elle voulait d'abord l'échanger contre un seigneur de Lours qui était au pouvoir des Anglais ; mais Franquet d'Arras s'était souillé d'un grand nombre de forfaits et était réclamé par la justice. La guerrière, ayant appris que celui contre lequel elle voulait l'échanger n'existait plus , abandonna Franquet d'Arras au bailli de Senlis. Les juges de Lagny le condamnèrent à mort et il eut la tête tranchée. Cette exécution injuste ou légitime, mais dont il est démontré que Jeanne d'Arc était innocente, fut un des chefs d'accusation que les Anglais produisirent contre elle dans son procès.
Cependant Compiègne ne tarda pas à être menacé. Jeanne d'Arc qui était à Lagny en part aussitôt avec le comte de Clermont et quelques troupes. On se présente devant Soissons dont le gouverneur refuse , sous de vains prétextes , le passage à l'armée. On est alors obligé de faire un détour pour trouver un pont sur l'Oise. Les soldats manquant de vivres , le comte de Clermont juge à propos de se retirer sur la Loire, et fait échouer le projet que l'on avait eu d'abord de déjouer les desseins de l'ennemi. Jeanne ne veut pas cependant abandonner un pays où elle croit sa présence nécessaire. Elle va à Crespy, et de là à Compiègne. Elle avait fait un appel à tous les Français qui se trouvaient à portée de secourir cette ville, et à sa voix étaient accourus Jacques de Chabanne, ThéauldeValpergue, Régnant de Fontaines , Poton de Xaintrailles et plusieurs autres chevaliers célèbres par leur courage, amenant avec eux à-peu-près deux mille combattants. Le duc de Bourgogne assiégeait alors la forteresse de Choisi, qui, située dans la péninsule formée par les rivières de l'Aisne et de l'Oise, était un point de communication entre Compiègne et les autres villes françaises.
Cependant Jeanne d'Arc tente une expédition sur Pont-l'Evêque, afin de couper les communications au duc de Bourgogne avec Mont-Didier et les autres places qui lui fournissaient des subsistances. Pont-l'Evêque défendu par des Anglais allait être forcé , lorsque les troupes que le duc de Bourgogne avait laissées h Noyon viennent à son secours. Les Français attaqués par des forces supérieures se retirent en bon ordre et rentrent à Compiègne chargés de butin. Pendant que ces choses se passaient, la forteresse de Choisi fut obligée de capituler. Le duc
de Bourgogne fit raser la place et rétablir le pont sur lequel son armée passa pour venir attaquer Compiègne du côté du nord. Cet événement avait lieu en l'absence de la Pucelle qui était retournée jusqu'à Lagny pour chercher de nouveaux renforts. Mais elle revint bientôt se jeter dans Compiègne en trompant la vigilance de l'ennemi,
La venue de Jeanne d'Arc répandit une grande joie parmi le peuple qui croyait voir dans la jeune guerrière, l'ange protecteur de la France. On profita de cet enthousiasme pour aller débusquer l'ennemi établi à Marigny , au bout de la chaussée où il se fortifiait. En conséquence la Pucelle et plusieurs autres chefs de guerre sortirent de Compiègne par la porte du pont à la tête d'environ six cents hommes d'armes , tant à pied qu'à cheval. Cette troupe s'avança à travers la prairie.
A la vue des Français qui débouchaient du boulevart du pont, les Bourguignons se replièrent sur le quartier de Marigny en criant aux armes. Les guerriers ennemis se rangèrent autour de Jean de Luxembourg. Le combat était engagé et annonçait devoir être très meurtrier. Jeanne d'Arc n'avait jamais déployé plus de hardiesse et de vaillance ; deux fois elle repoussa les ennemis dont le nombre augmentait sans cesse, jusque dans leur logis de Marigny; elle tenta une troisième charge et les fit plier encore; mais elle ne put les repousser cette fois que jusqu'à moitié chemin. Les Français, s'apercevant qu'ils allaient avoir toute l'armée ennemie sur les bras, se retirèrent vers la ville. La Pucelle marchait la dernière, se retournant sans cesse et faisant face à l'ennemi , afin de couvrir la retraite des siens et de les ramener sans perte dans la place. Les Anglais s'avancèrent alors à grands pas pour couper le chemin à sa troupe. Ce mouvement jeta l'effroi parmi les guerriers français, et ils se précipitèrent en tumulte vers la barrière du boulevart du pont. La presse y fut telle que l'on ne pouvait plus avancer ni reculer. En ce moment les Bourguignons, sûrs d'être soutenus de toutes parts, firent une décharge terrible sur la queue des escadrons français , et y jetèrent un grand désordre. Saisis d'épouvante , une partie de ceux qui combattaient en cet endroit se précipitèrent tout armés dans la rivière; plusieurs se rendirent prisonniers. La Pucelle seule continuait encore à se défendre. Facilement reconnue à son habillement de couleur pourpre, et à son étendard qu'elle tenait d'une main, tandis que de l'autre elle repoussait les ennemis à coups d'épée, elle fut bientôt environnée d'une foule de guerriers qui se disputaient l'honneur de la faire pri-
as
go HISTOIRE ABRÉGÉE
soiinière. Elle parvint cependant à gagner le pied du boulevart du pont. Les uns disent qu'elle n'y put entrer à cause de la foule, d'autres assurent qu'elle trouva la barrière fermée , ce qui serait arrivé par trahison. II est certain que la renommée de riiéroïne excitait la jalousie des chefs de guerre, et que la trahison de Guillaume de Flavi, qui devait craindre que la Pucelle ne recueillît toute la gloire d'avoir sauvé la place, n'a rien d'improbable. Abandonnée de tous ses compagnons d'armes, entourée d'assaillants , Jeanne fit des prodiges de valeur pour échapper h la captivité; elle chercha à gagner les champs du côté de la Picardie ; mais un cavalier bourguignon, d'autres disent un archer picard, la saisit par son habit et la fit tomber de son cheval. C'est ainsi qu'elle fut prise sans donner Sa foi à personne , ainsi qu'elle l'a dit elle-même dans ses interrogatoires. Monstrelet , écrivain dévoué au parti bourguignon, prétend qu'elle se rendit et donna sa foi à Lyonel , bâtard de Vendôme , qui l'emmena à Marigny , où elle fut surveillée par une garde nombreuse.
LajDrise de la Pucelle jeta la consternation parmi les Français et causa une joie immodérée aux Anglais et aux Bourguignons. Ceux-ci accouraient en foule pour considérer cette fille de dix-huit ans, dont le nom seul depuis plus d'une année les faisait trembler et portait la terreur jusque dans Londres. Jamais, dit Villaret, les victoires de Crecy, de Poitiers, ou d'Azincourt, n'avaient excité de pareils transports : ils allaient jusqu'à l'ivresse.
On apprit dès le lendemain, 25 mai i43o, à Paris, la prise de Jeanne d'Arc. En réjouissance de cet événement on chanta un Te Deum dans l'église métropolitaine et l'on alluma de tous côtés des feux de joie.
L'alégresse des ennemis était proportionnée à la terreur que l'héroïne leur inspirait. Car son nom seul faisait déserter les soldats, au point que le duc de Glocester, régent d'Angleterre , s'était vu obligé de faire une proclamation dirigée contre les capitaines et les soldats effrayés par les enchantements de la Pucelle.
Jeanne d'Arc fut aussitôt vendue par le bâtard de Vendôme à Jean de Luxembourg, comte de Ligny, principal officier du duc de Bourgogne, qui resta par conséquent chargé seul de sa garde.