‹ Histoire abrégée de la vie et des exploits de Jeanne d'Arc, surnommée la pucelle d'OrléansChapitre 8 sur 70 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Arrivée de l'armée française aux environs d'Orléans. Embarras où l'on se trouve pour n'avoir pas suivi l'avis de Jeanne d'Arc. La Pucelle entre dans la ville; enthousiasme qu'elle y excite. Elle renouvelle aux Anglais par ses hérauts d'armes la sommation de se retirer. Terreur répandue parmi les ennemis. Entrée du convoi dans la ville d'Orléans à la vue des Anglais. Attaque et prise d'assaut de la bastille Saint-Loup. La bastille de Saint-Jean-le-Blanc est abandonnée et brûlée par l'ennemi. La bastille Saint-Augustin est prise d'assaut par les Français qui vont aussitôt mettre le siège devant les Tournelles. Jeanne d'Arc est blessée à l'assaut de cette forteresse. Elle ranime le courage des Français et les ramène au combat. Les Tournelles sont emportées de vive force. Les Anglais se déterminent à lever le siège. Ils abandonnent leurs tentes et leurs bastilles toutes remplies de vivres et de munitions de guerre.

AOUT étant prêt pour le départ de l'expédition, Jeanne d'Arc, accompagnée des maréchaux de Sainte-Sevère, de l'amiral de Culan, du seigneur deGaucourt, de Lahire et de plusieurs autres chefs de guerre moins célèbres , partit de Blois et se dirigea sur Orléans. G était à la fin d'avril 1429- Elle fit rassembler les prêtres sous la bannière qu'elle leur avait destinée , et les fit marcher en tête des troupes qui s'élevaient à-peu-près à six mille hommes. Gette petite armée était rangée dans le plus grand ordre. La Pucelle avait exigé qu'on se dirigeât par la Beauce où étaient les principales forces de l'ennemi. Les généraux lui ayant ftiit d'inutiles représentations sur l'excès d'audace d'une pareille entreprise , profitèrent de l'ignorance où elle était du pays pour lui faire prendre , sans qu'elle le sût, la route de la Sologne.

La première nuit , la Pucelle avait voulu reposer tout armée ; elle en fut malade ; mais elle surmonta la douleur et continua sa marche. Elle exhortait toujours les guerriers à se confesser. Elle en donna l'exemple et elle communia au milieu d'eux.

On arriva le troisième jour aux environs d'Orléans , c'est alors que Jeanne d'Arc s'aperçoit qu'elle est trompée et qu'on ne l'a point conduite par le chemin qu'elle avait voulu prendre. Le convoi était sur les bords de la Loire. Dans le seul endroit où les barques envoyées d'Orléans pour recevoir les vivres auraient

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pu passer, les Anglais avaient élevé un fort. Par-tout ailleurs les eaux étaient trop basses et ne permettaient pas aux barques d aborder pour transporter le convoi. On se trouvait donc dans le plus grand embarras. Jeanne d'Arc voulait que l'on commençât par s'emparer des bastilles anglaises ; cependant Dunois qui commandait dans la ville, instruit de l'arrivée de Jeanne d'Arc, alla au-devant d'elle avec quelques capitaines et traversa la Loire dans un léger bateau , à l'endroit où le convoi était arrêté. Dès qu'il fut auprès de Jeanne, elle lui dit : Estesvous pas le bâtard crOrléans? W lui répondit qu'il l'était, et qu'il se réjouissait de son arrivée. Elle lui demanda alors si c'était lui qui l'avait fait venir de ce côté de la rivière et non de celui où était Talbot et ses Anglais ; et d'après ce que Dunois lui répondit que lui et d'autres capitaines avaient été de cet avis. En mon Dieu, lui dit Jeanne, le conseil de Dieu , notre seigneur est plus sûr et plus habile que le vôtre. Vous avez cru me décevoir et vous êtes plus déçus que moi; car je vous assure le meilleur secours qui ait jamais été envoyé à qui que ce soit, soit à chevalier, soit à ville, c'est le secours du Roi des deux, non mie par amour pour moi, mais procède de Dieu même, qui, à la prière de saint Louis et de saint Charlemagne , a eu pitié de la ville d'Orléans, et ne veut pas souffrir que les ennemis ayent ensemble le corps du duc d'Orléans et sa ville. On tint conseil , et il fut décidé que pour ne pas donner aux Anglais le temps de se rassembler , on remonterait le long des bords de la Loire jusqu'à Checy , à environ deux lieues à l'est d'Orléans, où il se trouvait un port commode pour décharger les vivres dans de grands bateaux. Le vent qui avait été jusqu alors contraire pour l'arrivée des bateaux redevint favorable. La flottille passa à peu de distance des forts des Anglais, et arriva sur la rive gauche du fleuve en même temps que Jeanne d'Arc et son armée. Dunois proposa à la guerrière d'entrer dans Orléans , ce à quoi elle eut beaucoup de peine à se décider, ne voulant point quitter ses troupes qui étaient bien disposées et qui devaient nécessairement aller traverser la Loire à Blois, vu la difficulté de se procurer un assez grand nombre de barques pour leur faire passer le fleuve à l'endroit où elles étaient arrivées. Jeanne d'Arc se laissa persuader toutefois , et entra dans la ville armée de toute pièce, montée sur un cheval blanc, et faisant porter devant elle son étendard. Elle était accompagnée du comte de Dunois et de beaucoup d'autres chefs de guerre. Elle alla à la principale église rendre d'humbles actions de grâces à Dieu. L'enthousiasme des Orléanais était à son comble. Il n'y avait aucun d'eux, hommes ou femmes, qui ne s'empressât

DE JEANNE D'ARC. 5i

autour d'elle. On la regardait comme un ange tutélaire descendu du ciel. Elle exhortait le peuple à espérer en Dieu , et l'assurait que s'il avait foi et confiance, il écliaperait aux fureurs de ses ennemis.

Dès le lendemain de son entrée dans la ville, Jeanne d'Arc alla trouver Dunois pour conférer avec lui sur ce qu'il y avait à faire. Elle était d'avis que sans attendre davantage on profitât de l'ardeur et de la bonne volonté des Orléanais , pour donner l'assaut aux bastilles anglaises. Lahire et Florent d'Illiers partageaient le même avis ; mais plusieurs autres chefs de guerre voulaient que l'on n'entreprît rien avant l'arrivée de l'armée. Ces opinions diverses excitaient de vifs débats. On s'arrêta enfin à l'avis d'attendre l'armée, mais on décida en même temps que plusieurs chefs de guerre iraient à sa rencontre pour en hâter la venue.

Jeanne d'Arc voyant qu'on ne pouvait rien entreprendre encore, et sans être découragée par le peu de succès de sa sommation aux Anglais , profita de la circonstance pour la renouveler. Elle envoya ses deux hérauts d'armes porter à Talbot , au comte de Suffolck et au seigneur de Scalles une lettre qui n'était probablement qu'une copie de celle qu'elle leur avait d'abord adressée de Blois. Les Anglais reçurent cette communication avec mépris et avec des paroles outrageantes , retinrent l'un des hérauts d'armes et renvoyèrent l'autre à la Pucelle pour lui rendre compte de ce qu'il avait vu. Jeanne d'Arc en l'apercevant s'écria aussitôt : Que dit Talbot? A quoi le héraut lui répondit que hry et tous les autres Anglais disaient d'elle tous les maux c/uils pouvaient en l'injuriant et que s'ils la tenaient, ils la feraient ardoir. Or t'en retourne, lui dit-elle, et ne fais doute que tu amèneras ton compagnon , et dis à Talbot, que s'il arme je m'armeraj aussi, et qu'il se trouve en place devant la ville ; et s'il me peut prendre, qu'il me face ardoir; et si je le déconfis, quU face lever les sièges, et s'en aillent en leur pays. l'Anglais n'accepta point ce combat singulier.

Jeanne, qui avait sommé par sa lettre les Anglais de se retirer, voulut aller leur en renouveler de vive voix linjonction; attirés par la curiosité, ils accoururent en foule sur les fortifications. Ils accablèrent la Pucelle d'invectives, lui disant que s'ils pouvaient la tenir, ils la feraient brûler. Glacidas sur-tout s'emporta contre elle par les plus grossières injures. La Pucelle ne put se contenir et lui dit que tout ce qu'il disait était faux et que malgré eux ils seraient tous obligés de partir incessamment.

Avec quelque mépris que les Anglais affectassent de traiter Jeanne d'Arc , il est certain qu'ils éprouvaient déjà tous les effets de son influence, et que l'ardeur qu'elle avait su inspirer aux troupes françaises répandait la terreur parmi eux.

Le lendemain la Pucelle protégea la sortie de Dunois, de d'Aulon et d'autres capitaines qui se rendaient à Blois pour hâter la venue de l'armée. Rentrée dans Orléans, elle fut obligée de parcourir la ville, pour satisfaire aux vœux des habitants empressés de la voir.

Le 2 mai 1429, elle fit la reconnaissance des positions des Anglais et de l'étendue de leurs fortifications. Elle faisait partager à tout le monde la confiance et la sécurité qu'elle avait elle-même. La terreur semblait s être réfugiée dans le camp ennemi. Ni Scalles, ni Suffolck, ni Talbot, n'osèrent sortir de leurs retranchements.

Après beaucoup d'hésitation et d'incertitude, l'armée repartit enfin de Blois, et s'arrêta à l'entrée de la nuit, à moitié chemin d'Orléans ; le lendemain elle s'avança rapidement vers la ville assiégée. Dès qu'on eut aperçu du haut des tours d'Orléans l'éclat des lances et des armures , la Pucelle monta à cheval et sortit de la ville , accompagnée des chefs de guerre et d'une jDartie de la garnison ; elle avait en tout cinq cents combattants. Son dessein était de protéger l'entrée de Dunois et de l'armée. Les Anglais, frappés de terreur, restaient immobiles dans leurs bastilles , et voyaient du haut de leurs remparts les Français s'avancer en bon ordre vers le terme de leur course. Cette petite armée à la tête de laquelle se trouvaient la Pucelle, Dunois, Lahire, d'Aulon et beaucoup d'autres chefs de guerre fut reçue dans la ville aux acclamations d'un peuple transporté d'enthousiasme, d'espérance et de joie. Ce qui formait un contraste frappant avec le camp ennemi où Suffolck voyait ses troupes, naguère victorieuses , toutes découragées et fortement frappées de l'idée qu'une influence divine accompagnait la Pucelle.

Le jour de l'entrée du convoi dans la ville, Dunois, suivant la déposition de d'Aulon, vint au logis de la Pucelle et lui annonça que Falstolf devait amener des renforts aux Anglais. La Pucelle, toute réjouie d'avoir à combattre cet ennemi, dit à Dunois ces paroles ou autres semblables : Bastard , ùastard, en nom de Dieu , je te commande que tantôt que tu sauras la vernie dudit Falstolf, que tu me le fasses savoir, car s'il passe sansquejelesac1ie,je te promets que je te ferai ôter la tête. On sent bien que c'était là une saillie d'enthousiasme parcequ'elle

desJrait battre le capitaine anglais. Dunois le pensa de même et lui répondit avec modération ffue de ce elle ne se doutât car il te lui ferait bien savoir.

La promesse faite par la Pucelle de secourir Orléans se trouva donc accomplie. Le succès inespéré d'une entreprise aussi difficile, dans laquelle on n'avait rencontré aucun des obstacles qu'on devait redouter, frappa les esprits, et les plus incrédules commencèrent à être convaincus de la mission de la Pucelle. D'un autre côté les Anglais , qui connaissaient déjà les discours et la conduite de Jeanne , éprouvaient une inquiétude qu'ils ne pouvaient cacher. Quand ils virent la Pucelle venir les braver avec une armée inférieure a la leur, ils furent glacés de crainte , et il paraît bien constaté qu'ils prirent pour une sorcière ' celle que les Français considéraient comme envoyée de Dieu. Il devait en être ainsi d'après les idées et l'esprit de superstition du siècle.

Jeanne ne tarda pas à attaquer les bastilles ennemies. La discipline militaire n'était point au quinzième siècle ce qu'elle est de nos jours. Les chefs de guerre formaient des entreprises selon l'occurrence, et suivant qu'ils y étaient déterminés par les circonstances. Sans en parler à Dunois, sans en prévenir la Pucelle, quelques chefs étaient sortis de la ville et étaient allés attaquer la bastille de Saint-Loup bien fortifiée et bien garnie de troupes par Talbof. L'assaut avait été entrepris sans hésitation et avait même d abord eu *^'^ succès , lorsque la fortune vint à abandonner les Français. La Pucelle était retirée chez son hôte près la porte Renard. Ces lieux ont conservé en€ore aujourd liui leurs anciennes dénominations , et l'on montre la chambre occupée par Jeanne d'Arc dans la maison de Jacques Boucher, trésorier du duc d'Orléans, maintenant la maison de l'Annonciade. C'était là que la Pucelle prenait du repos, lorsque soudain elle s'é-

(i) Cette assertion résulte indubitablement de la lettre suivante écrite par le duc de Bedford en Angleterre, après le siège d'Orléans et la bataille de Patay :

«Toutes choses réussissaient ici pour vous jusqu'au temps du siège d'Orléans entrepris Dieu sait par quel " avis. Vers ce temps, après le malheur arrivé à mon cousin de Salisbury que Dieu absolve, il a été frappé par « les mains de Dieu, ainsi que je me le persuade, un coup terrible sur vos gens qui étaient assemblés là en grand i< nombre. Ce revers fut causé en grande partie, ainsi que je le reconnais, par la funeste croyance et la crainte «superstitieuse que leur a inspiré une femme vrai disciple de Satan, formée du limon de l'enfer, appelée la « Pucelle , laquelle s'est servie d'enchantements et de sortilèges. Ces désastres et cette défaite non seulement « ont fait périr ici une grande partie de vos troupes, mais en même temps ont découragé ce qui restait, de la « manière la plus étonnante, et de plus ont excité vos ennemis à se rassembler en plus grand nombre. »

Actes de Rymer, tome lo, page 4o8.

veille et demande à grands cris ses armes , disant que le sang des Français CQule, et se plaignant qu'on ne l'eût pas plus tôt éveillée. Elle s'arme donc, monte sur le cheval de son page qu'elle trouve dans la rue, et ordonne a Louis de Contes d'aller chercher son étendard qu'elle avait oublié. Elle était si pressée qu'elle lui cria de le lui tendre par la fenêtre. Saisie de son étendard, elle pousse vivement son cheval et se dirige droit au lieu du danger. D'Aulon et Louis de Contes ne purent la rejoindre qu'à la porte de Bourgogne. La présence de Jeanne d'Arc ranime la confiance des Français , elle ordonne de retourner à l'assaut , et rétablit les affaires par sa présence d'esprit, son habileté et son courage. En vain Talbot donne l'ordre h ses Anglais des autres forteresses de venir au secours de la bastille assiégée. Les Français qui restaient encore dans la ville accourent sur le champ de bataille, se mettent en présence et arrêtent les mouvements que les ennemis se disposaient à faire. Talbot lui-même n'osa s'avancer vers l'endroit où la jeune guerrière dirigeait ses pas. La forteresse fut enfin emportée de vive force. Tout ce qui refusa de se rendre fut passé au fil de l'épée.

Les Français rasèrent la bastille et réduisirent en cendre ce qui pouvait être consumé par les flammes. On rentra ensuite dans la ville, et l'on alla dans toutes les églises rendre grâce à Dieu de la victoire. Jeanne d'Arc revint ensuite souper dans sa demeure avec la sobriété qui lui était particulière.

Le lendemain 5 mai, fête de l'Ascension, la Pucelle ayant déclaré qu'il ne serait rien entrepris à cause de la solennité du jour, on tint conseil pour arrêter ce que l'on ferait le jour suivant. Le soir même, Jeanne voulut encore tenter près des Anglais une démarche pacifique, et leur fit envoyer au bout d'une flèche un triplicata de sa lettre de sommation , à laquelle elle avait ajouté : Cest pour la troisième et dernière fois , et ne vous écrirai plus désormais. Elle réclama aussi son héraut d'armes que l'on retenait injustement prisonnier, et elle proposa de l'échanger contre des Anglais pris à la bastille de Saint-Loup. Dunois fit plus, il menaça de faire mettre à mort les Anglais prisonniers, si Ton ne lui rendait le héraut de la Pucelle. Ce héraut fut enfin remis en liberté.

Le vendredi 6 mai, les préparatifs ayant été faits la veille, on vint annoncer à la Pucelle que tout était prêt. On voulait se rendre maître de la bastille de Saint-Jean-Ie-Blanc, afin d'assurer la communication d'Orléans avec le Berry par la Sologne. Une fois maîtres du passage de la Loire, les Français pouvaient, h leur gré, porter toutes leurs forces sur les troupes anglaises divisées. Il avait

été arrêté qu'on passerait le fleuve dans des bateaux, et que l'on se réunirait dans une petite île située à peu de distance de la bastille que l'on voulait attaquer. Jeanne d'Arc était sortie d'Orléans accompagnée de Dunois , des maréchaux de Rayz et de Sainte-Sevère, de Lahire et d'un grand nombre de chevaliers.

A l'approche des Français , les Anglais abandonnèrent et brûlèrent la bastille de Saint~Jean-le-Blanc et reportèrent leurs troupes dans la bastille des Augustins ainsi que dans le boulevart et le fort des Tournelles.

Les généraux français ne pouvant mettre de garnison dans la bastille détruite de Saint-Jean-lc-Blanc , voulaient faire rentrer les troupes dans Orléans ; mais Jeanne d'Arc ne pouvait se résoudre à quitter le champ de bataille sans avoir combattu. Elle voulait tenter de suite l'attaque de la bastille des Augustins. Elle marcha en avant , s'approcha du boulevart , et suivie de peu de gens , elle planta là tout près son étendard. Tout-à-coup des cris annoncent que les Anglais viennent en force du côté de Saint-Privé. Nos soldats, saisis à leur tour d'une terreur panique, rebroussent chemin. Toujours la première à l'attaque, Jeanne est aussi la dernière à la retraite. Elle est obligée toutefois de céder aux efforts de l'ennemi. Pendant quelle et ses gens regagnent l'île, elle s'aperçoit que les Anglais des Tournelles font une sortie pour attaquer notre arrière-garde. Elle tourne bride et fait face à l'ennemi , accompagnée de Lahire et dé quelques autres guerriers. Elle est forcée enfin de rentrer dans l'île, poursuivie par les Anglais qui lui adressaient des paroles diffamantes ; mais son impatience et son ardeur ne lui permirent pas d'y rester long-temps. Elle poussa son cheval dans une barque et repassa sur l'autre bord suivie de Lahire. Au nom du Seigneur, s'écria-t-elle , courons Jiavdiment aux -Anglais. Ils couchèrent l'un et l'autre leurs lances à ces mots et s'engagèrent les premiers avec les Anglais. Ceux-ci épouvantés prennent la fuite et laissent la terre jonchée de leurs morts. Ce trait hardi réveille le courage des Français. Ils reviennent tous à la charge sous la conduite de l'héroïne.

La Pucelle planta alors son étendard devant la bastille des Augustins. Une foule de guerriers , d'Aulon à leur tête , se précipitèrent dans le parc ennemi et assaillirent de toutes parts la bastille. Jeanne d'Arc se faisait remarquer au milieu de la mêlée, par son intrépidité, son habileté et son enthousiasme héroïque. Les Anglais se défendaient vaillamment. Cependant l'attaque impétueuse des Français surmonte tous les obstacles et la bastille est emportée d'assaut. On y trouva un grand nombre de prisonniers français. Elle renfermait en outre une quantité

considérable de vivres et des richesses immenses; mais afin que les Français ne puissent se livrer au pillage, la Pucelle fait mettre le feu à la bastille où tout est consumé en peu d'instants.

Chaque exploit n'est pour Jeanne d'Arc qu'une obligation d'en tenter un nouveau. L'ennemi possède encore sur la rive gauche de la Loire la bastille de Saint- Privé ainsi que le fort et le boulevart des Tournelles. Dès le soir même Jeanne propose d'en commencer le siège. Cependant Ihéroïne était rentrée dans Orléans à la sollicitation de tous les chefs de guerre. Elle prit un modeste repas et comme elle venait de l'achever , on vint lui dire qu'il avait été résolu dans un conseil, de se borner désormais à garder la ville qui était pleine de vivres, et d'attendre un nouveau secours du roi , vu que les avantages qui avaient été remportés la veille contre des forces si considérables devaient être regardés comme une faveur du ciel. La Pucelle répondit à ceux qui vinrent lui faire part du résultat de cette délibération : Vous avez été en votre conseil, et jai été au mien, mais croyez que le conseil de mon Seigneur tiendra et s'accomplira , et que celui des hommes périra. L'héroïne* avait en effet d'autres desseins. Elle ordonna à son chapelain de se lever le lendemain de grand matin et de ne la point quitter : car, dit-eWe , j'aurai demain beaucoup à faire, il sortira du sang de mon corps au-dessus du sein. Je serai blessée devant la bastille du bout du pont. Après avoir donné cet ordre elle alla prendre du repos dont elle devait avoir grand besoin.

Cependant les Anglais abandonnèrent le boulevart de Saint-Privé , après y avoir mis le feu , traversèrent la Loire dans des barques, et se retirèrent dans la bastille de Saint-Laurent, tellement que de toutes les forteresses anglaises au midi de la ville , il ne resta plus que le boulevart et le fort des Tournelles h conquérir.

Le samedi 7 mai , la jeune guerrière se revêt de ses armes et malgré la résolution prise par les chefs de guerre, mais de l'accord et du consentement des bourgeois d'Orléans , elle se dispose à conduire les troupes à l'attaque des Tournelles. A l'instant où elle sortait de la maison de son hôte, un homme y apporta une alose qu'il venait de pêcher dans la Loire. Comme elle n'avait pris aucune nourriture, son hôte l'engagea à en manger. Gardez-la jusqu'à ce soir, répondit-elle, car je vous amènerai un godon (sobriquet que l'on donnait aux Anglais), qui en mangera sa part, je repasserai par-dessus le pont après avoir pris les Tournelles. L'héroïne se présenta à la porte de Bourgogne suivie d'une grande partie de la garnison. En vain Gaucourt veut s'opposer à sa sortie; a^ous êtes un méchant

homme, lui dit-elle, mais veuillez ou non, les gens d'armes viendront, et obtiendront la victoire comme ils ont déjà fait. On ouvre les portes : la jeune guerrière et la foule qui l'avait suivie passent la Loire sans obstacle. On tient conseil avec les chefs de guerre restés devant les Tournelles, et il est décidé que l'on réunira toutes ses forces pour emporter d'assaut la grande redoute qui, séparée du fort par une ou deux arches du pont, s'étendait au-devant de la bastille. Cette redoute elle-même était défendue par des fossés profonds où coulaient les eaux de la Loire.

On rangea donc les troupes en bataille et Ion sonna la charge : il était alors dix heures du matin. L'engagement devint bientôt général. L'artillerie, servie de part et d'autre avec une égale ardeur , faisait un bruit épouvantable. Des chevaliers s'élançaient dans les fossés , s'efforçaient de gravir les retranchements , et combattaient corps à corps avec les guerriers ennemis. La victoire restait toujours incertaine; la lassitude et le découragement commençaient à se faire sentir. Il était une heure après midi. Cependant Jeanne d'Arc n'avait pas cessé un instant de rester exposée à tous les traits de l'ennemi, principalement dirigés contre elle. On l'apercevait partout à-la-fois , animant les uns , donnant des conseils aux autres, ramenant au combat les guerriers, et faisant retentir, au milieu des bruits de la guerre, le cri de la valeur et les promesses de la victoire. Voyant que les Français faiblissent, elle n'écoute plus que son courage; elle se précipite dans le fossé, saisit la première une échelle, lélève avec force, et l'applique contre le boulevart. A l'instant même un trait lancé par l'ennemi l'atteint entre le cou et l'épaule; elle tombe renversée et presque sans connaissance. Investie tout-àcoup par une troupe d'Anglais , elle les repousse à coups d'épée, et se défend avec autant d'adresse que de courage. Les Français arrivèrent à son secours, et il fallut l'emporter presque mourante, quoiqu'elle s'obstinât à vouloir rester dans le fossé. La blessure de Jeanne d'Arc était profonde; le trait ressortait derrière le cou : elle s'en effraya d abord , et ne put retenir ses larmes ; mais tout-à-coup elle reprend courage, elle arrache elle-même le trait de sa blessure : le sang coulait en grande abondance. On mit un appareil sur la plaie. La blessure de Jeanne d'Arc avait répandu la consternation parmi les troupes et les chefs de guerre. Elle s'efforça en vain de les rassurer, Dunois voulait faire retirer les troupes et l'artillerie dans la ville; déjà par son ordre les trompettes avaient sonné la retraite. Jeanne d'Arc, vivement affligée , alla le trouver et le pria d'attendre encore : En mon Dieu ,

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dit-elle aux chefs de (ifuerre, vous entrerez bien brief dedans , n'ayez doute. Qua?îd vous verrez flotter mon étendard vers la bastille , reprenez vos armes, elle sera vostre. C'est pourquoi reposez-vous un peu , buvez et mangez. Elle remit son étendard k l'un de ses gens , demanda son cheval , s élança dessus légèrement et se retira à l'écart dans une vigne où elle resta un quart d'heure en prière.

Pendant ce temps les chefs de guerre n'étaient point restés oisifs. Jeanne d'Arc, revenue près du boulevart, saisit son étendard, le fait brandir en criant, Ah! à mon estendard , à mon estendard , et elle s'approche au bord du fossé. Les Français, enflammés d'un nouveau courage, reviennent à l'assaut, et recommencent l'escalade. L'attaque fut vigoureuse, et les Anglais se défendirent vaillamment.

Les guerriers restés à la garde d'Orléans ne peuvent résister au désir de prendre part à la gloire de leurs compagnons d'armes. Ils accourent pour mettre l'ennemi entre deux feux; mais ils sont bientôt arrêtés par un obstacle jugé d'abord insurmontable. Plusieurs arches avaient été rompues entre la redoute de la Belle-Croix et le boulevart qui couvrait de ce côté le fort des Tournelles. Il s'agissait cependant de pratiquer un passage pour y arriver : le peuple traîne bientôt à force de bras les solives nécessaires à l'établissement d'un pont volant d'une pile à l'autre. lUn'y a rien que ne tente en cette circonstance l'audace et la témérité française. Les guerriers s'avancent sur une faible solive au milieu des boulets , des traits et des javelots, faisant briller leurs épées en montant à l'assaut. En vain les Anglais opposent aux assaillants le courage du désespoir. Le boulevart du nord des Tournelles est emporté, en même temps que celui du sud tombe au pouvoir de la Pucelle.

Alors la terreur s'empare des Anglais ; il leur semble que les anges du ciel combattent pour les Français. Le superbe Glacidas lui-même est épouvanté, la guerrière lui crie de se rendre , l'insensé ne veut point l'entendre ; il veut fuir avec les siens du boulevart des Tournelles dans 'le fort; mais le pont qui établissait la communication avait été frappé par une bombarde , et au moment où la multitude qui le suit s'y précipite, l'arche s'enfonce tout-à-coup en faisant un fracas épouvantable. Glacidas et tous les siens tombent dans le fleuve, où ils sont engloutis. Jeanne d'Arc, oubliant toute espèce de ressentiment contre ce superbe ennemi, fit retirer son corps du fleuve et le rendit à ses compatriotes.

Les boulevarts des Tournelles étant conquis, le fort n'opposa plus qu'une courte et faible résistance.

Un fait bien digne de remarque, c'est que les combats sanglants qui furent livrés en cette circonstance eurent lieu sous les yeux de Suffolck et du célèbre Talbot, qui ne firent aucune tentative pour apporter du secours à leurs compatriotes.

Jeanne d'Arc rentra dans Orléans par le pont , ainsi qu'elle l'avait annoncé le matin , en partant pour le combat. Elle fut accueillie avec enthousiasme. Le peuple se précipita en foule dans les églises pour rendre des actions de grâces à Dieu , et faire retentir leurs voûtes de ses louanges.

L'héroïne étant rentrée dans sa demeure, d'Aulon envoya chercher un chirurgien, et l'on mit un nouvel appareil sur sa blessure.

L'armée anglaise , plongée dans la consternation par le spectacle d'une aussi sanglante défaite, prend la résolution de lever le siège. Les généraux font sortir les troupes de tous les retranchements et les rangent en bataille. L'ennemi abandonne ses bastilles , ses tentes , son artillerie , ses munitions de guerre et de bouche, ses malades, et tout ce qui pouvait retarder sa marche. Jeanne, informée de ce qui se passait, sort précipitamment de son lit, se revêt d'une armure légère et court hors de la ville, accompagnée de tous les chefs de guerre. Elle range ellemême les troupes françaises en bataille en face et à très peu de distance des Anglais ; mais elle ne veut point qu'on les attaque, à cause du dimanche; disant d'ailleurs que c'était le plaisir et la volonté de Dieu que, s'ils voulaient partir , on leur permît de s'en aller. Elle fait alors apporter une table, la fait décorer des ornements religieux , et se prosterne humblement , avec toute l'armée française et les citoyens d'Orléans , devant cet autel élevé à la face du ciel au milieu des champs, entre la ville et les ennemis. On célébra deux messes, et à la fin de la seconde, Jeanne demanda qu'on regardât si les Anglais avaient le visage tourné vers les Français. On lui répondit que non et qu'ils regardaient vers Meun : En mon Dieu, reprit-elle, ils s en vont, laissez-les partir, et allons rendre grâces à Dieu.

Les Anglais se retirèrent en boii, ordre, se dirigeant, les uns, sous les ordres de Talbot, vers Meun et Beaugenci ; les autres, commandés par Suffolck, vers la ville de Jargeau.

Malgré la défense de Jeanne d'Arc , on poursuivit l'ennemi ; et on lui prit plusieurs bombardes, de gros canons, des arcs, arbalètes et autre artillerie.

Les Anglais partis , le peuple d'Orléans sortit en foule de la ville et se répandit dans les bastilles, où il trouva de grands approvisionnements de vivres, des bom-

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bardes et des canons. Lorsque après la retraite de l'ennemi, le duc d'Alençon , Danois et Ambroise Delore visitèrent les Tournelles que les Anglais avaient abandonnées, ils ne purent revenir de leur étonnement. Le due d'Alençon s ecria qu'avec peu de monde il y aurait résisté à des armées considérables. Delore et Dunois rep ardèrent cet événement comme miraculeux. C'est au moins ainsi que Dunois en parle dans sa déposition lors de la révision du procès de la Pucelle.

Toutes les bastilles furent rasées d'après les ordres des chefs de guerre. Alors la Pucelle et les guerriers rentrèrent dans la ville et renouvelèrent leurs actions de grâces au Seigneur au milieu de l'enthousiasme de tout le clergé et du peuple. Une procession solennelle de tous les prêtres d'Orléans parcourut les rues et les remparts de la ville en faisant retentir les airs d'hymnes et de cantiques religieux. C'est cette procession que l'usage a consacrée , et que l'on renouvelle encore le 8 mai de chaque année. Elle n'a été interrompue que pendant les années orageuses de la révolution. Rétablie en i8o3, elle a lieu aujourd'hui d.près la tradition des anciens usages. La Pucelle y est représentée par un jeune garçon, vêtu d'un habit tailladé aux couleurs de la ville, portant un drapeau, et pi cédé d'une bannière. Tous les magistrats et fonctionnaires publics d'Orléans assistent à cette cérémonie (A).

Ainsi huit jours s'étoient écoulés depuis l'arrivée de Jeanne d'Arc dans Orléans. Trois seulement avaient été employés à combattre, et déjà dans les deux partis tout avait changé de face.

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