CHAPITRE IV
Jeanne d'Arc quitte Orléans, et se rend auprès du roi. Elle sollicite Charles VII d'entreprendre immédiatement le voyage de Reims. On arrête que cette expédition n'aura lieu qu'après s'être emparé des places fortes occupées par les Anglais sur la Loire au-dessus et au-dessous d'Orléans. L'armée française vient mettre le siège devant Jargeau qu'elle emporte d'assaut. Conduite héroïque de la Pucelle devant cette place. La ville de Beaugenci est emportée de vive force. Le château capitule peu de temps après. Bataille de Patay oîi les Anglais sont entièrement défaits.
Jeanne d'Arc se disposa à quitter Orléans, le lendemain de la levée du siège (9 mai 1429); pleine de reconnaissance pour ses hôtes, elle leur laissa, comme un témoignage de souvenir, le chapeau de satin blanc bordé d'or, qu'elle portait à la ville lorsqu'habillée en homme, elle n'était pas revêtue de son armure. Elle arriva à Blois le mardi ( 10 mai ). Elle était fort empressée de se rendre auprès du roi. Le bruit de ses victoires l'avait devancée à la cour, chacun brûlait d'impatience de la revoir, et Charles VII, disent les chroniques, lui fit moult grant chière et la reçut à grant hotuieur, et tous les courtisans, s'il faut les en croire, rendirent une fois hommage au génie et à la vertu.
En arrivant à Loches où se trouvait le roi , l'héroïne se jeta à ses pieds et lui dit : Gentil dauphin ^ voilà le siège (iOrléans levé, qui est la première chose dont f ai eu commandement de la paît du Roi du ciel pour le bien de votre service , reste maintenant à vous mener à Reims en toute sûreté pour y être sacré et couronné: Ne faites aucun doute que vous n'y soyez très bien reçu, et qu après cela vos affaires Il aillent toujours prospérant , et que tout ce que f ai eu ordre de la part du Roi du ciel de vous dire et assurer n arrive en temps et lieu.
L'hésitation semble avoir été le trait distinctif du caractère de Charles VII, au
moins à cette époque de sa vie. On pouvait croire, après ce qui venait de se passer,
que sa confiance en Jeanne d'Arc serait sans bornes, mais il n'en fut pas ainsi. Au
lieu de profiter du premier moment d'enthousiasme pour conduire ses armées
de victoire en victoire, il retomba dans ses premières irrésolutions. Le temps
s'écoulait; chaque heure inutilement perdue paraissait irréparable à Jeanne d'Arc, attendu, disait-elle souvent au roi, qu'elle ne devait durer qu'une année et guère au-delà, et qu'il fallait tâcher de bien employer cette année. Un jour que Charles VII s'était enfermé pour tenir conseil , Jeanne d'Arc, cédant à son impatience, vint frapper à la porte de la chambre. Dès que le roi eut su que c'était elle, il ordonna de la faire entrer. Jeanne, s'avançant d'un air humble et modeste, s'af^enouilla devant le roi : Noble dauphin, lui dit-elle, ne tenez plus tant et de si loïigs conseils; mais venez au plutôt à Reims, prendre votre digne couronne. L'évêque de Castres lui demanda si c'était par l'ordre de son conseil qu'elle parlait ainsi au roi? Elle répondit que oui , et que son conseil la pressait beaucoup de le lui dire. Cet évêque lui demanda alors si elle voulait s'expliquer davantage. Je connais assez ce que vous voulez savoir, répliqua-t-elle en rougissant, et je vous le dirai volontiers. Vous plaît-il, Jeanne, lui dit le roi, de déclarer ce qu'il demande en présence des assistants ? Jeanne prit sur-le-champ la parole , et déclara que quand il lui déplaisait de ce qu'on ne croyait pas facilement ce qu'elle disait de la part de Dieu , elle se retirait à l'écart pour prier Dieu , et pour se plaindre à lui , de ce qu'on ne lui ajoutait pas foi, et que, son oraison faite, elle entendait une voix qui lui disait : Fille de Dieu, va, va , je serai à toîi aide, va; que quand elle entendait cette voix elle était dans une grande joie , et qu'elle desirait être toujours dans cet état. En disant ces mots son visage brillait d'une vive satisfaction , et elle levait les yeux au ciel.
Cependant plusieurs princes du sang, le duc d'Alençon entre autres, qui desirait être remis en possession des terres de son apanage, étaient d'avis que le roi n'entreprît pas encore le voyage de Reims , mais que l'on s'occupât plutôt de conquérir la Normandie. Ces desseins étaient conseillés par une politique vulgaire, et l'on ne voulait pas voir qu'il s'agissait de confondre, par une résolution ferme, vigoureuse et même téméraire, tous les calculs de l'ennemi; mais Jeanne d'Arc mieux inspirée persista toujours, malgré les généraux et les conseillers du roi , dans le dessein de faire sacrer et couronner le roi à Reims ; disant que ce grand acte une fois exécuté , la puissance de ses ennemis irait toujours en décroissant. Enfin Charles VII, cédant aux désirs de la Pucelle, promit d'entreprendre le voyage de Reims, aussitôt que l'on aurait chassé les Anglais des places qu'ils occupaient encore sur la Loire au-dessus et au-dessous d'Orléans. Sur ces entrefaites un des frères de Jeanne d'Arc arriva auprès d'elle pour
partager la gloire de ses travaux guerriers. C'était sans doute Jean d'Arc ; car Pierre d'Arc était déjà avec sa sœur, et il paraît que Jacquemin d'Arc ne quitta jamais la maison paternelle.
Bientôt tout se trouva prêt pour l'expédition , et l'on se mit en route pour aller poser le siège devant Jargeau. Le duc d'Alençon , Dunois, l'amiral de Culan , Lahire et Florent d'Illiers, accompagnaient la Pucelle. On fit la revue des troupes alors réunies , elles se trouvèrent monter à trois mille six cents hommes , c'était peu de monde pour entreprendre le siège d'une place très forte , bien défendue, et où commandait le comte de Suffolck l'un des meilleurs généraux d'Angleterre. Quelques uns furent d'avis toutefois de livrer l'assaut , d'autres voulaient que l'on attendît des renforts : Jeanne d'Arc leur dit ; N'ayez aucune crainte et livrez l'assaut; car Dieu coîiduit votre œuvre: et croyez que si je n étais pas sûre que Dieu même conduit ce grand ouvrage , je préférerais garder les brebis à jn exposer à tant de contradictions et de périls. On arriva à Orléans, où l'on prit de nouveaux renforts qui firent monter l'armée française de quatre à cinq mille hommes.
On comptait le soir même s'emparer des faubourgs de Jargeau ; mais le général anglais, prévenu à temps, sortit de la place et vint présenter la bataille. L'armée française, étonnée de se voir prévenue, reçut le choc avec faiblesse. Suffolck excite aussitôt l'ardeur de ses soldats et leur promet la victoire. Jeanne d'Arc arrache alors son étendard des mains de celui qui le portait; elle presse les flancs de son coursier et s'élance au milieu de la mêlée. Les guerriers reconnaissent la voix de l'héroïne, se réunissent et se pressent autour d'elle, et marchent au combat avec une nouvelle ardeur. En un instant, les Anglais sont enfoncés de toutes parts et obligés de rentrer dans la ville et d'abandonner les faubourgs à l'armée française.
Le lendemain 1 2 juin on commence le siège de la ville. Jeanne d'Arc , qui avait un talent extraordinaire pour disposer l'artillerie, fait tellement qu'en peu d'heures la place est écrasée S(5us les bombes et les canons. Tout-à-coup, on annonce que Falstolf et quelques autres capitaines anglais arrivaient de Paris au secours des assiégés. Cette nouvelle jeta de l'hésitation dans l'armée française. On voulut abandonner momentanément le siège et aller à la rencontre de Falstolf; mais la Pucelle, réunie à quelques autres généraux , représenta la folie d'abandonner une entreprise commencée avec tant d'ardeur et de courage , et le siège fut repris avec une nouvelle vigueur. Les travaux étaient poursuivis le jour comme la nuit.
Les assiégeants et les assiégés montraient dans l'attaque et la défense une égale valeur. Enfin le matin du troisième jour, Suffolck, voyant la garnison s'affaiblir, demanda une suspension d'armes de quinze jours , promettant de livrer la place, s'il n'était pas secouru. Cette proposition fut repoussée. Que les Anglais, dit Jeanne d'Arc, aient la vie sauve, et partent s' ils veulent, en leurs robes et gippons, autreme?it ils seront pris d'assaut.
L'assaut fut résolu pour le jour même, et bientôt les trompettes appelèrent de tous côtés les troupes au combat. Jeanne d'Arc, entendant ce signal belliqueux, couvrit sa tête de son casque et cria au duc d'Alençon, avec son air inspiré et son accent énergique : En avant., gentil duc, à l'assaut. Le prince, pensant qu'il fallait attendre, hésitait: N'a.yez doubte , lui dit Jeanne d'Arc, l'heure est prête quand il plaît à Dieu ; il est temps d'agir quand Dieu veut que Von agisse et quil agit lui-même ; et voyant qu'il hésitait encore : Ah! gentil duc, as-tu peur? lui demanda-t-elle ; Ne sais -tu pas que f ai promis à ton épouse de te ramener sain et sai// (Jeanne d'Arc avait fait en effet cette promesse). L'héroïne court à l'assaut en achevant ces paroles. L'engagement fut terrible. Les fossés étaient comblés d'échelles brisées, de débris de murailles, d'armures et de cadavres. Les remparts étaient couverts de morts et de mourants. L'assaut durait déjà depuis quatre heures , quand Suffolck fait crier du haut des murailles qu'il voulait parler au duc d'Alençon; mais on ne l'écoute point, et l'attaque continue. Au plus fort de la mêlée, Jeanne d'Arc descend dans le fossé, son étendard à la main, et court à l'endroit où les Anglais faisaient la plus vive résistance ; elle monte elle-même à l'échelle en animant les Français à la suivre. Aussitôt les Anglais font pleuvoir sur elle une grêle de traits et de pierres; elle est atteinte par une de ces pierres, et tombe au pied du rempart. Déjà l'ennemi pousse un cri de joie; mais l'héroïne se relevant soudain plus fière et plus terrible, Amys, amjs, sus, sus, s'écria-t-elle , Dieu a condamné les Anglais à cette heure, ils sont tousnostres. Aussitôt les Français montent en foule à l'assaut, renversent tout ce qui s'oppose à leur passage, et poursuivent les Anglais de rue en rue , de place en place , de maison en maison , avec l'acharnement de la vengeance et l'ivresse de la victoire. Suffolck, voyant que la- ville ne pouvait plus être défendue, se retire vers le fort bâti sur le pont qui joint la ville à la rive droite de la Loire. Mais, efforts inutiles ! il est obligé de se rendre prisonnier.
Les Français , irrités d'une résistance si meurtrière , mirent tout à feu et à
sang, et n'épargnèrent pas la ville. Les églises mêmes furent pillées, et les guerriers égorgèrent les prisonniers entre les mains des chevaliers à qui ils s'étaient rendus. La Pucelle et le duc d'Alençon , craignant un pareil sort pour le comte de Suffolck, le firent embarquer, avec plusieurs seigneurs anglais, pour Orléans, où ils arrivèrent sains et saufs.
Jeanne d'Arc et le duc d'Alençon revinrent le soir même à Orléans, et firent savoir de là au roi la prise de Jargeau.
Le duc de Bedford , régent de France, effrayé de ces revers, faisait les plus grands efforts pour rétablir les affaires des Anglais dans l'Orléanais. Il demandait avec instance de nouveaux secours en Angleterre.
Cependant la Pucelle, qui était à Orléans, vit accourir autour d'elle les plus grands seigneurs de France suivis de leurs vassaux, et l'armée française se montait déjà à six ou sept mille hommes. On résolut d'aller assiéger Beaugenci. Charles VII vint à Sully à cette époque pour se rapprocher de l'armée et être à portée de la secourir. On s'empara , d'après le conseil de Jeanne d'Arc, des fortifications du pont de Meun , et l'on put passer la Loire pour aller mettre le siège devant Beaugenci. Talbot commandait dans cette place ; mais il en confia le commandement à un autre capitaine pour aller au-devant de Falstolf qui arrivait de Paris avec de nombreux secours en vivres et en hommes.
Le i6 juin, l'armée française prit position devant Beaugenci du côté de la Beauce; elle livra l'assaut à cette place, et s'en empara avec facilité. Les Anglais se retirèrent dans le château ; aussitôt la Pucelle et les chefs de guerre firent dresser les bombardes et tout disposer pour le siège du château.
Le comte de Richemont, connétable de France, qui était en pleine disgrâce à la cour de Charles VII, et dont le roi ne voulait point accueillir le secours, s'était cependant rendu au siège de Beaugenci. Son secours était inutile; mais la position dans laquelle il mit la Pucelle et le duc d'Alençon n'en était pas moins embarrassante et faillit être le sujet de divisions dans l'armée.
Le lendemain , au moment où Jeanne d'Arc s'entretenait avec le duc d'Alençon, on vint leur annoncer que les Anglais s'avançaient en grand nombre ayant Talbot à leur tête. De tous les côtés les soldats crièrent aux armes. Ce fut alors que Jeanne d'Arc dit au prince , qui voulait partir , à cause de la venue du connétable , qu'il était nécessaire de s'aider, et que dans un moment où l'armée avait besoin de réunir toutes ses forces, il ne s'éloignerait sans doute pas. C'est
es HISTOIRE ABRÉGÉE
probablement aux exhortations de Jeanne que l'on dut la résolution que prit le
duc de ne point partir.
Le comte de Richemont , ayant appris que la tête du pont de Meun , occupé par les Français en petit nombre, courait risque de tomber au pouvoir de la parnison de la ville, détacha soixante hommes de cavalerie et un certain nombre d'archers pour aller leur porter secours.
Cependant le commandant du château de Beaugenci fit demander pendant la nuit à capituler; ce qui lui fut accordé. Ses troupes se retirèrent avec armes et bagages, et s'engagèrent à ne reprendre les armes que dix jours après la capitulation. Elles se rendirent à Meun.
A peine la garnison de Beaugenci avait-elle évacué le fort, que l'on vint annoncer aux chefs de guerre la prochaine arrivée des Anglais. Jeanne dit alors au comte de Richemont : ylh! beau connétable, vous n'êtes pas venu de par moi, mais puisque vous êtes venu, vous serez le bien venu.
La Pucelle et les chefs de guerre firent sortir les troupes de Beaugenci, et les rangèrent en bataille pour être prêtes à recevoir le choc de l'ennemi : car on était persuadé que les Anglais ne s'étaient réunis que pour livrer aux Français un combat décisif. Le duc d'Alençon demanda alors à Jeanne d'Arc en présence de Dunois, du connétable, et de plusieurs autres capitaines, ce qu'il y avait à faire. Avez-vous tous de bons éperons? répondit-elle tout haut. Est-ce donc, lui dirent-ils, que nous tournerons le dos à l'ennemi? Non, non, s'écria Jeanne, mais les Anglais ne se défendront point; ils seront vaincus, et des éperons vous seront nécessaires pour courir après eux.
Talbot, Scalles et Falstolf, ayant réuni leurs forces, s'avançaient à la hâte, à la tête de quatre mille combattants pour secourir le château de Beaugenci, et en faire lever le siège; mais ils arrivèrent trop tard, et aperçurent l'armée française rangée en bataille et prête à les bien recevoir. Les Anglais, voyant ces dispositions , prirent la route de Meun , et attaquèrent la tête du pont dans l'espoir de s'en emparer avant l'arrivée des Français.
La Pucelle et tous les chefs de guerre montèrent alors k cheval pour suivre les traces de l'ennemi. Instruits de l'approche des Français, les Anglais abandonnèrent l'attaque du pont de Meun, et se dirigèrent sur Janville. Les généraux français paraissaient redouter une attaque en rase campagne. Jeanne , seule, se montrait supérieure à ces vaines terreurs. En mon Dieu, disait-elle,
il faut les combattre , fussent-ils même pendus aux nues nous les avions; car Dieu nous a envoyés pour les punir. Le cjentil roi ara aujourdliui la plus grande victoire (pCil a eu pieça, et m'a dit mon conseil quils seront tous nostres. On se hâta donc de joindre les Anglais , afin qu'ils n'eussent le temps ni de gagner quelques places fortes, ni de se retrancher. On s'attacha toutefois à ne point mettre de désordre dans le gros de l'armée par la précipitation de sa marche. Lahire commandait la cavalerie, le connétable conduisait lavant-garde avec le maréchal de Boussac; la Pucelle, le duc d'Alençon, le comte de Dunois et l'amiral de France commandaient le corps de bataille. L'avant-garde eut ordre d'escarmoucher, afin de faire engager le combat en ne présentant d'abord que peu de monde. Bientôt elle rencontra l'arrière-garde ennemie. Les Anglais avaient pris la résolution d'accepter la bataille. Ils s'avancèrent encore pour attendre les Français dans une situation plus favorable. Ils prirent position dans un bois près du village de Patay. L'avant-garde française, qui avait reçu l'ordre de ne pas laisser les Anglais se fortifier, se précipita sur eux et les mit en déroute, quoiqucUe ne s'élevât pas à plus de quinze cents hommes. Le pros de l'armée française arriva dans ce moment , et acheva la défaite de l'armée anglaise. La Pucelle fit dans ce combat de véritables prodiges de valeur. En vain Talbot se surpassa lui-même , s'épuisa en efforts extraordinaires pour rétablir le combat et rappeler la victoire; il ne put que retarder la défaite des siens et la rendre plus sanglante par l'opiniâtreté de sa défense , mal secondée par ses soldats. On fit un grand carnage des Anglais, presque tous périrent; et cette éclatante victoire ne coûta la vie qu'à un très petit nombre de guerriers français. Scalles, Thomas Rampston et Talbot lui-même tombèrent au pouvoir des vainqueurs.
C'était la première bataille rangée que depuis huit ans les Françias eussent gagnée sur leurs ennemis , et c'est dans les champs de Patay qu'acheva de s'anéantir cette armée redoutable, amenée d'Angleterre par le comte de Salisbury, pour consommer l'envahissement de la France.
L'armée en poursuivant les fuyards arriva presqu'en même temps qu'eux sous les murs de Janville, qui, après avoir fermé ses portes aux Anglais vaincus, les ouvrit avec joie aux libérateurs de la France.