‹ Histoire académique du magnétisme animalChapitre 87 sur 107 · DÉCOUVERTE DU SOMNAMBULISME MAGNÉTIQUE · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE DU SOMNAMBULISME MAGNÉTIQUE

Les rapports dont nous avons donné successivement l'analyse et la critique n'avaient pas encore été soumis aux sociétés savantes que déjà le magnétisme animal éprouvait une révolulion mémorable ou plutôt une véritable transformation, d'autres diront enfin une régénération; car il y a des croyants au magnétisme ainsi régénéré qui n'ont que du mépris pour le mesmérisme proprement dit : Bertrand est dans cette dernière catégorie. Jusque-là le magnétisme animal, nous l'avons déjà dit, ne vivait que de crises; si on avait proposé à Mesmer de lui enlever ses baquets, ses bouteilles, ses tiges coudées, son piano et son harmonica, il aurait dit qu'on lui enlevait ses armes, et qu'il n'y avait plus de magnétisme possible. Toutefois nous avons pu remarquer que, dans les salles des crises, il pouvait se trouver certains sujets impressionnables à ce point <pie l'imposition des mains, que des gestes à distance,, que le regard même pouvaient faire tomber dans l'étal dit magnétique; nous avons vu que M. Jumelin ne magnétisait pas autrement ; de sorte qu'au fond les échecs du mesmérisme retombent en plein sur la prétendue doctrine continuée de nos jours.

Cependant une grande révolution magnétique se préparait au milieu d'un modeste village nommé Busancy, situé près <!e Soissons, sous l'arbre séculaire de ce hameau, arbre antique, immense, au pied duquel coulait une fontaine de l'eau la plus Km-

pide, arbre respecté par les anciens du lieu (relation de Clocquel). Et bientôt on verra éclore une doctrine toute nouvelle en fait de magnétisme animal.

Le marquis de Puységur, ou plutôt MM. de Puységur faisaient partie de cette aristocratie française d'abord imbue des principes de l'Encyclopédie, façonnée aux leçons de Voltaire et de Diderot, avide de nouveautés et surtout d'émotions, engouée d'abord du grand Frédéric, puis de Washington, lisant Thomas Raynal et Beaumarchais, passant dans son admiration de Benjamin Franklin à Mesmer, et briguant enfin l'honneur d'entrer dans la société de l'Harmonie.

MM. de Puységur étaient donc au nombre de ceux qui avaient si largement payé Mesmer pour se faire initier aux principes de sa doctrine; comme les autres, ils avaient soldé au poids de l'or la connaissance des vingt-sept propositions. Une fois bien pénétrés de ces précieux principes, ces messieurs se retirent pour mieux méditer dans leur terre de Busancy, où des événements merveilleux ne tarderont pas à se manifester.

Dans le récit que nous allons faire de ces événements, afin de ne pas être taxés d'exagération , nous suivrons le texte des lettres écrites à ce sujet par M. de Puységur lui-même ; c'est le 8 mars 1784 qu'il en donna la première connaissance à l'un de ses confrères de la société de l'Harmonie.

Depuis sept ou huit ans qu'on s'était mis à magnétiser avec tout l'attirail inventé par Mesmer, parmi les milliers d'individus qu'on avait jusque-là soumis aux passes, aux manipulations, aux baquets, aux regards, pas un n'aurait offert ce singulier phénomène qui va se révéler au monde dans le petit village de Busancy, a quoi cela pouvait-il tenir? ce qu'on ne saurait expliquer; mais le fait, d'après les magnétiseurs, n'en serait pas moins avéré; quoi qu'il en soit, on n'avait encore entendu parler, comme effets dits magnétiques (nous entendons les effets notables, dignes d'attention) que de convulsions et d'évacuations ; les convulsions pouvaient offrir beaucoup d'intérêt ; mais les évacuations étaient chose ignoble, il fallait du dévouement de la part des grandes daines pour avaler la boisson laxative de Mesmer et de Dcslon, et pour avouer des évacuations, soit de sueur, de larmes, de crachats el autres ; bref, sauf les convulsions dont le spectacle pouvait paraître tout à fà il

pittoresque aux amateurs, lorsque, conformément aux principes de Mesmer, on n'avait admis que des maladies nerveuses, et plus spécialement des femmes comme sujets à observer , sauf les convulsions disons-nous, le reste était abject; d'où la nécessité d'une révolution dans la pratique du magnétisme animal, c'est ce que Bertrand avait parfaitement senti, et il le dé plorait amèrement. «On ne saurait trop déplorer pour la science, dit-il (quelle science !), la fatalité qui lit que la prétendue dé- Couverte de Mesmer, qui pendant huit années avait été exploitée à Paris sans produire aucun phénomène digne de fixer l'attention des savants, ait été enfin jugée et condamnée par eux, au moment où elle allait donner la naissance à un état dont il eût été si important qu'ils s'emparassent.» (Du Magnétisme en France, 212.)

Ainsi nous allons travailler en quelque sorte sur de nouveaux frais; Bertrand, au nom des magnétiseurs régénérés, passe condamnation sur l'ancien magnétisme, il fait table rase sous le rapport scientifique ; les merveilles, les miracles de Mesmer, ses guérisons, rien n'obtient grâce devant lui ; le magnétisme jusque-là n'avait rien produit; mais la grande époque était arrivée, le mesmérisme jugé et condamné allait en mourant donner naissance à un état (sic), et à un état, ajoute Bertrand, dont les savants devaient s'emparer.

Qu'ont fait les savants depuis lors? se sont-ils emparés, comme le voulait Bertrand, de l'état en question? et comment cet état a-l-il été jugé par les sociétés savantes ? C'est là précisément ce quenous aurons à examiner avec détail ; mais auparavant il convient d'exposer ici toutes les circonstances, tous les incidents de la naissance de cet état, naissance qui eut lieu, nous l'avons déjà annoncé, en mars 4784, dans la terre deBusancy et par les soins de Puységur. Voyons comment de Puységur raconte luimême ce grand événement.

De Puységur venait de quitter Mesmer; après quelques jours de tranquillité dans sa terre, mais plein du désir d'expérimenter ce qui lui avait coûté si cher à Paris, ilentrechez son régisseur; la fille de celui-ci souffrait d'un grand mal de dents. M. de Puységur proposa à cette jeune fille de la magnétiser; elle y consentit, comme vous pouvez le croire, écrit M. de Puységur à son confrère de la société de l'Harmonie ; comment

aurait-elle en effet rejeté une proposition faite à elle, humble jeune fille, par son seigneur ?

Il arrive quelquefois, et ceci est devenu vulgaire, qu'au moment même où tel malade saisit le cordon de la sonnette du dentiste, il se trouve débarrassé de toute douleur; ici il fallut six minutes. Je ne l'eus pas magnétisée six minutes, écrit M. de Puységur, que ses douleurs furent entièrement calmées.

De même, le lendemain pour la femme du garde de M. de Puységur; il est même étonnant que l'envie de se faire magnétiser par M. le marquis ne prît pas à plus de femmes dans le pays; mais tout cela était peu de chose auprès de ce qui allait arriver.

Un paysan vigoureux, homme de vingt-trois ans, nomméV ictor , était alité depuis quatre jours, par l'effet, ditM. de Puységur, d'une fluxion de poitrine. Comment le marquis avait-il pu savoir qu'il s'agissait d'une fluxion de poitrine? qui avait constaté, diagnostiqué cette fluxion de poitrine ? jusqu'à quel point, quel degré existait cette fluxion de poitrine? quel poumon ou quelle partie du poumon se trouvait prise, etc., etc. ? On pense bien qu'il ne peut être question de tout cela. Dans les observations magnétiques, il n'est nullement nécessaire de constater et de consigner ces sortes de détails : comme dans la doctrine , il n'y a qu'une maladie et qu'un remède, douleurs de dents et fluxion de poitrine, c'est tout un; en revanche, les dates sont précises; c'était en 4784, le 4 du présent mois, à huit heures du soir.

M. le marquis fait lever le malade, il le magnétise, et au bout d'un quart d'heure le malade s'endort dans ses bras; il n'y avait guère nécessité de le faire lever pour cela. 3Iais, comme le paysan n'était plus aussi à son aise que dans son lit, il dort imparfaitement, ou même il ne dort pas du tout, et s'occupe tout haut de ses affaires; il s'imaginait tirer à un prix, ou danser à une fête ; le marquis en est émerveillé; il cherche, dit-il, à nourrir en lui ces idées; le force à s'agiter, lui donne par ce moyen une sueur abondante, puis il l'apaise et sort de la chambre.

Satisfait de son opération et surtout de son sujet, le marquis dès le soir même fait porter à ce paysan du pain el du bouillon pour lui faire manger une soupe ; si la fille du régisseur et la femme du garde s'étaient trouvées très-honorées d'avoir été

magnétisées par leur propre seigneur pour le mal de dents, le vigoureux paysan n'eut pas lieu de se repentir d'avoir eu la même complaisance, puisqu'il y gagna une bonne soupe le soir même , à une époque surtout où les paysans étaient si mal nourris. Toute la nuit il ne fit qu'un somme, dit M. de Puységur, et nous n'avons pas de peine à le croire ; le pauvre diable, malade de privations peut-être (car qui pourrait nous prouver le contraire), une fois restauré, n'en devait que mieux dormir. L'affaire était en trop bonne voie pour ne pas continuer; aussi le lendemain, M. de Puységur donne deux crises à son paysan, et les jours suivants deux crises encore; son appétit se soutenait, ajoute le marquis, et les nuits étaient bonnes ; nous n'avons pas de peine à le croire encore (1).

Dès lors la réputation médicale de M. de Puységur se répandit au loin ; un médecin qui magnétise de pauvres paysans, qui leur donne du bouillon et du pain, devait voir augmenter prodigieusement sa clientèle; c'est ce qui ne manqua pas d'arriver: mais il en résultait que le marquis s'épuisait, il aurait fallu magnétiser depuis le malin jusqu'au soir; encore n'auraitil pu suffire. Pour obvier à ces inconvéniens, M. de Puységur

(1) Victor devint un sujet bien précieux pour le marquis, c'était son guide, son ange gardien, son intelligence. «C'est aveccet homme, écrivait, de Puységur, que je m'instruis, que je m'éclaire...; ce n'est plus un paysan niais, sachant àpeine une phrase; c'est un éfrequeje ne sais pas nommer...» Croirait-on après cela que Mesmer lui-même ne sut pas reconnaître la valeur de cet être; M. de Puységur avait amené à Paris son Victor; il court le présenter au maître; quel n'est pas son désappointement : c'est à peine si Mesmer voulut l'examiner! « Quoique Mesmer ait dû souvent produire ou rencontrer des somnambules, dit-il (Recherches, etc., p. 5), il les prisa toujours tellement peu que lorsque je vins à Paris lui offrir Victor, le premier et le plus intéressant que j'ai vu , il l'examina froidement, et ne me sut nul gré de ma déférence. »

Cependant de Puységur avait un autre sujet non moins intéressant, c'était Agnès Burguel, la femme du maréchal ferrant de Busancy; il avait une telle confiance dans sa capacité médicale, qu'il la consultait exclusivement pour lui, pour sa femme, ses enfants, ses domestiques et plusieurs de ses amis. Cette femme a été connue à Paris sous le nom de la maréchale; elle y était venue ù l'instigation du marquis de Puységur : conséquemmenlelle avait dû abandonner mari et enfants, dans l'intérêt du magnétisme, ce qui ne laisse pas d'être fort moral.

eut recours à un moyen ingénieux ; il y avait un arbre dans le village, arbredont nous avonsdéjà parlé; c'était un orme, vigoureux encore et verdoyant, quoique très-vieux; cet arbre avait bien quelque utilité, Les jours de fête, dit Clocquet dans sa relation, les anciens du lieu s'y rassemblaient le matin pour raisonner de leurs moissons et surtout sur la vendange prochaine (Clocquet s'est sans doute laissé aller à son imagination; car la vendange aux environs de Soissons ne devait pas fortement préoccuper les anciens du lieu); ce n'est pas tout, cet arbre était encore chéri par les jeunes gens, dit Clocquet, qui s'y donnaient des rendezvous le soir pour y former des danses rustiques. Cet arbre paraît tout à fait propre à M. de Puységur pour ses opérations ; comme il est fatigué, exténué de magnétiser tant de gens, il conçoit le dessein de faire de cet arbre son substitut; il y trouvera l'avantage de ne plusse fatiguer, et, comme l'arbre sera de sa na-, ture infatigable, il pourra par son intermédiaire magnétiser des populations entières. Donc M. de Puységur commence par magnétiser ledit arbre, et après lui avoir communiqué les propriétés dont il était doué lui-même, après l'avoir mis ainsi en son lieu et place, après en avoir fait son aller ego, il prend ses mesures pour que cet arbre puisse suffire à la clientèle.

Pour cela, on attache des cordes autour du tronc et des branches; ces cordes appendent dans toute la circonférence, et se prolongent à volonté ; c'était un baquet vivant; autour de cet arbre on établit plusieurs bancs circulaires en pierre, sur lesquels sont assis les malades, qui tous enlacent de la corde les parties souffrantes de leur corps (relation de Clocquet (1).

Alors l'opération commence, tout le monde formant la Chaîne en se tenant par le pouce ; si par hasard quelqu'un rompt la chaîne en quittant la main de son voisin, quelques malades

(1) Ce Clocquet était un receveur des gabelles à Soissons, c'est-à-dire un subordonné, un obligé des seigneurs de Busancy; admis aux saturnales, aux représentations qui se donnaient autour de l'arbre, il avait dû bien se pénétrer des principes du marquis en fait de magnétisme, savoir : croyance ferme en sa puissance , confiance entière en l'employant. On pourrait ensuite se demander si ce receveur des gabelles était bien Fauteur de la narration.

en éprouvent une sensation gênante, et déclarent tout haut que la chaîne est rompue (op. cit.).

Cette relation que nouscitons textuellement est fort curieuse, naïve, vraie à ce point qu'il n'est nullement nécessaire d'y joindre des remarques critiques ; la postérité est venue pour ces sortes de faits, comme pour les miracles du diacre Paris; il suffit de les raconter, et dans les ternies mêmes des adeptes, pour que la raison publique en soit frappée d'un étonnement profond : et c'est dans le sièclede Voltaire et de Rousseau, dans le siècle de Montesquieu et de Mirabeau, que th-s scènes semblables ont été décrites sérieusement, accueillies avec ferveur, ont entraîné des convictions; et c'est ce même peuple, ce peuple moqueur, ce peuple esprit fort qui en même temps avait la prétention découvrir de ridicule les superstitions d'un autre âge (1). Mais continuons l'analyse de cette étrange relation.

(1) Quand parut la réimpression des Recherches de Puységur, Je célèbre critique Hoffmann , après avoir rappelé celle idée de certains physiciens qu'il y aurait toujours la même somme de mouvement dans l'univers, trouvait qu'on pourrait dire avec plus de certitude qu'il y a toujours dans ce monde la même somme de superstition. «Dans aucun temps, ajoutait-il, on n'a fait plus de découvertes, dans aucun temps l'esprit humain n'a été plus exercé, plus actif, plus audacieux que vers la fin du siècle dernier ; et, grâce à ces lumières , nous avons eu successivement la preuve qu'on peut évoquer les ombres des morts, que nos vertus et nos vices dépendent d'une petite modification dans un petit organe de notre corps; que Dieu n'est rien que le calorique; que la pensée de l'homme n'est qu'une composition chimique; que le doigt d'un magnétiseur peut guérir toutes les maladies; qu'un somnambule enfin peut lire dans l'avenir, et, bien supérieur aux prophètes des livres saints , prédire non-seulement l'événement avec toutes ses circonstances, mais prédire aussi avec la même infaillibilité le mois , l'heure , la minute où il arrivera.

» Les faits allégués par M. de Puységur, dit Hoffmann, sont innombrables ; ils étonneront le plus grand nombre des lecteurs, ils en intéresseront d'autres et amuseront les plus incrédules. Ici je ne veux rien nier, rien réfuter ; mais je propose une expérience dont le succès doit être infaillible, expérience qui en un seul jour va démontrer évidemment la réalité ou le ridicule de ce prétendu sens intérieur.

» M. de Puységur nous dit, dans quatre volumes différents, que plusieurs somnambules qu'il nomme ont la faculté de voira travers les masses les plus denses et dans l'intérieur du corps humain. L'un a vu un dépôt qui allait se former, un autre du sang épaissi dans les vaisseaux capillaires, un autre encore

M. de Puységur, bien que suppléé aussi largement, aussi abondamment par son arbre, ne se reposait pas pour cela : il choisissait dans la foule quelques malades d'élite ; il les touchait à part, ou avec les mains, ou par la présentation de sa baguette

trois vers qui allaient ronger le cœur d'un malade et le chemin que devaient faire ces vers pour sortir par l'issue naturelle. » Ici les anatomistes doivent être embarrassés, car la route du cœurau rectum n'est pas très-facile.

Un grossier paysan vit clairement de petites particules de bile concrète arrêtées dans le canal qui conduit au duodénum • je ne sais pourquoi ce paysan qui connaît le duodénum n'a pas nommé le canal cholédoque. Il faut croire que le sens intérieur nous rend assez savants pour parler latin, mais qu'il ne va pas jusqu'au grec.

» Or, puisque ces somnambules aperçoivent si clairement de si petites choses cachées dans les mystérieux replis de l'organisation humaine , je demande qu'on fasse paraître devant eux un certain nombre de femmes enceintes, et qu'on leur demande de quel sexe sera chacun des enfants. Certes celui qui voit trois vers, quelques gouttes de sang, quelques parcelles de bile, qui voit dans le péricarde, dans les vaisseaux et dans le cholédoque, verra très-certainement le sexe d'un fœtus de sept à huit mois; si les somnambules devinent, nous serons forcés de nous taire et d'admirer; s'ils refusent l'expérience, nous saurons à quoi nous en tenir sur ces merveilles du magnétisme.

» Mais voici des faits plus extraordinaires: M. de Puységur magnétise un enfant et le conduit en cet état à Paris, où il reste cinq jours ensomnambulmne (nous verrons encore plus fort que cela dans le rapport de M. Husson). L'enfant s'étonne et s'amuse beaucoup du mouvement de cette grande ville qu'il n'avait jamais vue; les boulevards l'enchantent, les cabriolets, les voilures l'occupent; un jour il va se promener aux Champs-Elysées, ii y mange des "âteaux ; un autre jour il voit les exercices de Franconi ; il se tient souvent chez une portière, où il joue avec d'autres enfants; toujours somnambule, il marche, boit, mange, dort et s'éveille du sommeil nature! ; mais dès que le somnambulisme cesse il n'a plus aucun souvenir, ni des boulevards, ni des gâteaux, ni des chevaux de Franconi; il ne reconnaît ni la portière ni les enfants ses camarades; il s'étonne, il s'effraye même quand on lui dit qu'il est à Paris.

» Je suis loin de nier le matériel de ces faits, dit Hoffmann, et n'ai pas besoin de voir pour en croire M. de Puységur; il y a cependant ici des contradictions qui m'embarrassent. S'il avait les yeux ouverts, comment serai-je assuré qu'il était dans l'étal de somnambulisme, puisqu'il parlait, marchait, buvait et mangeait comme les personnes éveillées? mais, qu'ils fussent ouverts ou fermés, si le jeune homme était vraiment somnambule, comment pouvait-il répondre à toutes les questions étrangères à sa maladie ? manger des gâteaux, assister à un spectaele , jouer avec des enfants, tous objets avec lesquels le magnétiseur

(verge de fer de quinze pouces environ): les malades qu'on nomme médecins, dit la relation, ont un pouvoir surnaturel, par lequel, en touchant un malade qui leur est présenté, ou portant la main même par-dessus les vêtements, ils sentent quel est le viscère affecté, la partie souffrante.

C'étaient autant de substituts que se donnait encore le marquis de Puységur.

L'auteur de la relation, vrai croyant, comme on le pense bien, voulut avoir une consultation de ces médecins improvi-

ne Pavait point rnisen rapport PM.de Puységur a dit dans son volume de 1811, pages 574 à 575, qu'il ne faut interroger les somnambules que sur les choses relatives à leurs maladies ; et il a dit à la page 45 du même ouvrage : Le premier caractère distinctif du somnambulisme, c'est l'isolement . c'est-à-dire qu'un malade dans cet état n'a de communication et de rapport qu'avec son magnéliseur, n'entend que lui et ne conserve aucune retalion avec tes objets extérieurs. Comment accorder ces déclarations formelles avec le récit qu'on vient délire? M. de Puységur a-t-il mis l'enfant en rapport avec les cabriolets, les gâteaux et les chevaux de Franconi ? Mon intelligence ne va pas jusqu'à résoudre celle difficulté. »

Hoffmann raconte ensuite les détails d'une visite faite par de Puységur au fameux docteur Gall. M. de Puységur avait écrit au docteur Gai], qui ne lui répondit pas; M. de Puységur n'en est pas humilié, et il a raison , les savants ont des privilèges; il conduit un jeune malade chez le physiologiste allemand.

M. Gall ne croit point au magnétisme, et M. de Puységur ne croit pas plus au système des bosses; on juge par là que les deux personnages étaient en situation (ce n'était pas comme aujourd'hui , car nos magnétiseurs sont à la fois phrénologisles cl par-dessus homœopathes). Ce dialogue offre même tout ce qu'on peut exiger dans une bonne scène; car les deux interlocuteurs, divisés d'opinion, ont encore une opposition de caractère; en effet le Français ne dit pas un mot contre la crânologie, tandis que l'Allemand déclare tout net que le somnambulisme n'est qu'un rêve et rien déplus, et que les somnambules ne disent que ce que les magnétiseurs leur font dire...

« Malheureusement cette excellente scène ne finit point comme je l'avais espéré; je croyais voir le savant s'emparer de la tête du magnétiseur pour y chercher certaine bosse, et celui-ci étendre ses mains victorieuses, magnétiser l'anatomiste, l'endormir et le conduire ensuite chez Franconi, ou le faire jouer avec les enfants de la portière. En vérité je ne puis concevoir qu'on ait de l'indifférence pour le magnétisme; car, s'il n'est pas vrai, il esl'au moins for! amusant. » (J.-B. Hoffmann, t. i, Critique.)

ses. C'était une femme, dit-il, d'à peu près cinquante ans. Après s'être arrêtée particulièrement à la tête du consultant, elle lui dit qu'il en souffrait et qu'il devait avoir des bourdonnements d'oreilles; il n'en fallait pas davantage pour lui inspirer la plus haute idée de ce médecin de nouvelle espèce.

L'affluence était nombreuse autour de l'arbre; les uns y venaient par curiosité, par désœuvrement; les autres pour chercher remède, à quelques infirmités; quant aux acteurs, paysans du lieu, manants de MM. de Puységur, il paraîi qu'ils y trouvaient quelque petit profit ; car l'auteur de la relation ajoute que, lorsqu'on présentait une table servie à ces médecins supposés endormis, ils mangeaient et buvaient comme le commun des hommes, mais que si, la table desservie, le maître, c'est-à-dire M. de Puységur, les rendait à leur état naturel, ils ne se rappelaient pas d'avoir mangé; ce qui ne laisse pas de parler en faveur de leur appétit.

Mais comment le maitre désenchanle-t-il ces médecins poulies faire redevenir de bons paysans comme devant ? C'est une question que se pose Clocquet pour amener l'occasion de la résoudre : il suffisait à M. de Puységur de les toucher sur les yeux, ou bien de leur dire : Allez embrasser l'arbre.

Il paraît cependant que toutes ces belles choses ne se passaient pas sans quelque opposition de la part des incrédules ; car l'auteur avoue que pendant qu'il observait le spectacle le plus intéressant qu'il ait jamais vu, il entendait souvent prononcer le mot de charlatanisme , et ceci amène de sa part un petit plaidoyer en faveur de MM. de Puységur. Il n'est pas possible, suivant lui , de douter de la réalité de ces faits, et voici sa raison : d'abord MM. de Puységur étant deux hommes de la cour (sic), ils avaient été élevés avec le plus grand soin par un père très -instruit; ils étaient dans l'âge de la bonne santé et des jouissances, et ils avaient abandonné pendant un mois de suite leurs affaires et leurs plaisirs, pour la grande affaire du magnétisme; ainsi, dans des conditions semblables, on ne pouvait conserver le plus petit doute.

Que si enfin il vous restait quelque soupçon, «demandez, s'écrie l'auteur, à tous les malheureux qui sont venus implorer les secours du seigneur de Busancy, ils vous diront tous : Il nous a consolés, il nous a guéris ; plusieurs d'entre nous

DU MAGNÉTISME ANIMAI.. ITt

manquaient de pain, nous n'osions pas réclamer sa bienfaisance, il nous a devinés, il nous a assistés. »

A la bonne heure! et nous ne disons pas le contraire, loin de là ; cet hommage rendu à la bienfaisance de M. de Puysé gur nous paraît si vrai, que nous y trouvons l'explication la pins complète des comédies qui se sont passées et sous l'arbre de Huzancy , et dans les conférences particulières; non, nous ne doutons pas que de Puységur n'ait donné du pain à des malheureux qui en manquaient, qu'il ait même opéré de nombreuses et véritables cures avec ses soupes, ses bouillons, son pain et sa table servie sous l'arbre de son village. Mais que s»'s convives aient été des personnages endormis, doctes médecins à table, paysans dans leurs pauvres chaumières; que de Puységur lui-même , après avoir acheté des lambeaux de la prétendue science de Mesmer en échange de ses louis d'or, soit venu à Busancy pour y trouver un auxiliaire dans un arbre touffu, et pour donner la science médecine à des femmes de cinquante ans , voilà qui certes n'est pas au-dessous des jongleries de Mesmer. Etablissons cependant une différence : nous avons vu que Mesmer était un sycophante avide, égoïste, tirant de l'argent de tous côtés ; croyait-il à sa théorie, c'est au moins douteux , il devait avoir beaucoup plus de croyance dans son savoir-faire ; tandis que de Puységur laisse là mesmériennes et les desioniennes pour aller au fond de sa province distribuer au moins des aliments à quelques malheureux et soulager ainsi quelques misères (1).

(I) Seulement il esta jamais regrettable, pour le nom de Puységur, pour la famille illustre à laquelle appartenait le marquis, qu'il ait pris une semblable direction.

A vingt-sept ans il avait été, grâce à sa naissance, promu au grade de colonel d'artillerie ; degraves événements se préparaient; il était nécessairement appelé à rendre des services à son pays; dans ces grandes perturbations politiques, il devait avant tout entendre la voix de la patrie qui appelait tous ses enfants à sa défense; eh bien! lui colonel d'artillerie, qui revenait du siège de Gibraltar où il avùîl servi en qualité de major de tranchée, commence par magnétiser la femme de son garde-chasse, la fille de son régisseur et un arbre; puis il amène à Paris la femme du maréchal ferrant. Nommé ensuite commandant de l'école d'artillerie de la Fère, puis maréchal de camp, il donne sa démission pour aller reprendre son magnétisme à Busancy ; voilà toute sa carrière.

C'est en 1785 que Deleuze entendit parler pour la première fois des prétendues cures de Busancy ; il était alors en provence. Il apprend qu'un de ses amis s'était fait initier aux mystères du mesmérisme , et que cet ami est de retour à Aix avec une somnambule fort curieuse; comme il n'avait rien de mieux à faire, il se met en route pour aller voir les merveilles qu'on lui annonçait. « Je lis le voyage à pied, dit-il, et j'arrivai à Aix à midi ; j'entre chez mon ami , je lui expose le motif de mon voyage, je le prie de me dire ce qu'il faut penser des prodiges qu'on m'a racontés ; il sourit et me répond froidement : Restez, et vous verrez ce que c'est; la malade doit venir à trois heures. »

A trois heures, en effet, la malade arriva avec quelques personnes qui devaient former la chaîne ; on voit qu'il ne s'agissait encore que de mesmérisme. Deleuze se met à la chaîne et finit par s'endormir, ce qui se conçoit facilement, après avoir couru depuis quatre heures du matin dans les Basses-Alpes, comme du reste il le fait remarquer lui-même. Le lendemain, Deleuze, reposé, ne s'endormit pas ; il put observer la somnambule, et prier son ami de l'instruire des procédés ; il parait que dès ce moment, et sans en avoir vu davantage, sa conviction fut formée : aussi , de retour chez lui, il se mit aussitôt à magnétiser les malades qui habitaient, dit-il, les hameaux voisins de sa maison de campagne , et il obtint des effets curieux et salutaires qui fortifièrent sa confiance. En quoi ces effets étaient-ils curieux, en quoi étaient-ils salutaires ? c'est ce que ne dit pas Deleuze.

A la fin de l'automne de cette même année 1785, Deleuze quitta sa campagne pour aller à la ville; son désir de traiter des malades était tel , qu'il prit le parti de s'adresser à un jeune médecin pour avoir des sujets convenables. Ce jeune médecin leconduisit chez une femme qui souffrait habituellement, dit-il, les plus cruelles douleurs : de quelle nature étaient ces douleurs ? quel enétaitle siège? étaient-elles continues, ou revenaient-elles de temps à autre? c'est encore là ce que Deleuze ne pouvait indiquer^ et d'ailleurs le magnétisme n'a pas besoin de ces indications : cette femme était extrêmement enflée, dit-il, et avait à la rate une obstruction très-volumineuse; elle ne pouvait ni marcher ni se coucher à plat : telle est la des-

cription de sa maladie. Deleuze la magnétisa, à la manière de Mesmer apparemment, car il n'est pas question de somnambulisme. Deleuze en était alors aux crises , comme effets magnétiques, il produit cependant , non des convulsions, mais des évacuations à la fois par les sueurs et par les urines. Deleuze explique comment dans cette circonstance agit le magnétisme. « Le sang, dit-il, reprit son cours naturel; dès lors elle fut en état de sortir et de vaquer à ses occupations. »

Le second fait est plus intéressant pour la science magnétique. Un ami de Deleuze, un M. D..., magnétisait une demoiselle de seize ans; ceci promet ! Elle était lille de parents respectables et très -considérés suivant Deleuze, très- inconsidérés suivant nous, puisqu'ils confiaient leur fille aux manipulations de M. D...

Deleuze appelle cela un traitement : elle dictait à ces messieurs des consultations pour des malades et des principes pour la guérison des maladies (sic), de sorte qu'elle faisait à la fois de la pratique et de la théorie. Il est vraiment fâcheux que Deleuze ne nous ait pas conservé ces principes, d'autant plus que c'était lui qui faisait les questions et qui recevait les réponses; ajoutons qu'il assure n'avoir jamais connu de somnambule plus parfaite.

Quoi qu'il en soit, tels sont les faits qui ont rendu Deleuze un des plus constants défenseurs du magnétisme animal; il était d'abord de la vieille école, il avait vu les traitements de Mesmer, il avait enfin assisté à la naissance du somnambulisme.

A partir de cette époque, tous ses efforts, tous ses soins se tournèrent vers la production de ce dernier état , c'est que aussi il eut une réaction générale comme les procédés de Mesmer; enfant rebelle du mesmérisme, le somnambulisme en vint à attaquer ouvertement la doctrine des crises ; en voici la preuve : de Puységur le premier, fort des résultats qu'il disait avoir obtenus à Busancy , proclame que l'état de convulsions est dangereux ; il va plus loin , il affirme que les crises violentes et scandaleuses qui avaient fait la réputation de Mesmer et de Deslonsont de nature à faire le plus grand tort au magnétisme ! donc, ajoutait-il, il faut se tourner du côté du somnambulisme. 11 en esi ainsi dans toute révolution : les pères de la doctrine, les fondateurs, les premiers propagateurs des principes finissent

par être en butte aux attaques de ceux qui prétendenl les avoir dépassés.

Le somnambulisme triomphait donc en 1785, 86 et 87 ; la société de l'Harmonie était débordée à Strasbourg, à Metz, à Nancy, et des sociétés s'étaient formées pour la culture du somnambulisme; ainsi, et en cela nous pouvons constater les voies impénétrables que suit la doctrine du magnétisme , pendant une première phase , on n'observe comme effets que des crises ou convulsires ou évacuantes , et cela quels que soient les procédés auxquels on ait recours , qu'on agisse au moyen des baquets à basse ou à haute pression , qu'on agisse au moyen des tiges coudées ou des cordes enroulées, qu'on agisse par l'imposition des mains sur le bas-ventre ou sur la région des reins, qu'on se borne à promener les mains ou un seul doigt à distance , ou bien enfin que le magnétiseur se contente de plonger son regard dans les yeux des néophytes, toujours des crises et rien que des crises , c'est-à-dire des mouvements désordonnés ou des évacuations. Puis, après quelques aimées de vogue , après un engouement inouï pour ces sortes d'effets, un marquis français, retiré au fond de son manoir, s'avise, pour s'épargner toute fatigue, de s'adjoindre dans ses cures un arbre immense, et voilà tout à coup qu'aux crises, jusque-là révérées et cultivées, succède un phénomène tout nouveau, le somnambulisme; et ce somnambulisme, plus en rapport avec nos mœurs, avec nos lumières, va se perpétuer, et plus tard on le mettra face à face avec les académies.

Mais ici une question délicate s'élève dans notre esprit : le somnambulisme, vrai et unique moyen de guérir tant de malades, était-il réellement ignoré de Mesmer, ou bien ce grand charlatan en faisait-il un secret? A-t-il eu l'impudence de vendre à ses sourcripteurs, à raison de cent louis par personne, et de vendre sciemment du faux pour du vrai? faudrait-il croire que ce fourbe gardait pour lui le somnambulisme, dont il aurait connu toute l'efficacité, et qu'il propageait parmi ses adeptes trop confiants, les crises, les convulsions et les évacuations, c'est-à-dire un vil plomb au lieu de l'or pur, au lieu de la lumière qu'il aurait ainsi laissée sous le boisseau ?

Nous n'oserions l'affirmer, mais de Puységur le donne positivemenl à entendre. « D'abord, dit-il, on peut fort bien

opérer devant des disciples, et opérer longtemps sans se laisser deviner ; la preuve en est qu'après six semaines d'observations et de conférences particulières avec moi aucun de mes élèves ne m'a deviné, aucun n'a aperçu le moyen que j'employais pour opérer les effets dont ils avaient vu tous les résultats. » Donc tous ceux qui avaient suivi Mesmer avaient pu s'y tromper, et Deslon tout le premier ; Deslon était peut-être même dans une erreur plus profonde que les autres, et précisément à cause de sa vaine science médicale; en cela les plus savants sont les premiers trompés, et les plus clairvoyants sont les hommes les plus simples; le premier paysan de Puységur n'était-il pas un sujet admirable, et plus capable que toutes les facultés de médecine?

Deslon était si enfoncé dans ses erreurs qu'il avait voulu expliquer les effets des crises magnétiques, et les expliquer médicalement !

Mais revenons à M. de Puységur et à son accusation si grave pour Mesmer, puisque celui-ci ne va plus être qu'un fourbe pour les magnétiseurs régénérés. De Puységur disait donc qu'il était à peu près impossible de découvrir dans les anciens procédés magnétiques le moyen vraiment efficace, c'est-à-dire le dernier mot dusycophante. « Il n'y a qu'un seul homme, ajoute-t-il, et ce sont ses propres expressions, il n'y a qu'un seul homme à ma connaissance qui ait découvert le mécanisme des procédés de Mesmer, dès la troisième ou quatrième fois qu'il les lui avail vu employer, et cet homme est mon frère! » Qui oserait dès lors contester à M. de Puységur la découverte mémorable du somnambulisme? 11 existait ce somnambulisme; chaque jour sans doute, et autour de chaque baquet on le produisait, mais il passait inaperçu ; un homme s'est enfin rencontré , un officier de marine, qui avait nom Chastenet ; et dès la troisième séance, dès la quatrième tout au plus, il a découvert ce qui jusque-là avait échappé à tout d'autres! il a vu que Mesmer ne donnait à ses souscripteurs que de la fausse monnaie. Laissons de nouveau parler ïï. le marquis de Puységur : « Mon frère découvr i tdonc tout d'abord, et à travers le chaos des premiers baquets (que ceci est bien dit!) il découvrit la cause principe de leurs effets.

»Dès le lendemain, ajoute de Puységur, il alla en faire part

à Mesmer. » Quelle confiance ! ceci ne peut appartenir qu'aux hommes de génie; il va de lui-môme révéler à l'imposteur qu'il avait saisi son secret, en d'autres termes qu'il l'avait pris la main dans la poche ! quelle contenance va donc faire le sycophante?

« Mesmer, dit Puységur, en s'efforçant de cacher sa surprise (il y avait bien de quoi ; la surprise n'était nullement agréable), lui témoigna beaucoup de déplaisance et encore plus d'inquiétude des suites fâcheuses qui pourraient résulter, tant pour lui que pour sa doctrine, des interprétations trop prématurées que l'on pourrait en faire. Mon frère, en approuvant ces motifs (il était bien bon, en vérité), lui promit de garder le secret le plus inviolable sur tout ce qu'il avait découvert et aperçu , et sa parole fut par lui religieusement gardée (du Magnétisme animal, p. 441). Il était bien bon, disons-nous, ce M. de Chastenet, bon pour Mesmer; mais en même temps il aurait été bien coupable pour l'humanité entière de garder pour lui un pareil secret, si, fort heureusement, les traitements de Busancy n'eussent donné à ce secret la plus grande publicité; quoi qu'il en soit le somnambulisme, définitivement mis en lumière, aurait bientôt atteint son apogée, il aurait dès lors effacé lemesmérisme, chaos de baquets, de tiges, de cordes et de bouteilles; mais de graves événements politiques commençaient à surgir, des intérêts sérieux venaient distraire les esprits, et ces grandes découvertes tombèrent dans un oubli profond.

Néanmoins l'époque de la découverte du somnambulisme, grâce à nos investigations, est désormais bien déterminée; reste à faire connaître ses caractères distinctifs : les voici tels qu'ils ont été formulés par de Puységur ; on verra que les modernes magnétiseurs y ont ajouté bien peu de chose :

Le premier caractère du somnambulisme, suivant de Puységur, c'est V isolement, c'est-à-dire qu'un malade dans cet état n'a de communications et de rapports qu'avec son magnétiseur, n'entend que lui, et ne conserve aucune relation avec les objets extérieurs (loc. cit., 43).

Le second caractère du somnambulisme complet, c'est la concentration, c'est-à-dire qu'un malade dans cet état doit être dans une telle occupation de lui-même qu'il ne puisse en être distrait par rien (loc. cit., 44).

Enfin le troisième caractère du somnambulisme complet, c'est la mobilité magnétique, c'est-à-dire qu'un malade dans cet état est toujours plus ou moins sensible à l'impulsion de la seule pensée de son magnétiseur (loc. cit., 45).

Mais cela n'est rien encore; on avait observé tous ces phénomènes autour du baquet de Mesmer ; donc, si le somnambulisme était resté dans ces limites, il n'aurait pas été en progrès sur le mesmérisme.

Mais dePuységur, imité bientôt en cela parDeleuze, allait mettre en lumière des faits bien plus surprenants, nous voulons parler des faits de vision et d'intuition magnétique.

Voici la première proposition de Puységur : dès l'instant qu'un malade est en état de somnambulisme, il voit son mal! N'y a-t-il pas là un progrès évident sur le mesmérisme? Le fluide universel de Mesmer n'avait, comme moyen de diagnostic, qu'une seule propriété, celle d'exagérer la douleur des parties malades ; mais le somnambulisme fait voir! et si bien voir que pas un seul somnambule ne se trompe ! Croyez-en la longue expérience de Puységur. « Si pendant trente années, dit-il, que je les ai observés, j'en avais vu un seul qui se fût une fois trompé, je n'aurais aujourd'hui de confiance en aucun cas (loc. cit., 34).

Voulez-vous que nous vous citions un des exemples si probants qui ont formé la conviction de M. de Puységur? en voici un entre mille; les autres ne sont pas moins convaincants : M"e L... avait été mise en état de somnambulisme, elle était gravement malade, tout aussitôt elle peut rendre compte de sa maladie dans les termes suivants : « 11 est fort heureux pour moi de pouvoir parer à temps à un mal que je viens d'apercevoir : ce sont des humeurs qui s'amassent dans le boyau ombilical!!! » (loc. cit., 176).

C'est au moyen d'un sixième sens que cette demoiselle put faire cette belle découverte. Aussi, dit gravement et docloralement M. dePuységur, vouloir être pbysiologistc sans la connaissance et la certitude préliminairement acquises de l'existence de ce sens interne , c'est bâtir des systèmes en l'air, et se jeter infailliblement dans l'erreur (loc. cit., 231).

Que si maintenant vous demandez à de Puységur comment et par quelles raisons on pourrait se rendre compte de

cette source nouvelle de connaissances humaines , il répond tout simplement : Le magnétisme, tel que je le conçois, existe parce qu'il existe; depuis vingt ans, je n'en ai pas appris davantage. Voilà toute la doctrine de Puységur ; nous avons vu en quel état il l'avait reçue ou plutôt achetée de Mesmer ; nous avons vu quelles transformations il lui a fait subir, ou plutôt quelle extension nouvelle il lui a donnée; nous avons vu enfin que Deleuze a cherché de son côté à cultiver dans le même sens la science magnétique; mais nous allons avoir besoin de traverser un grand nombre d'années avant de voir ces nouvelles doctrines sérieusement soumises aux commissions académiques.

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