CHAPITRE IX
Première séance puhlicjiie du procès.' Jeanne d'Arc demande à être soumise à l'examen des matrones. On change le lieu des séances du tribunal. Mauvais traitements que l'on fait éprouver à la Pucelle. Pièces du procès falsifiées pour la perdre. Prédictions de Jeanne devant le tribunal. Réponse sublime de la Pucelle. L'évêque de Beauvais réduit le nombre des assesseurs. Les interrogatoires sont continués dans la chambie même de Jeanne d'Arc. Questions captieuses adressées à l'accusée.
JLjE jour fixé pour l'ouverture du procès, l'évêque de Beauvais, accompagné de quarante conseillers ou assesseurs, se rendit vers huit heures du matin à la chapelle royale du château de Rouen, où Jeanne avait été citée à comparaître. Ainsi, e'c'tait en présence des autels, devant l'image d'un Dieu calomnié, persécuté jjar des prêtres impies, qu'allait se renouveler le spectacle de 1 innocence trahie, couverte d'opprobres et juridiquement assassinée au nom et en l'honneur du souverain juge des hommes.
L'évêque de Beauvais commença par faire lire, en présence du tribunal, les lettres royales en vertu desquelles la Pucelle devait être jugée par lui avec l'assistance des docteurs consultés. J^e promoteur dEstivet exposa ensuite que Jeanne était citée et évoquée à comparaître pour répondre aux interrogatoires de droit que l'on se proposait de lui faire subir. Ces lectures préliminaires faites, on alla quérir l'infortunée prisonnière. Jeanne d'Arc avait demandé des juges du parti français; mais dès qu'elle parut devant le tribunal, on se garda bien de parler de cette demande, ni de faire aucune observation à ce sujet. Pour détourner l'attention des assi.stants et leur foire perdre de vue la juste réclamation de l'accusée, l'évêque de Beauvais l'accueillit en lui adressant des discours sans fin sur le procès qui lui était intenté.
Au commencement de son interrogatoire, lorsque Jeanne fut invitée à déclarer ses noms et surnoms, sur ce qu'on lui demanda si elle s'appelait la Pucelle et si elle était telle en effet : Je puis bien dire que telle je suis, répondit-elle; et si vous ne me croyez, faites-moi insitcr par des femmes. Elle offrit
donc de se soumettre à lexamen de femmes recommandables par leurs mœurs.
Le résultat de cet examen, s'il lui était avantageux, n'allait pas à moins qu'à
détruire l'accusation de magie dirigée contre elle. Car dans l'opinion du temps,
ainsi cpie nous l'avons déjà fait observer, l'état de virginité inspirait au démon
une horreur respectueuse et était inconciliable avec les opérations magiques ;
mais si l'épreuve n'était pas favoraable à Jeanne , les Anglais y trouvaient le
double avantage de fortifier l'accusation de sortilège et de déshonorer leur
ennemie.
L'examen de Jeanne d'Arc fut donc résolu, et la duchesse de Bedford fut chargée de présider aux dispositions nécessaires. Le nom d'une des sagesfemmes choisies par la duchesse est parvenu jusqu'à nous ; elle s'appelait Anne Baron. Elle était connue de lappariteur Jean Massieu. Le duc de Bedford, sans doute à linsu de sa vertueuse épouse, eut linfame curiosité de se cacher pendant l'examen, dans un lieu secret, d'où il pouvait contempler l'héroïne dont il méditait la perte. Indépendamment, dit Villaret, de toutes les lois de l'honnêteté blessées par une surprise si honteuse , quel jugement porter de ce prince? que se passait-il dans son ame au moment qu'il outrageait à-la-fois les mœurs et l'humanité? Il destinait au dernier supplice cette infortunée. Il ajoutait ainsi à la cruauté le mépris de la pudeur. Le résultat de l'examen fut favorable à l'accusée ; cependant il n'en est point fait mention dans les grosses du procès. C'est ainsi que l'indigne évêque de Beauvais en avait usé à l'égard des informations favorables qui étaient venues du pays de Jeanne.
La première séance du tribunal fut très tumultueuse, et l'on ne rendit point compte dans le procès-verbal de ce qui s'y était passé. Tous les assesseurs y étaient présents. On interrompait Jeanne à chaque mot qu'elle disait, sans lui laisser le temps de s'expliquer. Outre les greffiers du procès, il y avait encore deux ou trois secrétaires du roi d'Angleterre qui écrivaient comme il leur plaisait. Six des assesseurs étaient chargés en particulier de faire les questions. C'étaient Beaupère, Midy, Morice, Touraine, Courcelles et Feuillet. Pendant que Jeanne répondait à l'un, un autre l'interrogeait. Elle fut obligée plusieurs fois de leur dire : Beaux Jrères , faites Vun après Vautre; et elle était ainsi précipitée et troublée dans ses réponses.
C'est probablement à cause du tumulte que le tribunal fut transféré dans une autre salle appelée salle des Préparatoires. Il est vraisemblable aussi que
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l'on voulait se ménager les moyens de forcer les notaires à enregistrer les réponses de l'accusée , selon l'imagination de ses ennemis ; car on les avait trouvés peu disposés à se rendre coupables de cette faiblesse, et l'on pensait qu'on les amènerait enfin à ce qu on voulait d'eux en faisant écrire en même temps qu'eux les interrogatoires par des gens affidés , dont on comparerait ensuite la minute avec la leur, pour pouvoir accuser celle-ci d inexactitude, et menacer les notaires de l'indignation du tribunal. Loiseleur s'était, à ce qu'il paraît, chargé de diriger dans leur rédaction les secrétaires employés à cette manœuvre. On voulait user de son habileté pour dénaturer les expressions les plus innocentes ; mais il fallait éviter qu'il ne fût aperçu par la Pucelle auprès de laquelle il avait un autre rôle à jouer; et peut-être n'était-il pas possible de le dérober à ses regards dans la chapelle du château de Rouen. On en vint à bout dans la salle des préparatoires où l'on plaça le bureau des secrétaires dans l'embrasure d'une fenêtre au-devant de laquelle on étendit un rideau de serge. Loiseleur demeura de la sorte invisible à l'assemblée.
Les interrogatoires de l'accusée furent dirigés par l'évêque de Reauvais luimême. Les questions étaient faites par l'un des assesseurs , en partie dans l'intention de surprendre des réponses qui pussent tourner contre la prisonnière. La manière dont elle était traitée hors du tribunal n'était pas moins faite pour exciter l'indignation.
On poussait la barbarie, à l'égard de la malheureuse Jeanne d'Arc, jusqu'à lui refuser d'accomplir ses devoirs religieux, privation d'autant plus pénible que dans sa triste position elle avait plus besoin que jamais du soulagement qu une ame pieuse et résignée trouve dans le sein de la religion. Cependant la douceur avec laquelle elle était traitée par l'appariteur Jean Massieu, l'enhardit à lui demander s'il se trouvait sur leur chemin quelque église ou lieu saint où le Saint- Sacrement fût exposé. Massieu lui montra la chapelle royale située dans la grande cour quils avaient h traverser pour se rendre de la tour au tribunal. Jeanne d'Arc le supplia de la faire passer par devant cette chapelle pour qu'elle pût s'y agenouiller et faire sa prière. Jean Massieu fut touché de ses larmes et le lui permit. Prosternée, et les mains jointes, elle y adressa à Dieu les plus humbles et les plus ferventes prières.
Un jour Jean Massieu , reconduisant Jeanne d'Arc du tribunal à sa prison , fut rencontré par un prêtn- anglais qui lui dit sans égard pour la présence
de l'accusée: Quête semble de ses réponses; sera-t-elle brûlée? Jusqu ici, répondit Massieu, je n'ai vu que bien et honneur en elle, et elle me semble une bonne femme; mais je ne sais quelle sera la fin, Dieu seul le sait. Ce propos, reporté au comte de Warvick, mit Massieu dans le plus grand danger. L'évêque de Beauvais le fit venir, lui reprocha son discours, et finit par lui dire qu'il se tardât de se méprendre, ou qu'onfcle ferait boire une fois plus que de raison. L'évêque de Beauvais défendit ensuite expressément de laisser l'accusée s'arrêter devant la chapelle.
Les limites que nous nous sommes imposées dans la rédaction de cet abrégé de la vie de Jeanne d'Arc, ne nous permettent pas d'entrer dans le détail de tous les interrogatoires qu'on lui a fait subir. Nous nous bornerons à rapporter les réponses les plus remarquables de l'accusée.
Dans le troisième interrogatoire, on lui demanda si elle se croyait en la grâce de Dieu? Si je n'y suis pas, répondit-elle. Dieu veuille mj recevoir, et si j'y suis, Dieu veuille mj conserver; car je m estimerais la plus malheureuse des femmes, f aimerais mieux mourir que de me savoir hors de la grâce et de l'amour de Dieu. Un des assesseurs avait trouvé la question si difficile qu'il avait déclaré tout haut que Jeanne n'était peut-être pas tenue d'y répondre.
Dans le cinquième interrogatoire, on représenta à Jeanne d'Arc les lettres qu'elle avait envoyées au roi d'Angleterre, au duc de Bedford et à d'autres généraux anglais. Elle les reconnut, à l'exception de quelques passages qui avaient été altérés, par exemple, à l'endroit où il est dit: Rendez à la Pucelle, il faut substituer rendez au roi. On y a ajouté aussi ces mots : corps pour corps, et chef de guerre, qui n'étaient pas dans les lettres originales. Ainsi la perfidie des ennemis de l'infortunée Jeanne d'Arc était allée jusqu'à falsifier ses lettres pour la rendre suspecte d'hérésie.
Pressée apparemment par le tribunal d une foule de questions suggérées par les menaces prophétiques contenues dans ces lettres, Jeanne prit la parole d'un ton solennel, et dit à l'assemblée:
Avant qu'il soit sept ans, les Anglais abandonneront un plus grand gage qu'ils n'ont fait devant Orléans, et perdront tout en France.
Ils éprouveront la plus grande perte qu'ils aient jamais faite eii France, et ce sera par une grande victoire que Dieu enverra aujc Français.
Ces événements s'accomplirent. Paris fut en effet»repris par les Français, le
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i3 avril i436, cinq ans seulement après que Jeanne l'eut annoncé, et les Anglais perdirent, en i/\5o, la bataille de Formigny, qui eut pour résultat la conquête de la Normandie, et en i453, la bataille de Castillon où périt le fameux Talbot, et qui acheva de soumettre la Guyenne à la France.
Dans le même interrogatoire on demanda à Jeanne d'Arc si , quand saint Michel lui apparut, il était nu. Pensez-vQiis, répondit-elle, que Dieu n ait pas de quoi le vêtir?
L'infortunée prisonnière continuait à être soumise à des interrogatoires dont ses perfides ennemis se promettaient de tirer parti pour établir les iniques jugements qu'ils se proposaient de porter contre elle; mais souvent elle les déconcertait par des réponses pleines de sens et de sagesse, ou par des mots sublimes. Dans le sixième interrogatoire on lui fit cette question : Disiez-vous pas que les penonceaux (étendards) qui étaient en semblance des vôtres étaient heureux? Je clisoie, répondit l'héroïne, entrez hardiment au milieu des Anglais, et j'y entroie moi-même . Quelle fierté courageuse et quelle héroïque énergie dans une jeune fille qui comptait à peine dix-neuf ans. L'antiquité offre -t-elle rien de plus admirable?
On lui demanda pourquoi son étendard fut plus porté à l'église de Reims que ceux des autres capitaines? // avait été ^ dit-elle, à la peine , c'était bien raison quil fût à Vhonneur.
Après le sixième interrogatoire, l'évêque de Reauvais renonça à convoquer tous les assesseurs. Il les prévint qu'il continuerait l'instruction de l'affaire en présence d'un petit nombre d entre eux qui rassembleraient parmi les aveux de l'accusée, ceux qu'il serait à propos de recueillir. En adoptant ce mode de procéder, l'évêque y voyait la faculté perfide de ne composer ce conseil que de personnes qui lui étaient entièrement dévouées. C'était d ailleurs un moyen d'empêcher désormais que quelque homme courageux ne donnât à l'accusée des explications utiles à sa défense. Cette mesure donnait aussi la faculté d'induire par la suite en erreur, comme l'observe M. de Laverdy, ceux qui allaient cesser d'être présents aux interrogatoires. On verra bientôt qu'elle eut en effet ce funeste résultat.
Tous les interrogatoires auxquels Jeanne d'Arc fut soumise depuis les nouvelles dispositions eurent lieu dans sa chambre même. Dans le septième interrogatoire on demanda à l'accusée si elle avait d'autres richesses que les chevaux
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qu'elle tenait de la libéralité du roi pour aller à la guerre. Je ne demandais rien à mon roi , répondit-elle, fors bonnes armes et bons chevaux, et de l'argent à payer les gens de mon hostel.
Ce ne fut qu'à la neuvième séance que Jean Lemaitre, qui jusques-là n'avait assisté au procès qu'en qualité d'assesseur, produisit sa commission de l'inquisiteur général en France, pour y assister en qualité de juge. Il régularisa la procédure et donna le même jour la commission de promoteur, et celle d'exécuteur des mandements à ceux qui avaient déjà été choisis par l'évêque de Beauvais. Il nomma aussi des personnes pour garder la prisonnière au nom de l'inquisition.
Il paraît que dans le onzième interrogatoire on demanda à Jeanne d'Arc si ses voix lui avaient promis qu'elle serait délivrée ; à quoi elle répondit qu'elles lui avaient promis secours ; mais qu'elle ne savait si c'était pour être délivrée de prison, ou si quand elle serait en jugement il y viendrait quelque trouble qui aiderait à sa délivrance : Prant tout en gré , lui disaient ces voix, ne te chaille de ton martyre , tu t'en vendras enfin au royaume de paradis. J'appelle martyre, ajoutait-elle, toutes les peines et adversités que je souffre en prison, et je ne sais si j'en souffrirai de plus grandes ; mais je m'en rapporte à Notre Seigneur.
Parmi les questions insidieuses que l'on faisait continuellement à l'infortunée prisonnière, on lui adressa celle-ci: Est-ce un péché mortel de prendre un homme à rançon et de le faire prisonnier. Elle répondit qu'elle ne l'avait point fait. C'est alors qu'on lui reprocha la mort de Franquet d'Arras. Elle s'en justifia par les motifs précédemment exprimés. On lui demanda si elle avait donné ou fait donner de l'argent à celui qui avait pris Franquet d'Arras? Je ne suis pas. répondit-elle, monnoyer ou trésorier de France pour bailler argent.
Il n'est sorte de piège que l'on ne tendît à l'accusée. On cherchait par tous les moyens possibles à en tirer des réponses qui pussent la compromettre aux yeux de la morale et de la religion. Après qu'on lui eut expliqué la distinction de l'église triomphante et de l'église militante qui est notre saint père le pape, les cardinaux, les prélats de l'église et le clergé; on demanda à Jeanne si elle voulait s'en rapporter à l'église militante; en répondant par l'affirmative, elle se serait soustraite aux juges qui avaient soif de son sang, et l'on ne concevrait pas connnent une pareille question aurait pu lui être faite, si l'on ne savait que le perfide Loiseleur qui avait accès auprès d'elle, lui persuadait de ne pas se sou-
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mettre h 1 église, parceque le tribunal prendrait sur elle autorité de juges. Elle éluda donc la réponse, et dit qu'elle était venue de par l'église triomphante, à laquelle elle soumettait tout ce qu'elle avait fait et à faire; que quant à ce qui était de se soumettre à l'église militante, elle n'y répondrait pas maintenant.
On fit à l'infortunée prisonnière cette question : Si Dieu haïssait les Anglais? De Vamourou haine que Dieu a aux anglais, je n'en sais rien; mais je sais bien qu'ils seront tous boutés hors de France , excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français contre les Anglais.
Dans le douzième interrogatoire on questionna beaucoup Jeanne d'Arc sur son étendard, que l'on voulait rendre l'objet d'une accusation de sorcellerie. Qui aidait plus, lui demanda-t-on , de vous à l'étendard ou de l'étendard à vous? De la victoire de Vétendard ou de moi, c'était tout à Notre-Seigneur.
L'espérance de la victoire était-elle fondée en votre étendard ou en vous? Elle était fondée en Dieu et non ailleurs.
Si un autre l'eût porté, eût-il eu aussi bonne fortune que vous? Je n'en sais rien; je m'en rapporte à Notre-Seigneur.
On lui demanda si dans son enfance elle avait grande intention de faire du mal aux Bourguignons? J'avais grande volonté que mofi roi eût S07i royaume.
Pensez-vous que votre roi fit bien de tuer ou faire tuer le duc de Bourgogne? Ce fut gra)id dommage pout^le royaume de France; mais, quelque chose qu'il y eût entre eux , Dieu m'a envoyée au secours du roi de France.
Dans l'un des derniers interrogatoires , on demanda à la prisonnière s'il ne lui avait pas été révélé qu'en perdant sa virginité elle perdrait son bonheur, et que ses voix ne viendraient plus ; à quoi elle répondit qu'elle n'avait point eu de révélation à ce sujet. Cette question aura sans doute été suggérée aux juges par les Anglais, et semble avoir quelques rapports avec les violences dont l'infortunée eut plusieurs fois à se défendre dans sa prison.
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