CHAPITRE X
On veut réduire les interrogatoires à un petit nombre de questions. Jeanne en appelle au concile de Bâle. L evêque de Beauvais prend des mesures pour que personne ne s'introduise dans la prison de la Pucelle sans son ordre. On réduit le résultat des interrogatoires en douze articles. Les docteurs consultés sur ces articles sont défavorables à laccusée. Jeanne d'Arc tombe dangereusement malade. Soupçon de son empoisonnement par l'évèque de Beauvais. Pièges tendus à la Pucelle. On veut la soumettre aux épreuves de la torture. Sa résignation héroïque. On kii lit les douze articles auxquels le procès est réduit, ainsi que les avis des docteurs et de l'université de Paris. Sentence de condamnation. Jeanne d'Arc est amenée dans le cimetière de l'abbaye de Saint-Ouen. On exige qu'elle signe une cédule d'abjuration. Elle en appelle de nouveau au pape. Sa première condamnation. v
J jE i8 mars 1 evêque de Beauvais, réuni au vice-inquisiteur, rassembla chez lui douze des assesseurs. On convint d'examiner le travail des docteurs chargés d'émettre leur opinion sur les principaux aveux de l'accusée, et ce que les livres de droit canonique pouvaient renfermer de relatif à la matière dont il s'agissait.
Le 19, vingt-deux assesseurs furent rassemblés. On décida de réunir tout le travail qui avait été fait, à un moindre nombre d'articles; mais avant d'en venir là, il fut résolu que l'on constaterait judiciairement la vérité des interrogatoires. On se rendit à cet effet dans la chambre de Jeanne d'Arc, on lut devant elle ces interrogatoires: elle n'y fit que de légères additions, et n'éleva de contradictions sur aucun article.
Le temps de Pâques approchait. Jeanne avait demandé à entendre la messe le dimanche. On parut vouloir céder à ses prières, mais a condition qu'elle consentirait à reprendre les habits de son sexe. Jeanne répliqua qu'elle n'avait pas l'avis de son conseil et qu'elle ne pouvait pas encore reprendre ses habits de femme, que ce serait bientôt fait si cela dépendait d'elle. Les interrogatoires étant terminés, on commença le procès ordinaire contre la Pucelle; jusque-là il ne s'était agi que du procès d'office.
Le 26 mars il fut arrêté que l'accusée serait interrogée sur les articles pro-
posés par le promoteur au nombre de soixante-dix, et que si elle refusait de répondre, les articles seraient tenus pour confessés et avérés.
A cette époque Jean de Fonte, Isambart de la Pierre et Martin l'Advenu, vinrent voir la Pucelle pour l'engager à se soumettre à l'église, lui expliquant que par là il fallait entendre le pape et le saint concile. Il paraît que ce conseil fit impression sur Jeanne et que dès-lors elle commença à avoir moins de confiance dans les avis du perfide Loiseleur.
Le Samedi-Saint, 3i mars, la Pucelle fut appelée pour donner ses réponses sur les points à l'égard desquels elle ne s'était pas encore expliquée. Ce fut dans cette séance que le frère Isambart osa lui conseiller de se soumettre au concile de Baie. Jeanne, craignant toujours de nouveaux pièges, demanda ce que c'était qu'un concile général. Isambart répondit courageusement que c'était la congrégation de toute l'église universelle, et qu'en ce concile il y en avait autant de sa part que de la part des Anglais. Cela ouï et entendu, elle commença à crier : Ho! puisque en ce lieu sont aucuns de notre parti, je veux bien me rendre et me soumettre au cojicile de Bâle ; et aussitôt l'évêque de Beauvais, indigné, s'écria: Taisez-vous de par le diable; et il dit au notaire de se bien garder d'écrire que Jeanne se soumettait au concile général de Bâle. Hélas! s'écria l'infortunée prisonnière, vous écrivez ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi. A cette occasion les Anglais menacèrent frère Isambart de le jeter dans la Seine.
L'évêque de Beauvais attribua à des conseils le changement de système de défense que la Pucelle paraissait avoir embrassé , et prit des mesures pour que personne n'entrât dans la chambre de la prisonnière sans son ordre. Les assesseurs déclarèrent toutefois que l'accusée devait avoir des conseils , et l'évêque de Beauvais parut céder aux instances du tribunal; mais il donna avis de ce qui se passait au conseil d'Angleterre, pour qu'on y mît obstacle sans qu'il parût y avoir part.
Malheureusement pour Jeanne, le nombre des assesseurs présents à son appel au pape et au concile avait été très peu considérable, et encore y en avait -il dans le nombre qui étaient vendus à l'évêque de Beauvais.
Cependant les soixante-dix chefs d'accusation portés contre Jeanne par le promoteur d'Estivet furent successivement réduits à trente -huit, et puis à douze (E). Il était censé qu'ils contenaient en substance toutes les réponses de la prisonnière, ce qui était pourtant bien éloigné de la vérité. Loin de les rédiger sur
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les termes dont Jeanne s était servie , on les établit d'après des conjectures probables, ainsi qu'en a déposé au procès de révision Thomas de Courcelles, l'un des assesseurs au procès de condamnation. On rendit Jeanne d'Arc coupable sur tous les points ; les conjectures furent poitées jusqu'à étouffer la vérité et à présenter le texte des réponses avec tout l'art de la vraisemblance. Les complices seuls en furent instruits. On communiqua à un petit nombre de personnes dont on se croyait sûr, ces assertions rédigées en secret; mais on se trompa par rapport à l'une d'elles, dont le nom n'est pas indiqué. Quelque prévenue qu'elle pût être contre Jeanne, elle vit des inexactitudes importantes dans cette rédaction. Elle crut nécessaire d'y faire des corrections , et les proposa au conseil particulier quon tint a ce sujet.
Ces pièces réunies ont fait connaître que la feuille des corrections était un cahier de papier où les douze articles sont écrits de la main de Jacques de Touraine; qu'il était rempli d'additions et de corrections en marge et en interlignes, dont les juges de la révision prirent copie en entier. Il a été constaté que ces corrections avaient été approuvées ; mais les articles n'en furent pas moins envoyés tels qu'ils avaient été rédigés d'abord, tout-à-fait discordants, et même contraires aux réponses de Jeanne. On lui fait dire en effet qu'elle a annoncé qu'elle serait délivrée de prison, et que les Français feraient en sa compagnie les plus beaux faits d'armes qui aient jamais été faits dans toute la chrétienté. On dénature tout ce qu'elle a dit relativement au changement de ses habits ; on y fait mention qu'elle n'a point voulu assister à la messe à la condition de ce sacrifice. On savait bien pourtant qu'elle avait consenti à prendre les habits de femme pour entendre la messe, sauf à reprendre ensuite les habits d'homme, et l'on se garde bien de dire à ce sujet les vrais Jiiotifs fondés sur la pudeur de l'infortunée prisonnière, livrée à la brutalité de gardes qui avaient attenté à son honneur.
Les assesseurs et les docteurs, consultés sur des questions ainsi dénaturées et contraires à la vérité, donnèrent presque tous des avis défavorables.
On employa tous les moyens possibles pour effacer de l'esprit de l'accusée les conseils qu'elle avait reçus de frère Isambart. On prit le parti d'affaiblir et de changer, par des équivoques et par des distinctions subtiles, la définition que Jean de La Fontaine avait donnée à Jeanne de l'église militante, en sorte que le procès tout entier ne roulait plus que sur une équivoque; c'est dans cet esprit que furent dirigées les monitions ultérieures faites à l'accusée.
Sur ces entrefaites , la nouvelle se répandit que Jeanne était dangereusement malade. Le cardinal d'Angleterre et le comte de Warwick , informés de cet événement, envoyèrent chercher Guillaume des Jardins et Guillaume de la Chambre, maîtres es arts en médecine, et plusieurs autres médecins. Le comte de Warwick leur dit que Jeanne était malade , et qu'il les avait mandés pour qu'ils se consultassent à ce sujet. Car pour rien au monde, ajouta-t-il, le roi d'Angleterre ne voudrait qu'elle mourut de mort naturelle. Il l'a achetée cher, et ne veut pas qu'elle meure autrement que par justice; et il entend qu'elle soit brûlée. Visitez-la donc avec beaucoup de soin, et faites en sorte qu'elle guérisse. Les médecins visitèrent en effet la prisonnière, et conclurent à la saignée. Ils retournèrent vers le comte de Warwick pour lui faire part de ce qu'ils avaient décidé. Gardez-vous bien de la saigner, dit le comte, car elle est rusée et pourrait bien se tuer. Cependant Jeanne fut saignée, et la fièvre cessa à l'instant. Les juges envoyèrent Jean Tiphaine, maître es arts en médecine, pour visiter la malade; il fut introduit près d'elle par le promoteur d'Estivet. Ce dernier se conduisit vis-à-vis de Jeanne de la mahière la plus infâme, l'insultant par les injures les plus grossières. Jeanne d Arc, ne pouvant retenir son indignation, répondit à ses injures, et elle fut tellement irritée que la fièvre la reprit à l'instant. La nature de la maladie de la prisonnière porterait à croire que l'évêque de Beauvais avait tenté d'empoisonner cette infortunée pour se délivrer du fardeau d'un jugement injuste et honteux, par un forfait commis dans les ténèbres. Il voyait ainsi le moyen de débarrasser les Anglais de la Pucelle , sans se charger de l'iniquité du jugement.
Lors de la premiène monition, qui eut lieu le 18 avril, Jeanne était en danger de mort ; elle se contenta de demander les sacrements de pénitence et d'Eucharistie , et l'assurance d'être déposée en terre sainte après qu'elle aurait cessé d'exister.
L'infortunée prisonnière ne voyait que trop depuis long-temps qu'on en voulait à sa vie, et elle ne pouvait se faire aucune illusion à cet égard. C'est du moins ce que semble prouver le fait suivant»
Raymond , seigneur de Macy , était venu voir la Pucelle en compagnie des comtes de Warvick et de Staffort, du comte de Ligny, celui qui avait eu la lâcheté de la vendre, et du chancelier d'Angleterre. Le comte de Ligny, entrant en conversation avec Jeanne, lui dit : Jeanne, je suis venu pour traiter de votre rançon.
pourvu que vous vouliez promettre que jamais vous ne vous armerez contre nous : En mon Dieu, dit-elle, vous vous riez de moi, car je sais bien que vous nen avez ni le vouloir ni le pouvoir. Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France; mais, fusseîît-ils cent mille godons plus qu'ils ne soîit de présent, ils n auraient pas ce royaume. Le comte de Staffort , indigné de ces paroles, tira sa dague jusqu'à moitié pour en frapper riiéroïne, mais le comte de Warwick l'en empêcha.
Dans la troisième monition , on commença par déclarer à l'accusée que les bourreaux étaient présents, et qu'ils avaient apporté les instruments nécessaires pour lui faire subir les horreurs de la torture; mais les menaces ne faisaient qu'irriter Jeanne d'Arc; elles animaient son courage, au lieu de l'affaiblir. Si la douleur, dit-elle, m'arrache de faux aveux, je soutiendrai que vous me les avez fait faire par violence. Dieu a toujours été le maître de toutes mes actions ; le diable n'a jamais eu de puissance sur mes faits. Quand même vous me feriez arracher les membres et séparer mon ame d'avec mon corps , je ne vous dirais pas autre chose que ce que j'ai dit au procès. Jean de Castillon , touché de la bonne foi de la prisonnière, commença à soupçonner la mauvaise foi de ses persécuteurs. Une question captieuse et inconvenante ayant été faite à l'accusée , il osa dire en plein tribunal qu'elle n'était peut-être pas obligée de répondre à une demande de cette nature. Il s'éleva alors un grand tumulte dans l'assemblée. Castillon, plus indigné qu'effrayé de la fureur de ses adversaires, déclara à l'évêque de Beauvais et aux assistants qu'un procès fait de la sorte était entièrement nul . L'évêque de Beauvais lui ordonna de se taire. Il ne fut plus convoqué et ne reparut plus au procès^.
Cependant les réponses des personnes consultées et sur-tout celles de l'université de Paris, arrivèrent enfin ; et en les examinant on ne sait de quoi on doit le plus s'étonner, ou de l'ineptie des motifs de la condamnation , ou de la mauvaise foi des docteurs influencés par les Anglais.
Un fait d'ailleurs très digne de remarque, c'est que l'on ne donna jamais communication à l'accusée des douze propositions, où ses réponses avaient été dénaturées, et qui servaient de texte à tant de jugements iniques. Seulement dans la monition du 33 mai, Jeanne d'Arc étant haranguée par Pierre Morice, chanoine de l'église de Rouen , ce docteur abusa de l'ignorance de l'accusée et de la faiblesse de son sexe , en lui faisant part , à titre de reproches et tout d'un trait , de ce qui était dans les douze articles , sans laisser aucun intervalle entre chaque propo-
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sition à laquelle il appliqua de suite les qualifications de l'université , et sans demander à Jeanne ce qu'elle avait à dire sur chacune de ces propositions. Dè§ qu'il eut fini cette lecture, il exhorta plus longuement l'accusée à se soumettre à l'église.
On attendit les réponses de Jeanne. Elle prit enfin la parole, et dit qu'elle s'en rapportait à ce qu'elle avait dit dans le procès et qu'elle voulait le soutenir. Oua?id même je serais en jugement , dit-elle, quand je verrais le feu préparé , le bûcher allumé et le bourreau prêt à m'y jeter , je ne dirais pas autre chose à la mort, que ce que j'ai dit au procès. Elle garda ensuite un silence qu'elle ne voulut plus rompre. L'infortunée prisonnière fut citée au lendemain pour entendre son jugement définitif, et dès le jour même ses prétendus juges dressèrent la sentence de condamnation, qui ne paraît pas avoir été communiquée aux assesseurs. On y débute par un préambule sur la vigilance avec laquelle les pasteurs doivent écarter de leur troupeau les erreurs que répand le démon, on y rappelle en peu de mots l'instruction déjà faite, les avis des docteurs consultés et celui de l'université: ensuite on y dit à l'accusée qu'elle a supposé et superstitieusement inventé diverses révélations et apparitions et qu'elle les a crues légèrement ; qu'en conséquence elle est téméraire, superstitieuse et sorcière , blasphématrice de Dieu et de ses saints, et particulièrement de Dieu dans ses sacrements; prévaricatrice de la loi divine, de la doctrine et des lois de l'église; schismatique, errante dans la foi; témérairement coupable envers Dieu et la sainte église à laquelle elle ne veut pas se soumettre. Enfin, on lui déclare qu'elle est obstinée, persévérante dans ses erreurs , et hérétique; qu'elle est retranchée de l'église comme un membre infect, et abandonnée à la justice séculière, qui est priée d'en agir avec douceur envers elle.
On ne s'occupa plus désormais que d'arracher à Jeanne d'Arc une soumission à l'église, et il fut décidé que si elle n'abjurait solennellement, elle serait livrée au bras séculier et brûlée. On pouvait déjà penser, d'après le caractère connu de Jeanne d'Arc, qu'elle refuserait d'abjurer. Cependant le perfide Loiselcur fut encore employé dans cette œuvre d'iniquité. Jeanne, croyez-moi, lui dit-il, car si vous voulez, vous serez sauvée. Acceptez votre habit, et faites toutes les choses qui vous seront ordonnées; autrement vous êtes en péril de mort : et si vous faites ce que je vous dis , vous serez sauvée et vous vous en trouverez très bien , vous n'aurez aucun mal et serez remise à l'église; promesse bien séduisante pour
l'infortunée captive, qui ne demandait qu'à être retirée des mains des Anglais.
Le 24 mai i43i, Jeanne d'Arc fut amenée dans le cimetière de l'abbaye de Saint -Ouen de Rouen. Au milieu de la place s'élevaient deux théâtres ou échafauds, l'un pour les juges, et l'autre pour Jeanne d'Arc et Guillaume Erard , docteur en théologie, chargé de la prédication qu'on avait coutume de faire en pareille circonstance. Jeanne était revêtue de son habit d'homme.
Le bourreau se tenait à peu de distance avec le chariot consacré aux exécutions , €t le bûcher était dressé dans le lieu ordinaire.
Le prédicateur fit un discours qui avait en apparence pour objet- le salut éternel ■de la prisonnière et l'instruction du peuple; mais il s'emporta plusieurs fois dans le courant de sa prédication, et adressa h Jeanne d'Arc beaucoup d'injures, lui disant qu'elle avait attaqué la majesté royale, qu'elle avait commis plusieurs crimes contre Dieu et contre la foi catholique , qu'elle errait dans la foi , et que si elle ne se précautionnait contre ces choses , elle serait brûlée. Jli ! France , s'écria-t-il , tu es bien abusée, qui as toujours été la chambre très chrétienne, de te adhérer à une hérétique et scismatique , et Charles qui se dit roy et de toy gouverneur s est adhéré comme hérétique et scismatique, tel U est , aux paroles et faiz d'une femme inutille, diffamée et de tout deshonneur plaine ; et non pas luy seulement, mais tout le clergié de son obéissance et seigneurie par lequel elle a été examinée et non reprinse comme elle a dit et du dit Roy. En s'adressant à Jeanne, il s'écria avec une voix plus forte : C'est à toi, Jeanne, que je parle, et te dis que ton roi est hérétique et schismatique; à quoi elle répondit : Parlez de moi, et ne parlez pas du roi, il est bon chrétien. Et comme le prédicateur continuait ses invectives. Par ma foi, sire , 7'évére)ice gardée! s écria-t-eWe , car je vous ose bien dire et jurer, sous peine de ma vie , que c'est le plus jioble chrétien de tous les chrétiens, et qui mieux aime la foi et l'église et n'est point tel que vous dites. Le prédicateur et l'évêque de BeauVais crièrent alors à l'appariteur, Jean Massieu, de la faire taire.
A la fin de la prédication , on lut à l'accusée une cédule contenant une formule d'abjuration. L'appariteur, après avoir fLiit la lecture qui lui était commandée, dit à l'accusée , tu abjureras et signeras cette cédule. Elle renfermait entre autres choses , l'engagement de ne plus à l'avenir prendre les armes , ni porter l'habit viril et les cheveux coupés. Cette formule contenait sept à huit lignes. Jeanne dit qu'elle ne savait point ce que c'était qu'abjurer , et demanda qu'on le lui expli-
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quât. Jean Massieu lui dit alors, sans s'engager dans des explications inutiles, et voulant lui faire comprendre en peu de mots tout le danger de sa situation , que si elle allait à l'encontre d'aucun de ces articles, elle serait brûlée, et qu'il lui conseillait de s'en rapporter à l'église universelle, si elle devait abjurer lesdits articles ou non. Alors Jeanne le crut, et s'écria : Je me rapporte à l'église universelle si je dois abjurer ou non. Tu les abjureras présentement ou tu seras brûlée, lui répondit l'impitoyable Erard.
J'ai déjà répondu à ce qui concerne la soumission à i église, par t apport à mes actions et mes paroles, répliqua Jeanne d'Arc :je consens que Von envoie mes réponses à Rome, et je tny soumets, inais j'affirme en même temps que je n'ai rien fait que par les ordres de Dieu : au surplus, j'ajoute qu'aucun de mes faits ni de mes discours ne peut être à la charge de mon roi, ni d'aucun autre. Quelle fidélité et quelle grandeur d'ame dans ce moment terrible !
Alors on ne demanda plus à Jeanne si elle voulait se soumettre à l'église, mais bien si elle voulait révoquer ses faits et ses discours qui avaient été condamnés par les ecclésiastiques présents. Elle répondit qu'elle s'en rapportait à Dieu et à notre saint père le pape.
Cependant les juges, sans consulter personne, prirent sur eux dédire à l'accusée que cela ne suffisait pas , et que le pape demeurait trop loin pour que l'on pût recourir à lui. On lui fit entendre que les ordinaires sont juges dans leur diocèse, pour l'amener à reconnaître le jugement porté contre elle. Ainsi l'inquisiteur et l'évêque de Beauvais devenaient l'église elle-même , et leur jugement était sans appel. Erreur grossière qui fit périr dans les flammes l'infortunée Jeanne d'Arc.
La Pucelle fut sommée trois fois, au préjudice de son appel au pape, d'adopter ce principe; mais comme elle ne jugea pas à propos de répondre, l'évêque de Beauvais lui lut la sentence de condamnation , et il eut l'audace de prononcer ces mots : u Déplus vous avez, d'un esprit obstiné et avec persévérance, refusé expres- « sèment de vous soumettre à notre saint père le pape et au concile général. " C était assurément bien là le comble de rimpudence.
Toutefois on ne faisait pas moins de vives instances pour obtenir l'abjuration tant désirée. Les uns y employaient les menaces, les autres les prières; car tous ceux qui dans ce moment terrible entouraient Jeanne d'Arc n'étaient pas ses ennemis , et plusieurs desiraient vivement la sauver. Les menaces ne faisaient
qu'irriter l'iiéroïne ; et dans un moment d impatience, elle s'écria : Tout ce que
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f ai fait, tout ce que je fais , f ai bieti fait et fais bien de le faire. Mais les prières l'attendrissaient, et elle se détermina enfin à y céder. Loiseleur l'exhortait de la manière la plus pressante a se soumettre. Erard, changeant de ton, lui parlait aussi avec une feinte bienveillance. « Jehanne, lui disait-il, nous avons tous pitié (( de toi! il faut que tu révoques ce que tu as dit, ou que nous t'abandonnions à u la justice séculière. Jehanne, lui crient à-la-fois plusieurs personnes émues par a un véritable intérêt pour elle, faites ce que l'on vous conseille: voulez-vous « vous faire mourir? "
« L'héroïne commençait à être ébranlée. On la vit bientôt songer à se justifier, en disant au prédicateur qu'elle avait pris l'habit d'homme, parceque ayant à paraître au milieu des hommes d'armes, il était plus sûr et plus convenable qu'elle fût revêtue de cet habit que d'un habit de femme. Je n'ai rien fait de mal, dit-elle, je crois les douze articles de foi et les préceptes du décalogue , je m'en réfère à la cour de Rome, et je crois tout ce que croit la sainte église. Nonobstant ces protestations , on la pressait d'abjurer. Erard alla jusqu'à lui promettre que si elle le faisait, elle serait délivrée de prison. Elle résistait encore, mais elle se sentait ébranlée. Ah! s'écria-t-elle, vous aurez bien de la peine à me séduire.
L'évêque de Beauvais , s'apercevant qu'elle commençait à fléchir , interrompit la lecture de la sentence de condamnation. Alors les Anglais présents se mirent à murmurer. Ils s'enqDortèrent même jusqu'à accuser l'évêque de Beauvais de trahison et de favoriser l'accusée. Le violent Pierre Cauchon ne put supporter patiemment cette injure. Vous en avez menti, dit-il au chapelain du cardinal d'Angleterre, car dans une telle cause je ne veux favoriser personne, mais c'est le devoir de ma profession de chercher le salut de lame et du corps de ladite Jeanne. Vous m'avez injurié, et je ne passerai pas outre que vous ne m'ayez fait réparation. Le cardinal d'Angleterre mit fin à cette indécente contestation en réprimandant le chapelain , et en lui commandant de se taire.
Jean Massieu profita de ce débat pour déterminer Jeanne à signer la cédule. Obsédée de toutes parts, vaincue par les prières des assistants , elle répondit aux instances des docteurs : que cette cédule soit vue par les clercs et l'église dans les mains desquels je dois être mise; et s'ils me donnent conseil de la signer, et défaire les choses qui me sont dites, je le ferai volontiers. Signe maintenant , lui dit Guillaume Erard , autrement tu finiras aujourd'hui tes jours par le feu. Jeanne répondit alors qu'elle aimait mieux signer que d'être brûlée. Ces paroles entendues, l'évêque de Beau-
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vais deniaiida au cardinal d'Angleterre ce qu'il devait faire, attendu la soumission de Jeanne d'Are. Le cardinal répondit qu'il devait l'admettre à la pénitence. Aussitôt Laurent Callot, secrétaire du roi d'Angleterre, tira de sa manche une cédule qu'il donna h signer à l'accusée. Jeanne répondit qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Callot insista. Jean Massieu , qui veillait sur tous les mouvements de la prisonnière pour ne pas laisser échapper l'occasion de la sauver, remit une plume à la Pucelle. On lui fit répéter la formule d'abjuration déjà plusieurs fois lue, et qui ne contenait encore que sept h huit lignes. Jeanne obéissait, mais en prononçant elle souriait, comme si elle n'attachait aucune importance à ce que l'on exigeait d'elle. Enfin, et par manière de dérision, de la plume qu'on lui avait remise, elle traça un rond au bas de la cédule. Laurent Callot lui saisit la main et lui fit fiiire une marque en forme de croix.
Il paraît qu'en ce moment il s'éleva un grand tumulte dans l'assemblée. On remarqua un mouvement de joie parmi le peuple , ce qui contint les Anglais présents. Cependant quelques uns lancèrent des pierres aux juges pour témoigner leur mécontentement que Jeanne d'Arc n'eût pas été condamnée sur-lechamp.
La cédule signée par Jeanne n'était pas celle qui lui avait été lue, dont elle avait proféré toutes les paroles, et qui ne consistait qu'en sept à huit lignes. Callot en avait substitué adroitement une autre lors de la signature; et celle-là (F) avait près de trois pages. Elle renferme toutes choses que jamais la Pucelle n'aurait consenti à signer, si on la lui avait lue. Ce sont des lâchetés et des aveux à-lafois bas et absurdes, substitués à ce que renfermait la cédule qu'elle avait consenti à signer par déférence pour les prières des gens d'église.
Après cette importante opération, l'évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur rendirent, sans consulter les assesseurs, une sentence différente de la première, et adressée, comme celle-ci, à la personne même de l'accusée, d'où l'on doit conclure que les deux sentences avaient été rédigées d'avance.
La dernière partie de cette nouvelle sentence, où l'on adresse la parole à Jeanne, se termine ainsi : Comme vous avez péché contre Dieu et l'église, nous vous condamnons par grâce et par modération à passer le reste de vos jours en prison, au pain de douleur et à Veau d'angoisse pour y pleurer vos péchés et tien plus commettre à V avenir.
Le perfide Loiseleur s'approcha en ce moment de la Pucelle, et lui dit avec un
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redoublement d'hypocrisie qui cachait une dérision barbare: Jehanne, vous avez fait une bonne journée , si Dieu plaît, et avez sauvé votre ame. Jeanne demanda alors où elle devait aller, et si elle ne serait pas remise entre les mains de l'église, puisque l'église la condamnait. On tardait à lui répondre : Or çà , entre vous, dit-elle, gens d'église, menez-moi en vos prisons, et que je ne sois plus en la main de ces Anglais. On n'eut point égard à cette réclamation qui était d'une justice si évidente. L'évêque de Beauvais ordonna qu'on la menât où on l'avait prise, et l'infortunée fut reconduite au château de Rouen.
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