‹ Histoire abrégée de la vie et des exploits de Jeanne d'Arc, surnommée la pucelle d'OrléansChapitre 16 sur 70 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La Pucelle reconduite à la tour du château de Rouen reprend ses habits de femme. Ses habits d'homme sont laissés dans un coin de sa prison. Elle les revêt de nouveau. Les juges se transportent auprès d'elle. Indignation que témoigne la Pucelle des traitements qu'on lui fait éprouver. Sa rétractation. Les juges dressent procès-verbal sans prévenir l'accusée qu'elle est en cours de jugement. La mort de Jeanne d'Arc est résolue. Elle en est prévenue et s'y prépare. Elle est conduite au supplice. Nicolas Midi est chargé de la prédication. Seconde condamnation de Jeanne d'Arc. Elle est entraînée violemment au supplice par les Anglais. Mort héroïque de la Pucelle. Ses cendres sont jetées dans la Seine.

JLiE vice-inquisiteur ne tarda point à suivre Jeanne d'Arc à sa prison. Après l'avoir exhortée à ne point retomber dans les erreurs que l'église lui avait pardonnées, il lui enjoignit de reprendre les vêtements de son sexe, ainsi qu'on le lui avait ordonné et qu'elle avait consenti à le faire. L'héroïne s'y soumit sans difficulté, de même qu'à ne plus porter ses cheveux coupés à la manière des hommes. Morice et Loiseleur lui avaient apporté des habits de femme, et elle les revêtit en effet. On n emporta point ses habits d'homme, mais on les renferma dans uii sac qu'on laissa près d'elle. Cette circonstance est à remarquer, parcequ'elle jette un jour bien affreux sur ce qui ne tarda point à arriver, et mit le comble à l'atrocité des ennemis de la malheureuse prisonnière. Quelques Anglais qui ne connaissaient pas les projets ultérieurs du cardinal d'Angleterre, de Cauchon et des autres personnes chargées de cette monstrueuse affaire, manifestaient leur mécontentement de voir Jeanne soustraite au supplice : N'ayez cure, leur répondait-on, nous la retrouverons bien. En effet la mort de la Pucelle n'était que différée, et l'on préparait les moyens de la condamner au feu comme relapse.

Jeanne d'Arc avait été laissée à la garde de cinq soldats anglais dont trois passaient la nuit en dedans de sa chambre et deux en dehors. Elle remplit exactement, le lendemain et le surlendemain de son jugement, les obligations qui lui étaient imposées. Cependant ce jour-là même, elle manifesta le regret de s'y

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être soumise. Toiit-à-coup le dimanche 27 mai, levêque de Beauvais et le comte de Warwick mandèrent les assesseurs et les notaires du procès pour leur annoncer que Jeanne d'Arc avait repris les habits d'homme. Ils eurent ordre de se rendre au château pour constater le fait; mais quand ils arrivèrent pour s'y présenter, ils lurent très maltraités par les Anglais, qui les appelaient traîtres, Armagnacs, et faux conseillers, et la plupart ne purent parvenir jusqu'à la prisonnière. Les Anglais étaient irrités que Jeanne d'Arc n'eût pas été brûlée lors de la première sentence.

Plusieurs assesseurs pénétrèrent toutefois jusqu à Jeanne d'Arc, et la virent en effet avec des habits d'homme. L'un d'eux fut d'avis qu'il fallait lui demander pour quelle cause elle avait repris l'habit d'homme. Un autre s'écria : taisez-vous, au nom du diable; et un Anglais leva une hache pour en frapper celui qui avait fait la proposition.

Les persécuteurs de Jeanne d'Arc témoignaient une joie féroce de cet événement. On a entendu le comte de Warwick et l'évêque de Beauvais s'écrier avec une satisfaction barbare : Elle est prise !

Les juges, c'est-à-dire l'évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur, se rendirent le lendemain à la prison accompagnés de huit assesseurs. Ils ne se crurent plus astreints à suivre aucune forme juridique. Le premier procès étant terminé par un jugement, il fallait une nouvelle instruction pour la récidive. On ne s'occupa que des apprêts du supplice. Sans laisser entrevoir à Jeanne d'Arc qu'elle fût en cours d'instruction d'un procès criminel , on lui demanda pourquoi elle était revêtue d'un habit d'homme. C'est, répondit-elle, que cette manière de m'habiller me paraît plus honnête et plus convenable qu'un vêtement de femme tant que je serai gardée par des hommes. Au surplus, je ne l'ai repris que parcequ'on ne me tient pas ce que l'on m'avait promis, savoir, de me laisser aller à la messe, de recevoir le corps de Jésus-Christ, et de ne plus me retenir dans les ceps et les chaînes de fer.

Les juges, sans nier la justice de ses réclamations, lui représentèrent que cependant elle avait fait serment de ne pas reprendre cet habit. Le désespoir lui arracha alors ces paroles : ^ .

J'aime mieux mourir que de rester dans les chaînes ; mais si l'on me permet d'aller à la messe, si l'on ne me tient plus enchaînée, si l'on me donne une prison plus douce, je serai bonne, je ferai tout ce que voudra l'église.

Alors l'ëvêque de Beaiivais, qui voulait absolument la perdre, l'interrogea sur ses révélations, sur sainte Catherine et sainte Marguerite, sur ce que lui disaient ces saintes depuis le jour de l'abjuration. Au lieu de dissimuler, Jeanne, avec une franchise qui lui coûta la vie, fit cette réponse consignée dans les grosses du procès de condamnation.

Dieu m'a fait connaître par les deux saintes, la grande pitié de cette grande expédition, dans laquelle j'ai consenti à faire abjuration pour sauver ma vie. Avant jeudi dernier elles m'avaient avertie que j'en agirais ainsi et que je ferais ce que j'ai fait. Lorsque j'étais sur l'échafaud elles m'ont dit de répondre hardiment à celui cjui prêchait ; et je dis que c'est un faux prédicateur parcequ'il m'a accusée d'avoir fait des choses que je n'ai jamais faites. Depuis jeudi les deux saintes m'ont déclaré que j'avais fait une grande faute. Enfin tout ce que j'ai dit et fait depuis jeudi dernier je ne l'ai fait que par la crainte d'être brûlée.

Sur l'observation qu'on lui fit qu'elle avait abjuré. J'ai dit, répondit-elle, des choses que je ne croyais ni dire ni faire, je n'ai po nt voulu prétendre que ce n'étaient point les saintes qui me parlaient. C'est contre la vérité que j'ai révoqué tout ce que j'ai pu révoquer. J'aime mieux faire ma pénitence tout d'un coup que de souffrir plus long-temps tout ce que je souffre en prison. Au surplus, je n'ai jamais rien dit ni rien fait contre Dieu et contre la foi, quelque chose que l'on m'ait ordonné de révoquer. Je ne comprends pas ce qu'il y avait dans la cédule d abjuration, et je n'ai rien révoqué que dans la supposition que cette révocation plairait à Dieu. Enfin, si les juges le veulent, je reprendrai l'habit de femme ; mais je ne ferai rien autre chose.

Les juges, sans prévenir l'infortunée prisonnière que, la tenant pour relapse, ils allaient la remettre en jugement , firent dresser procès-verbal de tout ce qu'elle avait dit, sans probablement lui lire même ce procès-verbal.

Tel est le récit consigné dans les grosses du procès rédigé sous les yeux des juges. Les faits, tels qu'ils sont, constatent déjà suffisamment l'infamie de ces juges et l'atrocité des persécuteurs de l'héroïne; mais il est avéré d'ailleurs par les dépositions des témoins, que Jeanne n'avait repris l'habit viril que pour se mettre en défense contre les attaques de ses gardes, qui plusieurs fois avaient voulu attenter à sa pudeur. Ces attentats avaient été portés au point que l'infortunée prisonnière, obligée de se défendre, a été vue le visage tout meurtri et tout contusionné. Un milord anglais avait même tenté de se porter envers elle aux dernières

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extrémités. C'est un fait qui résulte de la déposition de son confesseur. Bien plus, il est constant que ses gardes lui avaient retiré ses vêtements de femme et lui avaient rejeté ses habits d'homme, qui, à dessein sans doute, avaient été laissés dans sa prison , enfermés dans un sac. En vain elle pressa ces mêmes gardes de lui rendre les seuls vêtements qu'elle pût porter. Obligée enfin de se lever pour satisfaire à une nécessité de corps , elle dut revêtir l'habit d'homme.

Et les juges suppriment tous ces faits dans leurs procès-verbaux. Mais qui pourrait s'en étonner? Toute leur conduite révèle assez la bassesse et la noirceur de leur ame. C'était peu d'avoir attiré dans un piège l'infortunée qu'ils avaient promise à la vengeance de l'Angleterre; ils osaient triompher publiquement de leur infâme complot. Ils faisaient parade de leur opprobre, et tiraient gloire du rôle d'assassins juridiques que leur avaient confié des étrangers, tyrans de leur patrie. On a entendu le lâche évêque de Beauvais , sortant de la prison , dire en riant , à haute et intelligible voix, au comte de Warwick et à une multitude d'Anglais qui* l'entouraient ,y<7r(??fe// (mot anglais qui signifie tenez-vous en joie), c'en est fait, tout va bien.

La simple visite des juges à Jeanne d'Arc tint lieu à ses persécuteurs de toutes les formes judiciaires. Dès le lendemain ils rassemblèrent les assesseurs qu'ils jugèrent à propos de choisir, et ils leur lurent le procès-verbal extra-judiciaire qu'ils avaient dressé. C'est sur cette pièce en quelque sorte apocryphe que les avis furent ouverts , et que Jeanne allait être déclarée relapse et en conséquence livrée à la justice séculière avec la formule perfide d'en agir doucement avec elle. La prisonnière fut citée à comparaître le lendemain devant ses juges. Alors sa mort était résolue et fixée pour ce jour-là même. Dès le matin , l'évêque de Beauvais envoya h Jeanne frère Martin Ladvenu, pour lui annoncer la fin prochaine de son existence, pour l'induire à vraie contrition et pénitence, et pour l'ouïr en confession. L'infortunée se mit à pleurer et à s'arracher les cheveux. Hélas! s'écriat-elle, me traite l'en ainsi horriblement et cruellement , quil faille mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu , soit aujourdlmi consumé et rendu en cendres. Ha f armerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée. Hélas! si f eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je ni étais submise, et que j'eusse été gardée par les gens de l'église, non pas mes ennemys et adversaiies, il ne m'en fut pas si misérablement meschu , comme il est. 0! j'en appelle à Dieu le grant juge des grands torts et iîigravances qu'on méfait. Cependant frère Martin Ladvenu parvint à la

calmer , et elle se disposa avec sa piété et sa résignation ordinaires à la confession. Elle demanda ensuite le sacrement de l'Eucharistie, que ses persécuteurs consentirent à lui accorder. Sa demande fut soumise a l'évéque de Beauvais qui , après avoir consulté quelques docteurs , répondit qu'on lui donnât absolument toutes choses cjuelcon(jues qu'elle deniandemit. Quel tissu de contradictions! On accordait toutes ces faveurs à une malheureuse qu'on allait déclarer publiquement hérétique et schismatique.

Frère Martin administra à l'héroïne le sacrement de l'Eucharistie, qu'elle reçut très dévotement avec une grande abondance de larmes et une humilité inexprimable.

Après cet acte religieux, l'évéque de Beauvais vint dans la prison de Jeanne. Evêque, lui dit-elle, /e meurs par vous. Ha! Jeanne, lui répondit l'évéque, vous mourez parceque vous êtes retombée dans vos premières erreurs. L'infortunée lui dit, li'Jlas si vous m'eussiez mis aux prisons de cour d'écjlise, cela ne serait point arrivé. Pourquoi j'appelle de vous devant Dieu.

La Pucelle fut alors revêtue d'habits de femmes, et le moment de partir étant arrivé (c'était à neuf heures du matin), on la fit monter dans un chariot qui l'attendait dans la cour du château. A côté d'elle, se placèrent son confesseur frère Martin Ladvenu, l'appariteur Jean Massieu, et frère Isambart de Lapierre. Plus de huit cents hommes de guerre anglais , armés de haches , de glaives et de lances, se disposaient à l'accompagner.

L infâme Loiseleur, saisi en ce moment d'un remords déchirant, perça la foule et monta sur le chariot pour demander pardon à Jeanne de ses perfidies. Les Anglais se jetèrent sur lui , et l'auraient tué sans la présence du comte de Warwick, qui lui enjoignit de s'éloigner bien vite de Rouen , s'il voulait sauver sa vie.

Dans le chemin Jeanne proférait des lamentations si pieuses, qu'elle provoquait les larmes des assistants. Elle fut conduite au vieux marché de Rouen , qui était alors le lieu où les criminels étaient exécutés. Trois échafauds avaient été élevés dans la place , l'un où étaient les juges , l'autre où se trouvaient plusieurs prélats , et le troisième portait le bûcher destiné à consumer la Pucelle. Ainsi le bûcher était dressé, avant que la prédication fût prononcée et la sentence rendue.

Les juges séculiers , qui pouvaient seuls prononcer la sentence de mort contre l'accusée, étaient placés sur 1 un des échafauds.

Nicolas Midi avait été chargé d'adresser à la condamnée une admonition salutaire et propre à l'édification du peuple. Il lui dit entre autres choses, qu'elle

avait mai fait, que son pëché lui avait été pardonné une fois, et que l'église ne pouvait plus s'intéresser pour elle. Il finit sa prédication, par ces paroles adressées à la Pucelle : Jeanne, allez en paix, l'église ne peut plus vous défendre, et vous laisse en la main séculière.

Après la prédication , Jeanne se mit à gei^ux et adressa à Dieu les plus ferventes prières, demandant pardon à tous ceux qu'elle pouvait avoir offensés; requérant les assistants de prier pour elle , et priant elle-même si dévotement , que ses juges et les Anglais ses ennemis versaient des larmes. Pleine de confiance dans l'efficacité des prières de l'église, elle demanda à tous les prêtres qui étaient présents de vouloir bien dire chacun une messe pour elle. Attentive, même dans un moment si terrible , à prévenir tout ce qui pouvait nuire à son roi , elle attesta qu'il ne l'avait point induite aux choses quelle avait faites, qu'elle eût eu raison ou tort de les faire.

L'évêque de Beauvais reprit alors la parole et lut la sentence qui se termine ainsi : C est pourquoi nous étant sur notre tribunal, vous déclarons relapse et hérétique par notre présente sentence; nous prononçons que vous êtes un membre pourri, et comme telle, pour que vous ne corrompiez pas les autres , nous vous déclarons rejetée et retranchée de l'église, et nous vous livrons à la puissance séculière, en la priant de modérer son jugement à votre égard, en vous évitant la mort et les mutilations des membres, et si vous montrez de vrais sentiments de repentir, le sacrement de pénitence vous sera administré. Ainsi l'on voit, par ces dernières paroles, que la sentence était rédigée la veille avant que l'on eût accordé h Jeanne la faveur de communier.

Jeanne pleura de nouveau lorsqu'elle eut entendu sa sentence. Elle demanda une croix, et un Anglais qui était là présent, lui en fit une petite en bois qu il lui donna ; elle la reçut dévotement, la baisa, et la mit dans son sein. Elle demanda en outre humblement à l'appariteur qu'il lui fît avoir la croix de l'église, afin qu'elle pût la voir continuellement jusqu'à la mort. Un clerc de la paroisse de Saint-Sauveur la lui apporta. Elle la serra étroitement entre ses bras en se recommandant à Dieu, à saint Michel et à sainte Catherine, et la tint embrassée jusqu'à ce qu'elle fût liée sur l'échafaud. Les Anglais, impatients de voir expirer leur victime, murmuraient de tous ces retards. Comment, prêtre, disaient-ils à Ladvenu, nous ferez-vous dîner ici? et aussitôt, sans aucune forme, ou signe de jugement, ils envoyèrent au feu l'héroïne, en disant au maître de l'œuvre de faire son office.

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Deux sergents accoururent pour contraindre Jeanne d'Arc h descendre de 1 ecliafaud sur lequel elle avait d'abord été placée. Elle baisa la croix qu'elle tenait dans ses bras, salua les assistants, et descendit d'elle-même, suivie de frère Martin Ladvenu. Une troupe d'hommes d'armes anglais s'empara alors d'elle et l'entraîna au supplice avec une sorte de furie. Le bailli de Rouen et son lieutenant n'eurent le tems de prononcer aucune sentence contre elle. Ils ne furent pas même consultés. Jeanne, ainsi traînée à la mort, invoquait le nom du Tout-Puissant, et on l'entendit s'écrier : Âh, Rouen, Rouen! seras-tu ma dernière demeure?

Au pied du bûcher on ceignit sa tête d'une mitre de l'inquisition, sur laquelle étaient écrits les mots suivants : Hérétique, relapse, apostate , y dàlatre. Ceux-ci se lisaient sur un tableau devant l'échafaud :

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