INSTITUTION DU PRIX BURDIN
LETTRES ET PROPOSITIONS DES CANDIDATS. — LEURS RELATIONS AVEC LA COMMISSION ACADÉMIQUE.
La question du magnétisme animal n'en était plus une pour la grande majorité, pour la presque totalité des membres de l'académie; elle était déjà certainement résolue dans un sens négatif, lorsque l'un de nous, pour en finir à tout jamais, prit la résolution de fonder un prix, ou plutôt d'ajouter un dernier défi à tous ceux qu'on avait déjà portés aux magnétiseurs.
Nous avons dit qu'autrefois le mesmérisme, ou, si l'on veut, l'ancien magnétisme, vivait de crises, et que pour preuves de l'influence du prétendu agent magnétique, on avait des convulsions et des évacuations; nous avons ajouté que de nos jours le magnétisme vit de phénomènes prétendus somnambuliques; donc, la pierre de touche c'est le somnambulisme. Mais le somnambulisme peut être simulé , et cela de l'aveu des magnétiseurs ; il n'y aurait pas même de caractères propres à le faire reconnaître, c'est ce qui avait été reconnu par l'ancienne commission, à moins qu'on n'aille en chercher les preuves dans les prétendus faits de clairvoyance, de prévision et à' intuition. L'ancienne commission disait , en effet, que quand ces phénomènes étaient observés chez un individu, on pouvait en conclure que le somnambulisme existe.
Or, de ces trois prétendues opérations magnétiques quelle était celle qu'on observait le plus communément , qu'il était le plus facilede déterminer, au dire des magnétiseurs? quelle était celle qui pouvait être le plus facilement vérifiée par des commissaires? Ce n'était pas ce qu'ils appellent V intuition; il faut, pour cela, disent les magnétiseurs, des sujets choisis, des sujets
qu'on ne rencontre que rarement, du moins quand il doit y avoir contrôle ; car, sans cette condition, rien n'est plus commun : ainsi, les somnambules qui aujourd'hui encore donnent des consultations, et il y en a plus d'une dans Paris, ces somnambules sont toutes douées de l'intuition.
Quant à la vérification, elle n'est pas facile : une somnambule prétend, affirme qu'elle voit dans l'intérieur de son corps, ou dans le corps de son consultant; qui peut dire le contraire? Elle arrange l'anatomie et la physiologie à sa façon , cela va sans dire ; mais que peut-on lui objecter ? rien, assurément; on prend des annotations , et voilà tout.
Passons maintenant à la prévision. C'est encore une qualité précieuse, admirable, mais qui n'est pas commune; il faut pour cela des sujets comme Paul Y illagrand, ou comme Cazot, et on ne les trouve pas toujours sous la main; puis, la prévision, comment la contrôler? Il est bien vrai, ainsi que le disait M. Husson, que, semblables à l'aiguille qui tourne autour du cadran, ils peuvent annoncer la marche et tous les incidents de leurs fonctions organiques, et même de leurs maladies, pardessus le marché; mais, comme ils ont soin de ne vous annoncer que certains phénomènes qui peuvent être simulés, il y a encore là de nombreux sujets de contestation. Reste donc, et uniquement, la clairvoyance comme pierre de touche du somnambulisme, et le somnambulisme est naturellement (du moins aujourd'hui, car d'ici à quelques années ceci pourra changer) la pierre de louche de l'action magnétique.
La clairvoyance est chose assez commune, assez fréquente, au dire des magnétiseurs; pour peu qu'un sujet montre des dispositions, il débute par la clairvoyance. Dans toutes les représentations qu'on donne au public, on inscrit la clairvoyance dans le programme, au risque de se laisser convaincre publiquement de supercherie , comme ceci vient d'arriver à Lille à un magnétiseur nomade ; mais peu importe, la clairvoyance n'en est pas moins le phénomène usuel par excellence.
Quant à la vérification, elle n'est difficile que pour qui le veut bien; il suffit de quelques précautions bien simples et de quelque habitude des scènes somnambuliques pour ne pas s'en laisser imposer : donc, à tous ces titres , c'était la clairvoyance qu'il fallait demander uniquement aux magnétiseurs comme
preuve de toutes leurs assertions. Sans doute la transposition des sens eût été plus probante encore pour beaucoup d'esprits : une somnambule qui lit par l'occiput ou par l'estomac met le magnétisme tout à fait hors de doute ; mais si cette transposition avait lieu assez communément il y a quelques années, aujourd'hui c'est par exception qu'on l'a observée. Donc il ne fallait pas en demander tant aux magnétiseurs; il fallait se borner à la clairvoyance, sauf à accepter la transposition, s'ils nous offraient cette transposition.
C'est par ces motifs, et en raison de toutes ces considérations, que l'un de nous, pour mettre un terme à toutes les questions de magnétisme animal, offrit une rémunération pécuniaire à tout somnambule qui ferait preuve de clairvoyance, pourvu que cette clairvoyance fût bien et dûment constatée par des commissaires pris dans l'académie. Les magnétiseurs devaient trouver en cela deux avantages notables : d'abord ils auraient à toucher une rétribution assez honnête, eux qui courent le cachet dans toutes nos villes; puis ils devaient obtenir un aveu, une sanction formelle touchant la réalité de leur prétendue doctrine.
C'est au milieu môme de la dernière discussion académique que cette proposition fut soumise à l'assemblée; c'est au moment où la commission cherchait d'une part à démontrer l'inanité des preuves qu'on avait prétendu lui donner, et que, d'autre part, M. Ilusson (nous désignons seulement ce membre, car il serait bien difficile dédire si quelque autre avait intention de soutenir le magnétisme dans l'académie ) en appelait à d'anciens faits dont il avait été témoin; c'est à ce moment, disonsnous, que l'un de nous, trouvant qu'on se perdait inutilement dans une foule de digressions, proposa un moyen bien simple et qui devait résoudre toutes les difficultés : c'était dans la séance du 5 septembre 1837 qu'il demanda la parole , et, montant à la tribune, il fit la proposition suivante :
Messieurs , Il a été fait mention dans le rapport (1) d'expériences rela-
(1) Il est question ici du dernier rapport, celui qui était encore en discussion le 5 septembre.
tives à la transposition du sens de la vue ; les essais n'ont été tentés que pendant une seule séance, sous plusieurs formes, il est vrai , et à plusieurs reprises, et enfin discontinuées seulement lorsqu'il a été bien démontré qu'on ne pouvait rien obtenir, mais sur un seul sujet; les résultats ont donc été négatifs. Telle a été la conclusion de nos collègues, et elle est juste particulière comme elle Y est aux faits dont ilsontété témoins : mais n'y aurait-il pas moyen d'obtenir une conclusion plus générale?
Ma conviction personnelle, comme médecin, comme physiologiste, est que toute conclusion sera toujours négative ; toutefois, et afin d'en finir, afin de mettre un terme à des doutes qui pourraient rester dans l'esprit de quelques personnes, j'ai une proposition décisive à vous faire, proposition toute dans l'intérêt de la science, qui m'engage personnellement, il est vrai, mais qui placera la question sur un terrain bien limité, sans issue, sans subterfuges, dans le cercle de Popilius, pour ainsi dire.
Voici, messieurs, ma proposition : J'accorde un prix de trois mille francs à la personne qui aura la faculté de lire sans le secours des yeux et de la lumière.
Il est bien entendu qu'il ne peut être ici question de ces procédés à l'aide desquels un sens peut en suppléer un autre, par exemple de ces lectures faites par les aveugles, au moyen du toucher, sur des caractères en relief; j'entends que les objets à distinguer, à discerner, à voir enfin, seront placés médiatemenl ou immédiatement sur des régions autres que celles des yeux.
Si l'on accepte ma proposition, j'y mets les conditions suivantes :
1° La somme sera préalablement déposée par moi chez un notaire, d'où elle ne pourra être retirée qu'après que la question aura été décidée.
2° Les expériences devant prouver ou infirmer le fait seront déterminées, dirigées et jugées par trois membres de l'académie des sciences et trois membres de votre société nommés au scrutin secret.
Comme les magnétiseurs prétendent qu'à chaque fois on ne peut reproduire ce phénomène, sans que pour cela sa réalité ne
puisse être contestée en certains cas, le nombre des expériences, des essais sera préalablement déterminé par MM. les commissaires.
Celte proposition, bien accueillie par l'académie, est renvoyée au conseil d'administration.
Dans la séance suivante, le 12 septembre 1837 , le conseil propose à l'académie :
1° D'accepter le dépôt fait par M. Burdin, chez un notaire, de la somme de trois mille francs destinée à être donnée en prix à qui donnera la preuve de fait qu'on peut lire sans le secours des yeux, de la lumière et du toucher ;
2° De faire surveiller les épreuves par une commission de sept membres, pris uniquement dans le sein de l'académie ;
3° De limitera deux années le temps de ces épreuves, à moins que le prix n'ait été mérité plus tôt.
Celle proposition est immédiatement adoptée par l'académie.
La somme est entre les mains de Me Ilaylig, notaire à Paris ; sa lettre d'avis est chez M. Mérat, trésorier de l'académie.
Dans la séance suivante, le 19 septembre 1837, le président proposa à l'académie de nommer une commission de sept membres pour surveiller les épreuves auxquelles devaient se soumettre les candidats. MM. Moreauet Frédéric Dubois appuient cette proposition ; mais M. Husson se récrie sur ce qu'il appelle une semblable précipitation. Eh ! messieurs, ditil, donnez-nous au moins le temps de nous recorder. Qui vous presse? Attendez.
M. Dubois d'Amiens demande la parole, et s'élève vivement contre les retards que M. Husson veut apporter à la formation de celte nouvelle commission. L'académie, dit-il, n'a-l-elle pas adopté avec empressement la proposition de M. Burdin, et dès lors n'y a-t-il pas nécessité de nommer des commissaires? Ne sommes-rTous pas suffisamment éclairés ? et ne nous connaissons-nous pas tous et assez pour faire immédiatement de bons choix. Les raisons qu'on cherche à faire valoir dans le but d'amener un ajournement , sont précisément celles qui doivent faire procéder à l'exécution immédiate de celte mesure.
L'académie consultée à ce sujet se prononce en faveur de la nomination faile sans délai.
En conséquence, on recueille les votes de tous les membres de l'académie.
MM. Canuet et Forestier sont chargés de faire le dépouillement ; puis le président annonce le résultat du scrutin.
M. Frédéric Dubois (d'Amiens)obtient 34 voix.
M. Double 32
M. Chomel 28
M." Husson 24
M. Louis 23
M. Gérardin 22
M. Moreau 21
En conséquence, ces sept membres sont proclamés par M. le président comme formant la commission chargée de surveiller les épreuves magnétiques pour lesquelles M. Burdin a déposé un prix.
La nouvelle commission se réunit pour la première fois, le 27 janvier 1838, à trois heures et demie, dans la salle du conseil de l'académie. Tous les membres de cette commission, MM. Dubois (d'Amiens), Double, Chomel, Husson, Louis, Gérardin et Moreau, sont présents à la séance.
La commission procède à l'élection d'un président et d'un secrétaire; une très-courte discussion s'établit. M. Moreau pense qu'il serait convenable de faire porter les choix sur d'autres membres queMM. Dubois (d'Amiens) et Husson, attendu les opinions fortement prononcées et déjà bien connues de ces deux honorables collègues. On procède à l'élection ; M. Double est nommé président et M. Gérardin secrétaire-rapporteur.
La commission ainsi constituée passe, d'après l'avis de son président, au dépouillement de la correspondance, qui comprend les pièces suivantes.
1° Une lettre en date du 22 octobre 1837, de M. le docteur Biermann, médecin à la cour de sa majesté le roi de Hanovre ; lettre transmise par l'intermédiaire de la légation de Hanovre ;
2° Une lettre en date du 31 octobre, de M. le docteur Hublier, médecin des hospices civils de Provins ;
3° Une lellre en date du 18 janvier 4838, de M. le docteur Bergeron, médecin à Brou (Eure et Loire) ;
4° Une lettre en date du 20 janvier 1838, de M. Ricard, magnétiseur à Bordeaux.
Nous devons dire ici qu'une lettre sur quelques faits magnétiques, en date du 10 octobre 1837, avait été écrite à l'académie par M. le docteur Pigeairede Montpellier. Cette lettre, qui aurait dû être envoyée comme les précédentes à la commission, avait été remise par erreur à deux membres de l'académie, JIM. Gueneaude Mussy et Bousquet; aussi ces honorables collègues s'élant cru obligés de faire un rapport à ce sujet, en avaient commencé la lecture ; mais l'académie en demanda immédiatement le renvoi à la commission. C'était du reste la conclusion du rapport : « Finalement , disaient MM. Bousquet et Gueneau de Mussy, nous avons l'honneur de vous proposer 1° de réunir la commission du magnétisme ; 2° de lui envoyer le mémoire de M. Pigeaire et le procès-verbal de M. Lordat ( Bulletin 2, 555).
Une lettre en date du 26 janvier 1838 (la veille conséquemment de la première réunion de la commission) avait été écrite par M. Despines, inspecteur des eaux à Aix en Savoie. Cette lettre n'avait pu, bien entendu, être transmise à la commission, mais nous la mentionnons ici, à cause de la proximité de sa date.
La commission décide que ces lettres seront transmises à M. le secrétaire perpétuel, en le priant de faire droit aux diverses demandes, d'envoyer le programme de M. Burdin, et d'annoncer à leurs auteurs que la commission est constituée et prête à soumettre les concurrents aux épreuves requises par ce programme.
La correspondance terminée, M. Husson propose à la commission de prendre les -précautions suivantes pour prévenir et éviter toute espèce de supercherie dans les expériences qui pourront être faites, et pour que leur résultat, tel qu'il soit, établisse d'une manière inattaquable le jugement de la commission (1).
(1) Il est curieux de voir M. Husson qui, en d'autres temps, craignant de faire injure aux magnétiseurs, ne voulait pas qu'on pût soupçonner la moindre connivence entre eux et les magnétisés, de le voir, disons-nous, chercher ici à diriger les expériences, de le voir proposer ses plans, inviter ses collègues à prendre des précautions! craindre des supercheries! etc.
1" Les yeux de l'individu en expérience seront tenus exactement couverts, soit par un masque, soit par du colon cardé et un bandeau noir ;
2° L'occlusion sera constatée par un procès-verbal, signé de tous les commissaires ;
3° Chacun d'eux aura un volume du même ouvrage, tel que Voltaire, Buffon, Rousseau, etc. ;
î° Le titre de chacun de ces volumes sera inscrit sur une carie qui sera déposée dans une urne ;
5" Un commissaire, désigné par le sort, tirera de l'urne les cartes indicatives du volume dans lequel la lecture devra avoir lieu ;
6° Un autre commissaire, désigné également par le sort, ouvrira le volume, ad aperturam libri, et le présentera à l'individu en expérience ;
7° Le silence le plus scrupuleux sera observé pendant tout le temps de l'expérience;
8" Aucun étranger ne pourra être présent, si ce n'est la personne qui doit mettre en somnambulisme l'individu en expérience ; et quand elle aura déclaré que le sommeil est arrivé, elle sortira de la salle d'expériences, à moins que sa présence ne soit jugée nécessaire par les commissaires pour assurer davantage le sommeil ;
9° Un procès-verbal sera dressé à la fin de chaque séance et signé par tous les commissaires (1).
La commission ne donne aucune suite à ces propositions; elle attendra que les concurrents se présentent pour statuer sur les
(1) En vérité,M. Husson prenait ses collègues pour des enfants; comment, il vient tout d'abord proposer de son autorité privée un plan d'après lequel ils auraient été tenus d'apporter un volume de Voltaire, de Buffon ou de Rousseau! puis on aurait mis les litres de ces ouvrages dans une urne; on aurait tiré au sort tel ou tel commissaire , etc., etc. Qui ne reconnaît là un de ces beaux plans qui avaient en d'autres temps conduit M. Husson à des résultats si merveilleux? Eh! mon Dieu, disait M. Louis, il n'est pas besoin de tant de façons pour constater si un individu lit ou ne lit pas sans le secours de ses yeux ! Au reste, on voit que la commission ne s'est montrée nullement disposée à se soumettre aux plans de M. Husson , à se laisser lier les mains par son prétendu système de précautions; elle n'adonné aucune suite à ses propositions.
précautions à prendre dans les épreuves auxquelles on les soumettra. La séance est levée.
Maintenant que nous avons fait connaître toutes les circonstances relatives à la nomination des commissaires et à leurs premières opérations, nous allons exposer avec quelques détails quelles ont été les demandes et les propositions des divers concurrents.
Pour en linir tout d'abord avec les candidats qui se sont bornés à demander à la commission quelles étaient les conditions du programme , nous allons donner la substance de leurs lettres, puis nous passerons à ceux qui ont eu des rapports plus étendus avec la commission.
La première missive à examiner dans cet ordre est celle de M. le docteur Biermann, médecin à la cour du roi de Hanovre;
Le 1er novembre 4837, le chargé d'affaire de Hanovre en lit la remise à M. le secrétaire perpétuel. M. Biermann demandait :
1° Quelles étaient les conditions exigées pour rendre valables ou authentiques les preuves de la vision sans le secours des yeux ;
2° Quelles étaient les conditions du payement des 3000 fr. ;
3° S'il suffirait de l'attestation de trois ou quatre magistrats ;
4° Si la personne devait lire dans la seule langue qui lui serait connue, ou n'importe dans quelle autre;
5° Quelle mesure on prendrait pour décerner le prix, dans le cas où deux ou plusieurs concurrents se présenteraient à la fois munis des mêmes attestations.
M. Biermann ajoutait que quand il connaîtrait ces conditions, il se livrerait aux essais et préparations nécessaires; car il était besoin entre autres d'un régime diététique continué pendant plusieurs semaines.
M. Biermann adressait celte demande à l'académie, parce que, disait-il, une jeune fille nommée Christel Lagrave lui avait donné depuis plusieurs années des preuves nombreuses d'une singulière lucidité; elle pouvait lire, au moment du plus grand réveil de l'âme, des manuscrits en diverses langues, bien qu'elle ne connaisse que l'allemand, sa langue maternelle.
Il a été répondu à M. Biermann suivant ses désirs, c'est-àdire par l'envoi du programme des conditions exigées, au nom-
bre desquelles ou plutôt en tète desquelles était celle-ci -.que les expériences auraient lieu sous les yeux des commissaires.
La seconde missive est celle envoyée de Brou par M. le docteur Bergeron ; il annonce qu'une jeune fille, domestique chez son beau-frère, a la faculté de lire sans le secours des yeux, et cela pendant son sommeil naturel. Cette jeune fille est pauvre; 3000 francs seraient pour elle une petite fortune; elle désire gagner le prix. En conséquence, M. Bergeron prie le secrétaire de vouloir bien lui faire connaître les conditions exigées.
Béponse a été faite dans ce sens à M. Bergeron.
M. Bicard, magnétiseur à Bordeaux, dans sa lettre en date du 20 janvier, adressée à M. le président, commence par dire que plus de mille magnétiseurs pourraient montrer des somnambules ayant la faculté de voir sans le secours des yeux ; que les somnambules lucides ne sont plus rares depuis qu'on s'occupe sur tous les points de la France de l'intéressante question du magnétisme.
Il ajoute: qu'ayant lui-même plusieurs sujets de perfection (sic), il désire connaître les conditions du programme, afin de concourir à déterminer la réalité d'un ■phénomène qui ne peut pas plus être révoqué en doute que les effets de l'aimant, de l'électricité, de la lumière, etc.
Communication a été faite à M. Bicard des conditions du programme.
M. le docteur Despines, inspecteur des eaux à Aix en Savoie, avait d'abord demandé les conditions du programme, elles lui ont été transmises; il répond par une lettre en date du 26 janvier 4838, et demande de nouvelles explications. Il a des malades capables bien certainement de gagner le prix, mais il leur serait bien difficile de se rendre à Paris.
El d'abord une jeune personne nommée Estelle; M. Despines aurait bien voulu lui faire gagner la prime, mais la mère craint de compromettre l'avenir de son enfant: «Si vous saviez, monsieur, écrit-elle à M. Despines, combien il m'en coûte de vous refuser, à vous à qui je dois tout, puisque je vous dois ma tille, vous me plaindriez sûrement. »
M. Despines le regrette bien vivement; car, d\\-i\, cette jeune malade lui a offert plus de cinq cents fois . plus de mille (ois menu
(sic) la transposition des sens en totalité ou en partie. Elle sait se magnétiser elle-même à volonté , selon quelle exerce sur elle tel toucher sympathique ! Mais il n'y a rien à faire; la mère se refuse à tout.
M. Despines ajoute dans la même lettre, et après avoir donné des détails sur une jeune personne dont nous aurons bientôt à nous occuper, c'est-à-dire sur MUe Pigeaire ; il ajoute qu'il a chez lui une jeune fille de la campagne, âgée de seize ans, devenue somnambule à l'âge de huit ans, à la suite d'une frayeur. Elle est paralysée, dit M. Despines, depuis le haut du rachis jusqu'aux orteils (sic).
Quand elle est en crise (vieux style), elle entend, lit, voit, sent, goûte, touche par les pieds ou les mains. M. Despines ajoute qu'il lui voit faire cela tous les jours.
Sophie voudrait bien gagner sa dot (nous ne changeons rien aux expressions de M. Despines), et ses parents le désireraient plus quelle encore ; mais elle est paralysée....
On voit donc que les faits ne manquent pas.... M. Despines a eu pour sa part le rare bonheur de traiter plus de vingt malades chez qui il a pu constater le déplacement des sens; aussi peut-il assurer avoir été témoin plus de deux mille fois de cette perception des sens pathologiquement déplacés.
J'avoue, dit-il en terminant, que l'académie doit accorder la prime de préférence au malade qui fera ses preuves devant elle; mais si des malades de la province pouvaient faire des tours de force (sic) plus grands et plus remarquables, ne serait-il pas juste qu'ils eussent une part au prix proposé? Ma jeune Sophie est pauvre , elle n'est pas ambitieuse.... En crise elle semble même mépriser la prime offerte, mais elle est tout autre quand elle est réveillée —
Quoi qu'il en soit, M. Despines désire être mis au courant des modifications qui pourront être apportées.
Il a été répondu à M. Despines que ces conditions étaient toujours les mêmes , savoir que la commission nommée devrait constater par elle-même la réalité des phénomènes.
Mais puisqu'il vient d'être question de tours de force dans la lettre de M. Despines, bien involontairement sans doute, ou plutôt bien improprement, car ce médecin rendait ainsi fort mal sa pensée, nous anticiperons un peu sur les événements pour insérer ici une communication faite à la commission par
un des correspondants de l'académie à Metz, M. le docteur \Villaume. Nous donnerons sa lettre textuellement, sans y joindre aucune réflexion. La voici :
Messieurs,
En ce moment que l'attention de l'académie est fixée, ou plutôt appelée sur le magnétisme animal , j'ai pensé qu'elle entendrait peut-être avec intérêt le récit d'une scène dont l'un de ses correspondants vient d'être témoin.
J'arrive de Strasbourg; c'était la foire, et des spectacles de tout genre s'offraient à la curiosité publique. Un des plus modestes était une baraque où l'on montrait des chiens savants.
Il prit fantaisie, un soir , à un de mes amis d'amuser ses enfants de ce spectacle ; je l'y accompagnai.
Le directeur de la troupe, pauvre diable, et sa femme étaient Allemands d'outre -Rhin et ne parlaient pas français. Tout autour d'eux annonçait la misère des saltimbanques ambulants.
On pense bien qu'il ne s'agit pas ici du savoir et des tours des chiens; quand ils furent terminés, une autre scène s'ouvrit :
Notre homme annonce en allemand à son public que sa femme allait deviner, voir, lire, compter, les yeux bandés et le dos tourné vers les objets.
En effet, sans préambule aucun, sans préparatifs, sans passes , cette femme d'assez mauvaise mine, d'environ quarantecinq ans, ayant les apparences d'une bonne santé, se fait bander les yeux avec un foulard, tourne le dos au demi-cercle formé par les spectateurs, appuyée contre le bord d'une table, et dans cette position, son mari lui adresse les questions suivantes, auxquelles elle répondit sans la moindre hésitation :
Première épreuve. — D. Quel âge a monsieur ? (c'était l'ami que j'accompagnais, auquel il avait demandé son âge à voix basse) Cinquante-quatre ans, répondit la femme, ce qui était exact. Ainsi d'une autre personne plus jeune.
Deuxième épreuve. — D. De quel inétal est la montre de mon-
sieur ?R. D'argent, et à savonnette. — D. Quelle heure ïiiclique-t-elle? R. Dix heures moins dix minutes. Les aiguilles indiquaient en effet cette heure.
Troisième épreuve. — D. Monsieur a dans la main une pièce de monnaie, quelle est cette pièce? R. Un écu de cinq francs. — D. A quelle effigie ? R. A celle de Charles X. — D. De quel millésime? R. Dix-huit cent vingt-cinq. Le tout fut vérifié par les spectateurs.
Quatrième épreuve. — L'un d'eux est invité à poser , à la craie, sur une ardoise, quatre chiffres qui se suivent. On demande à cette femme d'en dire la quotité, sans les approcher d'elle; elle ne s'y trompe pas.
Cinquième épreuve. — Enfin son mari lui demande quelle est la couleur du gilet d'un des spectateurs devant lequel il se pose, elle l'indique. Et s'il est à un ou à deux rangs de boutons. A deux rangs, répond-elle, et chaque rang a neuf boutons, mais il en manque un au rang de droite; ce qui était parfaitement juste.
La séance terminée, je demandai au bateleur s'il savait ce que c'était que le magnétisme animal; il me répondit qu'il ne savait ce dont je voulais lui parler.
J'ai pensé que le récit de ces jongleries dont je n'ai pas la clef pourrait servir à la commission du magnétisme à apprécier les merveilles qu'on se propose de lui faire voir encore.
Signé Willaume , Docteur-Médecin, correspondant de l'académie.
Metz, le 10 juillet 1838.
Nous arrivons maintenant à un candidat qui, après avoir occupé quelque temps la commission, a cherché à occuper bien davantage le public; nous voulons parler de M. Pigeaire.
M. Pigeaire envoie d'abord de Montpellier, lelO octobre 1837, une lettre sur quelques faits magnétiques : nous allons en donner une analyse succincte.
M. Pigeaire cherche d'abord à prouver que les épreuves auxquelles s'était engagé M. Berna devaient nécessairement manquer; il en résulte que la doctrine du magnétisme n'a éprouve aucun échec dans ces circonstances.
Ce magnétiseur blâme ensuite la dernière commission d'avoir mentionné les rapports de 1784; suivant M. Pigeaire, si les membres de cette commission avaient assisté à un traitement magnétique (car il prend sur lui de supposer que les membres n'avaient jamais assisté à des traitements de cette nature), s'ils avaient lu quelques ouvrages modernes sur le magnétisme (car il suppose encore sans plus de façon qu'ils n'ont lu aucun ouvrage moderne sur le magnétisme), ils se seraient bien gardés de rappeler les rapports de 4784 !
Mesmer était un homme de génie; il est tracassé par les corps savants ; ses élèves lui offrent cent louis chacun : or, si Mesmer eût été un charlatan, ses élèves ne l'auraienl-ils pas accusé d'escroquerie ?
Deslon , docteur régent, que M. Dubois (d'Amiens) appelle un M. Deslon, fit plus de cent cinquante élèves.
Les progrès de la doctrine furent si grands, qu'au mois d'octobre 4784 la société royale de médecine avait reçu de tous les points de l'Europe un grand nombre de lettres et de mémoires ; mais Thouret , poursuit M. Pigeaire, mit de côté tous ceux qui préconisaient la doctrine.
M. Dubois (d'Amiens) prétend que Thouret a signalé une circonstance très-honorable pour les sciences et pour ceux qui les cultivent, en faisant remarquer que dans les villes où il y avait des universités, où l'on cultivait avec succès les sciences et les lettres, la contagion du magnétisme avait été arrêtée, et qu'ainsi à Montpellier le magnétisme animal n'avait pu pénétrer; mais on pourrait répondre, dit toujours M. Pigeaire, que c'est parce qu'à Montpellier il y avait une université de médecine!
C'est pour cela que M. Dupolet a éprouvé en 4836 tant de tracasseries à Montpellier ; c'est pour cela que le recteur lit traduire cet illustre magnétiseur en police correctionnelle (horresco referens), d'où célébrité immense donnée à M. Dupolet, qui magnétisa en moins de deux mois cent cinquante malades; et voilà justement pourquoi en 4784 le baquet magnétique ne put être élevé dans les villes à universités !
Voilà l'historique de M. Pigeaire. N'oublions pas cependant qu'il reproche à M. Dubois d'avoir placé en tête du rapport de la commission un préambule qui n'était pas exigé, et de
n'avoir pas mentionné le rapport de M. Husson. Après un historique aussi bien raisonné, M. Pigeaire entre en matière pour son propre compte.
C'est d'abord M. Dupotetquia fait de lui un magnétiseur. Un jour, pour convaincre un de ses amis, il pria son maître, c'està-dire M. Dupotet, de faire une expérience sur un de ses malades qui se promenait dans un jardin ; M. Dupotet tendit son bras dans la direction du promeneur, agita sa main pendant trois secondes, et marcha à reculons tenant toujours son bras tendu. Le promeneur attiré par une puissance à laquelle il ne peut résister, entraîne de toute la vitesse que marchait M. Dupotet deux athlètes qui malgré tous leurs efforts ne peuvent le retenir ni retarder sa marche.
Arrive enfin le début de Mlle Pigeaire dans la carrière somnambulique.
Un soir madame Pigeaire étant seule avec ses enfants, magnétise la plus jeune de ses filles, par instinct ou par curiosité («0), et tâche d'imiter les passes de M. Dupotet : en moins de dix minutes le somnambulisme est complet. Le lendemain même opération, même résultat devant M. Pigeaire. La mère marche à petits pas et à reculons; la petite, semblable à un automate ambulant (sic), suit sa mère. L'émotion des parents était grande.
A quelques jours de là nouvelle séance demandée par quelques personnes de la connaissance de M. Pigeaire. La petite esi endormie, on entend ouvrir la première porte de l'appartement, et l'enfant ayant toujours les yeux fermés dit tranquillement : « C'est madame Vitou qui entre.» On pousse un cri unanime, madame Vitou est surprise; elle demande à être magnétisée, on y consent; un quart d'heure après elle est en somnambulisme. On s'approchait d'elle, on lui criait à l'oreille : Madame Vitou ! madame Vitou n'aurait pas entendu un coup de fusil. On ne la réveilla que quand il fut bien nuit. Elle s'élance en s' écriant : — Une grosse bête comme moi je me suis laissée charmer! Ou plutôt dans son patois, que M. Pigeaire trouve bien plus expressif: « Une grossa bestia comme ma iou, me soui laissada in claousi ! Vous êtes une sorcière, madame ! »
Mais M. Pigeaire revient à sa petite fille: elle est de nouveau en somnambulisme; on lui l'ait passer une tabatière, eu
demandant ce qu'elle contient ; la petite prend la boîte, la presse dans sa main, la frotte avec ses doigts, et après un léger moment de concentration (sic) elle dit : « Il y a du tabac et une bague.» La boîte ouverte, on trouve un anneau d'or au milieu du tabac. (Voilà de ces choses que MUe Pigeaire a faites à Montpellier; mais à Paris, où il y avait 8000 fr. à gagner, il n'a plus été question de cela.) Un monsieur passe clans une autre pièce, il vient ensuite présenter la tabatière : «Dans celle-ci, dit l'enfant, après l'avoir un peu frottée, il y a un morceau de papier blanc.» (Ah! capricieuse enfant, n'avoir su frotter la tabatière qu'à Mon ipel lier ! ! ! )
Tout réussissait donc à souhait; seulement une petite altercation s'était élevée entre un agrégé de la faculté, M. Eugène Dalmas et M. Pigeaire, au sujet d'un ordre mental qui devait être transmis par la mère de l'enfant. 11 paraît que M. Dalmas demandait l'impossible, c'est l'opinion de M. Pigeaire. Une autre fois M. Dalmas devient encore une pierre d'achoppement pour la petite. Voici comment M. Pigeaire raconte la chose :
M. Dalmas écrit quelques mots sur un morceau de papier qui est remis à la petite, assise à côté d'une cheminée et assez près de la lampe; M. Dalmas eut l 'imprudence de dire : « Mais est-ce qu'elle n'y verrait pas, éclairée parle feu ?» (Quelle imprudence, en effet ! )Oh ! alors la petite (c'est toujours M. Pigeaire qui parle) froisse le papier dans ses mains, et il n'y eut plus moyen d'obtenir d'elle une parole, elle ne put lire un seul mot.
Mais avec les autres personnes les choses allaient à merveille. Mise en rapport avec une dame Bonnard, elle, petite fdle de onze ans, déclare que la dame n'est pas enceinte, et que son accoucheur qui a dit le contraire s'est trompé. C'est surtout tête à tête avec ses parents qu'elle va loin.
M. Pigeaire en donne un grand nombre de preuves. Exemple : Un soir, dit-il, que tranquille au coin du feu, la petite avait demandé à être magnétisée (nous citons textuellement), je voulus, poursuit M. Pigeaire, expérimenter jusqu'à quel point elle désignerait les organes internes du corps. Ce qu'elle dit des organes pectoraux fut confus; arrivée à l'abdomen, elle s'écria : « Maman, c'est trop dégoûtant ; je l'en prie, ne me fais pas regarder là.» El comme sa mère insistait doucement: « Je t'en
supplie, maman, c'est trop dégoûtant à voir! cela me fait beaucoup de mal ! nous cessâmes l'expérience.
Arrivent ensuite des faits non moins probants sur la magnétisation des objets matériels :
Si un objet magnétisé est placé devant elle, par terre ou tout autre part, la petite reste clouée et fascinée devant cet objet : elle ne peut s'en éloigner, maigre toute la volonté qu'elle aurait de le faire. Avant de se mettre à table on lui magnétise sa cuiller; aussitôt qu'elle veut s'en servir, elle la rejette et se saisit vite d'une autre.
Si, étant dans son sommeil magnétique, l'enfant demande à boire, la moindre goutte d'eau qui ne serait pas magnétisée ne dépassera pas son gosier. Si on lui donne une dragée, un morceau de sucre, impossible de les avaler à moins qu'on ne lésait magnétisés.
Enfin, et pour clore ce qu'il appelle cette série d'expériences, M. Pigeaire raconte qu'ayant un soir endormi sa tille, il la laissa dans cet étal et sortit. A son retour, il lui fut dit que quelques instants après sa sortie la petite s'était levée de sa place, avait été s'asseoir sur une cbaise longue, et que là elle s'était fait elle-même dco ^sses en travers du front avec la manche d'un des habits de M. Pigeaire, en se criant à elle-même : « Réveillez-vous donc, » et qu'alors elle s'était réveillée !
M. Pigeaire, après avoir raconté quelques autres faits de la même espèce, et pour terminer son mémoire, s'exprime de la manière suivante :
« Les faits dont je viens de vous entretenir, messieurs, sont vrais ( M. Pigeaire fait bien de le dire), ils sont importants ; ils peuvent jeter un grand jour (expression familière aux magnétiseurs) sur plusieurs points obscurs ou inconnus de la physiologie; ils méritent d'être observés par ceux qui s'occupent de cette science avec attention, avec un soin minutieux, avec toutes les précautions requises; mais sans prévention pour les phénomènes qu'ils n'ont pas encore vus (qui dit à M. Pigeaire qu'on ne les avait pas encore vus), car un jugement sain ne peut émaner d'un esprit prévenu.
» Dans ce but, j'ai l'honneur, messieurs, de vous faire les propositions suivantes :
» Je prie instamment M. Dubois (d'Amiens) et M. Boiiillaud
de venir à Montpellier; je désire les rendre témoins d'un des phénomènes les plus curieux du somnambulisme magnétique , celui de la lecture sans le secours des yeux.
» Deux membres de la faculté de médecine de Montpellier, que ces messieurs choisiront, assisteront aussi à cette expérience. Ma petite magnétisée et endormie devant eux, on lui couvrira les yeux, et ces messieurs constateront la complète occlusion. Celte disposition prise, un livre que ces messieurs auront apporté sera mis dans les mains de l'enfant; elle y lira d'abord quelques lignes, ses doigts étant en contact avec le papier afin de la disposer convenablement et de la mettre en haleine ; ensuite , et sur une autre page, on appliquera une plaque de verre, et la petite lira comme précédemment , ses doigts en contact avec le verre interposés entre eux et la page du livre où elle lira.
» Si la petite somnambule ne lit pas de cette manière, je m'engage à rembourser à ces messieurs les frais de leur voyage.
» Si M. Dubois (d'Amiens) et M. Bouillaud ne peuvent se rendre à Montpellier, je consens à venir faire l'expérience à Paris.
» Si la lecture par le moyen des doigts appliqués sur le verre a lieu, les frais du voyage de ma famille me seront remboursés par l'académie ou par messieurs les commissaires. Je dois prévenir que nous serons cinq personnes à voyager.»
M. Pigeaire, il faut en convenir, se mettait là en grands frais de propositions et de conditions tout à fait en pure perle, puisque le prix Burdin pouvait satisfaire à toutes ces conditions, puisqu'il s'agissait précisément de lecture faite sans le secours des yeux, et puisque la somme de trois mille francs pouvait solder tous ses frais de voyage. Au reste , il va s'expliquer sur le prix et faire aussi ses conditions ; conditions, pour le dire d'avance, qui seront tout autres à Paris qu'à Montpellier.
« Je pense, poursuit M. Pigeaire, que M. Burdin, en traeantson programme, a eu en vue de constater la transposition de sens...
» Ma somnambule magnétique dira à M. Burdin : Rendezmoi momentanément aveugle ; assurez-vous que la moindre clarté ne puisse arriver à mes yeux. Si, dans cet état, je fais avec mes doigts ce que vous ferez avec vos ijeux, c'est-à-dire si je lis avec mes
doigts , qui deviennent alors mes organes oculaires , une plaque de verre étant appliquée sur l'imprimé ouï écrit à la main que vous me donnerez à lire; si, par ces nouveaux organes, je transmets à mon cerveau la teneur de l'écrit que vous ni aurez donné, et que je vous V exprime sans me tromper, j'aurai sans doute rempli les conditions de votre programme ; mais vous devez penser que , pour la remplir cette condition , il faut que toutes les propriétés de l'objet que mes doigts regardent soient en évidence; sans cela, comment pourrai -je les voir? comment mes doigts pourraient- ils transmettre à mon cerveau et leur couleur et leurs formes ? En un mot, mettez-moi dans des conditions que je puisse lire avec mes doigts comme vous lisez avec vos yeux.
» Dans ce cas, reprend M. Pigeaire, j'accepte pour mou enfant la proposition de M. Burdin.
» Signé Pige aire. »
Montpellier, le 10 octobre 1857.
On voit que cette lettre-mémoire de M. Pigeaire était évidemment destinée à la commission instituée pour le prix Burdin, et que c'est par erreur qu'on l'avait d'abord envoyée à deux autres commissaires.
Dès que la commission en eut pris connaissance, il lui parut que M. Pigeaire acceptait pleinement et même au delà les conditions du programme de M. Burdin. Sa tille disant aux commissaires : Rendez-moi momentanément aveugle, levait toutes les difficultés : les commissaires, une fois la demoiselle à Paris, sauraient parfaitement comment s'y prendre pour la rendre momentanément aveugle, sauf à laisser à ses doigts toute la lumière désirable. Quant à la proposition faite à MM. Dubois et Bouillaud, elle devenait complètement inutile, il n'y avait pas à y répondre.
Mais comme M. Pigeaire ignorait que sur la proposition de MM. Bousquet et Gueneau de Mussy, sa lettre avait été renvoyée à la commission, le 10 mars 1838 il prit le parti d'écrire à ces deux honorables membres pour savoir quelle avait été la décision de l'académie relativement aux propositions qu'il avait faites : « Pensez, messieurs, disait-il, que c'est sur mon propre enfant que je fais celte expérience, et qu'il faut une conviction
bien puissante et l'intérêt de la science pour vous inviter à accepter ma proposition. Dans ce cas , je tiens à honneur que M. Dubois assiste aux expériences que nous ferons : j'aime les hommes qui expriment franchement leur opinion; M. Dubois a un caractère trop élevé pour nier des faits positifs lorsqu'ils lui sont évidemment démontrés. »
Quoi qu'il en soit, les propositions faites par M. Pigeaire exigeaient quelques modifications dans le programme formulé : il fallait, par exemple, que les objets fussent éclairés ; mais ceci était parfaitement juste , et on ne fit aucune difficulté d'accéder aux demandes de M. Pigeaire. Puisque sa fil!e avait dit : Rendez-moi momentanément aveugle, tout le reste devait être libéralement concédé; aussi 31. Burdin, le 20 mars 1838, demanda la parole en séance publique , et fit en ces termes les modifications suivantes à son programme :
Messieurs ,
La commission nommée au scrutin par l'académie royale de médecine, dans le but d'adjuger le prix de trois mille francs à la personne qui, soit à l'aide de l'agent dit magnétisme animal, soit sous l'influence de tout autre agent, pourrait lire sans le secours des yeux, celte commission, dis-je, s'est constituée; elle attend les personnes qui voudront bien opérer devant elle.
On a déjà répondu à l'appel , tant de quelques parties de France que de l'étranger; mais les uns ignorent les conditions que j'avais mises au concours , les autres veulent envoyer des certificats; d'autres, et M. Pigeaire est de ce nombre, désirent quelques modifications; ils ne consentiront à concourir que dans le cas où j'accéderais à de nouvelles conditions : j'ai donc dû vous demander la permission de leur répondre en peu de mots.
Lorsque j'ai institué le prix, j'avais mis comme conditions que les concurrents devraient lire sans le secours des yeux, de la lumière ou du toucher.
Je ferai ces concessions dans des limites larges et scientifiques.
La somnambule de M. Pigeaire est une fille de onze ans; elle prononce d'une manière affirmative, dans un cas douteux pour des médecins, qu'une dame Bonnard n'est point enceinte; elle
distingue les personnes qui sonnent à la porte de son appartement; elle voit quels sont les objets renfermés dans une boite; le tout est constaté , verbalisé par des hommes du plus grand mérite : toutefois, pour concourir devant vos commissaires, cette jeune somnambule aura besoin de lumière (car pour elle, pour son magnétiseur, la condition première, fondamentale dans l'acte de la vision, c'est que les objets soient éclairés; mais, quant à l'organe même de la vision , quant à l'appareil anatomique, ce n'est pas une condition indispensable, et à la rigueur on pourrait s'en passer). Messieurs, comme c'est pour moi la condition sine quà non; comme mon intention, en exigeant que les objets fussent dans l'obscurité, n'était pas de les rendre invisibles en eux-mêmes , mais bien d'empêcher qu'ils ne fussent vus par les yeux de la somnambule, j'accorde ce premier point. Les objets seront éclairés; mais comme de son côté la somnambule de M. Pigeaire dit : Rendez-moi momentanément aveugle ; assurez-vous que la moindre clarté ne puisse arriver à mes yeux, on me permettra de mettre les yeux de celte somnambule dans des conditions telles que la lumière concédée par moi aux objets ne pourra pénétrer dans les organes de la vision : dès lors nos intentions réciproques seront remplies.
Mais ce n'est pas tout : M. Pigeaire exige que sa somnambule ait la faculté de promener ses doigts sur une lame de verre placée au-dessus des caractères à déchiffrer.
Messieurs, lorsque j'ai interdit l'exercice du toucher aux concurrents, j'avais entendu qu'on ne pourrait user de ce sens entant qu'il pourrait devenir subsidiaire, supplémentaire du sens de la vue, en tant que des caractères en saillie pourraient donner des indices sur la lecture à faire; mais, puisque M,,e Pigeaire se bornera à promener la pulpe de ses doigts sur des surfaces planes et lisses , ce point sera encore concédé, pourvu que les livres qui devront servir aux expériences soient fournis par vos commissaires.
Enfin, messieurs, resterait une dernière question à déterminer : de quelles précautions devra-t-on user pour réduire l'appareil anatomique de la jeune somnambule à un état complet d'impuissance, de nullité? pour faire que des objets d'ailleurs bien éclairés, et sous ce point visibles par eux-mêmes,
ne puissent être vus, ce qui s'appelle vus, par les propres yeux de la somnambule?
» Pour les mêmes détails,|messieurs, je m'en rapporte entièrement à la sagacité de vos commissaires, et je me bornerai à vous demander que cette pièce leur soit renvoyée. »
M. le secrétaire perpétuel transmit immédiatement à M. Pigeaire les deux programmes de la commission du magnétisme, celui que M. Burdin avait rédigé lors de la fondation de son prix, et celui qu'il venait de modifier pour se conformer aux demandes de M. Pigeaire; le 13 avril, M. Pigeaire répondit qu'il avait reçu les deux programmes de la commission du magnétisme , et qu'il se rendrait à Paris dans le courant du mois suivant.
M. Pigeaire arrive en effet à Paris avec sa famille : quel est son début? il vient muni de deux programmes. Va-t-il , aux termes de sa lettre, se mettre à la disposition des commissaires? les inviter immédiatement à procéder aux expériences ? En aucune manière : M. Pigeaire va commencer par donner des représentations, des séances publiques, lui qui écrivait naguère: Songez, messieurs, que cest sur mon propre enfant que j'expérimente. Au lieu de procéder sans bruit, sans éclat, il assemble à son de trompe des médecins , des rédacteurs de divers journaux politiques, et coup sur coup il met sa somnambule en évidence , et toujours, bien entendu, avec succès. Des lettres lui arrivaient de toutes parts, et dans une brochure publiée depuis il en donne quelques échantillons; celle par exemple de Mme la princesse de Belgiojoso (la lettre d'une princesse fait toujours bien dans un livre); puis arrivent des littérateurs, des pairs de France , des députés, lord Cuningham, Georges Sand, Albéric Second, etc., etc. On fait publier des relations circonstanciées dans le Charivari, dans la Revue de Paris, dans la Revue du Grand-Monde, dans le Fanal, etc., etc. On invile MM. Ara°o Orfila, Broussais, Andral. Pauvre petite! la voilà dans ce bruyant Paris, et chaque jour donnée en spectacle à la foule oisive; on la faisait travailler sans relâche! qu'il en coûte pour acquérir quelque célébrité !
Des procès-verbaux sont rédigés , il faut les faire signer par ce qu'on appelle des sommités. C'est un art que de se faire donner des signatures; pour y arriver il est divers moyens : on intimide
les uns, on flatte les autres ; c'est un art tout particulier, et plus tard on l'a vu mettre de nouveau en pratique avec plus de succès encore.
Cependant la commission attendait paisiblement qu'il plût à M. Pigeaire de lui présenter sa somnambule ; il y avait là quelques hommes sévères, rigoureux, nullement empressés d'aller se mêler à MM. les pairs de France et les députés. Peu leur importait que Georges Sand donnât ou non sa signature. Nous verrons bien! disaient-ils ; attendons M. Pigeaire.
Dans sa brochure, M. Pigeaire affirme que grand était l'émoi des membres de la commission, lorsqu'ils apprirent les résultats de ses premières épreuves magnétiques. Grande était l'erreur de M. Pigeaire ; on attendait fort tranquillement que M. Pigeaire vînt répéter à la commission ce qu'il avait écrit de Montpellier : « Rendez ma fille momentanément aveugle. »
Enfin M. Pigeaire se décida à aborder la commission ; mais comme la tâche lui parut assez rude , il jugea prudent de recourir à certaines précautions. Il écrit donc aux membres de la commission le 26 juin 1838 ; il leur dit qu'il est venu à Paris pour les rendre témoins des expériences énoncées dans le mémoire par lui adressé à l'académie en octobre 1837. Puis il entre dans la description minutieuse de l'appareil qu'il a coutume de placer devant les yeux de sa lille (puisque M. Pigeaire rappelait les expériences énoncées dans son mémoire , il aurait été beaucoup plus simple, plus décisif surtout de choisir l'expérience de la tabatière -, ceci aurait dispensé de tout appareil. C'est là le parti que M. Teste a choisi plus tard ; aussi on verra qu'il n'y a eu aucune contestation avec M. Teste). Mais reprenons la série des nouvelles conditions que M. Pigeaire venait d'imaginer : D'abord, dit-il, dans sa lettre, il sera nécessaire de faire à l'enfant l'essai du bandeau , par la raison que ce bandeau aura été manié par des mains étrangères à la somnambule ; cet essai sera fait en présence de M. le président de la commission et de M. le secrétaire perpétuel. (Pourquoi M. le secrétaire perpétuel ? Pourquoi cette modification ajoutée par M. Pigeaire? Enfin ceci aurait pu se faire; mais voyons le reste.) « Il sera formé deux séries des membres composant la commission (voilà qui est curieux ! de sa propre autorité M. Pigeuircécril tout simplement à la commission qu'elle devra
se scinder, se partager en deux séries) -, chacune d'elles et M. le président assisteront à une épreuve , si une seule épreuve suffit.
» Lorsqu'une expérience aura réussi, les commissaires qui y auront assisté auront terminé leur mission.
» Les expériences seront faites de la manière suivante. Suit un programme de la façon de M. Pigeaire.
» La majorité des commissaires validera les épreuves. »
On voit d'abord que M. Pigeaire y met un peu plus de façons qu'avec les sommités contemporaines ; le nombre des assistants ne le gênait pas alors, la jeune fille n'en était pas intimidée; mais avec la commission il en est tout autrement : sept personnes ! il y a de quoi l'effrayer assurément, et elle ne pourrail rien faire.
Le 30 juin, la commission répond qu'elle ne peut consentir à être scindée, et qu'à elle seule appartient de déterminer la forme de l'appareil qui devra servir aux expériences. C'était bien juste, puisque M. Pigeaire alors qu'il était à Montpellier se bornait à dire .-Rendez ma fille momentanément aveugle, et c'est lui aujourd'hui qui prétend la rendre aveugle à sa façon!
Le2juillet il écrilde nouveau aux membresde la commission pour proposer encore une fois son appareil. Après tout il fallait examiner cet appareil ; donc M. Bousquet écrivit au nom de la commission pour prévenir M. Pigeaire qu'elle devait se réunir le lendemain et qu'elle aurait l'honneur de le recevoir.
Il est important de rétablir ici les faits tels qu'ils se sont passés dans cette entrevue , car depuis ils ont été étrangement défigurés.
M. Double chargé de porter la parole au nom de la commission fut à peu près le seul interlocuteur avec M. Pigeaire; son ton fut constamment digne et poli ; M. Pigeaire aurait peut-être préféré qu'on gardât moins de mesure avec lui. 11 prétend dans sa brochure que M. Double fit ses observations avec un ton mielleux et poli. Ceci prouve que toutes les convenancesontétéducoté delacommission. Voici dureste comment les choses se sont passées.
Avant tout M. Double prévint M. Pigeaire que la commission ne consentirait en. aucune manière à se laisser scinder; que chargée par l'acauérai< de Vérifier la réalité do certains faits,
cette vérification devait être faite en commun , sans adjonction aucune; et que sans doute M. Pigeaire renoncerait à ces prétentions ; en effet, M. Pigeaire n'insista pas.
M. Double aborda alors la question des précautions à prendre pour s'assurer de la réalité du phénomène. Comment, s'écria avec feu M. Pigeaire , vous voulez soupçonner mon propre enfant! Pardon, lui répliqua M. Double, en pareille matière nous ne soupçonnons personne, et nous soupçonnons tout le monde. Et d'ailleurs vous nous avez dit positivement: Rendez ma fille momentanément aveugle; c'est là précisément ce que nous devrons chercher à faire. Vous avez demandé seulement que les objets fussent éclairés , ils seront éclairés.
La commission avait fait fabriquer un appareil en soie noire, très-léger, soutenu par deux iils de fer, alin d'être maintenu à dislance du visage de la jeune tille, et de manière à ne gêner ni sa respiration ni la liberté de tous ses mouvements.
M. Pigeaire à l'aspect seul de cet appareil se récria; il fut aussitôt mis de côté , la commission n'y tenait pas.
C'est alors que M. Pigeaire tira de sa poche un bandeau en velours noir large de deux à trois pouces environ.
Chacun des membres examina cet appareil , quelques-uns le placèrent sur leurs yeux; M. Pigeaire assurait que celui qui en avait donné la forme , les dimensions et la composition était tout aussi incrédule, tout aussi soupçonneux qu'aucun des membres de la commission.
Le président fit observer à M. Pigeaire que le bandeau remplirait les vues de la commission s'il était plus large, si surtout il descendait plus bas sur la figure de la jeune somnambule, et que dans ces conditions les commissaires ne tiendraient pas à ce que l'application fût immédiate. M. Pigeaire fit ici des objections dont on ne irouve nulles traces dans sa brochure ; il lit observer que la figure de sa fille devait rester découverte supérieurement et inféricurement : Pourquoi? ajoutait-il , je n'en sais rien, mais c'est une condition indispensable à la réussite du phénomène : Peut-être bien, et je ne donne ceci que comme une hypothèse, peut-être la vision chez mon enfant se fait-elle par l'intermédiaire des branches de la cinquième paire ou de la portion dure de la septième, branches qui se dislri-
buent à la face. Peut-être est-ce ainsi que le phénomène a lieu; de là impossibilité de couvrir ces parties.
M. Double, toujours au nom de la commission, proposa à M. Pigeairede se bornerdans le cours de l'expérience à interposer tout simplement une feuille de papier entre les yeux de sa fille et l'objet à discerner ; cette proposition fut encore écartée par M. Pigeaire, il lui fallait son bandeau et rien que son bandeau. Alors le président de la commission, avecle consentement de ses collègues, bien entendu, fit une concession telle que si M. Pigeaire ne l'acceptait pas, évidemment toute relation devait cesser immédiatement avec lui ; telle enfin qu'entreprendre malgré cela des expériences c'eût été abuser de la confiance de l'académie, c'eût été compromettre sa dignité. M. Double dit donc à M. Pigeaire :
Monsieur, à tort ou à raison, on peut se croire fondé à soupçonner qu'une fois votre bandeau placé sur les yeux de votre fille, une fois son bord inférieur collé sur les parties qu'il recouvre , on peut soupçonner qu'après un temps plus ou moins long il se fera quelque décollement , aussi minime que vous le voudrez, mais tel enfin qu'il permettra le passage de quelques rayons lumineux et rendra ainsi la vision possible. C'est une supposition qu'il faut rendre inadmissible; eh bien! pour cela nous ne vous demanderons plus qu'une seule chose; on se servira de votre bandeau; les objets à discerner seront placés à la distance que vous voudrez et parfaitement éclairés; seulement ladirection sera tellequequand bien même il s'opérerait quelque décollement, rien ne pourrait être vu sous le bord inférieur du bandeau. Ainsi, au lieu de placer les objets obliquement en bas, on les placera directement, vis-à-vis, c'est-à-dire dans une direction perpendiculaire à la surface de ce bandeau.
M. Pigeaire déclara qu'il ne pouvait encore accéder à cette condition; que MM. les commissaires seraient là pour s'assurer de temps à autre que le bord inférieur reste parfaitement collé.
On pense bien qu'après ce dernier refus de M. Pigeaire la commission n'avait plus rien à lui proposer. M. Pigeaire voulut parler départies de cartes. Jouer aux cartes n'est pas lire, répondil M. Double. La conférence enresta là; M. Double accompagna M. Pigeaire jusqu'à la porte de la salle, et après une très-courte délibération, il fut convenu qu'on ne se livrerait à aucune expé-
59b HISTOIRE ACADÉMIQUE
rience, et qu'un rapport serait fait à l'académie pour l'instruire de ce qui s'était passé.
M. Gérardin , chargé de rédiger ce rapport, en donna lecture à l'académie le 24 juillet 1838.
Mais avant de faire connaître la teneur de ce rapport, d'ailleurs très-simple et très-modéré, comme on va le voir, disons que dans sa brochure M. Pigeaire a cru devoir critiquer le rapport qui a été fait sur son compte à l'académie : il en avait bien le droit; mais comme tous les torts devaient bien entendu être du côté des commissaires, du côté surtout du rapporteur et de celui de nous qui faisait par lie de la commission, M. Pigeaire n'a rien trouvé de mieux que d'aller prendre dans un article de journal un rapport et une allocution complètement imaginaires pour les attribuer à ces deux membres.
On trouvera sans doute le procédé bien hardi que d'aller mettre dans la bouche d'un rapporteur officiel des paroles qu'il n'a pas dites ; car entin les rapports sont des pièces qui restent. Rien n'empêchait M. Pigeaire de se faire délivrer dans les bureaux de l'académie le rapport fait sur son compte, et de faire contre-signer ce rapport, pour copie conforme, par le secrétaire perpétuel. Il pouvait enfin consulter tout simplement le bulletin de l'académie, publication officielle ; puisqu'il se proposait, ainsi qu'il ledit (puissance de Vélect. animal, 157 ), d'examiner ce document. Mais alors il n'aurait pas avancé ce qui suit.
Son entrevue, dit-il, fut transformée par le rapport et par le récit de M. Dubois (d'Amiens), en séances magnétiques (c'est M. Pigeaire qui a souligné ces derniers mots), auxquelles la commission aurait assisté (loc. cit.).
Conçoit-on une pareille accusation ? sept membres de l'académie seraient venus en pleine séance, un rapport à la main, affirmer à leurs collègues qu'ils avaient assisté à des séances magnétiques , quand au vu et su de tout le monde tout s'était borné aune entrevue avec M. Pigeaire !
Mais faisons connaître quelques-unes des paroles que M. Pigeaire met dans la bouchedeM. Gérardin, c'est-à-dire d'un rapporteur qui s'était borné à lire un document déposé encore aujourd'hui dans les archives de l'académie et fidèlement reproduit dans le bulletin de cette société.
« M. Pigeaire s'est borné à faire fonctionner sa somnambule
à sa manière; la somnambule a lu en effet, mais à ce que l'on présume, à l'aide des faibles rayons qui pénétraient par le bord inférieur de son bandeau, et après une heure et demie de contorsions de la figure et du corps, capables de déplacer plus ou moins le bandeau.»
A la page suivante, M. Pigeaire met ces autres paroles dans la bouche du rapporteur :
« La commission a dû se mettre en garde contre les supercheries et prendre les précautions qu'elle a jugées convenables; la commission a assisté à une séance qiïil a donnée à sa manière ; eh bien ! la commission n'a pas acquis dans cet examen la conviction de la clairvoyance magnétique ; elle a dû par conséquent conclure qu'il n'y avait pas lieu à accorder le prix de M. Burdin. » (Loc. cit., 164 et 165. )
Yoilà certainement qui dépasse tout ce qu'on a fait jusqu'à présent : supposer qu'un rapporteur aidé d'une commission tout entière est venu soutenir de semblables assertions ! qu'une commission est venue, dans un rapport écrit, affirmer qu'elle a assisté aune séance, qu'elle a fait un examen, quandil n'y avait eu réellement ni séance ni examen! voilà, nous le répétons, qui dépasse toute croyance.
Comment on aurait dit cela, et pas un membre de l'académie ne se serait levé pour dire au rapporteur : Mais vous en imposez, vous dites ce qui n'est pas, vous n'avez assisté à aucune séance !
Pour montrer maintenant combien le rapport de M. Gérardin a été exact et modéré, bien que ceci ne puisse être mis en doute, nous allons le reproduire tel qu'il a été consigné dans le bulletin hebdomadaire de l'académie.
Après avoir mentionné les détails de la correspondance établie entre la commission et M. Pigeaire, le rapporteur s'exprime en ces termes :
« La commission résolut d'inviter M. Pigeaire à la séance fixée au 7 juillet ; M. Pigeaire accepta et fournit les renseignements qui vont suivre.
» Après avoir rappelé les conditions du programme et les intentions du fondateur du prix, M. le président de la commission demanda à M. Pigeaire si mademoiselle sa fille pourrait lire au moyen de l'appareil d'occlusion que nous présentons à l'académie.
» M. Pigeaire, après avoir examiné cet appareil, répondit qu'il était indispensable que l'appareil fût appliqué immédiatement sur les yeux, et que s'il existait un vide ou si la lumière pénétrait entre les yeux et l'appareil, le phénomène ne pourrait avoir lieu ; qu'il en serait de même si l'on interposait une feuille de papier entre l'objet à lire et l'appareil d'occlusion.
» Nous avons alors proposé à M. Pigeaire d'emporter l'appareil et d'adapter à son intérieur les moyens qu'il jugerait convenables pour remplir cet intervalle et rendre l'application du masque immédiate sur les yeux. M. Pigeaire refusa.
» M. Pigeaire ajouta que l'on avait en vain essayé plusieurs espèces de bandeaux, que tous avaient déterminé chez la somnambule des accidents nerveux plus ou moins intenses ; que le bandeau qu'il nous présentait était le seul convenable, et qu'il ne pouvait être remplacé par aucun autre appareil d'occlusion.
» M. Je président proposa alors qu'on pût ajouter au bandeau deM1,L' Pigeaire un voile mobile.de manière à envelopper une plus grande partie de la figure: M. Pigeaire s'y opposa : il répondit que la forme actuelle de ce bandeau ne pourrait être modifiée en aucune manière; qu'elle devait surtout laisser les joues à découvert, n'étant pas éloigné de penser, avec plusieurs personnes, que sa fille pouvait lire par le moyen des nerfs qui se distribuent à cette région de la face.
» A cette occasion, un membre a proposé d'adapter à l'appareil ci-joint deux tubes coniques, de manière à ce que la lumière pût y pénétrer par l'orifice évasé et allât porter son impression sur la région de la joue en contact avec l'autre extrémité. M. Pigeaire rejeta également cette proposition.
» A la demande si M"e Pigeaire pourrait lire immédiatement après l'application du bandeau dont elle fait usage, M. Pigeaire dit qu'elle lit plus ou moins promptement, et que cet espace de temps varie depuis un quart d'heure jusqu'à une heure e! demie. » Sur l'observation que pendant l'application du bandeau Mue Pigeaire imprimait auxmuscles de la face des mouvemcnis plus ou moins répétés, M. Pigeaire déclara que tantôt elle exécutait ces mouvements et que tantôt elle ne les exécutait point. » Une autre question sur laquelle la commission insistait
beaucoup était la position du livre dans lequel M,le Pigeaire devait lire; la commission désirait donc savoir si ce livre pouvait être placé en face directement et à la hauteur des yeux.
» M. Pigeaire dit que le livre devait être placé soit sur les genoux de sa fille, soit sur une table devant elle; qu'il fallait lui laisser la faculté de le placer comme elle le désirait, mais qu'elle ne pourrait pas lire s'il était placé en face et à la hauteur des yeux.
» Enfin M. Pigeaire déclara non-seulement que sa fdle ne lirait plus, mais qu'elle tomberait dans un étal convulsif plus ou moins grave, s'il consentait à ce que, pendant la lecture, un des commissaires pût appliquer les doigts sur le bord oculaire et inférieur du bandeau, et qu'en demandant le partage de la commission son seul motif était que sa tille lisait mieux devant un petit que devant un grand nombre de personnes.
>■> Vers la fin de la séance, M. Pigeaire ayant dit que dans d'autres temps sa fille avait lu dans l'intérieur d'une boîte fermée, la commission lui déclara unanimement que cette expérience serait décisive si elle était répétée devant elle; M. Pigeaire déclara qu'il ne pouvait pas répondre si elle pourrait se réaliser aujourd'hui.
» Tels sont, messieurs, les renseignements et les explications donnés par M. Pigeaire ; vous jugerez d'après cet exposé que si nous n'avons pas tenté d'expériences, c'est que nous conformant scrupuleusement au texte précis du programme de M. Burdin, nous n'avons pas trouvé, soit dans la forme du moyen d'occlusion proposé par M. Pigeaire, soit dans la manière dont le livre doit être placé devant mademoiselle sa fille, l'assurance positive que la lumière ne pouvait point arriver jusqu'aux yeux de la jeune somnambule.» (Bull, deVacad., t. n, p. 907, 68, 69. )
Voilà comment l'entrevue de M. Pigeaire avec la commission a été transformée par le rapport de M. Gérardin en séances magnétiques. \ oyons maintenant quelles paroles ont été prêtées à celui de nous qui faisait partie de la commission.
M. Dubois (d'Amiens) : « Qu'avons-nous vu? une jeune fille ayantles yeux couverts à la manière de M. Pigeaire, se contordre pendant une heure, une heure et demie ; faire des grimaces à
n'en plus iinir, porter même les mains sur son bandeau, jusqu'à ce que les petites bandelettes de taffetas, décollées sur quelques points, permissent de voir des objets qu'elle désignait précisément dans cette direction et en portant la tête obliquement de côté et contre la lumière.» (Pigeaire, de Vèlect. anim., 167.)
M. Pigeaire n'a pas manqué d'exploiter cette version : Qui ne croirait, s'éerie-t-il, que la commission a réellement assisté à des expériences? M. Dubois (d'Amiens) est plus clairvoyant que tous les somnambules ensemble, car il décrit minutieusement une scène dont il n'a jamais été témoin... le délire de la passion le fait divaguer, etc.» (Loc. cit.)
Nous ne chercherons certainement pas à répondre à 31. Pigeaire par le genre d'arguments qu'il vient de choisir ; nous emprunterons tout simplement au bulletin officiel de l'académie les paroles qui réellement ont été prononcées dans celte occasion :
« M. Dubois (d'Amiens) : Il se peut qu'on trouve ce rapport un peu court, nous concevons nous-même qu'il manque de développements, mais nous sommes ici pour en donner. (M. Dubois retrace en peu de mots l'historique de cette affaire). M. Pigeaire, dit-il, a écrit de Montpellier : Rendez ma fille momentanément aveugle! On ne pouvait mieux dire; mais ce n'est pas avec le bandeau qu'il nous a présenté qu'on produira sûrement cet effet. Au premier coup d'oeil jeté sur ce bandeau, nous avons bien vu qu'il pourrait laisser glisser quelques rayons lumineux par son bord inférieur, et nous avons proposé à M. Pigeaire ou d'appliquer deux doigts sur la partie qui répondait aux globes des yeux, ou d'élever le livre à la hauteur des yeux, ou d'attacher aux bords inférieurs du bandeau un morceau de soie en forme de rideau ; il a tout refusé. Devions-nous cependant prolonger nos relations avec lui, et accepter toutes les conditions qu'il lui plaisait de nous imposer ? Non, messieurs, nous ne le devions pas, par respect pour vous. » [Bull, de l'acad., t. h, p. 973,974.)
Toute relation ayant ainsi cessé entre la commission ou plutôt entre l'académie et M. Pigeaire, celui-ci n'en continua pas moins ses représentations publiques; l'académie reprit le cours ordinaire de ses travaux scientifiques, satisfaite de sa
commission qui par une ligne de conduite sévère, rigoureuse, scientifique enlin, avait su conserver intacts et sa dignité et son honneur.
Le magnétiseur de Montpellier nous apprend qu'obligé de faire un voyage, il pria M. Frappart de diriger en son absence les séances magnétiques ; et que celui-ci eut alors deux luttes à soutenir, l'une avec M. le professeur Bouillaud, et l'autre avec 31. le docteur Donné.
Deux luttes à soutenir, est mal s'exprimer ; il fallait dire que M. Frappart, pour raviver un peu les séances de la petite qui commençaient à languir, entreprit un système général de provocation avec des gens qui ne songeaient nullement à lui. A toute forceil fallait faire du bruit; or, pour arriver à ce résultat, M. Frappart pensa que le meilleur moyen était d'obtenir des réponses telles quelles de la part d'hommes connus dans les sciences, et surtout des signatures de la part de ceux qui se laisseraient attirer près de MUc Pigeaire.
Avec cela, en effet, on peut faire une brochure ; on y met les lettres, les réponses et les répliques, puis toutes les manœuvres employées pour avoir des signatures. Il n'en faut pas davantage ; on fait quelque bruit, puis on retombe dans son obscurité, et voilà tout.
Quant à MM. Bouillaud et Donné, puisque M. Pigeaire les cite à part , M. Frappart n'a pas eu de luttes à soutenir avec eux; il leur a cherché noise (qu'on nous passe le terme) comme à bien d'autres, et ils ont répondu dignement; il n'y a pas eu autre chose.
Du reste, M. Frappart n'a pas fait un secret de sa tactique ; voici de son aveu en quoi elle consiste : il écrit poliment aux gens, il les exalte, les élève, puis s'ils n'adoptent passes absurdités homœo-magnétiques, il les menace , il les poursuit et croit les accabler.
M. Donné avait bien vu que le bandeau de M. Pigeaire était insuffisant; il en avait fait fabriquer lui-même un autre que M. Pigeaire avait d'abord accepté, mais après bien des délais il n'a jamais voulu l'appliquer sur les yeux de sa fille; et tout le monde a applaudi aux paroles de M. Donné, s' exprimant de la manière suivante. : « Beaucoup de mes confrères trouveront sans doute que je me suis donné trop de peine pour pous-
sera bout le charlatanisme dénoncé par l'académie de médecine, et que quelques exemples de ce genre réduiront le magnétisme à sa juste valeur dans l'opinion publique.»
M. Bouillaud n'a pas besoin de défense; ce qui lui avait attiré depuis longtemps la haine desmagnétiseurs, c'est que dans un article historique très-remarquable il les avait fait connaître, il avait dévoilé toutes leurs jongleries; aussi a-t-il été, comme l'un de nous, plus spécialement eu butte à toutes leurs attaques; mais il est trop haut placé pour que tous ces cris puissent l'atteindre.
Mais revenons aux relations des magnétiseurs avec l'académie.
On a vu comment un prix avait été offert à tout somnambule qui pourrait lire sans le secours des yeux; c'était une modeste somme de 3000 fr. bien comptés, et déposés par l'un de nous entre les mains d'un notaire, M. Hailig ; la lettre du notaire était entre les mains de M. Mérat, trésorier de l'académie. Pour répondre à cette offre si minime, à ces raisins trop verts, quel parti vont prendre les magnétiseurs ? le voici. L'un d'eux, M. Berna, vient offrir en son nom et au nom des autres magnétiseurs une somme un peu plus honnête, c'est-à-dire cinquante mille francs à celui qui lira et jouera aux cartes avec l'appareil de M. Pigeaire ! « Et dans lecas, écrivait-il, où M. Dubois (d'Amiens)etson honorable collègue M. Bouillaud donneraient la preuve qu'on voit à merveille avec cet appareil, il sera ajouté vingt mille francs déplus à la somme proposée. »
L'académie accueillit cette bouffonnerie comme elle le méritait; elle excita un mouvement général d'hilarité, et voilà tout. Depuis lors il ne fut plus question de M. Pigeaire à l'académie.
Nous allons interrompre pour un moment l'histoire de ce concours, afin qu'on ait une idée exacte de ce qui s'est réellement passé dans les séances données par la famille Pigeaire ; nous citerons pour cela une autorité imposante, celle de M. le professeur Gcrdy. On verra que les soupçons des commissaires n'étaient que trop fondés , et comme depuis cette époque M. Gerdy s'est livré à de nouvelles expériences, on saura enfin à quoi s'en tenir sur ces prétendues visions à travers des corps opaques. Ajoutons que ce ne sera point sortir de notre sujet, puisqu'on retrouvera ici et M. Frappart, et M. Ricard, un des concurrents.
Note communiquée par M. le professeur Gerdy.
J'ai, à six fois différentes, assisté à des expériences diles de magnétisme animal dont voici la relation exacte et abrégée
Invité à une première séance chez M. Pigeaire, j'y trouvai MM. Arago, Adelon, Ortila et d'autres personnes. Le bandeau à travers lequel Mllc Pigeaire devait lire nous fut présenté et fut essayé par plusieurs des assistants. Je l'essayai aussi, et je déclarai qu'il ne m'empêchait pas entièrement de voir, et je le prouvai immédiatement, en montrant que je distinguais toujours le côté par lequel la lumière pénétrait, du dehors, dans l'appartement.
Mlle Pigeaire, magnétisée par madame sa mère, eut les yeux fermés et successivement couverts d'une bande de calicot, d'une petite pelote de coten , et enfin d'un bandeau de velours noir épais et opaque. Le bord inférieur de celui-ci fut collé à la peau voisine au moyen de petites bandelettes de taffetas gommé. Celles-ci avaient quatre ou cinq millimètres de largeur environ, deux à trois centimètres de longeur, et s'étendaient du bord du bandeau sur la peau du voisinage; les bandelettes voisines étaient en partie entre-croisées, mais il restait entre ces bandelettes des vides presque imperceptibles.
Les choses ainsi préparées, M"e Pigeaire se plaignit bientôt de malaise, de mal de tête, agita incessamment ses sourcils, comme une personne qui ouvre et ferme alternativement les yeux de toutes ses forces et se frotta incessamment la région du front et des yeux , en s'appuyant dans la paume de ses mains, contre ses bras et contre madame sa mère. Ses mouvements éraillaient un peu le taffetas en ébranlant le bandeau. Néanmoins, après avoir attendu plus d'une grande heure, comme M"e Pigeaire ne voyait pas, je fus obligé de m'en aller sans avoir moi-même rien vu qu'un commencement d'expérience qui m'inspirait plus de défiance que d'espoir ; cependant j'appris le lendemain que Mlle Pigeaire avait fini par jouer aux cartes et par lire.
Quelque temps après, je fus invité à une nouvelle séance, où je trouvai, entre autres, M. Donné. M. Pigeaire me pria d'appliquer moi-même la bande de calicot, le coton et le ban-
deau; je le lis, mais ce fut M. Pigeaire qui colla le bord inférieur du bandeau à la peau voisine, au moyen des bandelettes de taffetas gommé ; mais j'eus beau lui faire boucher les plus apparents des petits trous qui étaient entre ces bandelettes, il en resta toujours quelques-uns. Cette première circonstance frappa comme la première fois mon attention.
Mllc Pigeaire, calme et tranquille avant l'application du bandeau, se mit à se plaindre et à s'agiter comme la première fois dès que le bandeau fut appliqué et collé; cette deuxième circonstance m'inspira de la déliance.
A force de se frotter la région des yeux, de pousser en haut son bandeau sous prétexte qu'il la fatiguait, les bandelettes de taffetas qui collaient le bord du bandeau s'éraillèrent , de nouveaux trous presque imperceptibles s'ajoutèrent aux premiers; celte troisième circonstance m'ôta toute confiance dans l'expérience.
Mais Mlle Pigeaire , trouvant que le coton lui gênait l'œil, introduisit le doigt sous le bord supérieur du bandeau, qui n'était pas collé, et dérangea le coton comme elle le voulut. Celle quatrième circonstance ne me permit pas de garder plus longtemps le silence; je prévins donc M. Pigeaire que l'application que j'avais faite du bandeau n'ayant pas été respectée, l'expérience que nous faisions devenait absolument nulle pour moi. M. Pigeaire me répondit que la levée du bandeau me prouverait que rien d'essentiel n'était changé, et que je serais alors convaincu de l'impossibilité de voir avec un pareil bandeau sur les yeux.
Une heure et demie environ après le commencement de l'expérience, Mllc Pigeaire annonça qu'elle commençait à voir , et qu'elle pouvait déjà distinguer des cartes; je trouvai qu'elle avait assez travaillé pour cela. Des cartes furent apportées. Pour mieux observer, je demandai qu'une autre personne que moi tînt les cartes. Mme Pigeaire qui, ayant magnétisé sa tille , était supposée avoir seule le privilège d'être en rapport avec elle, donna la main au joueur pour le mettre, disait-on, en rapport avec mademoiselle, c'est-à-dire pour qu'il pût être entendu de mademoiselle quand il lui parlerai t. D'autres personnes désirant aussi pouvoir lui adresser des questions, se firent également mettre en rapport magnétique avec eile. Pour apprécier
celte prétention des magnétiseurs, j'évitai de me faire mettre en rapport, et mademoiselle me répondit néanmoins comme aux autres quand je lui adressai la parole. Cette cinquième circonstance, je l'avouerai, m'inspira de nouveaux doutes , mais des doutes d'une autre nature que ceux que j'avais eus d'abord sur le spectacle dont j'étais témoin.
Après avoir joué aux cartes, M!le Pigeaire lut dans un livre ; mais en jouant, comme enlisant, elle dirigeait les yeux et particulièrement certaine partie du bandeau vers l'objet qu'elle regardait, comme si elle ne pouvait l'apercevoir que dans une direction et par une direction particulière de la tète. Cette sixième circonstance contribua à me fortifier dans l'idée qu'elle voyait par-dessous le bord inférieur du bandeau, et par de petits trous ouverts près du nez, et notamment avec l'œil droit.
Enfin, après avoir demandé des modifications à l'expérience, qui furent refusées, comme de faire lire la somnambule en plaçant le livre à la hauteur des yeux , et face à face avec le bandeau , septième circonstance qui aurait augmenté mes doutes sur la fausseté de la vision magnétique de M1Ie Pigeaire, si j'avais pu en conserver, on procéda à la levée de l'appareil; j'en fus encore chargé, et j'acceptai, après avoir fait mes réserves.
Pour mieux apercevoir les petits trous que je croyais avoir distingués par dehors, je tournai au jour le visage de la somnambule ; je renversai un peu le bandeau de haut en bas, sans en décoller le bord inférieur -, je retirai le coton et la bande de calicot, je distinguai très-bien en bas et en dedans, près du nez, plusieurs petits trous rendus bien plus apparents en dedans du bandeau qu'en dehors par le passage de la lumière. On affirma que ces trous étaient insignifiants , qu'il n'était pas possible de voir par là ; je trouvai, moi, qu'il devait être encore plus facile de voir par ces trous que de voir par un bandeau parfaitement opaque, et si je ne fus pas convaincu d'avoir découvert le mystère de la vision somnambuliquede Mlle Pigeaire, j'avoue que je fus encore bien moins disposé à croire à sa ci airvoyance magnétique, et que je fus même profondément convaincu du contraire. Mais il restait à rechercher comment elle voyait.
Occupé de questions plus importâmes, j'avais laissé ce sujet
de côté, quand une lettre de M. Frappart y ramena mon attention, en 1840. Il m'offrait de me rendre témoin de phénomènes magnétiques très-curieux, qui ne manquaient jamais, et qui lui paraissaient prouver d'une manière incontestable la clairvoyance du somnambule. J'acceptai; en conséquence le docleur Frappart amena chez moi le nommé Callyste. J'avais réuni quelques confrères, parmi lesquels se trouvaient MM. les docleurs Paulin, Bell, Beaugrand, M. Chrislofle, etc. ; j'en aurais réuni davantage si le rendez-vous convenu m'en eût donné le temps. Callyste fut préalablement endormi, en apparence, par des pratiques dites magnétiques ; puis j'appliquai moi-même sur les yeux une pelote de colon cardé, et par-dessus un mouchoir plié en cravate, comme l'avait demandé M. Frappait. Les choses étant dans cet état, Callyste, qui a la physionomie des plus mobiles, se mit à en faire jouer les muscles, et en un instant, sous l'influence de la contraction des muscles du front, des sourcils et des joues qui s'élevaient et s'abaissaient alternativement comme chez une personne qui ferme et ouvre tour à tour lesycux avec force, nous vîmes le mouchoir se resserrer en corde, remonter contre les sourcils, le coton cardé saillir en bas et en dessous, au point d'être prêt de se détacher et de tomber. Les choses étaient par trop changées pour les laisser dans cet état ; je rétablis donc le bandeau, mais un instant après Callyste dérangea de nouveau tout l'appareil, en reproduisant les mouvements qu'il avait exécutés d'abord; je le rétablis encore, mais Callyste était aussi habile à le'déranger que j'étais soigneux à m'y opposer. Alors, tout endormi qu'il était, le somnambule me déclara qu'il ne pourrait jamais voir si je le touchais à chaque instant; je lui répondis que tant qu'il dérangerait son bandeau par ses efforts, par les mouvements de ses joues et de son front, je le rétablirais aussitôt. Son magnétiseur et M. Frappart l'ayant engagé à essayer de jouer aux cartes en remuant la face le moins possible, il essaya en effet , mais il parvint encore à déranger le bandeau, et, dans un moment, après s'être plusieurs fois trompé sur les cartes qu'on lui jouait, il parvint à en nommer quelques-unes. Alors je rétablis bien le bandeau en le rabaissant et repoussant le colon par-dessous et sur les yeux; mais Callyste se fâcha, il déclara qu'il ne pouvait continuer l'expérience, et arracha l'appareil avec humeur.
Cet insuccès ne découragea point M. Frappait ; il m'offrit une autre séance, qui eut lieu chez moi quinze jours après la première; MM. Nacquart, Londe, Rayer, Barthélémy, Chervin, Paulin et d'autres y assistèrent. Le somnambule n'eut pas plus de succès que la première fois ; les mêmes manœuvres de sa part amenèrent les mêmes manœuvres de la mienne, et il se retira encore plus mécontent. M. Frappait reconnut et avoua cet insuccès. Je croyais que tout était fini pour toujours, je n'y pensais plus, quand cette année, 4841, je reçus de M. Frappart une nouvelle invitation à revoir de nouveaux faits magnétiques chez lui. Je m'y rendis : j'y vis magnétiser Mllu Prudence; je la vis s'endormir, du moins encore en apparence, comme les précédents somnambules. Alors, 4° on lui colla verticalement, sur les bords réunis des paupières, deux petites bandelettes de taffetas gommé, d'un à deux centimètres de long sur quatre ou cinq millimètres de large; 2° une troisième fut collée tout le long des bords palpébraux rapprochés ; 3° une lame de taffetas gommé recouvrit les paupières dans toute leur étendue, jusqu'au delà de la commissure externe, et jusqu'à un millimètre environ au delà de la commissure interne, près du nez; de haut en bas cette lame s'étendit du sourcil jusqu'au sillon au moins qui sépare la paupière inférieure de la joue ; 4° un morceau de peau de l'étendue de l'ouverture des paupières à peu près fut placé sur la première lame de taffetas, et 5° par -dessus fut appliquée une deuxième lame de taffetas. Tous ces morceaux de taffetas avaient été trempés dans un verre d'eau fraîche pour être ramollis et collés sur la peau.
Cette opération finie, la magnétisée resta un instant tranquille, comme si elle eût dormi. Cependant le taffetas sécha au moins en partie, mais sans qu'elle fît de mouvement apparent pour froncer les yeux et détacher le taffetas, ni l'érailler par aucun frottement. Au bout de dix minutes environ, elle essaya déjouer aux cartes. Elle prit celles qui lui furent données, elle prit également la retourne, les porta à la région des yeux et au voisinage, comme si elle eût cherché à les reconnaître par un point de la circonférence des emplâtres ; et enfin , après un temps plus ou moins long d'un quart d'heure, une demi-heure et davantage , elle finit par les distinguer assez bien pour en indiquer quelques-unes avec exactitude, et même pour lire et
faire d'autres tours qui dépendent de la vision , par exemple de distinguer les cartes à une faible lumière, mais à une lumière qui suffisait pour me les faire distinguer, mes yeux étant d'ailleurs entièrement libres.
J'assistai à deux séances différentes, et en examinant à chaque fois, à plusieurs reprises , les emplâtres , je reconnus que peu après leur application, les emplâtres de taffetas se dessèchent, se recoquillent par leur circonférence, et se décollent ordinairement dans un assez grand nombre de points; aussi, pour prouver ces effets aux assistants , ai-je pris la précaution de glisser par les décollements dont je viens de parler, des morceaux de cartes de trois à quatre millimètres de largeur. C'est ce que je fis à la seconde séance expérimentale dont je fus témoin chez M. Frappait, et où étaient aussi MM. Londe, Requin, peut-être M. Bourdon et d'autres.
On me dit, il est vrai , que ces décollements étaient insignifiants; que puisqu'il y avait plusieurs lames de taffetas superposées, les lames internes destinées à suppléer les plus superficielles devaient s'opposer au passage de la lumière ; qu'on s'en assurerait au reste, en enlevant les emplâtres. Je répondis que puisque les lames superficielles se décollaient , les profondes pouvaient se décoller ; qu'elles étaient peut-être décollées et permettaient peut-être le passage d'une lumière suffisantes pour la vision d'ailleurs imparfaite de la somnambule ; qu'on ne faisait pas la science avec des peut-être et des incertitudes; qu'il suffisait qu'un fait fût douteux pour qu'on ne pût pas le donner comme certain, et qu'en définitive la faculté de voir à travers un corps opaque n'était point prouvée par le fait de Mlle Prudence.
Enfin arriva le moment de lever les emplâtres : on apporta de l'eau pour les mouiller et les décoller. Je iis remarquer qu'en mouillant les emplâtres on les ramollissait de nouveau, que par cela même on réappliquait et recollait le taffetas à la peau ; que , pour juger l'état des emplâtres , il fallait les décoller à sec en les renversant de haut en bas , laissant les yeux dans l'ombre, tandis qu'on éclairerait la surface extérieure de l'emplâtre avec des lumières artificielles, pour distinguer, par le passage de la lumière à travers les décollements des emplâtres, les Irons et les décollements le» plttft déliés, s'il yen avait.
OU MAGNÉTISME ANIMAL. Hll
On me répondit qu'en opérant ainsi j'arracherais les cils de la somnambule ; que je lui déchirerais les paupières, et que je la ferais horriblement souffrir. Je répliquai à mon tour que si l'on ne pouvait pas opérer comme je le demandais, l'expérience était complètement nulle et ne pouvait rien prouver; qu'il n'était pas nécessaire de commencer une expérience qu'on savait d'avance ne pouvoir pas achever , et qu'il eût beaucoup mieux valu ne la pas commencer.
M. Frapparl me demanda alors ce qu'il fallait pour me convaincre, et si je le serais par telle modification de l'expérience qu'il me proposa dans le cas où la somnambule parviendrait à lire. Je lui répondis que les croyances et les convictions ne dépendaient point de la volonté, que l'on ne pouvait pas plus s'engager à croire qu'à ne pas croire; que la croyance étant un jugement porté par l'esprit sur la vérité d'un fait, était forcée; qu'on n'était point ie maître de l'appréciation qu'on en faisait, et que je ne comprenais pas qu'on me demandât à l'avance si je serais convaincu.
Dès ce moment tout fut fini; je me retirai , et je me promis d'étudier expérimentalement le mystère de la vision de BtUe Prudence.
Tout le inonde sait qu'on dislingue très-bien les objets à travers un trou d'épingle percé dans une carte; qu'on se sert même de ce moyen, qui est un jeu d'enfant, pour regarder à son aise le disque éblouissant du soleil. Ce souvenir me fit supposer que les somnambules pourraient bien voir par le même mécanisme. Je nie proposai donc de m'en assurer par l'expérience; en attendant, comme je pouvais en tenter de suite plusieurs très-simples et très-faciles, je les essayai aussitôt.
Je fis successivement, avec la pointe seulement d'une épingle, un et puis plusieurs trous très-fins à une carte, et je m'assurai que l'on pouvait très-bien distinguer par un seul et encore mieux par plusieurs trous; qu'on pouvait lire facilement par ces trous si le livre était suffisamment éclairé; qu'on voit d'autant plus aisément que les trous sont plus nombreux; qu'en regardant par des trous écartés les uns des autres par des intervalles d'un à deux millimètres, on voit par tous les trous voisins ù la foi*, comme s'il n'y en avaii qu'un seul; que les intervalles uappaiaisM'ii! (pie èomtnCS des lils iuipercnnli*
blés, ou comme des ombres légères. Je venais d'obtenir ce résultat, quand je reçus la visite de M. C., un de mes amis qui n'est point médecin, mais qui a l'esprit droit et un bon jugement. Comme il avait assisté la veille à la séance de M. Frappart, nous en parlâmes; je lui fis vérifier les résultats que je venais d'obtenir, je lui parlai des expériences que je voulais faire pour bien apprécier la prétendue vision magnétique de Mlle Prudence. Il m'offrit lui-même de s'appliquer sur les yeux des emplâtres analogues à ceux de cette somnambule, et nous convînmes d'en répéter et copier autant que possible les expériences.
Occupé d'autres choses plus sérieuses et plus importantes qui absorbaient mon attention, nos expériences n'étaient encore qu'en projet, quand un jour chez lui la vive opposition d'un chaud partisan du magnétisme animal, d'ailleurs journaliste et publiciste très-distingué, engagea M. C. à essayer de distinguer des cartes avec les emplâtres de M11" Prudence sur les yeux comme nous étions convenus de le faire.
Un seul œil fut couvert avec l'emplâtre, l'autre le fut avec la main du partisan du magnétisme animal; néanmoins les cartes furent nommées sans erreur, immédiatement après l'application de l'emplâtre sur l'œil droit, et M. C. nous déclara qu'il voyait très-clair , que la lumière lui venait de différents côtés, d'en haut, d'en bas surtout, et par l'angle interne de l'œil; qu'elle venait par des décollements du taffetas, et aussi à travers son tissu , autour du morceau de peau interposé dans le taffetas. Le taffetas, opaque avant son application, ne pouvait être devenu transparent que par la dissolution de la colle de poisson déposée à la surface et entraînée par le mouillage de son tissu ; et c'est précisément ce qui arrive, et ce qu'on n'aurait pas soupçonné sans en faire l'expérience.
Depuis, M. C. s'est amusé à se faire passer pour somnambule auprès de ses amis, et il s'est assuré que le moindre effort pour rapprocher et écarter les paupières suffit pour produire des décollements invisibles au dehors, et qui néanmoins laissent arriver la lumière jusqu'aux yeux, et permettent d'y voir assez pour jouer aux cartes et lire dans un livre.
Signé Gerdy.
Revenons maintenant au prix Burdin.
Un autre concurrent, M. Hublier, médecin à Provins, avait écrit à l'académie la lettre suivante :
« Monsieur le Président,
» Comme je me suis occupé sérieusement du magnétisme animal depuis un an, et que j'ai développé presque tous h-s phénomènes dont parlent les auteurs sur plus de quinze somnambules, je viens vous prier d'avoir la bonté de me faire admettre au concours pour le prix de M. Burdin, qui a fait déposer 3000 fr. qui seront donnés à celui qui fera lire sans le secours des yeux, de la lumière et du toucher, c'est-à-dire dans un livre inconnu et ouvert au hasard.
» Je demande le temps nécessaire pour exercer convenablement ma somnambule, afin de satisfaire autant que possible les juges, et j'aurai l'honneur de vous prévenir de mon arrivée à Paris huit jours d'avance, ou quinze si cela convient mieux à ces messieurs.
» Recevez, etc.
» Signé Hublier.»
Provins, le ol octobre 1837.
En réponse à cette lettre, M. le secrétaire perpétuel transmit à M. Hublier la proposition faite par M. Burdin et l'arrêté du conseil , pièces qui répondaient à toutes les questions ; même à celle du temps, puisque le prix ne devait être retiré qu'après deux années révolues.
M. Hublier dut se mettre à exercer sa somnambule; il paraît qu'il n'eut pas lieu d'en être très-satisfait, car ce n'est qu'en août 1839 qu'il se décida, non pas à présenter sa somnambule aux commissaires, mais à envoyer un long récit d'expériences somnambuliques.
Pour donner toute facilité aux magnétiseurs d'exercer leurs somnambules, un an de plus avait été accordé aux concurrents par le fondateur du prix; de sorte que M. Hublier était encore "n mesure de concourir jusqu'à la fin de 1840.
En effet, dans la séance du 30 juillet 1839 une nouvelle modification avait été apportée au programme, et toujours pour donner plus de facilités aux concurrents : non-seulement on leur accordait une année de plus, mais on rendait les difficultés
moins nombreuses. On va en juger d'après la citation suivante empruntée au bulletin de l'académie (t. m, p. 1123).
« M. Burdin propose une modification à son programme sur le magnétisme: Messieurs, dit-il, je m'empresse de prévenir l'académie qu'il n'est nullement dans mon intention de renouveler prématurément et incidemment aucune espèce de discussion dans cette enceinte sur la litigieuse question du magnétisme animal ; mais le terme fixé par mon programme approche, c'est en octobre 1839 que se ferme l'espèce de concours que j'ai ouvert pour les partisans du magnétisme animal.
» Dans l'imminence d'un terme aussi prochain, je me suis demandé ce qui jusqu'à présent a éloigné de l'académie des sujets partout ailleurs si clairvoyants, des adeptes partout ailleurs si lucides; est-ce la rigidité, la sévérité de vos commissaires? mais par un acte de sage prévoyance, vous avez eu soin de faire entrer dans cette commission et des partisans et des adversaires avoués du magnétisme animal; vous y avez fait entrer aussi d'honorables confrères qui n'avaient pris encore aucun parti dans cette discussion, et tout disposés à faire pencher la majorité du côté de la vérité.
» J'ai dû aussi me demander si les termes mêmes de mon programme n'étaient pas de nature à effaroucher en quelque sorte les magnétiseurs; déjà une première fois mu par cette idée conciliatrice, j'avais accordé une modification réclamée par un magnétiseur; toutefois, commecetlemodificationn'apassuffi, je viens aujourd'hui en apporter une dernière aussi large que possible.
» J'avais concédé que les objets présentés aux somnambules seraient éclairés; j'avais concédé aussi que l'exercice du toucher pourrait avoir lieu dans certaines limites; seulement j'avais tenu à quelques restrictions sur les moyens de mettre obstacle à la vision, telle que nous l'entendons dans notre simple et positive physiologie ; mais aujourd'hui que de nouvelles récriminations s'élèvent, qu'on crie par-dessus les toits, comme une vérité de la force de celle qui sortait de la bouche de Galilée mis au cachot; aujourd'hui qu'on crie à nos académies dites inquisitoriales, non pas qu'on a senti la terre tourner, mais quon a vu lire à travers un bandeau, j'élargis de nouveau les termes de mon programme et je dis : Amenez-nous une personne magnétisée ou non magnétisée . endormie ou éveillée ; que cette per-
sonne lise, les yeux ouverts et au grand jour, à travers tin corps opaque tel quun tissu de coton, de fil ou de soie, placé à six pouces de la figure, quelle lise même à travers une simple feuille de papier, et cette personne aura les trois mille francs. »
Le problème, comme on le voit, était réduit à sa plus simple expression; aussi M. Hublier redoubla-t-il d'efforts et de soins dans l'éducation de son excellente somnambule.
Le 23 juillet 1840, M. Hublier envoie de nouveau le récit trèsdétaillé de plusieurs expériences, mais il croyait devoir ajouter les réflexions suivantes : « Permettez, M. le président, que je vous observe que toutes ces expériences, quoique bonnes autant que possible, ne me suffisent pas encore pour oser me présenter devant la commission du prix de M. Burdin, parce que j'en veux avant un plus grand nombre, et que les livres me soient apportés par des mains étrangères, et qu'on puisse y lire à l'instant même, sans les toucher ni les voir, et aune distance de quelques pas de la dormeuse. Comme vous le voyez, mes dignes maîtres, je suis bien plus difficile que tous ces messieurs, qui n'ont rien vu de semblable à ce que j'ai l'honneur (par votre entremise, si vous voulez bien le permettre) de transmettre à leur profond savoir et à leur vieille expérience, en attendant qu'il me soit possible de faire mieux.
» Recevez, etc.
» Signé Hublier. »
Le 6 août 1840, M. Hublier envoie encore un autre récit non moins détaillé d'expériences faites sur sa somnambule; il demande en même temps un nouveau délai : « Vous n'ignorez pas, dit-il dans sa lettre d'envoi, que pour arriver devant la commission avec la certitude de réussir, il faut du travail, de l'attention et de la réflexion. »
Le 28 septembre 1840, nouvelle missive de M. Hublier; il demande un nouveau délai, un délai d'une année ; car sa somnambule n'est pas encore suffisamment préparée. « Je n'ai pu me présenter plus tôt, dit-il, pour cause de maladie de mon excellente somnambule , qui a du reste une santé très-délicate.
» Je vous observe, monsieur, que je ne demande rien pour moi; mais si mon excellente somnambule parvient à satisfaire complètement les honorables commissaires, il est juste qu'elle
soit dédommagée de toutes les fatigues qu'elle est obligé d'endurer pour arriver au degré de perfection exigé par le programme, puisqu'elle s'en occupe depuis plus de trois ans. » Recevez, etc.
» Signé Hublier. »
Cependant le terme de rigueur approchait ; un magnétiseur déjà cité par nous, M. Frappait, écrivait à M. Hublier : Vous navez plus que dix jours pour gagner le prix académique ; s'il vous tente encore , venez. Le lendemain M. Hublier envoie sa somnambule... à M. Frappait!
Du reste, il faut convenir que M. Frappait s'est parfaitement acquitté de ses devoirs d'examinateur; nous allons le laisser parler, certes on ne le récusera pas! Ce sera le meilleur moyen de faire connaître quelle a été la fin de cette excellente somnambule, de cette somnambule annoncée depuis si longtemps à la commission, et si laborieusement préparée par M. Hublier, à seule fin, comme il le disait fort bien, de la faire arriver à perfection.
Cette histoire est insérée dans la Gazette des hôpitaux du 31 octobre 1840; M. Frappart l'a publiée sous le titre à' Extrait d'une correspondance inédite. Nous allons en reproduire les passages principaux sans réflexions aucunes.
« Et d'abord, ditM. Frappart, je vousapprends queMlleEmélie (c'est le nom de la lectrice) s'endort au moyen d'un anneau qui a été magnétisé dans le temps par son docteur; ainsi je n'ai point à la somnambuliser, je ne dois que la regarder dormir. Le jour de son arrivée, 23 septembre, je lui propose une partie de sommeil; elle accepte : donc la voilà s'étendant sur mon canapé, s'y tiraillant, s'y détirant, puis s' endormant, puis me parlant. Je vous fais grâce des superfluités de notre première conversation; elle n'est pas criminelle , je vous jure! quoiqu'elle soit longue et fort courtoise de mon côté, car il est indispensable d'amadouer un peu notre pauvrette, afin de lui fournir l'occasion ou de développer sa clairvoyance si elle en a, ou de s'embourber jusqu'au menton si elle n'en a pas. En définitive, la seule chose à noter dans cette séance , c'est que mon interlocutrice m'exhorte à ne jamais la faire dormir le soir..., le soir! retenez bien cela ; plus tard vous verrez pourquoi.
» Le 2-4, M"'" Emélie s'endort vers neuf heures : je place un livre ouvert sous son traversin, et je m'installe à deux pieds d'elle. Après une demi-heure d'attente , « Le livre est trop près de moi , » me dit-elle. — Qu'à cela ne tienne! et je le pose sur une chaise, à quatre pas derrière sa tête. Au bout de deux grandes heures, pendant lesquelles la somnambule fait preuve d'une patience angélique, elle s'écrie : « Ah! je suis encore bien fatiguée de mon voyage. » Comme cela peut être, j'admets volontiers que cela est.
» Le lendemain 25, même surveillance et même douceur de mon côté, même patience et même insuccès du sien. On se plaint de maux de tête, do pesanteur d'estomac, du retard de la lucidité. Le soupçon commence à s'introduire dans mon âme : je tâche de le dissimuler. Pour cela, je mets de la gaîté dans ma voix, de l'espérance dans mes paroles ; je parle du prix Burdin, de la gloire qui attend le vainqueur; je passe à la phrénologie, je palpe le crâne, j'arrive à proposer le moulage; on y consent pendant le sommeil, et au réveil on est tout aussi traitable; partant, je tonds ma sibylle, je la moule, et à deux heures de là j'ai son plâtre.
» Le 26, MUe Emélie est encore un peu indisposée; le premier jour elle l'était du voyage; hier, du changement de nourriture ; aujourd'hui, elle l'est du moulage. Ce sont là, j'espère, des raisons péremptoires et contre lesquelles je n'ai garde de m'élever.
» Le 27, je place un livre comme à l'ordinaire : après deux heures d'étude, on lit le mot phrénologie; c'est l'ouvrage du docleur Amédée Latour sur \aphthisie. Voilà qui est bien trouvé!
» Le 28, on lit : Œuvres de Cicéron; c'est Y Histoire d'Angleterre. Le début n'est pas heureux ! cependant , est-ce à dire pour cela que j'ai nécessairement affaire à une jongleuse?
«Toujours est-il qu'après le double échec dont j'ai parlé plus haut , la somnambule m'assure de nouveau qu'elle est malade, qu'elle craint d'avoir entreprisun voyage inutile, que d'ailleurs il y a trop de livres dans mon cabinet, qu'elle s'embrouille, quelle lit l'un pour Vautre. Oh! c'est vrai, lui répliquai-je; je comprends cela, c'est tout simple !!! Votre lucidité se porte sur ma bibliothèque où se trouvent, en effet, les deux ouvrages dont vous avez lu les titres; il faudrait, ce me semble, que vous
fussiez seule dans une pièce et avec un seul livre pour l'étudier pendant votre sommeil ; ça n'en irait que plus vite. — Certainement. — Alors, pas plus tard que demain, vous dormirez dans mon salon , et je suis sûr que vous y deviendrez d'une lucidité remarquable. — Le piège est un peu grossier, j'en conviens , et la plus sotte souris ne s'y laisserait pas prendre; mais je crois que le confrère de Provins m'a donné pour un si bon homme, que mon extrême ingénuité n'inspire aucune méfiance. » Le 29, je tends ma souricière : Mlle Emélie dormira là, me dis-je; ici sera le livre, les portes seront fermées, et par ce petit trou j'aurai l'œil braqué sur le livre. Je fais venir la somnambule; elle se couche. — Dormez-vous? — Oui. — Il n'y a qu'un livre dans cette chambre, je vais le placer sur une chaise qui se trouve à quatre pas derrière vous; je vous demande la permission de me retirer pour déjeuner. Au reste , quand vous voudrez que je vienne , voici un cordon , vous sonnerez. — Bien.
— Je dispose le livre de manière que notre dormeuse ne puisse en distinguer une lettre sans y toucher ; je me relire, je déjeune en cinq minutes et me rends à mon poste d'observation. Pendant plus d'une demi-heure je ne vois rien paraître; l'ouvrage est toujours à la même place ; enfin, j'entends un coup de sonnette ; j'entre. — Avez-vous étudié? — Oui. — Pouvez-vous lire quelque chose? — Oui. — Voyons. — C'est un livre relié, un in-8° ; la couverture est verte ; sur le dos du livre est un mot dans lequel il y a deux ss, un o, un u, un e ; il commence par un r, il continue par o..., u, puis viennent les deux ss, ensuite e, a, u, ça fait Rousseau. Ah ! c'est Rousseau, Rousseau ! J'en ai entendu parler par M. Hublier. — Voyez-vous encore autre chose que le mot Rousseau? — Je distingue uni, puis... attendez..., puis un 2, oui c'est un 2; ça fait douze. Plus bas il y a encore quelque chose d'écrit ; c'est un mot de trois syllabes..., la dernière est muette..., et finit par un s ; ce mot contient un é fermé..., un a, un l, un m qui est la première lettre, ça fait mélan... langes, mélanges. — Vous êtes bien lucide, lui dis-je, en tâchant d'enlever à ma voix son accent d'ironique incrédulité.
— Il y a des jours pour cela. Ouvrez, je vous prie, monsieur, le livre au hasard. — Je ne vois pas trop où elle veut en venir, car quoique je ne l'aie pas vue toucher au livre, je reste à peu près certain que, pour l'examiner, elle a profité des cinq minutes
que j'ai perdues en déjeunant. Néanmoins, j'ouvre au hasard.
— Vous êtes à la page 288. — Dieu ! serait-ce possible que cette femme ne cherchât pas à me surprendre ? Elle continue : — En hautdeîa page que vous tenez se trouve une ligne plus courte et plus grosse que les autres :l... a, la r... e... i...,rei, n... e...ne, la reine; le mot suivant finit par un e muet, q... u... e, t... a... s, f... a... n; tiens, j'épelle à rebours, ça fait fan tas que, fantasque. Je suis bien lasse.
» Le 30, lorsque MUe Emélie est censée endormie, elle sonne, et j'entre. — Dormez-vous? — Oui. — Pouvez-vous lire? — Assurément. — Je vais chercher un livre et le placer derrière vous. — Ce n'est pas la peine, je vois très-bien celui d'hier : il est dans votre bibliothèque entre le ixe volume et le xme. — Oh ! la drôlesse!... excusez ce mot, il échappe à mon indignation, mes doigts frémissent;... pour qui me prend-elle donc?
— Comment, mademoiselle, aujourd'hui vous lisez aussi bien dans ma bibliothèque que si le livre était ici ? — Oui. — J'ai peur que, comme dernièrement, vous ne vous embrouilliezdans tous mes livres , et je préfère que vous lisiez dans celui que je vais placer sur une chaise ; seulement, comme mon édition de Rousseau est d'un gros caractère, nous n'emploierons pas d'autre ouvrage pour nos expériences.
» Je pose sur un pliant à carreaux, et non sur une chaise, le volume à étudier, aiin qu'en plaçant celui-ci dans la direction de certaines lignes à moi connues, je puisse aisément m'apercevoir si on l'a dérangé ; puis je sors en disant à Mlle Emélie que j'attendrai qu'elle sonne. Je me mets sans relard à l'affût ; or, à peine dix minutes sont-elles écoulées que je vois deux mains s'allonger, saisir le livre, le tourner, le retourner, l'ouvrir, à la dernière page, à la première, dans le milieu, le refermer, le remettre en place, puis disparaître. Voilà pour le premier acte de celte comédie, et je n'ai pas besoin de vous affirmer que ce petit manège ne m'a pas du tout surpris; il ne fallait pas être devin pour s'y attendre. Je passe au deuxième acte.
» La sorcière sonne, me voilà! — Eh bien! lui dis-je de ma voix la plus tendre, comment allez-vous? — Passablement. — Pensez-vous pouvoir lire? — Oui. — Voulez-vous essayer? — Avec plaisir. — Je vous écoute. — Le livre est de la même grandeur, delà même forme, de la même couleur que celui
d'hier, et pourtant c'en est un autre. Je dislingue aussi deux chiffres sur le dos, un 1 et un 4, quatorze. Au-dessus il y a Rousseau, au-dessous je lis dic... m... on... diction... n aire, dictionnaire de...; ces lettres-là sont fines et en or. Qu'est-ce qu'il y a donc après dictionnaire ? Je vois ! c'est un mot de trois syllabes, il contient un s, un u, un e ; ça fait..., ça fait musique. Ce volume renferme 461 pages ; la première feuille est toute blanche, sur la seconde il y a un mot énorme, il n'est pas difficile à lire, celui-là, Rousseau, puis un point. — Gomment, vous voyez les points? — Pardi, et les virgules également; demandez plutôt à M. Hublier et à ses amis qui m'ont vue lire. — Aussi facilement qu'aujourd'hui ? — Oui. — Et de la même manière? — Assurément. — Il m'a écrit que quand vous lisez vous êtes couchée, que vous tournez le dos au livre, et que, par surcroit de précautions, il y a d'épais rideaux qui vous séparent du livre et des assistants. — C'est vrai. — Il paraît que son chapelier vous a vue lire et l'a certifié? — Il y en a bien d'autres qui ont vu et qui ont signé. — Avez-vous, parmi eux, quelques personnages importants du pays, comme le sous-préfet, le procureur du roi, le maire? — M. le sous-préfet n'est jamais venu; M. le maire est venu et n'a rien vu, son fils a vu et a signé; M. le procureur du roi n'a pas vu grand'chose ; le docteur Galot a signé; les docteurs Michelin, Gâteau, Laserre et Defava ont vu, sans avoir encore signé; M. Matelin, avoué, et M. Henry, receveur de l'enregistrement, se trouvent dans le même cas. Enfin, M. Sollier, qui faisait nos procès-verbaux, a signé. — M. Hublier m'assure dans une de ses lettres que parfois vous avez lu jusqu'à soixante-dix lignes? — Oui, et une fois même j'ai lu vingt lignes de latin. — C'est renversant ! — Cherchez, monsieur, la page 444. — J'y suis. — Le premier alinéa commence par : Aujourd'hui... ce mot s'applique... plus particulièrement. .< à la. ..musique. — Bravo! vous lisez presque couramment; je suis enchanté. Voilà une fameuse séance, j'espère; ma foi, si vous lisez aussi facilement devant l'académie que devant moi..., et je n'en doute pas..., à vous le prix, à vous la gloire, à vous la postérité. — Voulez-vous m'indiqueiTépoquede notre prochaine séance? — Demain de huit à neuf, et tous les jours à la même heure, si cela vous conv*ent. — Oui; adieu, je vous quitte pour que vous puissiez vous réveiller seule.
» Au sortir de cet étrange spectacle, je me demande quel est le but que je dois me proposer dans une circonstance aussi menaçanle pour le magnétisme, et quels sont les moyens que je dois employer pour atteindre le but que je me proposerai. Or, me dis-je, que veut la prudence? discrétion profonde, mystère absolu ! et c'est chose facile, puisque je suis seul dans le secret. Mais que veut la justice? publicité, publicité!... Quant aux moyens, la raison veut que d'abord je prouve la supercherie à un assez grand nombre de témoins et surtout à M. Hublier; je prouverai. Certes, je n'ignore pas que je vais horriblement blesser l'amour-propre de cette fille (sans compter peut-être celui d'un bon confrère), et partant aussi la charité ; mais la justice veut que la vérité passe toujours la première. En conséquence, sur mon invitation, le 1er de ce mois, les docteurs Douillet, Amédée Latour et M. Mercier assistent à la seconde représentation de la comédie sus-décrile ; le 2, c'est le tour du docteur Londe; le 3, celui de l'avocat Bœhler; le 4, oh! le 4, c'est le grand jour, le jour de l'opération, le jour du dénouement, et avant de vous en entretenir, je dois vous indiquer quelles dispositions j'ai prises pour que les spectateurs ne manquent pas, et qu'ils soient tous satisfaits de l'actrice et de la pièce.
» Le personnage dont la présence est indispensable à celte dernière représentation, c'est sans contredit le docteur Hublier, car j'aurais beau lui détailler et lui certifier tout ce que j'ai vu , je ne serais pas cru. Cet estimable confrère est sous l'empire d'une illusion; et comme une illusion a parfois la persistance et l'intensité d'une conviction, souvent on ne peut la détruire qu'en faisant toucher du doigt la preuve : M. Hublier la touchera. — Donc, pour le forcer à venir le 1er octobre , je lui écris une lettre à double interprétation, une de ces lettres qui ne renferment que des phrases, et qui, suivant le point de vue du lecteur, disent tout ce qu'on veut leur faire dire. Au surplus , vous connaissez les faits, voici mes phrases.
Au docteur Hublier, à Provins.
« Paris, 1er octobre 1840.
» Mon très-honoré confrère , » Après quatre années d'attente, de tribulations et de travaux,
il vous est entin permis de rengainer le magnétisme et de dormir sur vos lauriers; car la question de lecture par le dos est tout à fait résolue..., du moins relativement à votre somnambule. Je dis relativement à votre somnambule , attendu que, suivant moi , elle n'a pas et n'aura jamais sa pareille. J'arrive à la nouvelle du jour.
» Ce matin , trois de mes amis, incrédules plus ou moins renforcés, ont vu Mlle Emélie, l'ont entendue lire, et sont prêts à certifier tout ce qui s'est accompli d'ébouriffant en leur présence. Ces trois incrédules sont le docteur Latour, le docteur Douillet et M. Mercier, jeune élève en droit. Votre somnambule étant bien isolée, j'avais placé ces messieurs derrière elle, sans quelle s'en aperçût; et c'est sans doute à cause de cette petite précaution que la manœuvre a été magnifique. Parlons maintenant de ce qui nous reste à faire.
» Votre somnambule m'annonce qu'elle aura encore plusieurs sommeils fort lucides ; en conséquence je vais saisir cette occasion de la montrer, toujours sans quelle s'en doute, à des amis et à des ennemis ; toutefois dans votre intérêt, — entendezvous bien, cher confrère? dans votre intérêt, — il faut que vous veniez le plus tôt possible à Paris; je me charge de vous y édifier en cinq minutes, c'est-à-dire de vous dévoiler le secret que j'ai trouvé pour amener à bien presque toutes les séances. Je ne sais pas trop à quoi mes succès tiennent, et si c'est que je me possède plus que vous; mais de l'aveu de votre somnambule elle-même, les expériences réussissent ici beaucoup plus vite qu'à Provins ; aussi suis-je sûr, — si je voulais m'en mêler, et si ces messieurs voulaient s'y prêter, — que je ferais lire devant toute l'académie cette excellente demoiselle Emélie..., exactement de la même façon que je l'ai fait lire ce matin devant trois personnes.
» Ainsi, bon confrère, je vous attends après demain, et j'exige, — pardonnez-moi ce mot, — que vous veniez sans vous être annoncé; car votre arrivée causerait actuellement une vive émotion à la sensible Emélie, ce qui ni; manquerait pas de détruire, pour longtemps peut-être, sa lucidité. De plus, en supposant que vous retardiez votre départ, je vous demande en grâce de ne pas écrire à cette bonne fille qu'elle a lu coràm pr>/w/o/ dites-lui shnplenujiilquejo suis toujours ravi, et même.
pour rh'ôter toute inquiétude à ce sujet, ne cachetez plus les lettres que vous lui adresserez, afin qu'après les avoir parcourues, je puisse les lui remettre ou les garder, suivant que je le jugerai convenable.
» Voilà sans doute, cher confrère, des recommandations bien ridicules; mais je vous connais trop pour ne pas savoir que, comme moi, vous seriez préparé, — si le sort de la guerre l'exigeait, — même à passer sous les fourches caudines, pour démasquer l'erreur, écraser le mensonge et faire triompher la vérité.
» Adieu, tout à vous,
» Frappart, D.-M.-P. »
» Le 3 octobre, le docteur Hublier m'écrit qu'il arrivera le soir même. Aussitôt je convoque pour le lendemain MM. Londe, AmédéeLatour, Teste, Douillet, Bœhleret Carpentier. Al'heure indiquée , M. Hublier arrive et me fait demander : il m'accable d'interrogations et d'exclamations, je ne lui rends que des poignées de mains et des interjections; il est charmé de mes succès, je le laisse rêver jusqu'à demain : une nuit d'illusion, c'est toujours une nuit de bonheur!
» Le 4, les élus viennent les uns après les autres. Pour n'inspirer aucune défiance à M,le Emélie, je les guette et donne à chacun d'eux rendez-vous à cinquante pas de chez moi, dans une des galeries du Palais-Royal. Lorsqu'ils y sont tous, je vais à M. Hublier, et ils nous rejoignent. Nous allons dans le jardin; je présente à ces messieurs le docteur Hublier, en le priant de nous raconter quelques-uns des phénomènes les plus extraordinaires que sa somnambule a pu lui offrir. Il nous dit : En quatre ans j'ai observé bien des choses; voici ce que j'ai observéde plus fort : j'ai quelquefois vu cette femme lire des pages entières par le dos; elle, couchée dans son lit, la tête tournée du côté de la muraille , le livre à six pas derrière elle , et en outre d'épais rideaux la séparant du livre. » Alors, sans plus longtemps le faire languir, je réponds à M. Hublier : « Vous savez, cher confrère, que tous les magnétiseurs ont été trompés plus ou moins souvent, et moi-même je ne rougis pas d'avoir été sous ce rapport un magnétiseur très -favorisé. Armez-vous de GOftfâge, aujourd'hui c'est votre tour , on vous trompe, «~
Cela n'est pas possible. — Cela m'est démontré. — A vous, peut-être ! A moi , cela n'est pas démontrable. — Et si je vous le prouvais, en croiriez-vous vos yeux et vos oreilles? — Oui. — Eh bien ! venez , vous verrez et vous entendrez ; seulement, donnez-moi votre parole qu'à l'exemple de ces messieurs, vous resterez observateur impassible de tout ce qui se passera devant vous, et que, si je vous désabuse, vous ne manquerez pas envers cette fille aux lois de la modération, de l'indulgence et de la charité. — Je vous la donne.
«Nous partons. Rentré chez moi avec ces messieurs, j'assigne à chacun sa place. Deux portes communiquent à mon salon; elles sont percées d'un nombre suffisant de petits trous. — A vous, M. Hublier , le trou d'honneur, celui par lequel on voit tout, il vous estdû; à vous, M. l'académicien Londe, le trou delà serrure; vous, mon ami Latour, prenez celui-ci; vous, M. Teste, emparez-vous de celui-là; et vous, MM. Bœhler, Douillet et Carpentier, distribuez-vous ceux qui restent. D'ailleurs, ne vous mettez en embuscade qu'au premier coup de sonnette que vous entendrez. —Je quitte ces messieurs, et vais à Mlle Emélie pour lui rappeler qu'il est passé huit heures; ellese rend au salon, je l'y laisse en lui recommandant de sonner quand elle dormira. Au bout de cinq minutes, elle sonne; chacun court à son poste, je m'en assure, et j'entre. — Dormez-vous? — Oui. — Etesvous bien disposée? — Passablement. — Puisque vous partez demain, c'est aujourd'hui notre dernière séance. Allons! tâchez qu'elle soit bonne. — Oui. — Je mets un livre sur le pliant, et me retire en disant : « N'oubliez pas de me sonner lorsque votre lucidité sera venue. »
» A présent, décrivons ce que MUe Emélie fait quand elle se croit seule : Par six fois, dans cette séance , elle se lève et se dirige à pas de chatte vers le pliant; puis là, prend, ouvre, lit, ferme, remet le livre et retourne se coucher. Ce n'est pas tout : chaque fois qu'elle revient au canapé, elle tire tout bonnement de sa poche un crayon et un papier qu'elle rend sans doute dépositaire de ses souvenirs. A la fin du sixième voyage , elle agite la sonnette ; ces messieurs abandonnent leurs trous et viennent à la porte par laquelle je dois pénétrer dans l'antre de notre prophétesse. J'entre seul , et vais à Mlle Emélie ; presque en même temps, et à un signal convenu, ces messieurs me sui-
vent en prenant une autre direction. Je m'asseois à mon bureau pour écrire ce que dira la somnambule; nous sommes tous derrière elle, hormis le docteur Londe, qui la regarde en face, par un trou, alin de la tenir entre deux feux.
Que se passe-t-il alors? Absolument la même chose que dans les deux séances du 29 et du 30 : la lucidité n'est pas plus grande ni plus petite; seulement, M. Londe voit quelquefois notre oracle consulter du regard un petit papier. Nous sortons, et M. Hublier se confesse vaincu.
(Puis il écrit à M. Frappart la lettre suivante.)
« Paris , 4 octobre 1840.
» Mon très-honoré confrère,
» Je suis atterré, meurtri, confondu de tout ce que vous m'avez t'ait voir ce matin. Quatre ans d'astuce! quelle persévérance audacieuse ! Oh! c'est une maîtresse femme que Mi,e Emélie ; mais vous qui êtes aussi un maître homme, en quatre jours vous l'avez démasquée ; je vous en remercie et vous en félicite.
» Je ne viens pas vous demander le silence , ni de me ménager ; bien au contraire, frappez sur moi, puisque, comme vous l'avez dit : avant son triomphe, la vérité veut des martyrs ou des victimes. Toutefois, je ne sais plus si je crois encore à quelque chose ; j'ai besoin de me recueillir.
» Votre tout dévoué confrère ,
» Hublier, D.-M.-P. »
C'est en ces termes que M. Frappart, qui paraît destiné à consoler toutes les grandes infortunes magnétiques, a rendu compte de l'échec de M. Hublier; c'est ainsi qu'il nous a raconté à quoi avaient abouti tant de peines, tant de soins pour former un sujet distingué dans l'art du somnambulisme magnétique.
Il ne nous reste plus à parler que d'un seul concurrent , M. Teste ; son histoire ne sera pas longue. M. Teste n'a pas entretenu avec l'académie une correspondance interminable, il n'a pas parlé d'excellentes somnambules qui devaient être amenées à perfection ; il a été droit au but , et avec lui on a été tout aussitôt d'accord : point d'entrevue préalable, point de programme, point de bandeau, de masques de taffetas, etc., etc. ;
il annonce tout simplement à l'académie qu'il aune somnambule et même deux capables de lire couramment une page imprimée qu'on aura bien et dûment renfermée dans une boite de carton ou même de bois. C'était ce que Mlle Pigeaire faisait... à Montpellier; elle voyait les objets qu'on avait placés dans une tabatière; mais une fois à Paris, il a fallu tant et tant débattre l'affaire du bandeau, que tout a été rompu après bien des négociations. Avec M. Teste, nous le répétons, il n'y a pas eu de conventions à faire, de protocoles à rédiger; il écrit une lettre fort courte à l'académie; trois jours après la commission est chez lui ; il lui présente sa somnambule, il la fait opérer, et au bout d'une heure tout est terminé.
Mais reprenons avec détails ce dernier incident relatif au prix Burdin.
Dans la séance du mardi 1er septembre 1840, l'académie reçoit la lettre suivante de M. Teste.
« Monsieur le Président ,
» Etant parvenu à produire une expérience qui me semble de natuie à juger sans retour, sinon la question du magnétisme animal, du inoins celle qui se rapporte aux phénomènes de la vision à travers les corps opaques, je me fais un devoir de proposer à l'académie l'examen de cette expérience.
» Il s'agit d'une et même de deux somnambules lisant à travers les parois d'une boîte de carton et même de bois, la seule condition indispensable au succès de l'expérience étant que la direction des lettres enfermées dans la boîte soit préalablement désignée.
» J'ose espérer, M. le président, que lecture sera faite de cette lettre à la première réunion de l'académie, et qu'aucun de vos honorables collègues ne refusera son adhésion à l'examen d'un fait important et dont les conséquences peuvent être d'un immense intérêt pour la science et l'humanité.
» Agréez, etc.
» Signé Teste. »
P. S. La lucidité des somnambules étant un phénomène inconstant et souvent éphémère , je ne puis nfengager à fournir les résultats que j'annonce au delà de samedi prochain; encore iaudra-t-il que MM. les commissaires s'accommodent des heures précises indiquées par ma somnambule.
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Et M. Teste avait raison d'espérer qu'aucun des membres de l'académie ne refuserait son adhésion à l'examen en question. Pourquoi a-t-on parfois refusé une adhésion, sinon parce que les magnétiseurs après avoir dit : Vous rendrez nos somnambules momentanément aveugles, arrivaient avec des prétentions sur la largeur du bandeau, sur la position des objets, etc., et voulaient faire dégénérer l'examen en un véritable jeu de colin-maillard. Donc on s'y refusait, et alors les magnétiseurs de s'écrier que les commissaires craignant qu'il n'y eût réellement vision sans le secours des yeux, ne voulaient pas se donner nn démenti et reculaient devant l'expérience. La proposition de M. Teste, adoptée avec empressement, a prouvé qu'on est tout aussi désireux que qui que ce soit de voir ces prétendus phénomènes de vision sans le secours des yeux.
M. Teste n'y mettait qu'une condition, et en vérité elle était bien simple : dire à sa somnambule en quel sens étaient dirigées les lettres ! C'est qu'aussi il était impossible dans ce cas de poser des conditions qui fussent inadmissibles.
En effet, il n'y avait plus à discuter sur rien ; on devait tout accorder-, ainsi lasomnambule placera la boîte absolument comme elle l'entendra, et à telle dislance qu'elle voudra; sur ses genoux, ou directement en haut ou en bas ; tout près de ses yeux largement ouverts, si cela lui plaît ; ou à la distance dite normale. Quant à la boîte, elle sera de telle matière qu'elle souhaitera, si ce n'est en verre bien transparent. Elle sera en velours de soie noire, si comme M. Pigeaire elle prétend que la soie seuleest perméable au fluide magnétique; on lui donnera toutes les indications qu'elle exigera sur la dimension des caractères, leur direction, etc., etc.; bref, nous le répétons, il était impossible de ne pas s'entendre avec des somnambules de cette force ; aussi au jour fixé par M. Teste, c'est-à-dire le 5 septembre 1840, la commission fut exacte au rendez-vous. Il était dit dans chaque lettre d'invitation que le phénomène aurait lieu à sept heures précises du soir; la somnambule avait positivement fixé cette heure; on avait même ajouté que passé ce moment le phénomène pourrait ne plue se reproduire; donc il fallait être rendu à sept heures très-précises chez M. Teste.
Les commissaires étaient invités en mémo temps à appor-
ter une boile en carton avec quelques lignes imprimées en caractère cicéro.
Bien que l'un de nous, en qualité de commissaire, ait assisté à cette séance , nous emprunterons le récit qui va suivre au Bulletin officiel de l'académie. M. Double, comme président, s'était chargé de faire à l'académie un rapport verbal ; il l'a fait dans la séance du 8 septembre, avec une lucidité, une précision et une exactitude admirables ; le bulletin rapporte ses propres paroles , nous ne saurions donc mieux faire que de nous borner à cette citation :
« A sept heures moins un quart , dit M. Double, la commission composée de MM. Husson, Louis, Chomel , Gérardin, Dubois (d'Amiens) et Double, était rassemblée dans le salon de M. le docteur Teste, qui la reçut avec toute l'urbanité désirable.
» M. Teste nous montra dès l'abord sur une table ronde placée au milieu du salon , une boîte en carton et plusieurs fragments d'écritures et de caractères imprimés.
» Le président de la commission déclara que d'après l'invitation qu'il en avait reçue au nom de M. Teste lui-même, il s'était muni de boîtes en carton et en bois de grandeurs différentes et toutes contenant des fragments d'imprimés en beaux caractères, et qu'il désirait que l'on ne fit usage que d'une de ses boîtes. Deux de ces boîtes, de la grandeur du format in-4° environ, contenaient chacune une page d'impression même format, toujours en caractère cicéro. Ces deux-là furent mises de côté comme trop grandes. Une troisième boîte en carton très-petite renfermait une seule ligne et cinq à six mots, vingtcinq lettres environ, imprimésen petites capitales. M. Teste avait adopté celle-là. Plusieurs membres de la commission la repoussèrent, comme trop petite et ne contenant pas d'ailleurs le caractère cicéro demandé. M. Teste et la commission adoptèrent unanimement une boîte en carton carrée, étroite, longue, ayant cent soixante-cinq millimètres de longueur et cinquante millimètres de largeur. Du texte caractère cicéro était placé à plat et libre dans la boîte, laquelle était d'ailleurs scellée par deux petites bandes de papier cacheté aux deux extrémités.
» M. Teste introduisit la somnambule dans le salon. C'est une jeune femme brune, et d'ailleurs de ligure et de tournure agréables. Après l'avoir placée sur une chaise dans un angle du
salon, les membres de la commission étant assis à une petite distance de la somnambule, mais de manière à suivre tous ses mouvements, celle-ci fut magnétisée par M. Teste à l'aide d'une vingtaine de passes ; aussitôt il la déclara en somnambulisme, et il lui remit la boîte choisie qu'il reçut immédiatement des mains du président de la commission, lequel avait indiqué, d'après la demande qui en avait été faite, la direction des lignes et des lettres sur le fragment de papier imprimé contenu dans la boite. Peu après, M. Teste demanda à la somnambule si elle pourrait lire dans l'intérieur delà boîte; elle répondit affirmativement. Il lui demanda dans combien de temps elle croyait pouvoir lire ; elle répondit : Dans dix minutes; et tout cela avec une assurance et une conviction vraiment effrayantes.
» Cependant la somnambule regardait la boite, la remuait et la retournait entre ses mains. Dans ses mouvements elle déchira une des bandes qui servaient à sceller la boîte. La remarque en fut faite, et sous ce rapport les choses n'ont pas été poussées plus loin.
» L'embarras de la somnambule paraissait aller toujours croissant; elle se consumait vainement en efforts, en apparence du moins très-fatigants. La longueur des lignes (c'étaient des vers) ne remplissait pas toute la longueur de la boîte : il y avait un assez grand espace de papier blanc , et c'est sur cet espace libre que se portaient surtout l'attention et les doigts de la somnambule, qui semblaitvouloir épeler sur un point où il n'y avait point de lettres. Elle avait annoncé pouvoir lire en dix minutes ; une demi-heure, une heure même s'était écoulée ainsi. Le magnétiseur demanda à la somnambule combien de lignes il y avait dans la boîte. Elle dit qu'il y en avait deux ; il la pressa de lire ; elle annonça qu'elle voyait le mot nous, et plus lard le mot sommes; nous sommes. Enfin la somnambule ayant déclaré qu'elle ne pouvait en lire davantage, la boîte fut retirée de ses mains ; le magnétiseur fit cesser le sommeil magnétique, et la somnambule quitta immédiatement le salon.
» La boîte fut ouverte aussitôt en présence de M. Teste; le fragmentée papier imprimé qu'elle renfermait contenait les six vers suivants , extraits du discours de Marins, imité de Salluste , dans la Guerre de Jugurtha; par M. le vicomte Leprevost
d'Iray, membre de {'Institut, académie des inscriptions et belles-lettres :
Encore un mot, Romains, tout est mûr pour la gloire, Ma dernière parole est un cri de victoire ; Nos succès fussent-ils différents ou douteux, S'arrêter est fatal , reculer est honteux. Choisissez -, Rome libre ou la patrie esclave. La mort, effroi du lâche, est la palme du brave.
» On ie voit donc, la boite ne contenait pas deux lignes, mais sixvers; et dansecs six vers il n'y avait ni nous, ni sommes. L'expérience a donc complètement échoué.
» Ici se termine le compte rendu de la séance de la commission.
» L'académie me permettra , dit M. Double , d'ajouter une réflexion : il est, je crois, de la dignité de l'académie de mettre un terme à toutes ces demandes d'expériences des magnétiseurs et qui manquent constamment. L'académie de médecine a aussi ses questions de mouvement perpétuel et de quadrature du cercle dont elle doit désormais refuser de s'occuper.
» Je -propose qu'à l'avenir il ne soit plus répondu aux demandes de cette nature, et que l'académie s'abstienne. » (Bulletin de Vacad., tome vi, p. 22, 23, 24 et 25.)
L'académie demandait à voter par acclamation et allait approuver la proposition de M. Double, lorsque M. Mérat lit observer que les délais fixés pour le prix Burdin expiraient au 4rl octobre, c'est-à-dire dans trois semaines environ. Il fut alors bien entendu que la proposition de M. Double ne serait en vigueur qu'à partir du 1er octobre 1840.
Déjà en d'autres temps cette proposition avait été faite par M. Bouillaud, mais elle était devenue éminemment opportune à l'expiration du temps fixé pour le prix ; aussi a-t-ellc été accueillie avec emfpressemenl par l'académie. Depuis celle époque on peut dire que l'histoire académique du magnétisme animal a été close, du moins en ce qui concerne l'académie royale de médecine; lorsqu'on effet quelque nouvelle proposition arrivede la partdes magnétiseurs, le bureau traite ces
propositions absolument comme le bureau de l'académie des sciences traite les propositions relatives au mouvement perpétuel et à la quadrature du cercle, velut œgri somnia, et il n'en est plus question.