‹ Histoire acadeḿique du magnétisme animal, accompagneé de notes et de remarques critiques. Sur toutes les observations et expeŕiences faites jusqu'a ce jourChapitre 114 sur 123 · COR PS · texte numérisé non relu

COR PS

DU MAGNÉTISME ANIMAL. 575 tives à la transposition du sens de la vue; les essais n’ont été tentés que pendant une seule séance, sous plusieurs formes, il est vrai, et à plusieurs reprises, et enfin discontinuées oil ment lorsqu'il a été bien démontré qu’on ne pouvait rien obtenir, mais sur un seul sujet; les résultats ont donc été négatifs,

Telle a été la Conclusion de nos collègues, et elle est juste par-

ticulière comme elle l’est aux faits dont ilsontété témoins : mais n'y aurait-11 pas moyen d'obtenir une conclusion plus générale ? : :

Ma conviction personnelle, comme médecin, comme physiologiste, est que toute conclusion sera toujours négative ; toutefois, et afin d’en finir, afin de mettre un terme à des doutes qui pourraient rester dans l'esprit de quelques personnes, j'ai une proposition décisive à vous faire, proposilion toute dans l'intérêt de la science, qui m'engage personnellement, il est vrai, mais qui placera la question sur un terrain bien limité,

sans issue, sans subterfuges, dans le cercle de Popilius, pour

ainsi dire.

Voici, messieurs, ma proposition : J’accorde un prix de trois mille francs à la personne qui aura la faculté de lire sans le secours des yeux et de la lumière. :

ILest bien entendu qu'il ne peut être ici question de ces procédés à l’aide desquels un sens peut en suppléer un autre, par

exemple de ces lectures faites par les aveugles, au moyen du

toucher, sur des caractères en relief; j'entends que les objets à distinguer, à discerner, à voir enfin, seront placés médiatement ou immédiatement sur des régions autres que celles des veux.

Si l’on accepte ma proposition, j'y mets vantes : 6 4° La somme sera préalablement déposée par moi chez un

ae . x rs , « dE notaire, d’où elle ne pourra être retirée qu après que la ques

les conditions sui-

tion aura été décidée.

2° Les expériences devant prouver € déterminées, dirigées etjugées par {roi des sciences et trois membres de vo scrutin secret.

Comine les magnétis peut reproduire ce phénomène,

ou infirmer le fait seront s membres de l'académie tre société nommés au

eurs prétendent qu'à chaque fois on ne sans que pour cela sa réalité ne

puisse être contestée en certains cas, le nombre des cape riences, des essais sera préalablement déterminé par MM. les commissaires.

Cette proposition, bien accueilliepar l'académie, est renvoyée au Conseil d'administration.

Dans la séance suivante, le 12 septembre 1837, le conseil propose à l’académie :

1° D’accepter le dépôt fait par M. Burdin, chez un notaire, de la somme de trois mille francs destinée à être donnée en prix à qui donnera la preuve de fait qu’on peut lire sans le secours des yeux, de la lumière et du toucher ;

2° De faire surveiller les épreuves par une commission de : sept membres, pris uniquement dans le sein de l'académie ;

3° De limiter à deux années le temps de ces épreuves, à moins que le prix n’ait été mérité plus tôt.

Cette proposition est immédiatement adoptée par l'académie.

La somme est entre les mains de M° Haylig, notaire à Paris ; sa letire d'avis est chez M. Mérat, trésorier de l'académie.

Dans la séance suivante, le 19 septembre 1837, le président proposa à l’académie de nommer une commission de sept membres pour surveiller les épreuves auxquelles devaient se soumettre les candidats. MM. Moreau et Frédéric Dubois appuient cette proposition ; mais M. Husson se récrie sur ce qu’il appelle une semblable précipitation, Eh ! messieurs, ditil, donnez-nous au moins le temps de nous recorder. Qui vous presse ? Attendez.

M. Dubois d'Amiens demande la parole, et s’élève vivement contre les retards que M. Husson veut apporter à la formation de cette nouvelle commission. L’académie, dit-il, n’a-t-elle pas adopté avec empressement la proposition de M. Burdin, et dès lors n’y a-t-il pas nécessité de nommer des commissaires? Ne sommes-nous pas suffisamment éclairés ?et ne nous Connaissons-nous pas tous et assez pour faire immédiatement. de bons choix. Les raisons qu’on cherche à faire valoir dans lé. but d'amener un ajournement, sont précisement celles qui doivent faire procéder à l'exécution immédiate decette mesure.

L'académie consultée à ce sujet se prononce en faveur de la nomination faile sans délai.

En Conséquence, on recueille le de l’académie.

MM. Canuet et Forestier sont chargés de faire le dépouillement ; puis le président annonce le résultat du scrutin.

S votes de tous les membres

M. Frédéric Dubois (d’Amiens)obtient 34 voix.

M. Double 32 M. Chomel 28 M. Husson 24 M. Louis 23 M. Gérardin 22 M. Moreau 21

- En conséquence, ces sept membres sont proclamés par M. le président comme formant la commission chargée de surveiller les épreuves magnétiques pour lesquelles M. Burdin a déposé un prix.

La nouvelle commission se réunit pour la première fois, le 27 janvier 4838, à trois heures et demie, dans la salle du conseil de l'académie. Tous les membres de cette commission, MM. Dubois (d'Amiens), Double, Chomel, Husson, Louis, Gérardin et Moreau, sont présents à la séance.

La commission procède à l'élection d’un président et d’un secrétaire; une très-courte discussion s'établit. M. Moreau pense qu’il serait convenable de faire porter les choix sur d’autres membres que MM. Dubois (d’Amiens)et Husson, attendu les opinions fortement prononcées et déjà bien connues de ces deux honorables collègues. On procède à lélection ; M. Double est nommé président et M. Gérardin secrétaire-rapporteur.

La commission ainsi constituée passe, d’après l’avis de son président, au dépouillement de la correspondance, qui comprend les pièces suivantes.

4° Une lettre en date du 22 octobre 4837, de M. le docteur Biermann, médecin à la cour de sa majesté le roi de Hanovre ; lettre transmise par l'intermédiaire de la légation de Hanovre - | 90. Une lettre en date du 31 octobre, de M. le docteur Hublier, médecin des hospices civils de Provins ;

90 Une lettre en date du 48 janvier 1838, de M. le docteur Bergeron, médecin à Brou (Eure et Loire) ;

4° Une lettre en date du 20 janvier 1838, de M. Ricard, magnétiseur à Bordeaux.

Nous devons dire ici qu’une lettre sur quelques faits magnétiques, en date du 40 octobre 1837, avait été écrite à l’académie par M. le docteur Pigeaire de Montpellier. Cette lettre, qui aurait dû être envoyée comme les précédentes à la commission, avait été remise par erreur à deux membres de l’académie, MM. Gueneau de Mussy et Bousquet; aussi ces honorables collègues s'étant cru obligés de faire an rapport à ce sujet, en avaient commencé la lecture ; mais l’académie en demanda immédiatement le renvoi à la commission. C'était du reste la conclusion du rapport: «Finalement, disaient MM. Bousquet et Gueneau de Mussy, nous avons l'honneur de vous proposer 1° de réunir la commission äu magnétisme ; 2° de lui envoyer le mémoire de M. Pigeuire et le procès-verbal de M. Lordat ( Bulletin 2, 555).

Une lettre en date du 26 janvier 1838 (la veilleconséquemment de la première réunion de la commission) avait été écrite par M, Despines, inspecteur des eaux à Aix en Savoie. Gette lettre n'avait pu, bien entendu, être transmise à la commission, mais nous la mentionnons ici, à cause de la proximité de sa date.

La commission décide que ces lettres seront transmises à M. le secrétaire perpétuel, en le priant de faire droit aux diverses demandes, d'envoyer Le programme de M. Burdin, et d'annoncer à leurs auteurs que la commission est constituée et prête à soumettre les concurrents aux épreuves requises par ce programme.

La correspondance terminée, M. Husson propose à la commission de prendre les précautions suivantes pour prévenir et éviter toute espèce de supercherie dans lesexpériences qui pourront être faites, et. pour que leur résultat, tel qu’il soit, établisse d’une manière inattaquable le jugement de la commission (1).

(4) H: est curieux de voir M. Husson qui, en d’autres temps, craignant de faire injure aux magnétiseurs, ne voulait pas qu'on pût soupçonner la moindre connivence entre eux etles magnétisés, de le voir, disons-nous ; Chercher ici à diriger les expériences, de le voir proposer ses plans , inviler ses collègues à prendre des précautions ! craindre des supercheries ! etc.

Voltaire, Buffon, Rousseau, etes

1” Les yeux de l'individu en expér ment couverts, Soit par un masque, un bandeau noir ; 2° L’occlusion sera constatée par un procès-verb tous les commissaires ; 4 3 Chacun d’eux aura un volume du même ouyra

ience seront tenus exacle- SOIL par du coton cardé et

al, Signé de

ge, tel que

4° Le titre de chacun de ces volumes sera inscrit sur une carte qui sera déposée dans une urne ;

5” Un commissaire, désigné par le sort, tirera de l’urne les cartes indicatives du volume dans lequel la lecture devra avoir lieu ;

6” Un autre commissaire, désigné également par le sort, ouvrira le volume, ad aperturam libri, et le présentera à l’individu en expérience ;

7 Re Le silence le plus scrupuleux sera observé pendant tout 1e temps de l’expérience;

8° Aucun étranger ne pourra être présent, si ce n’est la personne qui doit mettre en somnambulisme l'individu en expérience ; et quand elle aura déclaré que le sommeil est arrivé, elle sortira de la salle d'expériences, à moins que sa présence ne Soit jugée nécessaire par les commissaires pour assurer davantage le sommeil ;

9° Un procès-verbal sera dressé à la fin de chaque séance et Signé par tous les commissaires (1).

La commission ne donne aucune suite à ces propositions; elle attendra que les concurrents se présentent pour statuer sur les

(1) En vérité, M. Husson prenait ses collègues pour des FHELR comment, il vient tout d’abord proposer de son autorité privée un plan d'après lequel ils auraient été tenus d'apporter un volume de Voltaire, de Buffon ou de — seau! puis on aurait mis les titres de ces ouvrages dans une urne; on aurait tiré au sort tel ou tel commissaire, elc., etc. Qui ne PORN là un de ces beaux plans qui avaient en d’autres temps canduit M. Husson à de résultats si merveilleux? Eh! mon Dieu, disait M. Louis, il n’est pas besoin de tant de 36 pour constater si un individu lif ou ne lit pas sans le secours de 3 gs u reste, on voit que la commission ne s’est montrée nullement disposée à se sou

. les ne ins pal son pre tendu

ions ; ? aucune suile à ses proposilons, système de précautions ; elle n'a donné

précautions à prendre dans les épreuves auxquelles on les soumettra. La séance est levée.

Maintenant que nous avons fait connaître toutes les circonstances relatives à la nomination des commissaires et à leurs premières opérations, nous allons exposer avec quelques détails quelles ont été les demandes et les propositions des divers concurrents.

Pour en finir tout d’abord avec les candidats qui se sont bornés à demander à la commission quelles étaient les conditions du programme, nous allons donner la substance de leurs lettres, puis nous passerons à ceux qui ont eu des rapports plus étendus avec la commission.

La première missive à examiner dans cet ordre est celle de M. le docteur Biermann, médecin à la cour du roi de Hanovre ;

-Le 1° novembre 1837, le chargé d’affaire de Hanovre en fit laremise à M. le secrétaire perpétuel. M. Biermann demandait :

1° Quelles étaient les conditions exigées pour rendre valables ou authentiques les preuves de la vision sans le secours des yeux ;

2” Quelles étaient les conditions du payement des 3000 fr. ;

3° S'il suffirait de l’attestation de trois ou quatre magistrats ;

4” Si la personne devait lire dans la seule langue qui lui serait connue, ou n'importe dans quelle autre;

5° Quelle mesure on prendrait pour décerner le prix, dans le cas où deux ou plusieurs concurrents se présenteraient à la fois munis des mêmes attestations. | |

M. Biermann ajoutait que quand ilconnaîtrait ces conditions, il se livrerait aux essais-et préparations nécessaires ; car il était besoin entre autres d’un régime diététique continué pendant plusieurs semaines.

M. Biermann adressait cette demande à l’académie, parce que, disait-il, une jeune fille nommée Christel Lagrave lui avait donné depuis plusieurs années des preuves nombreuses d’une singulière lucidité; elle pouvait lire, au moment du plus grand réveil de l'âme, des manuscrits en diverses langues, bien qu’elle ne connaisse que l’allemand, sa langue maternelle.

Il a été répondu à M. Biermann suivant ses désirs, c’est-àdire par l'envoi du programme des conditions exigées, au nom-

DU MAGNÉTISME ANIMAL, 081 bre desquelles ou plutôt en tête desquelles était cele-ci : que les expériences auraient lieu sous les yeux des commissaires,

La seconde missive est celle envoyée de Brou par M. le docteur Bergeron; il annonce qu'une jeune fille, domestique chez son beau-frère, à la faculté de lire sans le secours des yeux, et Cela pendant son sommeil naturel. Cette jeune fille est pauvre; 3000 francs seraient pour elle une petite fortune; elle désire gagner le prix. En conséquence, M. Bergeron prie le secrétaire de vouloir bien lui faire connaître les conditions exigées.

Réponse a été faite dans ce sens à M. Bergeron.

M. Ricard, magnétiseur à Bordeaux, dans sa lettre en date du 20 janvier, adressée à M. le président, commence par dire que plus de mille magnétiseurs pourraient montrer des somnambules ayant la faculté de voir sans le secours dés yeux ; que les somnambules lucides ne sont plus rares depuis qu’on s’occupe sur tous les points de la France de l’intéressante ques- Lion du magnétisme.

Il ajoute : qu'ayant lui-même plusieurs sujets de perfection (sic), il désire connaître les conditions du programme, afin de concourir à déterminer la réalité d'un phénomène qui ne peut pas plus être révoqué en doute que les effets de l'aimant, de l'électricité, de la lumière, etc.

Communication à été faite à M. Ricard des conditions du programme.

M. le docteur Despines, inspecteur des eaux à Aix en Savoie, avait d’abord demandé les conditions du programme, elles lui ont été transmises; il répond par une lettre en date du 26 janvier 4838, et demande de nouvelles explications. Il a des malades capables bien certainement de gagner le prix, mais il leur serait bien difficile dese rendre à Paris.

Et d’abord une jeune personne nommée Estelle ; M. Despines aurait bien voulu lui faire gagner la prime, mais la mère craint de compromettre l’avenir de son enfant: «Si vous saviez, MOnsieur, écrit-eile à 5. Despines, combien il m’en coûte de vous refuser, à vous à qui je dois tout, puisque je vous dois ma lle, vous me plaindriez sûrement. »

M. Despines le regrette bien vivement; car, dit-il, celle jeune malade lui a offert plus de cinq cents fois, plus de mille fois même

(sic) la transposition des sens en totalité ou en partie. Elle sait se magnétiser elle-même à volonté, selon qu'elle exerce sur elle tel toucher sympathique ! Maïs il n’y a rien à faire; la mère se refuse à tout. |

M. Despines ajoute dans la même lettre, et après avoir donné des détails sur une jeune personne dont nous aurons bientôt à nous occuper, c’est-à-dire sur Mie Pigeaire ; il ajoute qu'il a chez lui une jeune fille de la campagne, âgée de seize ans, devenue somnambule à l’âge de huit ans, à la suite d’une frayeur. Elle est paralysée, dit M. Despines, depuis le haut du rachis jusqu'aux orteils (sic).

Quand elle est en crise (vieux style), elle entend, lit, voit, sent, goûte, touche par les pieds ou les mains. M. Despines ajoute qu’il lui voit faire cela tous les jours. :

Sophie voudrait bien gagner sa dot (nous ne changeons rien aux expressions de M. Despines), ef ses parents le désireraient plus qu'elle encore ; mais elle est paralysée.…. |

On voit donc que les faits ne manquent pas... M. Despines a eu pour sa part le rare bonheur de traiter plus de vingt malades chez qui il a pu constater le déplacement des sens ; aussi peut-il assurer avoir été témoin plus de nEux mice fois de cette perception des sens pathologiquement déplacés.

J'avoue, dit-il en terminant, que l'académie doit accorder la prime de préférence au malade qui fera ses preuves devant elle; mais si des malades de la province pouvaient faire des TOURS DE FORCE (sic) plus grands et plus remarquables, ne ser ait- il pas juste qu'ils eussent une part au prix proposé? Ma jeune Sophie est pauvre , elle n’est pas ambitieuse... En crise elle semble même ES la prime offerte, mans elle bé tout autre quand elle est réveillée…

Quoi qu’il en soit, M. Despines désire être mis au courant des modifications qui pourront être apportées.

Il à été répondu à M. Despines que ces conditions étaient toujours les mêmes, savoir que la commission nommée devrait constater par elle-même la réalité des phénomènes.

Mais puisqu’il vient d’être question de {ours de force dans la lettre dé M. Despines, bien involontairement sans doute, ou plutôt bien improprement, car cé médecin rendait ainsi fort Asa pensée, nous anticiperons un peu sur les événements pôttr'insérèr iéi une communication faite à la commission par

un des Correspondants de l'académie à Metz, M. le docteur Willaume. Nous donnerons sa lettre textuellement, sans y joindre aucune réflexion. La voici :

MESSIEURS

ÆEn ce moment que lattention de l’académie est fixée, ou

plutôt appelée sur le magnétisme animal, j'ai pensé qu’elle entendrait peut-être avec intérêt le récit d’une scène dont l’un de ses correspondants vient d’être témoin, J’arrive de Strasbourg; c'était la foire, et des spectacles de tout genre s’offraient à la curiosité publique. Un des plus modestes était une baraque où l’on montrait des chiens savants. d

Il prit fantaisie, un soir, à un de mes amis d’amuser ses enfants de ce spectacle ; je l'y accompagnai.

Le directeur de la troupe, pauvre diable, et sa femme étaient Allemands d’outre-Rhin et ne ent pas français. Tout autour d'eux annonçait la misère des saltimbanques ambuanis: os

On pense bien qu’il ne s’agit pas ici du savoir et des tours des chiens ; quand ils furent terminés, une autre scène s’ouvrit :

Notre homme annonce en allemand à son public que sa femme allait deviner, voir, lire, compter, les yeux bandés et le dos tourné vers les objets.

En effet, sans préambule aucun, sans préparatifs, sans passes, Cette femme d’assez mauvaise mine, d'environ quarantecinq ans, ayant les apparences d’une bonne santé, se fait bander les yeux avec un foulard, tourne le dos au demi-cercle formé par les spectatéurs, appuyée contre le bord d’une table, et dans cette position, son mari lui adresse les questions suivantes, rés elle répondit sans la moindre hésitation :

Première épreuve. — D. Quel âge a monsieur ? (c'était Fami que j'accompagnais, auquel il avait demandé son âge à voix basse) Cinquanté-quatre ans, répondit la femme, ce qui était exact. Ainsi d’une autre personne plus jeune.

Deuxième épreuve. — D. De quel métal est la montre de mon-

sieur ? R. D’argent, et à savonneite. — D. Quelle heure indique-t-elle ? R, Dix heures moins dix minutes. Les aiguilles indiquaient en effet cette heure.

Troisième épreuve. — D. Monsieur a dans la main une pièce de monnaie, quelle est cette pièce ? R. Un écu de cinq francs. — D. À quelle effigie ? R. A celle de Charles X. — D. De quel millésime? R. Dix-huit cent vingt-cinq. Le tout fut vérifié par les spectateurs.

Quatrième épreuve. — L'un d’eux est invité à poser, à la craie, sur une ardoise, quatre chiffres qui se suivent. On demande à cette femme d’en dire la quotité, sans les approcher d'elle; elle ne s’y trompe pas.

Cinquième épreuve. — Enfin son mari lui demande quelle est la couleur du gilet dun des spectateurs devant lequel al se pose, elle l'indique. Et s’il est à un ou à deux rangs de boutons. À deux rangs, répond-elle, et chaque rang a neuf boutons, mais il en manque un au rang de droite; ce qui était parfaitement juste.

La séance terminée, je demandai au bateleur sil savait ce que c'était que le magnétisme animal; il me répondic qu'il ne savait ce dont je voulais lui parler.

J'ai pensé que le récit de ces jongleries dont je n’ai pas la clef pourrait servir à la commission du magnétisme à apprécier les merveilles qu’on se propose de lui faire voir encore.

Signé WILLAUME, Docteur-Médecin, correspondant de l’académie.

Metz, le 10 juillet 1838.

Nous arrivons maintenant à un candidat qui, après avoir occupé quelque te:nps la commission, a cherché à occuper bien davantage le public; nous voulons parler de M. Pigeaire.

M. Pigeaire envoie d’abord de Montpellier, 1e40 octobre 4837, une lettre sur quelques faits magnétiques : nous allons en donner une analyse succincte.

M. Pigeaire cherche d’abord à prouver que les épreuves auxquelles s'était engagé M. Berna devaient nécessairement manquer,; il en résulte que la doctrine du magnétisme n’a éprouvé aucun échec dans ces cireonstances.

Ce magnétiseur blâme ensuite la dernière commission d’avoir mentionné les rapports de 4784; suivant M. Pigeaire, si les membres de cette commission avaient assisté à un traitement magnétique (car il prend sur lui de supposer que les membres n'avaient jamais assisté à des traitements de cette nature), s'ils avaient lu quelques ouvrages modernes sur le magnétisme (car il suppose encore sans plus de façon qu’ils n'ont lu aucun ouvrage moderne sur le magnétisme), ils se seraient bien gardés de rappeler les rapports de 1784 !

Mesmer était un homme de génie ; il est tracassé par les corps savants ; ses élèves lui offrent cent louis chacun : or, si Mesmer eût été un charlatan, ses élèves ne l’auraient-ils pas accusé d’escroquerie ?

Deslon , docteur régent, que M. Dubois (d'Amiens) appelle un M. Deslon, fit plus de cent cinquante élèves.

Les progrès de la doctrine furent si grands, qu’au mois d’octobre 1784 la société royale de médecine avait reçu de tous les points dé l’Europe un grand nombre de lettres et de mémoires ; mais Thouret, poursuit M. Pigeaire, mit de côté tous ceux qui préconisaient la doctrine.

M. Dubois (d'Amiens) prétend que Thouret a signalé une circonstance très-honorable pour les sciences et pour ceux qui les cultivent, en faisant remarquer que dans les villes où il y avait des universités, où l’on cultivait avec succès les sciences et les lettres, la contagion du magnétisme avait été arrêtée, et qu’ainsi à Montpellier le magnétisme animal n’avait pu pénétrer; mais on pourrait répondre, dit toujours M. Pigeaire, que c’est parce qu’à Montpellier il y avait une université de médecine !

C’est pour cela que M. Dupotet a éprouvé en 1836 tant de tracasseries à Montpellier; c’est pour cela que le recteur fit traduire cet illustremagnétiseur en police correctionnelle (horresco referens), d’où célébrité immense donnée à M. Dupotet, qui magnétisa en moins de deux mois cent cinquante malades; et voilà justement pourquoi en 1784 le baquet magnétique ne put être élevé dans les villes à universités !

Voilà l'historique de M. Pigeaire. N'oublions pas cependant qu'il reproche à M. Dubois d’avoir placé en tête du rapport de la commission un préambule qui m'était pas exigé, el de

n'avoir pas mentionné le rapport de M. Husson. Après un historique aussi bien raisonné, M. Pigeaire entre en matière pour son propre Compte, |

C'est d’abord M. Dupotetquia fait de lui un magnétiseur. Un jour, pour convaincre un de ses amis, il pria son maître, C’està-dire M. Dupotet, de faire une expérience sur un de ses malades qui se promenait dans un jardin ; M, Dupotet tendit son bras dans la direction du promeneur, agita sa main pendant trois secondes, et marcha à reculons tenant toujours son bras tendu. Le promeneur attiré par une puissance à laquelle il ne peut résister, entraîne de toute la vitesse que marchait M. Dupotet deux athlètes qui malgré tous leurs efforts ne peuvent le retenir ni retarder sa marche. |

Arrive enfin le début de M'!: Pigeaire dans la carrière somnambulique.

Un soir madame Pigeaire étant seule avec ses enfants, magnétise la plus jeune de ses filles, par instinct ou par Curiosité (sic), et tâche d’imiter les passes de M. Dupotet : en moins de dix minutes le somnambulisme est complet. Le lendemain même opération, même résultat devant M. Pigeaire. La mère marche à petits pas et à reculons; la petite, semblable à un automate ambulant (sic), suit sa mère. L’émotion des parents était grande.

À quelques jours de là nouvelle séance demandée par quelques personnes de la connaissance de M. Pigeaire. La petite est endormie, on entend ouvrir la première porte de l’appartement, et l'enfant ayant toujours les yeux fermés dit tranquillement : « C’est madame Vitou qui entre.» On pousse un cri unanime , madame Vitou est surprise; elle demande à être magnétisée, on y consent; un quart d'heure après elle est en somnambulisme. On s’approchait d’elle, on lui criait à l’oreille : Madame Vitou ! madame Vitou n'aurait pas entendu un coup de fusil. On ne la réveilla que quand il fut bien nuit. Elle s’élance en s’écriant : — Une grosse bête comme moi je me suis laissée charmer! Ou plutôt dans son patois, que M. Pigeaire trouve bien plus expressif : « Une grossa bestia comme ma iou, me soui laissada in claousi ! Vous êtes une sorcière, madame ! »

Mais M. Pigeaire revient à sa petite fille : elle est de nouveau en somnambulisme; on lui fait passer une tabatière, en

demandant ce qu’elle contient; la petite prend la boîte, la presse dans sa main, la frotte avec ses doigts, et après un léger moment de concentration (sic) elle dit : « Il y a du tabac et une bague.» La boîte ouverte, on trouve un anneau d’or au milieu du tabac. (Voilà de ces choses que M!" Pigeaire a faites à Montpéllier; mais à Paris, où ily avait 3000 fr. à gagner, il n’a plus été question de cela.) Un monsieur passe dans une autre pièce, il vientensuite présenter la tabatière : «Dans celle-ci, ditlenfant, après l'avoir un peu frottée, il y a un morceau de papier blanc.» (Ah ! capricieuse enfant, n'avoir su frotter la tabatière qu’à Montpellier !!!)

Tout réussissait donc à souhait, seulement une petite altercation s'était élevée entre un agrégé de la faculté, M. Eugène Dalmas et M. Pigeaire, au sujet d’un ordre mental qui devait être transmis par la mère de l’enfant.il paraît que M. Dalmas demandait l’impossible, c’est l’opinion de M. Pigeaire. Une autre fois M. Dalmas devient encore une pierre d’achoppement pour la petite. Voici comment M. Pigeaire raconte la chose : UE

M. Dalmas écrit quelques mots sur un morceau de papier qui ést remis à la petite, assise à côté d’une cheminée et assez près de la lampe; M. Dalmas eut l’imprudence de dire : « Mais est-ce qu’ellen’y verrait pas, éclairée par le feu ?» (Quelle imprudence, en effet ! ) Oh ! alors la petite (c’est toujours M. Pigeaire qui parle) froisse le papier dans ses mains, etiln’y eut plusmoyen d'obtenir d’elle une parole, elle ne put lire un seul mot.

Mais avec les autres personnés les choses allaient à merveille. Mise en rapport avec une dame Bonnard, elle, petite fille dé onze ans, déclare que la dame n’est pas enceinte, et que son accoucheur qui à dit le contraire s’est trompé. C’est surtout tête "à tête avec ses parents qu’elle va loin.

M. Pigeaire en donne un grand nombre de preuves. Eté s Un soir, dit-il, que tranquille au coin du feu, la petite avait demandé à être magnétisée (nous citons CSSS je voulus, poursuit M. Pigeaire, expérimenter jusqu’à quel point elle désignerait les organes internes du corps. Ce qu’elle dit des organés pectoraux fut confus ; arrivée à l'abdomen, elle s’écria : « Maman, c’est trop dégoûtant ; je en prie, ne me fais pas regarder là.» Et comme sa mère insistait doucement: « Je t'en

supplie, maman, c’est trop dégoûtant à- voir! cela me fait beaucoup de is nous cessèmes l'expérience.

Arrivent ensuite des faits non moins probants sur la magnétisation des objets matériels :

Si un objet magnétisé est placé devant elle, par terre ou tout autre part, la petite reste clouée et fascinée devant cet objet : elle ne peut s’en éloigner, malgré toute la volonté qu’elle aurait de le faire. Avant de se mettre à table on lui magnétise sa cuiller; aussitôt qu’elle veut s’en servir, elle la rejette et se saisit vite d’une autre.

Si, étant dans son sommeil magnétique, l’enfant demande à boire, la moindre goutte d’eau qui ne serait pas magnétisée ne dépassera pas son gosier. Si on lui donne une dragée, un morceau de sucre, impossible de les avaler à moins qu’on ne les ait magnétisés. |

Enfin, et pour clore ce qu’il appelle cette série d'expériences, M. Pigeaire raconte qu'ayant un soir endormi sa fille, il la laissa dans cet état et sortit. À son retour, il lui fut dit que quelques instants après sa sortie la petite s'était levée de sa place, avait été s'asseoir sur une chaise longue, et que là elle s'était fait elle-même &:, yasses en travers du front avec la manche d’un des habits de M. Pigeaire, en se criant à elle-même : « Réveillez-vous donc, » et qu’alors elle s'était réveillée !

M. Pigeaire, après avoir raconté quelques autres faits de la même espèce, et pour terminer son mémoire, s'exprime de la manière suivante :

« Les faits dont je viens de vous entretenir, messieurs, sont vrais ( M. Pigeaire fait bien de le dire), ils sont importants ; ils peuvent jeter un grand jour (expression familière aux magnétiseurs) sur plusieurs points obscurs ou inconnus dela physiologie; ils méritent d’être observés par ceux qui s'occupent de* cette Science avec attention, avec un soin minutieux, avec toutes les précautions requises ; mais sans prévention pour les phénomènes qu’ils n’ont pas encore vus (qui dit à M. Pigeaire qu'on ne les avait pas encore vus), car un jugement sain ne peut émaner d’un esprit prévenu.

» Dans ce but, j'ai l'honneur, messieurs, de vous faire les propositions suivantes :

» Je prie instamment M. Dubois (d'Amiens) et M. Bouillaud

DU MAGNÉTISME ANIMAL, 589 de venir à Montpellier; je désire les rendre témoins d’un des phénomènes les plus curieux du somnambulisme magnétique , celui de la lecture sans Le secours des yeux.

» Deux membres de la faculté de médecine de Montpellier, que ces messieurs choisiront, assisteront aussi à cette expérience. Ma petite magnétisée et endormie devant eux, on lui couvrira les yeux, et ces messieurs constateront la complète occlusion. Cette disposition prise, un livre que ces messieurs auront apporté sera mis dans les mains de l'enfant; elle y lira d’a- - bord quelques lignes, ses doigts étant en contact avec le papier afin de la disposer convenablement et de la mettre en haleine ; ensuite ,et sur une autre page, on appliquera une plaque de verre, et la petite lira comme précédemment, ses doigts en contact avec le verre interposés entre eux et la page du livre où elle lira,

» Si la petite somnambule ne lit pas de cette manière, je m'engage à rembourser à ces messieurs les frais de leur voyage.

» Si M. Dubois (d'Amiens) et M. Bouillaud ne peuvent se rendre à Montpellier, je consens à venir faire l’expérience à Paris. |

» Si la lecture par le moyen des doigts appliqués sur le verre a lieu, les frais du voyage de ma famille me seront remboursés par l’académie ou par messieurs les commissaires. Je dois prévenir que nous serons cinq personnes à voyager.»

M. Pigeaire, il faut en convenir, se mettait là en grands frais de propositions et de conditions tout à fait en pure perte, puisque le prix Burdin pouvait satisfaire à toutes ces conditions, puisqu'il s'agissait précisément de lecture faite sans le secours des yeux, et puisque la somme de trois mille francs pouvait solder tous ses frais de voyage. Au reste , il va s'expliquer sur le prix et faire aussi ses conditions ; conditions, pour le dire d'avance, qui seront tout autres à Paris qu’à Montpellier.

« Je pense, poursuit M. Pigeaire, que M. Burdin, entraçantson programme, à eu en vue de constater la transposition de sens.

» Ma somnambule magnétique dira à M. Burdin : RENDEz- MOI MOMENTANÉMENT AVEUGLE ; assurez-vous que la moindre clarté ne puisse arriver à mes yeux. Si, dans cet état, je fais avec mes doigts ce que vous ferez avec vos yeux, c'est-à-dire si je lis avec mes

doigts , QUI DEVIBNNENT ALORS 96 OT ganes oculaires , une plaque de verre étant appliquée sur l’imprimé ou l'écrit à la main que vous me donnerez à lire; si, par ces nouveaux organes; je transmels à mon cerveau la teneur de l'écrit que vous naurez donné, et que je vous l'exprime sans me tromper, j'aurai sans doute rempli les conditions de votre programme ; mais vous devez penser que , pour la remplir cette condition , il faut que toutes les propriétés de l’objet que mes DOIGTS REGARDENT soient en évidence; Sans cela, comment pourrai-je les voir? comment mes doigts pourraient - ls transmettre à mon cerveau et leur couleur et leurs formes ? En un mot, meltez-moi dans des conditions que je puisse lire avec mes doigts comme vous lisez avec vos yeux.

» Dans ce cas, reprend M. Pigeaire, j'accepte pour mon €nfant la proposition de M. Burdin.

» Signé PIGEAIRE. »

Montpellier, le 10 octobre 1837.

On voit que cette lettre-mémoire de M. Pigeaire était ÉVIdemment destinée à la commission instituée pour le prix Burdin, et que c’est par erreur qu’on lavait d’abord envoyée à deux autres commissaires.

Dès que la commission en eut pris Connaissance, il lui parut que M. Pigeaire acceptait pleinement et même au delà les conditions du programme de M. Burdin. Sa fille disant aux commissaires : Rendez-moi momentanément aveugle, levaittoutes, les difficultés : les commissaires, une fois la demoiselle à Paris, sauraient parfaitement comment sy prendre pour la rendre momentanément aveugle, sauf à laisser à ses doigts toute la lumière désirable, Quant à la proposition faite à MM. Dubois et Bouillaud, elle devenait complétement inutile, il n’y avait pas à y répondre. | Enr DATE

Mais comme M. Pigeaire ignorait que sur la proposition de MM. Bousquet et Gueneau de Mussy, sa lettreavait été renvoyée à la coramission, le 40 mars 4838 il prit le parti d'écrire à ces deux honorables membres pour savoir quelle avait été la décision de l'académie relativement aux propositions qu’il avait faites : « Pensez, messieurs, disait-il, que c'est sur mon propre enfant que je fais cette expérience, et qu’il faut une conviction

DU MAGNÉTISME ANIMAL. 99H bien puissante et l’intérèt de la science pour vous inviter à accepter ma proposition. Dans ce cas, je tiens à honneur que M. Dubois assiste aux expériences que nous ferons : j'aime les hommes qui expriment franchement leur Opinion ; M. Dubois a un caractère trop élevé pour nier.des faits positifs lorsqu'ils lui sont évidemment démontrés. »

Quoi qu’il en soit, les propositions faites par M. Pigeaire exigeaient quelques modifications dans le programme formulé : il fallait, par exemple, que les objets fussent éclairés; mais ceci était parfaitement juste, et on ne fit aucune difficulté d'accéder aux demandes de M. Pigeaire. Puisque sa fille avait dit : Rendez-moi momentanément aveugle, tout le reste devait être libéralement concédé; aussi M. Burdin, le 20 mars 1838, demanda la parole en séance publique, et fit en ces termes les modifications suivantes à son programme :

Messieurs ,

. La commission nommée au scrutin par l’académie royale de médecine, dans le but d’adjuger le prix de trois mille franes à la personne qui, soit à l’aide de l'agent dit magnétisme animal, soit sous l'influence de tout autre agent, pourrait lire sans le secours des yeux, cette commission, dis-je, s’est constituée ; elle attend les personnes qui voudront bien opérer devant elle.

On à déjà répondu à l'appel, tant de quelques parties de ‘France que de l’étranger ; mais les uns ignorent les conditions que j'avais mises au concours, les autres veulent envoyer des certificats ; d’autres, et M. Pigeaire est de ce nombre, désirent quelques modifications ; ils ne consentiront à concourir que dans le cas où j’accéderais à de nouvelles conditions : j'ai donc dû vous demander la permission de leur répondre en peu de mots.

Lorsque j'ai institué le prix, j'avais mis comme conditions que les concurrents devraient lire sans le secours des yeux, de la lumière ou du toucher.

Je ferai ces concessions dans des limites larges et scientifiques.

La somnambule de M. Pigeaire est une fille de onze ans; elle prononce d’une manière affirmative, dans un cas douteux pour des médecins, qu'une dame Bonnard n’est point enceinte; elle

distingue les personnes qui sonnent à la porte de son appartement ; elle voit quels sont les objets renfermés dans une boîte; le tout est constaté, verbalisé par des hommes du plus grand mérite : toutefois, pour concourir devant vos commissaires, cette jeune somnambule aura besoin de lumière (car pour elle, pour son magnétiseur, la condition première, fondamentale dans l'acte de la vision, c’est que les objets soient éclairés ; mais, quant à l’organe même de la vision, quant à l'appareil anatomique, ce n’est pas une condition indispensable, et à la rigueur on pourrait s’en passer). Messieurs, comme c’est pour moi la condition sine qu non; comme mon intention, en exigeant que les objets fussent dans l’obscurité, n’était pas de les rendre invisibles en eux-mêmes, mais bien d'empêcher qu'ils ne fussent vus par les yeux de la somnambule, j’accorde ce premier point. Les objets seront éclairés; mais comme de son côté la somnambule de M, Pigeaire dit : Rendez-moi momentanément aveugle ; assurez-vous que la moindre clarté ne puisse arriver à mes yeux, on me permettra de mettre les yeux de cetté somnambule dans des conditions telles que la lumière concédée par moi aux objets ne pourra pénétrer dans les organes de la vision : dès lors nos intentions réciproques seront remplies.

Mais ce n’est pas tout : M. Pigeaire exige que sa somnambule ait la faculté de promener ses doigts sur une lame de verre placée au-dessus des caractères à déchiffrer.

Messieurs, lorsque j'ai interdit l’exercice du toucher aux concurrents, javais entendu qu’on ne pourrait user de ce sens en tant qu’il pourrait devenir subsidiaire, supplémentaire du sens de la vue, en tant que des caractères en saillie pourraient donner des indices sur la lecture à faire; mais, puisque MI Pigeaire se bornera à promener la pulpe de ses doigts sur des surfaces planes et lisses, ce point sera encore concédé, pourvu que les livres qui devront servir aux expériences soient fournis par vos commissaires.

Enfin , messieurs, resterait une dernière question à déterminer : de quelles précautions devra-t-on user pour réduire l'appareil anatomique de la jeune somnambule à un état complet d’impuissance, de nullité? pour faire que des objets d’ailleurs bien éclairés, et sous ce point visibles par eux-mêmes,

DU MAGNÉTISME ANIMAL. 593 ne puissent être vus, ce qui s'appelle vus, par les propres yeux de la somnambule?

» Pour les mêmes détails imessieurs, je m’en rapporte entièrement à la sagacité de vos commissaires, et je me bornerai à vous demander que cette pièce leur soit renvoyée. »

M. le secrétaire perpétuel transmit immédiatement à M. Pigeaire les deux programmes de la commission du magnétisme, celui que M. Burdin avait rédigé lors de la fondation de son prix, et celui qu’il venait de modifier pour $e conformer aux demandes de M. Pigeaire; le 43 avril, M. Pigeaire répondit qu'il avait reçu les deux programmes de la commission du magnétisme , et qu’il se rendrait à Paris dans le courant du mois suivant.

M. Pigeaire arrive en effet à Paris avec sa famille : quel est son début? il vient muni de deux programmes. Va-t-il US termes de sa lettre, se mettre à la disposition des commissaires? les inviter immédiatement à procéder aux expériences ? En aucune manière : M. Pigeaire va commencer par donner des représentations, des séances publiques, lui qui écrivait naguère: Songez, messieurs, que c'est sur mon propre enfant que j'expérimente. Au lieu de procéder sans bruit, sans éclat, il assemble à son de trompe des médecins, des rédacteurs de divers journaux politiques, et coup sur coup il met sa somnambule en évidence, et toujours, bien entendu, avec succès. Des lettres lui arrivaient de toutes parts, et dahs une brochure publiée depuis il en donne quelques échantillons ; celle par exemple de M°° la princesse de Belgiojoso (la lettre d’une princesse fait toujours bien dans un livre); puis arrivent des littérateurs , des pairs de France , des députés, lord Cuningham, Georges Sand, Albéric Second, etc., etc. On fait publier des relations circonstanciées dans le Charivari, dans la Revue de Paris, dans la Revue du Grand-Monde, dans le Fanal, etc., etc. On invite MM. Arago, Orfila, Broussais, Andral. Pauvre petite! la voilà dans ce bruyant Paris, et chaque jour donnée en spectacle à la foule oisive ; on la faisait travailler sans relâche! qu’il en coûte pour acquérir quelque célébrité !

Des procès-verbaux sont rédigés , il faut les faire signer par ce qu'on appelle des sommités. C’est un art que de se faire donner des signatures; pour y arriver il est divers moyens : on intimide

les uns, on flatte les autres ; c’est un art tout particulier, et plus tard on l’a vu mettre de nouveau en pratiqué avec plus de succès encore.

Cependant la commission attendait paisiblement qu’il plût à M. Pigeaire de lui présenter sa somnambule; il y avait là quelques hommes sévères , rigoureux, nullement empressés d’aller se mêler à MM. les pairs de France et les députés. Peu leur importait que Georges Sand donnât ou non sa signature. Nous verrons bien! disaient-ils ; attendons M. Pigeaire.

Dans sa brochure, M. Pigeaire affirme que grand était l’émoi des membres de la commission, lorsqu'ils apprirent les résultats de ses premières épreuves magnétiques. Grande était erreur de M. Pigeairé; on attendait fort tranquillement que M. Pigeaire vint répéter à la commission ce qu’il avait écrit de Montpellier : « Rendez ma fille momentanément aveugle. »

Enfin M. Pigeaire se décida à aborder la commission ; mais comme la tâche lui parut assez rude, il jugea prudent de recourir à Certaines précautions. Il écrit donc aux membres de la commission le 26 juin 1838 ; il leur dit qu’il est venu à Paris pour les rendre témoins des expériences énoncées dans le mémoire par lui adressé à l’académie en octobre 1837. Puis il entre dans la description minutieuse de l'appareil qu’il a coutume de placer devant les yeux de sa fille (puisque M. Pigeaire rappelait les expériences énoncées dans son mémoire, il aurait été beaucoup plus simple, plus décisif surtout de choisir l’expérience dela tabatière ; ceci aurait dispensé de tout appareil. C’est là le parti que M. Teste a choisi plus tard ; aussi on verra qu'il n'y à eu aucune Contestation avec M. Teste). Mais reprenons la série des nouvelles conditions que M. Pigeaire venait d’imaginer : D'abord, dit-il, dans sa lettre, il sera nécessaire de faire à l’enfant l’essai du bandeau , par la raison que ce bandeau aura été manié par des mains étrangères à la somnambule ; cet essai sera fait en présence de M. le président de la commission et de M. le secrétaire perpétuel, (Pourquoi M. le secrétaire perpétuel ? Pourquoi cette modification ajoutée par M. Pigeaire? Enfin ceci aurait pu sefaire ; mais voyons le reste.)

« Il sera formé deux séries des membres composant la commission (voilà qui est curieux ! de sa propre autorité M, Pigeaireécrit toutsimplement à la commission qu’elle devra

se scinder, se partager en deux séries) ; chacune d'elles et M. le président assisteront à une épreuve, si une seule épreuve suffit.

» Lorsqu'une expérience aura réussi, les commissaires qui y auront assisté auront terminé leur mission.

» Les expériences seront faites de la manière suivante. Suit un programme de la façon de M. Pigeaire.

» La majorité des commissaires validera les épreuves.

On voit d’abord que M. Pigeairey met un peu plus de pr qu'avec lessommités contemporaines ; le nombre des assistants ne le gènait pas alors, la jeune fille n’en était pas intimidée ; mais avec la Commission il en est tout autrement : sept personnes ! il y a de quoi l’effrayer assurément, et elle ne pourrait rien faire.

Le 30 juin, la commission répond qu’elle ne peut consentir à être scindée, et qu’à elle seule appartient de détérminer la forme de l'appareil qui devra servir aux expériences. C'était bien juste, puisque M. Pigeaire alors qu’il était à Montpellier se bornait à dire : Rendez ma fille momentanément aveugle, et c’est lui aujourd’hui qui prétend la rendre aveugle à sa façon !

Le 2 juillet il écrit de nouveau aux membres de la commission Pour proposer encore une fois son appareil. Après toutil fallait examiner cet appareil ; donc M. Bousquet écrivit au nom de la commission pour prévenir M. Pigeaire qu’elle devait se réunir le lendemain et qu’elle aurait l’honneur de le recevoir.

Il est important derétablir iciles faits tels qu'ilsse sont passés dans cette entrevue, car depuis ils ont été étrangement défigurés.

M.Double chargé de porter la parole au nom de la commission fut à peu près le seul interlocuteur avec M. Pigeaire; son ton fut constamment digne et poli; M. Pigeaire aurait peut-être préféré qu’on gardât moins de mesure avec lui. Il prétend dans sa brochure que M. Double fit ses observations avec un ton mielleux et poli. Ceci prouve que toutes les convenancesontété du côté de lacommission. Voici du reste comment les choses se sont passées.

Avant tout M. Double prévint M, Pigeaire que la commission ne Consentirait en aucune manière à se laisser scinder ; que charg gée par l'académie de véritier la réalité de certains faits ,

cette vérilication dévait être faite en commun, sans adjonction aucune; et que sans doute M. Pigeaire renoncerait à ces prétentions ; en effet, M. Pigeaire n’insista pas.

M. Double aborda alors la question des précautions à prendre pour s'assurer de la réalité du phénomène. Comment, s’écria avec feu M. Pigeaire, vous voulez soupçonner mon propre enfant! Pardon, lui répliqua M. Double, en pareille matière nous ne soupçonnons personne, et nous soupçonnons tout le monde. Et d’ailleurs vous nous avez dit positivement: Rendez ma fille momentanément aveugle; c’est là précisément Ce que nous devrons chercher à faire. Vous avez demandé seulement que les objets fussent éclairés , ils seront éclairés.

La commission avait fait fabriquer un appareil en soie noire, très-léger, soutenu par deux fils de fer, afin d’être maintenu à distance du visage de la jeune fille, et de manière à ne gêner ni sa respiration ni la liberté de tous ses mouvements.

M. Pigeaire à l’aspect seul de cet appareil se récria ; il fut aussitôt mis de côté , la commission n’y tenait pas.

C’est alors que M. Pigeaire tira de sa poche un bandeau en velours noir large de deux à trois pouces environ.

Chacun des membres examina cet appareil, quelques-uns le placèrent sur leurs yeux; M. Pigeaire assurait que celui qui en avait donné la forme , les dimensions et la composition était tout aussi incrédule, tout aussi soupçonneux qu'aucun des membres de la commission.

Le président fit observer à M. Pigeaire que le bandeau remplirait les vues de la commission sil était plus large, si surtout il descendait plus bas sur la figure de la jeune somnambule, et que dans ces conditions les commissaires ne tiendraient pas à ce que l’application fût immédiate. M. Pigeaire fit ici des objections dont on ne trouve nulles traces dans sa brochure ; il fit observer que la figure desa fille devait rester découverte supérieurement et inférieurement : Pourquoi? ajoutait-il, je n’en sais rien, mais c’est une condition indispensable à la réussite du phénomène : Peut-être bien, et je ne donne ceci que comme une hypothèse, peut-être la vision chez mon enfant se fait-elle par l'intermédiaire des branches de la cinquième paire ou de la portion dure de la septième, branches qui se distii-

DU MAGNÉTISME ANIMAL, 597 buent à la face. Peut-être est-ce ainsi que le phénomène a lieu; de 1à impossibilité de couvrir ces parties.

M. Double, toujours au nom de la commission, proposa à M. Pigeaire de se borner dans le cours de l'expérience à interposer tout simplement une feuille de papier entre les yeux de sa fille et l’objet à discerner ; cette proposition fut encore écartée par M. Pigeaire, il lui fallait son bandeau et rien que son bandeau. Alorsle président de la commission, avecle consentement de ses collègues, bien entendu, fit une concession telle que si M. Pigeaire ne l’acceptait pas, évidemment toute relation devait cesser immédiatement avec lui; telle enfin qu’entreprendre malgré cela des expériences c’eût été abuser de la confiance de l’académie, ç’eüùt été compromettre sa dignité. M. Double dit donc à M. Pigeaire :

Monsieur , à tort ou à raison, on peut se croire fondé à soupçonner qu’une fois votre bandeau placé sur les yeux de votre fille, une fois son bord inférieur collé sur les parties qu’il recouvre, on peut soupçonner qu'après un temps plus ou moins long il se fera quelque décollement, aussi minime que vous le voudrez, mais tel enfin qu’il permettra le passage de quelques rayons lumineux et rendra ainsi la vision possible, C’est une supposition qu’il faut rendre inadmissible ; eh bien! pour cela nous ne vous demanderons plus qu'uneseule chose; on seservira de votre bandeau; les objets à discerner seront placés à la distance que vous voudrez et parfaitement éclairés; seulement ladirectionsera telle que quand bien même il s’opérerait quelque décollement, rien ne pourrait être vu sous le bord inférieur du bandeau. Ainsi, au lieu de placer les objets obliquementen bas, on les placera directement, vis-à-vis, c’est-à-dire dans une direction perpendiculaire à la surface de ce bandeau.

M. Pigeaire déclara qu’il ne pouvait encore accéder à cette condition; que MM. les commissaires seraient là pour s'assurer de temps à autre que le bord inférieur reste parfaitement collé.

On pense bien qu'après ce dernier refus de M. Pigeaire la commission n’avait plus rien à lui proposer. M. Pigeaire voulut parler de parties de cartes. Jouer aux cartes n’est pas lire, répondit M. Double. La conférence en resta là; M. Double accompagna M. Pigeaire jusqu’à la porte de la salle, et après une très-courte délibération, il fut convenu qu’on ne se livrerait à aucune expé-

598 | HISTOIRE ACADÉMIQUE rience, et qu'un rapport serait fait à l'académie pour l’instruire de ce qui s'était passé,

M. Gérardin, chargé de rédiger ce rapport, en donna lecture à l’académie le 24 juillet 1838.

Mais avant de faire connaître la teneur de ce rapport, d’ailleurs très-simple et très-modéré, comme on va le voir, disons que dans sa brochure M. Pigeaire a cru devoir critiquer le rapport qui a été fait sur son compte à l'académie : il en avait bien le droit; mais comme tous les torts devaient bien entendu être du côté des commissaires, du côté surtout du rapporteur et de celui denous qui faisait partie de la commission, M. Pigeaire n'a rien trouvé de mieux que d'aller prendre dans un article de journalunrapport et une allocution complétement imaginaires pour les attribuer à ces deux membres.

On trouvera sans doute le procédé bien Hard que d’aller mettre dans la bouche d’un rapporteur officiel des paroles qu’il. n'a pas dites; car enfin les rapports sont des pièces qui restent. Rien n’empêchait M. Pigeaire de se faire délivrer dans les bureaux de l’académie le rapport fait sur son compte, et de faire contre-signer Ce rapport, pour copie conforme, par le secrétaire perpétuel. Il pouvait enfin consulter tout simplement le bulletin de l’académie, publication officielle ; puisqu’il se proposait, ainsi qu'il ledit (puissance de l’élect. animal, 457), d’examiner ce document. Mais alors il n’aurait pas avancé ce qui suit.

Son entrevue, dit-il, fut transformée par le rapport et par le récit de M. Dubois (d'Amiens), en séances magnétiques (c’est M. Pigeaire qui a souligné ces derniers mots), auxquelles la commission aurait assisté (loc. cit.).

Conçoit-on une pareille accusation ? sept membres de l’académie seraient venus en pleine séance, un rapport à la main, affirmer à leurs collègues qu’ils avaient assisté à des séances magnétiques, quand au vu et su de tout le monde tout s’était borné à une entrevue avec M. Pigeaire !

Mais faisons connaître quelques-unes des paroles que M. Pigeaire met dans la bouchedeM. Gérardin, c’est-à-dire d’un rapporteur quis’était borné à lire un document déposéencoreaujourd’hui dans les archives de l’académie et fidèlement reproduit dans le bulletin de cette société.

«M. Pigeaire s’est borné à faire fonctionner sa somnambule

DU MAGNÉTISME ANIMAL, 599 à sa manière; la somnambule à lu en effet, mais à ce que l’on présume, à l’aide des faibles rayons qui pénétraient par le bord inférieur de son bandeau, et après une heure et demie de contorsions de la figure et du corps, capables de déplacer plus ou moins le bandeau.»

A la page suivante, M. Pigeaire met ces autres paroles dans la bouche du rapporteur :

« La Commission a dû se mettre en garde contre les supercheries et prendre les précautions qu’elle a jugées convenables; la commission a assisté à une séance qu'il a donnée à sa manière; €h bien ! la commission n’a pas acquis dans cet examen la conviction de la clairvoyance magnétique; elle a dû par conséquent conclure qu’il n’y avait pas lieu à accorder le prix de M. Burdin. » (Loc. cit., 164 et 165. )

Voilà certainement qui dépasse tout ce qu’on a fait jusqu’à présent : supposer qu’un rapporteur aidé d’une commission tout entière est venu soutenir de semblables assertions ! qu’une commission est venue, dans un rapport écrit, affirmer qu’elle a assisté à une séance, qu’elle à fait un examen, quandil n’y avait eu réellement ni séance ni examen ! voilà, nous le répétons, qui dépasse toute croyance,

Comment on aurait dit cela, et pas un membre de l’académie ne se serait levé pour dire au rapporteur : Mais vousenimposez, vous dites ce qui n’est pas, vous n’avez assisté à aucune séance !

Pour montrer maintenant combien le rapportde M. Gérardin a été exact et modéré, bien que ceci ne puisse être mis en doute, nous allons le reproduire tel qu’il à été consigné dans le bulletin hebdomadaire de l’académie.

Après avoir mentionné les détails de la correspondance établieentre la commission et M. Pigeaire, le rapporteur s’exprime en ces termes :

« La commission résolut d’inviter M. Pigeaire à la séance fixée au 7 juillet; M. Pigeaire accepta et fournit les renseignements qui vont suivre.

» Après avoir rappelé les conditions du programme et les intentions du fondateur du prix, M. le président de la commission demanda à M. Pigeaire si mademoiselle sa fille pourrait lire au moyen de l’appareil d’occlusion que nous présentons à l'académie.

» M. Pigeaire, après avoir examiné cet appareil, répondit qu’il était indispensable que l'appareil fût appliqué immédiatement sur les yeux, et que s’il existait un vide ou si la lumière pénétrait entre les yeux et l’appareil, le phénomène ne pourrait avoir lieu; qu’il en serait de même si l’on interposait une feuille de papier entre l’objet à lire et l'appareil d’occlusion.

» Nous avons alors proposé à M. Pigeaire d’emporter Pappareil et d'adapter à son intérieur les moyens qu’il jugerait convenables pour remplir cet intervalle etrendre l'application du masque immédiate sur les yeux. M. Pigeaire refusa.

» M. Pigeaire ajouta que l’on avait en vain essayé plusieurs espèces de bandeaux, que tous avaient déterminé chez la somnambule des accidents nerveux plus ou moins intenses ; que le bandeau qu’il nous présentait était le seul convenable, et qu'il ne pouvait être remplacé par aucun autre appareil d’occlusion.

» M. le président proposa alors qu’on pût ajouter au bandeau de M'e Pigeaire un voile mobile, de manière à envelopper une plus grande partie de la figure: M. Pigeaire s’y 0pposa : il répondit que la forme actuelle de ce bandeau ne pourrait être modifiée en aucune manière; qu’elle devait surtout laisser les joues à découvert, n’étant pas éloigné de penser, avec plusieurs personnes, que sa fille pouvait lire par le moyen des nerfs qui se distribuent à cette région de la face.

» À cette occasion, un membre a proposé d’adapter à l’appareil ci-joint deux tubes coniques, de manière à ce que la lumière pût y pénétrer par l’orifice évasé et allât porter son impression sur la région de la joue en contact avec l’autre extrémité. M. Pigeaire rejeta également cette proposition.

» À la demande si M"° Pigeaire pourrait lire immédiatement après l’application du bandeau dont elle fait usage, M. Pigeaire dit qu’elle Hit plus ou moins promptement, et que cet espace de temps varie depuis un quart d'heure jusqu’à une heure et demie.

» Sur l’observation que pendant l'application du bandeau MI Pigeaire imprimait auxmuseles de la face des mouvements plus ou moins répétés, M.Pigeaire déclara que tantôt elle exécutait ces mouvements et que tantôt ellene les exécutait point.

» Une autre question sur laquelle la commission insistait

DU MAGNÉTISME ANIMAL, 601 beaucoup était la position du livre dans lequel Mie Pigeaire devait lire; la commission désirait donc savoir si Ce livre pouvait être placé en face directement et à la hauteur des yeux.

» M. Pigeaire dit que le livre devait être placé soit surles ge= noux de sa fille, soit sur une table devant elle; qu’il fallait lui laisser la faculté de le placer comme elle le désirait, mais qu’ellene pourrait pas lire s’ilétait placé en face et àla hauteur des yeux. |

» Enfin M. Pigeaire déclara non-seulement que sa fille ne lirait plus, mais qu’elle tomberait dans un état convulsif plus ou moins grave, S’'ilconsentait à ce que, pendant la lecture, un des commissaires pût appliquer les doigts sur le bord oculaire et inférieur du bandeau, et qu’en demandant le partage de la commission son seul motif était que sa fille lisait mieux devant un petit que devant un grand nombre de personnes.

» Vers la fin de la séance, M. Pigeaire ayant dit que dans d’autres temps sa fille avait lu dans l’intérieur d’une boite fermée, la commission lui déclara unanimement que cette expérience serait décisive si elle était répétée devant elle; M. Pigeaire déclara qu’il ne pouvait pas répondre si elle pourrait se réaliser aujourd’hui.

» Tels sont, messieurs, les renseignements et les explications donnés par M. Pigeaire ; vous jugerez d’après cet exposé que Si nous n'avons pas tenté d'expériences, C’est que nous conformant scrupuleusement au texte précis du programme de M. Burdin, nous n’avons pas trouvé, soit dans la forme du moyen d'occlusion proposé par M. Pigeaire, soit dans la manière dont le livre doit être placé devant mademoiselle sa fille, l'assurance positive que la lumière ne pouvait point arriver jusqu'aux yeux de la jeune somnambule.» (Bull. de l'acad., t. 11, p. 967, 68, G9. )

Voilà comment l’entrevue de M. Pigeaire avec la commission a été transformée par le rapport de M. Gérardin en séances magnétiques. Voyons maintenant quelles paroles ont été prêtées à celui de nous qui faisait partie de la commission.

M. Dupois (d'Amiens) : « Qu’avons-nous vu? une jeune fille ayantles yeux couverts à la manière de M. Pigeaire, se contordre pendant une heure, une heure et demie ; faire des grimaces à

n’en plus finir, porter même les mains sur son bandeau, jusqu’à ce que les petites bandelettes de taffetas, décollées sur quelques points, permissent de voir des objets qu’elle désignait précisément dans cette direction et en portant la tête obliquement de côté et contre la lumière.» (Pigeaire , de l’élect. anim., 167.) À

M. Pigeaire n’a pas manqué d'exploiter cette version : Qui ne croirait, s'écrie-t-il, que la commission a réellement assisté à des expériences ? M. Dubois (d'Amiens) est plus clairvoyant que tous les somnambules ensemble, car il décrit minutieusement une scène dont il n’a jamais été témoin... le délire de la passion le fait divaguer, etc.» (Loc. cit.)

Nous ne chercherons certainement pas à répondre à M. Pigeaire par le genre d'arguments qu’il vient de choisir ; nous emprunterons tout simplement au bulletin officiel de l’académie les paroles qui réellement ont été prononcées dans cette OCCASION :

« M. Dusois (d'Amiens) : Il se peut qu’on trouve ce rapport un peu Court, nous concevons nous-même qu’il manque de développements, mais nous sommes ici pour en donner. (M. Dubois retrace en peu de mots l'historique de cette affaire). M. Pigeaire, dit-il, a écrit de Montpellier : Rendez ma fille momentanément aveugle! On ne pouvait mieux dire; mais ce n’est pas avec le bandeau qu'ilnous a présenté qu’on produira sûrement cet effet. Au premier coup d'œil jeté sur ce bandeau, nous avons bien vu qu’il pourrait laisser glisser quelques rayons lumineux par son bord inférieur, et nous avons proposé à M, Pigeaire ou d'appliquer deux doigts sur la partie qui répondait aux globes des yeux, ou d'élever le livre à la hauteur des yeux, ou d’attacher aux bords inférieurs du bandeau un morceau de soie en forme de rideau ; ila tout refusé. Devions-nous cependant prolonger nosrelationsavec lui, et accepter toutesles conditions qu’il lui plaisait de nous imposer ? Non, messieurs, nous ne le devions pas, par respect pour vous. » (Bull. de l’acad., don, 913, 974;) |

Toute relation ayant ainsi cessé entre la commission ou plutôt entre l'académie et M. Pigeaire, celui-ci n’en continua pas moins ses représentations publiques; l’académie reprit le cours ordinaire de ses travaux scientifiques, satisfaite de sa

commission qui par une ligne de conduite sévère, rigoureuse, scientifique enfin, avait su conserver intacts et sa dignité et son honneur.

Le magnétiseur de Montpellier nous apprend qu'obligé de faire un voyage, il pria M. Frappart de diriger en son absence les séances magnétiques ; et que celui-ci eut alors deux luttes à soutenir, l’une avec M. le professeur Bouillaud, et l’autre avec M. le docteur Donné.

Deux luttes à soutenir, est mal s'exprimer ; il fallait dire que M. Frappart, pour raviver un peu les séances de la petite qui commençaient à languir, entreprit un système général de provocation avec des gens qui ne songeaient nullement à lui. À toute forceil fallait faire du bruit; or, pour arriver à ce résultat, M. Frappart pensa que le meilleur moyen était d'obtenir des réponses telles quelles de la part d'hommes connus dans les sciences , et surtout des signatures de la part de ceux qui se laisseraientattirer près de M!° Pigeaire.

Avec cela, en effet, on peut faire une brochure ; on y met les lettres, les réponses et les répliques, puis toutes les manœuvres employées pour avoir des signatures. Il n’en faut pas davantage; on fait quelque bruit, puis on retombe dans son obscurité, et voilà tout,

Quant à MM. Bouillaud et Donné, puisque M. Pigeaire les cite à part, M. Frappart n’a pas eu de luttes à soutenir avec eux; il leur à cherché noise (qu’on nous passe le terme) comme à bien d’autres, et ils ont répondu dignement ; il n’y a pas eu autre Chose.

Du reste, M. Frappart n’a pas fait un secret de sa tactique ; voici de son aveu en quoi elle consiste : il écrit poliment aux gens , il les exalte, les élève, puis s’ils n’adoptent pas ses absurdités homæo-magnétiques, il les menace, il les poursuit et croit les accabler.

M. Donné avait bien vu que le bandeau de M. Pigeaire était insuffisant ; il en avait fait fabriquer lui-même un autre que M. Pigeaire avait d’abord accepté, mais après bien des délais il n’a jamais voulu l'appliquer sur les yeux de sa fille ; et tout le monde a applaudi aux paroles de M. Donné, s'exprimant de la manière suivante : « Beaucoup de mes confrères trouveront Sans doute que je me suis donné trop de peine pour pous-

ser à bout le charlatanisme dénoncé par l’académie de médecine, et que quelques exemples de ce genre réduiront le magnétisme à sa juste valeur dans l’opinion publique.»

M. Bouillaud n’a pas besoin de défense; ce qui lui avait attiré depuis longtemps la haine desmagnétiseurs, c’est que dans un article historique très-remarquableil les avait faitconnaître, il avait dévoilé toutes leurs jongleries ; aussi a-t-il été, comme un de nous, plus spécialement en butte à toutes leurs attaques; mais il est trop haut placé pour que tous ces cris puissent l’atteindre.

Maisrevenons auxrelations des magnétiseurs avec l'académie.

On a vu comment un prix avait été offert à tout somnambule qui pourrait lire sans le secours des yeux; c'était une modeste somme de3000fr. bien comptés, et déposés par l’un denousentre les mains d’un notaire, M. Haïilig; la lettre du notaire était entre les mains de M. Mérat, trésorier de l’académie. Pour répondre à cette offre si minime, à ces raisins trop verts, quel parti vont prendre les magnétiseurs ? le voici. L’un d’eux, M. Berna, vient offrir en son nom et au nom des autres magnétiseurs une somme un peu plus honnête, c’est-à-dire cinquante mille francs à celui qui lira et jouera aux cartes avec l'appareil de M. Pigeaire! «Et dans le cas, écrivait-il,où M. Dubois (d’Amiens)etson honorable collègue M. Bouillaud donneraient la preuve qu’on voit à merveille avec cet appareil, 4 sera ajouté vingt mille francs de plus à la somme proposée. »

L’académie accueillit cette bouffonnerie comme elle ie méritait; elle excita un mouvement général d’hilarité, et voilà tout. Depuis lors il ne fut plus question de M. Pigeaire à l'académie.

Nous allons interrompre pour un moment l’histoire de ce Concours, afin qu’on ait une idée exacte de ce qui s’est réellement passé dans les séances données par la famille Pigeaire ; nous citerons pour cela une autorité imposante, celle de M. le professeur Gerdy. On verra que les soupçons des commissaires n'étaient que trop fondés, et comme depuis cette époque M. Gerdy s’est livré à de nouvelles expériences, on saura enfin à quoi s’en tenir sur ces prétendues visions à travers des Corps opaques. Ajoutons que ce ne sera point sortir de notre sujet,

puisqu'on retrouvera ici et M. Frappart, et M. Ricard, un des concurrents.

DU MAGNÉTISME ANIMAL. 605 Note communiquée par M. le professeur Gerdy.

J'ai, à six fois différentes, assisté à des expériences dites de magnétisme animal dont voici la relation exacte et abrégée.

Invité à une première séance chez M. Pigeaire, j'y trouvai MM. Arago, Adelon, Orfila et d’autres personnes. Le bandeau à travers lequel M°° Pigeaire devait lire nous fut présenté et fut essayé par plusieurs des assistants. Je l’essayai aussi, et je déclarai qu'il ne m’empêchait pas entièrement de voir, et je le prouvai immédiatement, en montrant que je distinguais toujours le côté par lequel la lumière pénétrait, du dehors, dans l'appartement.

M'° Pigeaire, magnétisée par madame sa mère, eut les yeux fermés et successivement couverts d’une bande de calicot, d’une petite pelote de coton , et enfin d’un bandeau de velours noir épais et opaque. Le bord inférieur de celui-ci fut collé à la peau voisine au moyen de petites bandelettes de taffetas gommé. Celles-ci avaient quatre ou cinq millimètres de largeur environ, deux à trois centimètres de longeur, et s’étendaient du bord du bandeau sur la peau du voisinage; les bandelettes voisines étaient en partie entre-Croisées, mais il restait entre ces bandelettes des vides presque imperceptibles.

Les choses ainsi préparées, M!° Pigeaire se plaignit bientôt de malaise, de mal de tête, agita incessamment ses sourcils, comme une personne qui ouvre et ferme alternativement les yeux de toutes ses forces et se frotta incessamment la région du front et des yeux, en s'appuyant dans la paume de ses mains, Contre ses bras et contre madame sa mère. Ses mouvements éraillaient un peu le taffetas en ébranlant le bandeau. Néanmoins, après avoir attendu plus d’une grande heure, comme MI Pigeaire ne voyait pas, je fus obligé de m’en aller sans avoir moi-même rien vu qu’un commencement d’expérience qui m’inspirait plus de défiance que d’espoir ; cependant j'appris le lendemain que Me Pigeaire avait fini par jouer aux cartes et par lire.

Quelque temps après, je fus invité à une nouvelle séance, où je trouvai, entre autres, M. Donné. M. Pigeaire me pria d'appliquer moi-même la bande de calicot, le coton et le ban-

deau, je le fis, mais ce fut M. Pigeaire qui colla le bord inférieur du bandeau à la peau voisine, au moyen des bandelettes de taffetas gommé ; mais j'eus beau lui faire boucher les plus apparents des petits trous qui étaient entre ces bandelettes, il en resta toujours quelques-uns. Cette première circonstance frappa comme la première fois mon attention. |

M'° Pigeaire, calme et tranquille avant l'application du bandeau, se mit à se plaindre et à s’agiter comme la première fois dès que le bandeau fut appliqué et collé; cette deuxième circonstance m'inspira de la défiance.

À force de se frotter la région des yeux, de pousser en haut son bandeau sous prétexte qu’il la fatiguait, les bandelettes de taffetas qui collaient le bord du bandeau s’éraillèrent , de nouveaux (rous presque imperceptibles s’ajoutèrent aux premiers; celte troisième circonstance m'ôta toute confiance dans l’expérience.

Mais Me Pigeaire, trouvant que le coton lui gênait l'œil, introduisit le doigt sous le bord supérieur du bandeau, qui n’était pas collé, et dérangea le coton comme elle le voulut. Cette quatrième circonstance ne me permit pas degarder plus longtemps le silence; je prévins donc M. Pigeaire que lapplication que j'avais faite du bandeau n’ayant pas été respectée, l'expérience que nous faisions devenait absolument nulle pour moi. M. Pigeaire me répondit que la levée du bandeau me prouverait que rien d’essentiel n’était changé, et que je serais alors convaincu de impossibilité de voir avec un pareil bandeau sur les yeux.

Une heure et demie environ après le commencement de l’expérience, Ml: Pigeaire annonça qu’elle commençait à voir, et qu’elle pouvait déjà distinguer des cartes; je trouvai qu’elle avait assez travaillé pour cela. Des cartes furent apportées. Pour mieux observer, je demandai qu’une autre personne que moi tint les cartes. M®° Pigeaire qui, ayant magnétisé sa fille, était supposée avoir seule le privilége d’être en rapport avec elle, donna la main au joueur pour le mettre, disait-on, en rapportavec mademoiselle, c’est-à-dire pour qu’il pût être entendu de mademoisellequand il lui parlerait. D’autres personnes désirant aussi pouvoir lui adresser des questions, se firent égas lement metire en rapport magnétique avec elle, Pour apprécier

cette prétention des magnétiseurs, j’évitai de mefaire mettre en rapport, et mademoiselle me répondit néanmoins comme aux autres quand je luiadressai la parole. Cette cinquième circonstance, je l’avouerai, m’inspira de nouveaux doutes , mais des doutes d’une autre nature que ceux que j'avais eus d’abord sur le spectacle dont j'étais témoin.

Après avoir joué aux cartes, Ml Pigeaire lut dans un livre ; mais en jouant, comme enlisant, elle dirigeait les yeux et particulièrement certaine partie du bandeau vers l’objet qu’elle regardait, comme si elle ne pouvait l’apercevoir que dans une direction et par une direction particulière de la tête. Cette sixième circonstance contribua à me fortifier dans l’idée qu’elle voyait par-dessous le bord inférieur du bandeau, et par de petits trous ouverts près du nez, et notamment avec l’œil droit.

Enfin, après avoir demandé des modifications à l'expérience, qui furent refusées, comme de faire lire la somnambule en plaçant le livre à la hauteur des yeux, et face à face avec le bandeau, septième circonstance qui aurait augmenté mes doutes sur la fausseté de la vision magnétique de Me Pigeaire, Si J'avais pu en conserver, on procéda à la levée de l'appareil ; j'en fus encore chargé, et j'acceptai, après avoir fait mes réserves.

Pour mieux apercevoir les petits trous que je croyais avoir distingués par dehors, je tournai au jour le visage de la somnambule ; je renversai un peu le bandeau de haut en bas, sans en décoller le bord inférieur ; je retirai le coton et la bande de calicot, je distinguai très-bien en bas et en dedans, près du nez, plusieurs petits trous rendus bien plus apparents en dedans du bandeau qu’en dehors par le passage de la lumière. On affirma que ces trous étaient insignifiants, qu’il n’était pas possible de voir par là ; je trouvai, moi, qu’il devait être encore plus facile de voir par ces trous que de voir par un bandeau parfaitement opaque, et si je ne fus pas convaincu d’avoir découvert le mystère de la vision somnambulique de Mike Pigeaire, j'avoue que je fus encore bien moins disposé à croire à sa clairvoyance magnétique, et que je fus même profondément convaincu du contraire. Mais il restait à rechercher comment elle voyait.

Occupé de questions plus importantes, j'avais laissé co sujet

de côté, quand une lettre de M. Frappart y ramena mon atten-

tion, en 1840. Il m’offrait de me rendre témoin de phénomènes

magnétiques très-Curieux, quine manquaient jamais, et qui lui

paraissaient prouver d’une manière incontestable la clairvoyance du somnambule. J’acceptai; en conséquence le docteur Frappart amena chez moi le nommé Callyste. J'avais réuni quelques confrères, parmi lesquels se trouvaient MM. les docteurs Paulin, Bell, Beaugrand, M. Christofle, etc. ; j’en aurais réuni davantage si le rendez-vous convenu m’en eût donné le temps. Callyste fut préalablement endormi, en apparence, par

des pratiques dites magnétiques ; puis j’appliquai moi-même sur les yeux une pelote de coton cardé, et par-dessus un mouchoir plié en cravate, comme l’avait demandé M. Frappart. Les choses étant dans cet état, Callyste, qui à la physionomie des plus mobiles, se mit à en faire jouer les muscles, et en un instant, sous l’influence de la contraction des muscles du front, des

sourcils et des joues qui s’élevaient et s’abaissaient alternati-

vement comme chez une personne qui ferme et ouvre tour à tour les yeux avecforce, nous vimes le mouchoir se resserreren corde,

remonter contre les sourcils, le coton cardé saïllir en bas et en

dessous, au point d’être prêt de se détacher et de tomber. Les choses étaient par trop changées pour les laisser dans cet état ;

je rétablis donc le bandeau, mais un instant après Callyste dé-

rangea de nouveau tout l’appareil, en reproduisant les mouve-

ments qu’il avait exécutés d’abord; je le rétablis encore, mais

Callyste était aussi habile à le déranger que j'étais soigneux à* m'y opposer. Alors, tout endormi qu’il était, le somnambule

me déclara qu’il ne pourrait jamais voir si je le touchaïis à cha-

que instant; je lui répondis que tant qu’il dérangerait son ban-

deau par ses efforts, par les mouvements de ses joues et de son

front, je le rétablirais aussitôt. Son magnétiseur et M. Frappart

l'ayant engagé à essayer de jouer aux cartes en remuant la face le

moins possible, il essaya en effet, maïs il parvint encore à dé-

ranger le bandeau, et, dans un moment, après s’être plusieurs

fois trompé sur les cartes qu’on lui jouait, il parvint à en nom-

mer quelques-unes. Alors je rétablis bien le bandeau en le

rabaissant et repoussant le coton par-dessous et sur les yeux;

mais Callyste se fâcha, il déclara qu’il ne pouvait continuer

l'expérience, et arracha l’appareil avec humeur.

Cet insuccès ne découragea point M. Frappart; il n’offrit une autre séance, qui eut lieu chez moi quinze jours après la première; MM. Nacquart, Londe, Rayer, Barthélemy, Chervin, Paulin et d’autres y assistèrent. Le somnambule n’eut pas plus de sucèès que la première fois ; les mêmes manœuvres de sa part amenèrent les mêmes manœuvres de la mienne, et ilse retira encore plus mécontent. M. Frappart reconnu et avoua cet insuccès. Je croyais que tout était fini pour loujours, je n’y pensais plus, quand cette année, 1844, je reçus de M. Frappart une nouvelle invitation à revoir de nouveaux faits magnétiques chez lui. Je m’v rendis : j'y vis magnétiser Mie Prudence ; je la vis s'endormir, du moins encore en apparence, comme les précédents somnambules. Alors, 4° on lui colla verticalemen {, sur les bords réunis des paupières, deux petites bandelettes de taffetas gommé, d’un à deux centimètres de long sur quatre ou Cinq millimètres de large; 2° une troisième fut collée tout le long des bords palpébraux rapprochés ; 3° une lame de taffetas gommé recouvrit les paupières dans toute leur étendue, jusqu’au delà de la commissure externe, et jusqu’à un millimètre environ au delà de la commissure interne, près du nez; de haut en bas cette lame s’étendit du sourcil jusqu’au sillon au moins qui sépare la paupière inférieure de la joue ; 4° un morceau de peau de étendue de l'ouverture des paupières à peu près fut placé sur la première lame de taffetas, et 5° par - dessus fut appliquée une deuxième lame de taffetas. Tous ces morceaux de taffetas avaient été trempés dans un verre d’eau fraiche pour être ramollis et collés sur la peau.

Cette opération finie, la magnétisée resta un instant tranquille, comme si elle eût dormi. Cependant le taffetas sécha au moins en partie, mais sans qu’elle fit de mouvement apparent pour froncer les yeux et détacher le taffetas, ni l’érailler par aucun frottement. Au bout de dix minutes environ, elle essaya de jouer aux cartes. Elle prit celles qui lui furent données, elle prit également la retourne, les porta à la région des yeux et au voisinage, comme si elle eût cherché à les reconnaître par un point de la circonférence des emplâtres ; et enfin, après un temps plus ou moins long d’un quart d'heure, une demi-heure et davantage, elle finit par les distinguer assez bien pour en indiquer quelques-unes avec exactitude, et même pour lire et

faire d’autres tours qui dépendent de la vision , par exemple de distinguer les cartes à une faible lumière, mais à une lumière qui suffisait pour me les faire distinguer, mes yeux étant d’ailleurs entièrement libres. | Jassistai à deux séances différentes, et en examinant à chaque fois, à plusieurs reprises , les emplâtres, je reconnus que peu après leur application, les emplâtres de taffetas se dessèchent, se recoquillent par leur circonférence, et se décollent ordinairement dans un assez grand nombre de points ; aussi, pour prouver ces effets aux assistants , ai-je pris la précaution de glisser par les décollements dont je viens de parler, des morceaux de cartes de trois à quatre millimètres de largeur. C’est ce que je fis à la seconde séance expérimentale dont je fus témoin chez M. Frappart, et où étaient aussi MM. Londe, ‘“Requin, peut-être M. Bourdon et d’autres. “ On me dit, il est vrai, que ces décollements étaient insignifiants; que puisqu'il y avait plusieurs lames de taffetas superposées, les lames internes destinées à suppléer les plus superficielles devaient s'opposer au passage de la lumière; qu'on s’en assurerait au reste, en enlevant les emplâtres. Je répondis que puisque les lames superficielles se décollaient, les profondes pouvaient se décoller ; qu’elles étaient peut-être décollées, et permettaient peut-être le passage d’une lumière suffisante pour la vision d’ailleurs imparfaite de la somnambule; qu'on ne faisait pas la science avec des peut-être et des incertitudes ; qu’il suffisait qu’un fait füt douteux pour qu’on ne püt pas le donner comme certain, et qu’en définitive la faculté de voir à travers un Corps opaque n’était point prouvée par le fait de M: Prudence. | Enfin arriva le moment de lever les emplâtres : on apporta de l’eau pour les mouiller et les décoller. Je fis remarquer qu’en mouillant les emplâtres on les ramoilissait de nouveau, que par cela même on réappliquait et recollait le taffetas à la peau; que, pour juger l'état des emplâtres , il fallait les décoller à sec en les renversant de haut en bas, laissant les yeux dans l'ombre, tandis qu’on éclairerait la surface extérieure de l'emplâtre avec des lumières artificielles, pour distinguer, par , le passage de la lumière à travers les décollements des emplàtres, les trous et les décollements les plus déliés, s'il ÿ en avait:

DU MAGNÉTISME ANIMAL. 614 On me répondit qu’en opérant ainsi j’arracherais les cils de la somnambule ; que je lui déchirerais les paupières, et que je la ferais horriblement souffrir. Je répliquai à mon tour que si lon ne pouvait pas opérer comme je le demandais, l'expérience était complétement nulle et ne pouvait rien prouver; qu’il n’était pas nécessaire de commencer une expérience qu’on savait d'avance ne pouvoir pas achever, et qu’il eût beaucoup mieux valu ne la pas commencer.

M. Frappart me demanda alors ce qu’il fallait pour me convaincre, et si je le serais par telle modification de l'expérience qu'il me proposa dans le cas où la somnambule parviendrait à lire. Je lui répondis que les croyances et les convictions ne dépendaient point de la volonté, que l’on ne pouvait pas plus s'engager à croire qu’à ne pas croire; que la cr oyance étant un jugement porté par l'esprit sur la vérité d’un fait, était forcée; qu'on n’était point le maître de appréciation qu’on en faisait, el que je ne Comprenais pas qu’on me demandât à l’avance si je serais COnNVainCu.

Dès ce moment tout fut fini; je me retirai, et je me promis d'étudier expérimentalement le mystère de la vision de M'° Prudence.

Tout le monde sait qu’on distingue très-bien les objets à travers un trou d'épingle percé dans une carte; qu'on se sert même de ce moyen, quiest un jeu d'enfant, pour regarder à son aise le disque éblouissant du soleil. Ce souvenir me fit supposer que les somnambules pourraient bien voir par le même mécanisme. Je me proposai donc de m’en assurer par l’expérience; en attendant, comme je pouvais en tenter de suite plusieurs très-simples et très-faciles, je les essayai aussitôt.

Je lis successivement, avec la pointe seulement d’une épingle, un et puis plusieurs trous très-fins à une carte, et je m’assurai que l’on pouvait très-bien distinguer par un seul et encore mieux par plusieurs trous; qu’on pouvait lire facilement par ces trous si le livre était suffisamment éclairé; qu’on voit d'autant plus aisément que les trous sont plus nombreux; qu’en regardant par des trous écartés les uns des autres par des intervalles d’un à deux millimètres, on voit par tous les trous voisins à la fois, comine s’il n’y en avait qu’un seul ; que les intervalles n'apparaissent que comme des fils impercéptie

bles, ou comme des ombres légères. Je venais d'obtenir ce résultat, quand je reçus la visite de M. C., un de mes amis qui n’est point médecin, mais qui a l’esprit droit et un bon jugement. Comme il avait assisté la veille à la séance de M. Frappart, nous en parlâmes ; je lui fis vérifier les résultats que je venais d'obtenir, je lui parlai des expériences que je voulais faire pour bien apprécier la prétendue vision magnétique de ME Prudence. Il m’offrit lui-même de s'appliquer sur les yeux des emplâtres analogues à ceux de cette somnambule, et nous convinmes d’en répéter et copier autant que possible les expériences. |

Occupé d’autres choses plus sérieuses et plus importantes qui absorbaient mon attention, nos expériences n'étaient encore qu’en projet, quand un jour chez lui la vive opposition d’un chaud partisan du magnétisme animal, d’ailleurs journaliste et publiciste très-distingué, engagea M. GC. à essayer de distinguer des cartes avec les emplâtres de M” Prudence sur les yeux comme nous étions convenus de le faire.

Un seul œil fut couvert avec l’emplâtre, l’autre le fut avec la main du partisan du magnétisme animal; néanmoins les cartes furent nommées sans erreur, immédiatement après lapplication de l’emplâtre sur l'œil droit, et M. C. nous déclara qu’il voyait très-clair, que la lumière lui venait de différents côtés, d’en haut, d’en bas surtout, et par l'angle interne de l'œil; qu’elle venait par des décollements du taffetas, et aussi à travers son tissu, autour du morceau de peau interposé dans le taffetas. Le taffetas, opaque avant son application, ne pouvait être devenu transparent que par la dissolution de la colle de poisson déposée à la surface et entraînée par le mouillage de son tissu; et c’est précisément ce qui arrive, et cequ’on n'aurait pas soupçonné sans en faire l'expérience.

Depuis, M. C. s’est amusé à se faire passer pour somnambule auprès de ses amis, et il s’est assuré que le moindre effort pour rapprocher et écarter les paupières suffit pour produire des décollements invisibles au dehors, et qui néanmoins laissent arriver la lumière jusqu'aux yeux, et permettent d'y voir assez pour jouer aux cartes et lire dans un livre.

Signé GERDY.

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DU MAGNÉTISME ANIMAL. 613 Revenons maintenant au prix Burdin.

Un autre concurrent, M. Hublier, médecin à Provins, avait écrit à l’académie Ja lettre suivante :

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