CHAPITRE PREMIER
Détails sur la famille d'Arc. Naissance de Jeanne, ses qualités, sa conduite, ses occupations. Les divisions qui partagent la France pénétrent jusqu'au pays de la Pucelle. Premières apparitions de Jeanne. Les Bourguignons font une excursion à Domremy, où ils pillent et ravagent tout. La famille d'Arc se retire à Neufchàteau. Occupations de Jeanne en ce lieu. Jeanne se défend devant l'official de Toul contre un particulier qui disait avoir d'elle une promesse de mariage. Ses démarches inutiles auprès de Baudricourt , gouverneur de Vaucouleurs. Difficultés qu'elle éprouve à le persuader de sa mission. Troisième tentative couronnée du succès. Le départ de Jeanne est arrêté. Elle arrive à Gien , première ville qu'elle rencontre de la domination de Charles VII. Elle se rend à Chinon, où elle attend les ordres du roi.
Jeanne d'Arc était fille de Jacques d'Arc et d'Isabelle Romée, laboureurs, vivant honnêtement du produit des propriétés qu'ils avaient à Domremy et dans les environs, et qu'ils faisaient valoir eux-mêmes. Jacques d'Arc était originaire de Séfonds près de Montierender. Il était issu d'une bonne et ancienne famille de ce pays , ainsi qu'il résulte de plusieurs titres et contrats qui se trouvent encore à Saint-Dizier. Les armoiries de cette famille étaient un arc
bandé de trois flèches , dont on retrouve des vestiges sur d'anciens tombeaux. Isabelle Romée était native de Vouthon, distant d'une lieue de Domremy. Ces bons cultivateurs étaient pieux , simples , hospitaliers et d'une probité sévère ; ils jouissaient d'une réputation sans tache. Ils avaient d'autres enfants que Jeanne, dont trois garçons et une fille. L'aîné des garçons portait le nom de Jacquemin , le second s'appelait Jean , et le troisième Pierre. La sœur de Jeanne s'appelait Catherine. Un grand nombre de ceux qui ont écrit sur la Pucelle n'ont pas fait mention de cette sœur dont le nom paraissait ignoré, mais des titres authentiques qui nous ont été communiqués ne laissent aucun doute sur son existence et son véritable nom.
Toute cette famille habitait au village de Domremy une modeste chaumière qui subsiste encore aujourd'hui. Avant les nouveaux établissements formés d'après l'ordre du roi et le vœu du conseil général du département des Vosges , la chambre où la tradition veut que Jeanne d'Arc soit née, servait de vinée ; la pièce voisine était une étable à vaches, et dans le fond se trouve un cellier qui a servi autrefois de chambre à four.
Mais grâces à la bienveillance du prince auguste qui gouverne la France, grâces au patriotisme du département des Vosges , l'humble demeure de l'héroïne du quinzième siècle a été réparée , et est aujourd'hui entretenue pour être long-temps encore l'objet de la vénëïation des Français et de la curiosité des étrangers.
L'époque de la naissance de Jeanne d'Arc est incertaine. D'après ses propres réponses on peut conjecturer qu'elle est née à Domremy en février ou mars i4i I. Elle fut baptisée dans l'église de Saint-Remy de ce lieu, qui subsiste encore aujourd'hui. Cette église offre des marques de la vénération que l'on a conservée dans le pays pour la mémoire de Jeanne d'Arc. On y voit deux petits anges disposés symétriquement de chaque côté du maître-autel, et portant chacun un écusson aux armes de la famille d'Arc. Le travail est grossier, et ne présente point le caractère d'une époque ancienne.
Les parents de Jeanne d'Arc ne purent lui donner qu'une éducation conforme à leur état. C'est assez dire qu'elle ne reçut que des principes de morale et de religion. Elle ne sut jamais ni lire ni écrire. Sa mère lui enseigna à réciter le Pater noster, \Ave Maria et le Credo. C'était le fondement de toute son instruction religieuse. Elle savait du reste bien coudre et filer dans la per-
fection. C'était une fille simple, chaste, modeste, patiente, très douce, laborieuse, craignant Dieu, aimant à faire l'aumône, à exercer l'hospitalité et à servir les malades. Toute pauvre qu'elle était, elle trouvait encore le moyen de secourir les malheureux , et voulait leur céder son propre lit , lorsqu'ils venaient demander l'hospitalité chez ses parents. Elle obéissait en tout à ses père et mère. Elle recherchait de préférence l'entretien des femmes et des filles les plus vertueuses. Elle était chérie de tous les habitants de Domremy.
Ses occupations terminées, elle se rendait à l'église, où humblement agenouillée elle priait avec ferveur et recueillement.
Parvenue à douze ou treize ans , elle témoigna peu de goût pour les amusements des jeunes filles de son âge. Quand elles commençaient à se livrer à ces amusements , Jeanne s'éloignait sans affectation et se rendait seule à l'église. Elle aimait beaucoup à parler de Dieu, et de la Vierge, objet de son plus tendre amour et de ses continuelles pensées.
Non seulement elle allait souvent a l'église , tant à la messe qu'à vêpres et à complies; mais elle aimait à fréquenter en général tous les lieux consacrés à la religion. Elle se confessait souvent, elle ne manquait jamais au temps de Pâques d'approcher de la sainte table et de recevoir le sacrement de l'Eucharistie. On la trouvait quelquefois seule dans l'église , en contemplation devant les images du Sauveur^et de la Vierge.
Les sentiments de piété la suivaient par-tout , et lorsque le son de la cloche appelait le peuple des campagnes à la prière, Jeanne d'Arc se hâtait de gagner l'église du hameau.
Non loin de Domremy, s'élevait une petite chapelle consacrée à la Vierge, et connue sous le nom d'ermitage de Sainte-Marie ou de chapelle Notre-Dame de Bellemont. Les jeunes garçons et les jeunes filles de Domremy et de Greux avaient coutume de s'y rendre a un certain jour de l'année pour y pratiquer des actes de dévotion. Jeanne la fréquentait habituellement tous les samedis. C'est là qu'elle se retirait pour penser à Dieu et aux maux qui affligeaient la France. Elle apportait en offrande des chandelles qu'elle allumait devant l'image de la Vierge à laquelle elle adressait de ferventes prières. Dans le cours de la semaine, il lui arrivait quelquefois de céder tout-à-coup au désir d'aller visiter cette chapelle , tandis que ses parents la croyaient occupée dans les champs
aux travaux de la culture, ou à quelque autre labeur. On montre encore aujourd'hui l'emplacement' de cette chapelle où il n'existe plus qu'un énorme tas de pierres qui ne proviennent pas des débris de l'édifice , mais qui ont été ramassées dans les champs par les cultivateurs.
Jeanne d'Arc allait aux champs avec son père et ses frères. Elle arrachait les mauvaises herbes , brisait les mottes de terre avec l'instrument propre à cet usage , travaillait à la moisson , et de temps à autre , quand son tour revenait, elle menait paître dans les prés d'alentour le troupeau du village. Le reste de son temps était employé à filer le chanvre et la laine. •
Assez près de Domremy , s'élevait un bois antique appelé le bois Chenu , ce qui signifie le bois des chênes. On l'apercevait de la maison de Jeanne d'Arc. Au-dessous de ce bois, près du grand chemin ^ qui conduit de Domremy à Neufchâteau , il y avait un hêtre majestueux dont les rameaux très étendus offraient aux voyageurs une ombre hospitalière. Cet arbre était si vieux que l'on ne pouvait assigner, au temps de l'enfance de Jeanne d'Arc, l'époque où il avait été planté. On le désignait sous le nom d'arbre des fées , ce qui rappelait d'antiques superstitions celtiques. Les dames des châteaux des environs venaient se reposer sous son ombrage. C'est probablement ce qui lui fit donner le nom d'arbre des dames, sous lequel il était aussi connu. Aujourd'hui cet arbre n'existe plus ; mais la tradition a conservé le souvenir du lieu où il était planté^.
Les jeunes filles et les jeunes garçons de Domremy se réunissaient sous l'arbre des fées, à certaines époques de l'année; ils y dansaient aux chansons, et y faisaient un repas rustique. Ordinairement ils suspendaient des couronnes et des guirlandes à ses rameaux. Jeanne d'Arc dans son enfance accompagnait les jeunes filles de son âge dans leurs visites à cet arbre et prenait part à leurs chants et à leurs danses. Devenue jdIus grande, elle abandonna ces plaisirs et se consacra presque exclusivement aux soins du ménage. Quelquefois encore, elle aidait à conduire le bétail jusque dans les prés. Des chevaux faisaient partie des animaux que possédait son père. Un auteur contemporain rapporte qu'elle s'exerçait à monter dessus et à les conduire , et que même
(i) Voyez l'emplacement marqué sur le plan topographique, planche I, n° 5, et ce qui est dit dans la notice.
(2) Le grand chemin actuel n'existait pas encore; il est probable que celui dont il est ici question se dirigeait à la sortie de Domremy le long de la rive gauche de la Meuse. Voyez le plan topographique, planche I.
(3) Voyez ce que nous en disons dans la notice.
elle disputait avec ses compagnes le prix de la course ainsi qu'auraient pu faire les plus habiles chevaliers.
Les divisions qui partageaient alors la France, avaient étendu leur funeste influence jusque dans les campagnes , et les noms de Bourguignons et d'Armagnacs étaient connus dans les hameaux et les plus humbles chaumières. Tous les habitants de Domremy , à l'exception d'un seul , étaient Armagnacs de cœur et dévoués par conséquent entièrement au parti de Charles VII. Les habitants de Maxey , village voisin , situé entre Domremy et Vaucouleurs , s'étaient au contraire prononcés pour les Bourguignons. Souvent il y avait entre les deux villages des défis et des combats. Jeanne d'Arc dit avoir vu revenir des garçons de Domremy bien blessés et tout en sang. Cela entretenait des passions haineuses dans le cœur des habitants. Jeanne , en quelque sorte témoin de ces scènes de fureur, n'était point étrangère aux passions qu'elles faisaient naître. Elle avoua même qu'à cette époque , la haine que lui inspirait le nom de Bourguignon était si grande, qu'elle avait désiré que le seul habitant de Domremy, qui était Bourguignon de cœur , eût eu la tête coupée , pourvu toutefois que cela eût plu à Dieu; circonstance qui indique à quel point les passions étaient excitées et qui serait une preuve de cruauté , si toute la conduite de Jeanne d'Arc pendant sa vie n'avait prouvé combien un vœu aussi cruel et aussi irréfléchi était loin de sa pensée.
C'est vers l'année 142 3 ou 14^4 ^^^^ Jeanne d'Arc se crut visitée pour la première fois par des êtres surnaturels. Cette époque est celle des batailles de Crevant et de Verneuil qui semblaient devoir accabler le parti de Charles VII , reconnu roi d'abord à Espali près du Puy le 28 octobre 1422, et ensuite couronné à Poitiers quelques jours après.
Jeanne d'Arc âgée d'environ treize ans se trouvait un jour d'été vers l'heure de midi dans le jardin de son père. Tout-à-coup à la droite et du côté de l'église du hameau, voisine de la maison ', une grande clarté frappa ses yeux, et une voix inconnue retentit à son oreille. Cette voix lui donna les plus sages conseils , l'engageant à fréquenter l'église , à être toujours bonne et honnête , et à compter sur la protection du ciel. La jeune fille oust (eut) moult paoïir de ce, ainsi qu'elle le rapporte dans ses interrogatoires. Mais la voix était si au-
(i) Voyez planche V, fig. i.
3o HISTOIRE ABREGEE
guste qu'elle n'hésita pas à la croire envoyée du ciel , et pour témoigner sa reconnaissance elle prit d'elle-même alors l'engagement de consacrer à Dieu sa virginité.
Une autre fois dans la campagne , la même voix se fit entendre à Jeanne d'Arc ; mais un archange se présenta à sa vue accompagné d'un grand nombre d'anges du ciel. C'était saint Michel. Il dit à la jeune fille que Dieu avait grand pitié de la France, qu il fallait quelle allât au secours du roi : qu elle ferait lever le siège d'Orléajis et délivrerait Charles de ses ennemis; qu'elle devait se présenter devajit Robert de Baudricourt , capitaine de Vaucouleurs , qui la ferait conduire près du roi et quelle y arriverait sans obstacles; que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient la visiter, qu elles avaient été choisies pour la guider et l'assister de leurs conseils; quelle devait les croire et leur obéir dans tout ce qu elles lui diraient, que c était la volonté de Dieu. Jeanne avoue qu'elle eut d'abord beaucoup de peine à croire à ces apparitions, mais que les êtres inconnus se présentèrent de nouveau à elle plusieurs fois, que celui qui lui adressait la parole paraissait un vrai preud homme.
Les deux saintes, dont Jeanne ornait souvent de fleurs les images à la chapelle de Domremy , vinrent en effet la visiter.
Ces apparitions, rapportées par Jeanne, quelle que pût en être la cause, exaltaient son imagination naturellement adonnée à la contemplation.
Plus cette jeune fille avançait en âge , plus les injonctions des envoyés célestes devenaient pressantes. Ils lui recommandaient de partir et de venir en France. Malgré la discrétion que mettait Jeanne d'Arc à ne communiquer à personne ses révélations , elle ne pouvait toutefois exécuter son projet qu'en faisant part de ce qui lui arrivait. Enfin elle s'échappa jusqu'à dire à un laboureur de Domremy, voisin de son père, qu'//jK uvait entre Compey et Vaucouleurs une fille qui avant un an ferait sacrer le roi de France , événement qui eut lieu en effet dans l'année. Ces discours donnaient de l'inquiétude a Jacques d'Arc et à Isabelle Romée qui craignaient que leur fille ne partît avec des gens de guerre. Ils veillèrent dès lors de près sur elle, et Jacques d'Arc dit un jour à ses fils, si je cuidoye que la chose advinsit que f ai so?igié d'elle, je vouldroje que la nojissiez, et se vous ne le faisiez, je la noyeroie moi-même. Jacques d'Arc avait eu auparavant un songe dans lequel il avait été averti que sa fille s'en irait avec des gens d'armes.
DE JEANNE D'ARC. 3i
Telle était la situation de Jeanne d'Arc au milieu de sa famille, lorsque des troupes bourguignonnes vinrent fondre tout-à-coup sur la contrée, pour punir * les habitants de leur attachement à la cause de Charles VII. Elles s'avancèrent vers Domremy. A leur approche tous les habitants prirent la fuite, emportant leurs effets les plus précieux , et chassant devant eux leurs troupeaux le long des bords de la Meuse. Ils se réfugièrent dans les murs de Neufchâteau. Jeanne d'Arc et sa famille furent reçues chez une honnête femme nommée la Rousse qui tenait une espèce d'hôtellerie. Ils y demeurèrent cinq jours, et durant ce temps , Jeanne s'occupait à conduire dans les champs voisins de la ville le troupeau de son père.
Au milieu de ces soins domestiques et de l'embarras de sa situation , Jeanne d'Arc ne négligeait point ses devoirs de piété. Elle se confessa deux ou trois fois. Le séjour de Neufchâteau lui devenait insupportable, puisqu'il l'éloignait de Vaucouleurs et par conséquent l'empêchait de remplir la mission qu'elle croyait lui être confiée. Enfin les troupes bourguignonnes abandonnèrent la contrée, et Jacques d'Arc et sa famille, cédant aux prières de leur fille, revinrent des premiers dans leur demeure. Jeanne put donc contempler au milieu de son pays désert les ravages tout récents que la guerre y avait faits. Elle vit la profanation du saint lieu où elle allait naguère adresser à Dieu de ferventes prières. Ce spectacle dut déchirer son ame , et ranimer en elle le noble dessein qui lui était suggéré de rétablir le roi sur le trône de ses ancêtres, ce qui devait mettre fin à tant de crimes et d'impiétés.
Jeanne d'Arc était sans cesse occupée des moyens d'exécuter son voyage à Vaucouleurs, lorsqu'un nouvel incident vint reculer le terme de ses espérances. Un jeune homme , dont on ignore le nom , charmé de sa bonne conduite et de sa beauté, demanda à l'épouser, et fut refusé par elle. Il paraît que Jacques d'Arc et Isabelle Romée desiraient vivement cette union qui aurait mis un terme à leurs inquiétudes et qu'ils firent d'inutiles efforts pour obtenir le consentement de leur fille. Le jeune homme, pour amener Jeanne d'Arc à ses fins, s'avisa de soutenir qu'elle lui avait fait une promesse de mariage , et la cita devant l'official de Toul. Cette jeune fille montra dans cette circonstance la résolution la plus ferme ; elle se rendit devant le juge , décidée h se défendre ellemême avec courage. Elle fit serment de dire la vérité, et déclara qu'elle n'avait fait aucune promesse semblable à celle qu'on lui imputait. Le juge prononça en sa faveur.
Après cette affaire , Jeanne d'Arc, pour se dérober probablement au mécontentement de ses parents , témoigna à son oncle maternel Durand Laxart , le désir de demeurer quelque temps chez lui au Petit Burey, village situé entre Domremy et Vaucouleurs où il faisait sa résidence. Laxart vint donc en demander la permission aux parents de Jeanne , sous le prétexte des soins que sa nièce pouvait rendre à sa femme alors enceinte ; et il obtint cette permission. Huit jours s'étaient à peine écoulés qu'elle dit à son oncle qu'il fallait qu'elle allât à Vaucouleurs , parcequ'elle voulait de là se rendre en France , vers le dauphin ( c'était ainsi qu'elle nommait le roi ) pour le faire couronner. Jeanne parla à Laxart de son projet avec tant d'assurance, elle insista avec tant de force, qu'elle finit par le persuader.
Durand Laxart alla d'abord trouver seul le seigneur de Baudricourt , pour lui faire part du désir et des projets de sa nièce. Il en fut fort mal accueilli. Quand Jeanne d'Arc vit le peu de succès de cette démarche , elle déclara qu'elle voulait partir à l'instant même pour Vaucouleurs , et déjà elle s'était emparée des habits de son oncle qu'elle voulait revêtir pour voyager plus sûrement et plus convenablement. Laxart voyant sa ferme résolution se détermina à l'accompagner.
Jeanne arriva h Vaucouleurs le jour de l'Ascension le i3 mai 1428. Elle logea avec son oncle chez un charron nommé Henry dont on montre encore aujourd'hui la maison dans cette ville. La femme de ce charron s'appelait Catherine. Elle prit pour Jeanne d'Arc beaucoup d'amitié. Jeanne fit prévenir le gouverneur de son arrivée et de l'objet de sa venue. Elle reçut pour toute réponse un nouveau refus de l'envoyer au roi. Elle obtint cependant d'être admise en la présence de Baudricourt à qui elle annonça quelle venait vers lui de la part de son seigneur, pour qu'il mandât au dauphin de se bien maintenir , et qu'il n assignât pas de bataille à ses ennemis, parceque son seigneur lui dojuierait secours dans la mi-carême. Jeanne disait que le royaume n'appartenait pas au dauphin, mais à son seigneur; que toutefois son seigneur voulait que ledit dauphin devînt roi, et qu'il eût ce royaume en dépôt; ajoutant que malgré ses ennemis il serait fait roi , et qu'elle le mènerait sacrer. Robert lui demanda quel était son seigneur, et elle répondit : «Le roi du ciel. >j Baudricourt ne sachant si c'était une moquerie, ou si cette jeune paysanne était folle, ne voulut pas en entendre davantage ,, et la renvoya sans lui rien accorder.
DE JEANNE DARG. 33
Jeanne fut vivement affligée de ce mauvais succès. Elle eut recours à ses consolations ordinaires ; la confession et la prière. Elle passait beaucoup de temps dans la chapelle Sainte-Marie de Vaucouleurs , livrée à la méditation devant l'image de la Vierge.
Le continuel objet des entretiens de Jeanne était qu'il fallait qu'elle allât vers le noble dauphin. Son impatience ne supportait qu'avec peine les longs retards que l'on mettait à l'y conduire. Il faut absolument que j'y aille, disaitelle sans cesse, mon seigneur le veut ainsi. C'est de la part du Roi du ciel que cette mission m'est confiée, et quand je devrais y aller sur mes genoux, j'irais. Elle priait tous ceux qu'elle voyait de la mener auprès du dauphin , ajoutant que c'était pour le très grand avantage dudit dauphin.
Enfin l'opinion publique, qui s'était formée d'après les discours et les promesses de Jeanne, parvint à faire impression sur l'esprit de Baudricourt lui-même. Agité par des intérêts et des passions opposées, il prit un parti conforme aux préjugés de son siècle. Il alla, accompagné du curé de Vaucouleurs, s'enfermer dans la chambre de Jeanne. Celui-ci muni de son étole l'avait déployée aux yeux de la jeune fille , comme pour l'exorciser. Mais Jeanne, à la vue de l'étole, se prosterna humblement aux genoux du prêtre , en reconnaissant son ministère auguste. Elle répondit aux questions du gouverneur qui néanmoins ne voulut rien prendre sur lui. Mais la chose lui parut assez importante pour qu'il en écrivît au roi.
Durand Laxart fut obligé de retourner chez lui , et il ramena sa nièce au Petit- Burey. On ignore si Jacques d'Arc eut à cette époque connaissance du voyage de sa fille. Il est probable que non, puisqu'il la laissa chez son oncle.
Jeanne était parvenue, ainsi que nous l'avons dit, h convaincre son oncle de la vérité de sa mission. Celui-ci n'avait pas senti sa foi ébranlée par les difficultés qu'il avait rencontrées, et au commencement du carême de la même année, il consentit à conduire de nouveau sa nièce à Vaucouleurs. Voyant que l'exécution de ses projets ne s'accomplissait point , Jeanne prit la résolution de partir a pied , accompagnée de son oncle et d'un nommé Jacques Alain qui offrit de la suivre, pour remplir la mission dont elle se croyait chargée; mais chemin faisant elle réfléchit qu'il n'était pas honnête de partir ainsi, et elle revint à Vaucouleurs.
Jean de Novelompont , surnommé de Metz , gentilhomme considéré dans le
pays , étant venu par hasard chez l'hôte de Jeanne , et remarquant sans doute en elle , sous les mauvais habits rouges dont elle était vêtue , quelque chose de grand et d'extraordinaire , lui demanda ce qu'elle était venue faire à Vaucouleurs. Je suis venue, répondit-elle , demander à Robert de Baudricourt de me conduire, ou de me faire conduire au roi, lequel na cure de moi ni de mes paroles. Et cependant avant quil soit la mi-carême il faut que je sois devers le roi, dussé-je pour my rendre user mes jambes jusqu'aux genoux. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille de roi d'Ecosse, ou tous autres, ne peuvent reprendre le royaume de France , et il n'y a pour lui de secours que moi-même , quoique f aimasse mieux rester à filer près de ma pauvre mère, car ce n'est pas là mon ouvrage; mais il faut que j'aille et que je le fasse , parceque mon Seigneur le veut. Et quel est votre Seigneur, lui dit Jean de Metz? C'est Dieu, répondit -elle. Ce gentilhomme, frappé des paroles de Jeanne , lui promit par sa foi , la main dans la sienne , de la mener au roi. Il lui demanda quand elle voulait partir; plutôt aujourd'hui que demain, lui répondit-elle : Il lui demanda encore si elle voulait aller avec les habits qu'elle portait : Elle répondit qu'elle accepterait volontiers des habits d'homme; il lui en fit apporter, et elle s'en revêtit.
Bertrand de Poulengy , qui avait été présent à l'entrevue de Jeanne d'Arc et de Baudricourt, imita bientôt l'exemple de Jean de Metz, et voulut partager l'honneur de conduire cette jeune fille.
Mais Jeanne espérait toujours obtenir l'assentiment de Baudricourt. Sa réputation s'étendait dans le pays.
Le duc Charles de Lorraine , affaibli par une maladie à laquelle la médecine ne pouvait apporter aucun soulagement , désira voir Jeanne d'Arc , et la consulter. Son oncle Laxart l'accompagna dans le voyage qu'elle entreprit auprès de ce prince. Le duc lui adressa diverses questions relatives à elle. Il lui demanda ensuite ce qu'il fallait qu'il fît pour recouvrer la santé; mais Jeanne lui répondit qu'elle n'avait là-dessus aucune lumière. Elle l'engagea à vivre en bonne intelligence avec la duchesse son épouse qui était une princesse bonne et vertueuse , lui disant qu'il ne guérirait pas , s'il ne changeait de conduite à son égard. Elle finit par demander au duc des gens sous le commandement du prince son fils, pour la conduire auprès du roi de France.
Les parents de Jeanne d'Arc ne pouvaient pas ignorer long-temps son départ du Petit-Burey, sa ferme résolution de se rendre auprès du roi, et ses succès
à Vaiicouleiirs. Ils en furent consternes, et Jacques d'Arc vit ainsi se réaliser le songe qu'il avait eu quelques années auparavant , et dans lequel il avait appris que sa fille s'en irait avec des gens d'armes. Les parents de Jeanne se rendirent en toute hâte à Vaucouleurs pour empêcher l'exécution de son dessein. Probablement ils entreprirent ce voyage , lorsque la jeune fille était auprès du duc de Lorraine. Jeanne fit écrire à ses parents pour leur demander pardon de sa désobéissance , et ils lui accordèrent le pardon qu'elle sollicitait. Cependant étant présentée de nouveau à Baudricourt par Novelompont , elle obtint enfin l'assentiment de ce gouverneur qui consentit à l'envoyer au roi. Il est probable qu'alors Baudricourt avait reçu une réponse de la cour aux lettres qu'il avait écrites , et qu'on lui avait donné l'ordre d'envoyer à Cliinon cette jeune fille, qui d'ailleurs, par ses démarches réitérées, avait pu vaincre son obstination. Quelques historiens ont voulu attribuer à une cause surnaturelle le consentement de Baudricourt. Ils ont répété, d'après d'anciennes chroniques, que le jour même où les Français furent battus h Rouvray Saint-Denis, Jeanne d'Arc annonça au gouverneur en ces termes l'issue de cette fatale journée. En mon Dieu , lui dit-elle , vous mettez trop à m'envoyer : car aujourdlmi le gentil dauphin a eu assez près d'Orléans un bien grand dommage, et sera-t-il encore taillé de V avoir plus grand se ne m'envoyez bientôt vers lui.
Le sire de Baudricourt ayant arrêté le départ de Jeanne , on fit les préparatifs du voyage. Les habitants de Vaucouleurs procurèrent à cette jeune fille des habits d'homme, et son oncle Durand Laxart se réunit à Jacques Alain pour lui acheter un cheval qu'ils payèrent douze francs. Ce fut Jean de Metz qui pourvut à la dépense pendant la route. Les registres de la chambre des comptes prouvent que le roi n'en ordonna le remboursement que le 21 avril 1429, c'està-dire , après qu'il eut fait examiner la pucelle et qu'il l'eut chargée de conduire des secours à Orléans.
L'escorte de Jeanne d'Arc consistait en six personnes ; savoir : Jean de Metz , Bertrand de Poulengy , écuyer, Pierre d'Arc, troisième frère de la Pucelle, Collet de Vienne, messager ou envoyé du roi, Richard, archer, Julien, valet de Poulengy, et Jean de Honnecourt , serviteur de Jean de Metz. Plusieurs habitants deDomremy étaient venus à Vaucouleurs pour être témoins du départ de la jeune fille. Ils lui témoignaient leur crainte sur le grand nombre d'hommes d'armes qui battaient la plaine. Je ne crains pas les hommes d'armes, répondit-elle
avec fermeté, J'ai Dieu mon Seigneur qui me fera mon chemin jusqu'à monseigneur le dauphin.
Baiidricoiirt avait fait prêter serment à ceux qui s'étaient chargés d'escorter la pucelle, qu'ils la conduiraient saine et sauve auprès du roi. Mais il était loin de partager l'enthousiasme qu'inspirait cette jeune fille. En la faisant partir, il ne faisait qu'obéir aux ordres de la cour. Il se contenta de donner une épée à Jeanne d'Arc , et prit congé d'elle en lui disant ces mots : Va et advienne ce guil pourra.
Jeanne et ses compagnons se mirent en route le premier dimanche de carême, i3 février 1429- Elle n'inspirait pas à tous la même confiance. Cependant dès le commencement du voyage cette confiance s'établit. Pendant la première journée , ils traversèrent des pays occupés par les Bourguignons et les Anglais, leur inquiétude fut extrême et ils se déterminèrent à ne point s'arrêter et à marcher toute la nuit. Il paraît que l'on courut de grands dangers pendant le voyage. Quelques hommes de l'escorte , effrayés de leur entreprise , auraient voulu abandonner la Pucelle. De Metz et Poulengy, qui n'avaient pas la pensée de trahir leurs serments, étaient cejDcndant intimidés. Mais Jeanne inaccessible à la crainte rassurait ses compagnons par la fermeté de son courage et de ses résolutions. Ne craignez rien, leur disait-elle, tout ce que je fais m'est commandé. Il y a quatre ou cinq ans mes frères de Paradis m'ont dit qu'il fallait que j'allasse à la guerre, pour recouvrer le royaume de France. Puis afin de les encourager, elle leur promettait que lorsqu'ils seraient arrivés à Chinon , le roi leur ferait bon visage. Les dangers que courait Jeanne d'Arc dans une excursion pareille à celle qu'elle avait entreprise au milieu d'un pays ennemi , n'étaient pas les seuls auxquels elle fût exposée. Il est à croire en effet qu'étant d'une beauté remarquable , elle pouvait inspirer à ceux qui l'escortaient des desseins criminels. Mais si l'on consulte les dépositions faites au procès de révision par ceux qui raccompagnaient, on verra qu'il n'en fut pas ainsi. La grande bonté qui existait en cette jeune fille, la piété sincère et vraie dont elle était animée, lui conciliaient tous les cœurs et imprimaient le respect à tous ceux qui l'entouraient.
De Metz et Poulengy la conduisirent le plus secrètement possible. Ils évitèrent les grandes routes, les villes un peu considérables. Ils passèrent près d'Auxerre et ils arrivèrent bientôt à Gien, première ville de la domination de Charles VII qu'ils eussent rencontrée sur leur chemin.
Le bruit de l'arrivée de Jeanne d'Arc se répandit jusque dans la ville d'Orléans , au secours de laquelle elle allait incessamment marcher.
Jeanne d'Arc passa la Loire, et continua sa route vers Chinon. Elle se rendit à Fierbois où était une église dédiée à sainte Catherine. La rencontre d'une église, dédiée à l'une de ses célestes protectrices , ne pouvait manquer de faire impression sur son esprit. N'étant plus qu'à cinq ou six lieues de Chinon, elle dut se considérer comme parvenue au terme de son voyage , et de là elle adressa au roi une lettre qui portait en substance, qu'e//e desirait savoir si elle devait entrer dans la ville où il était, quelle avait bien cheminé l'espace de cent cinquante lieues pour venir vers lui à son secours, et qu'elle savait beaucoup de choses qui lui seraient agréables.
Jeanne d'Arc poussa la dévotion jusqu'à entendre trois messes en un jour à l'église de Sainte-Catherine de Fierbois.
Elle reçut probablement du roi une réponse favorable, car elle quitta bientôt Fierbois et arriva à Chinon le même jour. Elle se logea dans une hôtellerie chez une bonne femme près du château de Chinon.
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