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FROCIIOT MEMBRE DE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE

Discours de Frochot à la communauté d’Aignay-le-Duc ,

le 13 mars 1789.

« Messieurs,

cc La France apprête en ce moment un grand spectacle à cc l’univers. Ce vaste royaume dont les puissances de l’Eu- « rope et du reste du monde enviaient naguère la splendeur, « alarmé tout à coup de la situation embarrassante de ses « finances, des variations de son crédit, de l’affaiblissement « de son commerce , et de la surcharge déjà excessive de « ses impositions, semble peut-être 5 nos rivaux avoir atteint cc ce dernier période de gloire au delà duquel il n’est plus « qu’à descendre.

« C’est au milieu de cette crise fatale que les états génécc raux de la France vont être assemblés; mais c’est là que cc nous apprendrons à ces nations jalouses ce que peut pour cc sa régénération la volonté ferme et constante d’un grand

FROCHOT

« peuple. C’est là, c’est dans cet heureux rapprochement du « monarque et du peuple, que Louis XYI, ce prince si digne « de gouverner une nation libre, connaîtra lui-même pour la « première fois l’étendue de sa véritable puissance et qu’il « en éprouvera tous les charmes. C’est là enfin que nous « nous montrerons véritablement animés de l’amour de la « patrie et jaloux de maintenir dans tout son éclat l’honneur (c et la gloire du nom français.

« Mais ce n’est pas seulement, Messieurs, pour aviser aux « moyens de rétablir l’ordre dans les finances du royaume « que Sa Majesté nous appelle auprès d’elle. Sa bonté pater- « nelle s’étend encore à d’autres soins.

« Elle veut établir un ordre constant et invariable dans « toutes les parties du gouvernement qui intéressent le bon- « heur de ses sujets et la prospérité de son royaume.

« Son cœur, déjà ému du tableau d’une partie de nos « misères, veut encore les connaître mieux; il nous presse « de déposer dans le sein de sa justice nos plaintes et nos a doléances , de manière que, par une mutuelle confiance et « un amour réciproque entre le souverain et ses sujets, il « soit apporté le plus promptement possible un remède « efficace aux maux de l’État, et que les abus de tout genre « soient réformés et prévenus par de bons et solides moyens.

« Yous vous apercevez sans doute, Messieurs, que je « vous retrace ici les expressions touchantes que nous avons « lues dans la lettre de Sa Majesté pour la convocation des « états généraux.

ce Ah! sans doute, le roi qui se montre avec une telle francc chise l’ami du peuple a bien le droit de se reposer aussi cc sur cette confiance mutuelle, sur cet amour réciproque <t sans lesquels aucun bien n’est possible !

« Ah ! sans doute, la justice est sur le trône, et l’humanité

« y siège auprès d’elle; mais, Messieurs, est-ce assez do vouée loir le bien pour pouvoir l’opérer? Avec quelle rapidité la « pensée se reporte de l’espérance à la crainte !

« Louis XVI veut rendre heureux son peuple; mais si nos « plaintes no lui étaient connues qu’imparfaitement , si elles « étaient étouffées par le crédit de ces agents subalternes « intéressés à la propagation des abus dont nous dernan- « dorons la réformation; si ces hommes que nous avons « vus marcher parmi nous sous l’étendard du patriotisme « n’osaient cependant à la face de la nation défendre nos « droits avec la meme énergie; si l’aspect des gens puissants « contre lesquels ils auront peut-être à lutter les rendait « interdits, si enfin quelques considérations particulières « pouvaient altérer leurs suffrages lorsque notre destinée « reposera dans leurs mains, alors, Messieurs, que resterait- « il à faire à la sollicitude de ce père commun qui nous « rassemble autour de lui pour connaître nos maux et y « remédier? Que deviendrait ce grand projet formé dans « sa sagesse d’être heureux de notre félicité , et cette flatte leuse espérance que nous avons conçue d’être heureux « par ses soins?

« Je crains de m’arrêter trop longtemps sur ces réflexions « douloureuses : mais l’expérience ne nous a que trop appris, et en effet, ce que peut sur les hommes faibles ou ambitieux « l’idole du crédit et de l’autorité, et combien, soit qu’ils «en espèrent, soit qu’ils la craignent, ils sont prêts à lui « sacrifier leurs plus chers intérêts.

« C’est donc principalement du choix de ceux qui vous « représenteront à la grande Assemblée nationale que dé- « pend le succès de nos demandes; et puisque c’est ici que « nous devons nommer ceux d’entre nous qui concourront à « l’élection dans l’assemblée générale du bailliage, ceux qui

FROGHOT

« seront chargés d’y présenter nos cahiers de plaintes et « doléances , réfléchissons combien il nous importe que ces « députés particuliers soient dignes de notre confiance et « exempts de tout intérêt opposé au vœu général qui nous « rassemble aujourd’hui. »

Ainsi parlait Nicolas-Tliérôse-Benoist Frochot, prévôt royal et président de l’assemblée de la communauté d’Aignay-le- Duc, le vendredi 13 mars 1789.

Naissance de Frochot. — Ses études. — Son mariage. — Frochot notaire et prévôt royal à Aignay-le-Duc. — Son élection à l’Assemblée constituante.

Frochot était né à Dijon en 1761. Des spéculations malheureuses avaient ruiné sa famille. De cruelles infirmités avaient arraché son père à la carrière du barreau. Il sentit de bonne heure l’aiguillon de la nécessité. 11 fit son droit et entra dans l’étude d’un notaire nommé Chrestiennot. A vingt-quatre ans, il s’éprit d’une fort belle personne, fille de M. Petit, notaire à Aignay-le-Duc, et sœur d’un procureur au parlement de Paris. Il sut lui plaire, l’épousa, quitta Dijon et se fixa à Aignay, où les charges de prévôt royal et de notaire se trouvaient vacantes. 11 les acquit l’une et l’autre vers 1785. Par l’autorité de son caractère et de sa situation, par sa droiture, sa fermeté, son esprit de conciliation et la vivacité de ses opinions libérales, il devint bientôt l’arbitre du pays.

Quelques jours avant la convocation des états généraux, le 18 janvier 1789, les corporations de la ville de Dijon

adressèrent une requête au roi touchant l’organisation des états particuliers de la province de Bourgogne. Cetle requête fut adressée à la communauté d^Aignay-le-Duc. Le 9 février, sur les conclusions de Frocliot, qui seul prit la parole mais la garda longtemps, les habitants du bourg d’Aignay et les délégués des villages voisins confirmèrent ladite requête. Le procès-verbal de cette séance et le discours de Frocliot furent imprimés et répandus dans les campagnes. Le moment des élections approchait.

Un mois après, le vendredi 13 mars, Frocliot, en sa qualité de prévôt royal, ouvre et préside l’assemblée de la communauté d’Aignay. Il prononce le discours dont on vient de lire les principaux passages. II fait approuver les cahiers de doléances qu’il a rédigés, et par acclamations est nommé député du bourg d’Aignay-le-Duc à l’assemblée électorale du bailliage de la Montagne. C’était un premier pas. Le 15, il arrive à Châtillon. Sous prétexte d’entendre une messe d’actions de grâces et secondé par le sieur Benoist, notaire à Frolois, il convoque dans l’église des Capucins les députés des communautés rurales; mais, la messe terminée, il excite dans une adroite allocution les passions de ses auditeurs, et démontre sans peine que le tiers état doit être représenté par des habitants de la campagne et non par des habitants de la ville. Frocliot touchait au but. Le 19 mars, trente-trois commissaires sont chargés de dresser les cahiers du bailliage. Frocliot dirige la délibération, qui dure du jeudi 19 au lundi 23. Le tiers état s’arrête devant la royauté, qu’il maintient et respecte, mais il demande le retour périodique des états généraux, le vote par tête et non par ordre, le consentement indispensable de ces mêmes états à tout impôt et à toute mesure de finance, la responsabilité des ministres, et partant l’irresponsabilité du roi, l’abolition des lettres de

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cachet, la liberté de la presse, l’inviolabilité du droit de propriété, la rédaction d’un code civil, criminel et commercial, l’égalité de la justice, l’abolition des justices seigneuriales et des tribunaux d’exception, la suppression des corvées et de certains droits féodaux.

Les cahiers lus et l’appel des électeurs fait, on procéda, le 25, à l’élection d’un député aux états généraux. Frochot réunit tous les suffrages. « On s’arrêta, écrivit M. de Bruère, lieutenant général du bailliage , à la cent quarante-etunième voix : car, sans cela, il les aurait toutes eues. » Comme le roi avait accordé au tiers état deux députés, on ouvrit un nouveau scrutin qui donna la majorité au sieur Benoist, avocat et notaire à Frolois. De son côté, la noblesse, présidée par le bailli d’épée, Lefebvre de Saint-Mesmin , avait élu le comte de Chastenay-Lanty, et le clergé, présidé par l’abbé de la Luzerne, Le Couturier, curé de Salives. Le 26, les trois ordres se réunirent, et les quatre députés du bailliage de la Montagne prêtèrent serment.

Les élections avaient été enlevées dans un mouvement d’opinion publique. Les candidats, soutenus parle bailli et le lieutenant général du bailliage, n’avaient pas même eü les honneurs d’une lutte. MM. de Saint-Mesmin et de Bruère cherchèrent à se venger. M. de Bruère écrivit à M. de Barentin, garde des sceaux, pour demander l’annulation des élections du tiers état. Il se fondait sur l’inexpérience et la pauvreté des deux députés. Frochot comptait vingt-huit ans et Benoist trente-six; d’autre part, Frochot possédait à peine dix mille livres : « et il est à craindre, disait Bruère, que les communautés ne se mettent à contribution dans l’aveugle enthousiasme qu’il a su leur inspirer. » En même temps, une lettre anonyme venait habilement soutenir ces dénonciations. L’auteur ne ménageait ni M. de Chastenay-Lanty,

ni le curé de Salives; mais il poursuivait Frochot et Benoist des plus odieuses diffamations. «Il serait désirable, disait-il, que toutes les élections du bailliage de la Montagne fussent annulées, et les secrétaires des trois ordres autorisés à porter les cahiers à Paris et à remplacer les députés.» M. de Chastenay-Lanty n’hésita pas à prendre la défense et la responsabilité des élections. Il était de ces nobles qui eussent réuni toutes les voix du tiers état s’il n’eût été choisi par son ordre. Il était libéral, de bonne foi, aimant le progrès, le plus galant homme dans un salon, le père des pauvres dans son pays. Il écrivit à M. Necker. Il lui peignit l’état de l’opinion publique en Bourgogne, lui dénonça les intrigues de MM. de Saint-Mesmin et de Bruère, et le pria d’intervenir auprès de M. de Barentin. Toutes les élections du bailliage de la Montagne furent reconnues valables. Frochot retourna à Aignay, mit ordre à ses affaires et partit pour Versailles.

Frochot à Versailles. — Procession du 4 mai. — Séance royale. — Discours inédit de Mirabeau, rapproché des cahiers de la communauté d’Aignayle-Duc. — Attitude de Frochot pendant la lutte du tiers état contre le clergé et la noblesse. — Serment du Jeu-de-Paume. — Séance royale du 23 juin.

Le 4 mai , un soleil splendide éclairait la procession des états généraux. On était en 1789 : on aurait pu se croire en 1614. A travers les rues de Versailles décorées de magnifiques tapisseries, s’avançaient au son de la musique royale les trois ordres revêtus des costumes consacrés par le cérémonial de France : le tiers état d’abord, en habit, en manteau , en culotte noire, les bas noirs, un chapeau noir, pas d’épée ;

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la noblesse, en liabit de soie noire avec la veste de drap d’or, le manteau de soie brodé d’or, des bas blancs, la fraise de dentelles, un chapeau à la Henri IV garni de plumes blanches, l’épée au côté; puis le clergé, les cardinaux en chape rouge , les évoques en camail et soutane violette ; enfin la cour, la reine, le roi. L’ancien régime passait : mais à peine le cortège eut-il envahi l’église de Saint-Louis qu’il s’agita dans une confusion tumultueuse. Une lutte s’engage. Le tiers état dispute bruyamment les places réservées à la noblesse et au clergé. « Il semblait, dit un témoin oculaire, qu’il y eût déjà un parti pris pour subvertir les bases de la monarchie française (1). »

Et en effet, chaque incident ramène le prétexte d’une usurpation nouvelle ! Le lendemain , au fond de la grande salle de Versailles, sous un dais éblouissant, s’élève l’estrade royale. Le roi est sur son trône. Suivant l’usage, à droite le clergé , à gauche la noblesse, au fond le tiers état ; mais, suivant l’usage aussi, le tiers état doit rester découvert. D’un seul geste, il se couvre (2). «L’Assemblée, établie pour faire des lois, avait prédit Mirabeau, n’en voudra pas recevoir du maître des cérémonies (3). »

Sinistre présage! Louis XVI ouvre la séance avec un accent de sincérité et de grandeur. M. de Barentin l’anime avec des effets oratoires. M. Necker la prolonge avec une fatigante monotonie. Debout, il achève, il module sa dernière phrase , il n’a pas déposé sur la table le cahier qu’il tient à la main. Du sein du tiers état un homme se lève : Louis XVI l’aperçoit et se lève en même temps -, l’Assemblée

(1) Journal du baron de Gauville. Paris, 1864, p. 5.

(2) Alex. Lameth. Hist. de l’Assemblée constituante. Paris, 1828, t. I, p. 4. — Em. Toulongcon , Hist. de France, Paris, 1801, t. 1, p. 22.

(3) Mirabeau. Première lettre à ses commettants. Post-scriptum.

se lève à son tour, et les cris de vive le roi ! étouffent la voix du comte de Mirabeau! Quelle est cette audace? Quelle est cette violation nouvelle des lois de l’étiquette? Que voulait faire, que voulait dire le comte de Mirabeau? Il voulait, et la cour en était prévenue (1), il voulait déposer aux pieds du trône une humble supplique, et, par une démarche aussi hardie que prévoyante, faire discuter et résoudre, séance tenante, la grande question de la vérification des pouvoirs en commun.

« Sire,1 (2)

« Vos fidèles communes supplient Votre Majesté de faire « délibérer, préliminairement à toute séparation de cette «assemblée, si les membres qui la composent doivent se « diviser. Réunis par votre autorité , Sire , nous offrons la « représentation nationale, autant du moins qu’une convoea- « tion provisoire peut la donner. Présidés par Votre Majesté, « nous avons, et nous avons seuls, le droit de régler la forme « de nos délibérations; mais, Sire, vous avez incontestable- « ment celui d’empêcher que cette grande question : Les « ordres doivent-ils se séparer on rester unis ? soit résolue « avant d’être jugée. Elle le serait, Sire, si vous souffriez « que nous commençassions par nous séparer. L’état natu- « rel de toute assemblée est, évidemment, la réunion de

(1) Pap. Frochot.

(2) Pap. Frochot. Cette pièce existe en double exemplaire. Le brouillon est entièrement de la main de Mirabeau. La copie, qui devait probablement être déposée sur la table des ministres, est simplement datée et signée par Mirabeau. Sur la chemise qui renferme ces deux pièces, Frochot a écrit : « Discours préparé pour le jour de l’ouverture des états généraux. Il ne fut pas prononcé. Le roi s’y attendait, et aussitôt que les ministres eurent fini de parler il se leva et rompit la séance. » Parmi les raisons qui ont forcé Mirabeau à garder le silence, peut-être faut-il ajouter les murmures qui l’accueillirent à son entrée dans la salle des états généraux.

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« tous ses membres : ils sont essentiellement unis tant qu’ils « ne se séparent pas. Pour décider s’ils se sépareront, il faite lait certainement les réunir, mais certainement aussi il <t serait plus qu’étrange de les séparer pour savoir s’ils reste feront unis.

«Sire, les communes vous doivent la loi solennelle de « bienfaisance et d’équité qui a placé enfin la nation dans « les états généraux, et mis du moins en balance les pri- « viléges de quelques classes avec les droits de tous les « Français. Achevez votre ouvrage , ô Prince magnanime ! « vous avez eu la haute pensée, le sentiment vertueux « de soumettre votre prérogative même à la discussion de « ce peuple, de qui tout pouvoir émane sans doute, mais « dont les acclamations vous donneraient le sceptre si déjà « vous ne le possédiez. Pourriez-vous hésiter à faire exami- « ner par ce même peuple les réclamations hautaines de < certains privilégiés qui voudraient préjuger une question « sur laquelle la volonté générale peut seule prononcer? Ne « confiez pas aux préjugés des ordres ce qui doit être réglé « par la raison de tous! Ne hasardez pas le fruit de la plus « belle action de votre règne! Ne rejetez pas le seul moyen « que vous ayez de connaître l’opinion, le vœu vraiment « national! Il est digne de Votre Majesté de craindre d’influer « par sa présence sur nos délibérations; mais si l’on est par- « venu à élever quelques doutes dans son esprit sur la justice « de nos demandes, les communes supplient Votre Majesté « de permettre que cette grande discussion qui va décider « du sort de cette Assemblée et peut-être de la monarchie « soit débattue devant vous. Vous discernerez bientôt alors « de quel côté sont la justice, la vérité, les bonnes inten- « tions, le zèle pour le trône et l’amour pour votre personne « sacrée.

« Je laisse ma supplication par écrit aux pieds du roi, et 30 « demande acte de la réquisition que je fais, qu’elle soit « insérée dans le procès-verbal de l’assemblée.

« Aux états généraux, le cinq mars mil sept cent quatrc- « vingt-neuf.

«Le comte de Mirabeau. »

Personne ne se faisait illusion sur la gravité des premières démarches et l’importance des premières solutions. Vérifier les pouvoirs en commun, c’était préjuger la question du vote par tête : voter par tête et non par ordre, c’était donner la majorité au tiers état; donner la majorité au tiers état , c’était ruiner les privilèges : ruiner les privilèges, c’était faire la révolution. Sur tous ces points, le tiers était unanime. Ce n’était plus un ordre, c’était un homme. Cette supplique, dont le roi avait prévenu l’explosion par un départ précipité, résumait si bien l’opinion du tiers état qu’on la trouve pressentie, annoncée, demandée par les cahiers de la communauté d’Aignay-le-Duc. « Les commissaires procéderont ensemble, avait écrit Frocliot, à l’examen des titres d’admission qui leur seront remis par les députés des différents ordres »... « Il faut, et il est d’une nécessité absolue, avant de prendre séance pour délibérer sur aucun autre objet aux états généraux de 1789, que les deux premiers ordres signent la pétition du tiers état concernant l’opinion par tête; cette matière a été tellement approfondie qu’il ne reste rien à dire par le tiers état, ni à répondre par les deux autres ordres. J1 ne faut plus au tiers état que conserver sa fermeté et être inébranlable sur cet article fondamental de la constitution (1). »

Ce n’est pas le lieu de retracer jour par jour l’histoire

(1) Pap. Frochot.

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de cette lutte de six semaines où le tiers état triomphe des résistances de la noblesse, des ruses du clergé et des indécisions de la cour; mais il nous faut marquer ici l’impression profonde, la séduction pour ainsi dire irrésistible qu’exercent dès l’abord sur Frochot l’éloquence et la personne elle-même de Mirabeau. Au milieu des motions et des adresses, des négociations et des votes, des discours et des arrêtés qui se succèdent comme des escarmouches avant une grande bataille, Mirabeau apparaît comme le chef invisible de l’assemblée. « Dans les ordres privilégiés, écrit-il à ce moment même, on dit que c’est mon insidieuse et funeste éloquence qui acharne les communes; dans les communes, on dit que par trop de zèle je perdrai la chose publique. Là, on cabale; ici, on intrigue; partout je suis le point de mire de la calomnie, et je vais mon chemin (1). » Mais en allant son chemin, Mirabeau allait la tête haute, la démarche altière, la voix et le geste du commandement. Frochot le suivait.

Deux fois pourtant, du 5 mai au 23 juin, deux fois ils se séparèrent. Le 29 mai, le roi ayant ordonné que les conférences entre le clergé et le tiers état fussent reprises, Mirabeau proposa de renouer les négociations et d’envoyer une députation au roi; Frochot, d’envoyer une députation au roi, mais de ne pas renouer les négociations. Mirabeau croyait plus habile d’agir; Frochot, plus digne d’attendre : et pourtant les jours suivaient les jours, et le lendemain retrouvait les partis enfermés dans le cercle des prétentions qu’ils avaient élevées la veille ! 11 fallait au plus vite sortir de cette impasse. Le tiers état essaya un coup d’autorité. « Il faut nous constituer, dit Mirabeau , nous en sommes tous d’accord ; mais comment? sous quelle forme? sous quelle dénomina-

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tion?» et il proposait : « représentants du peuple français. » Frocliot avait dans les discours prononcés à Àignayle-Duc, dans les cahiers du bailliage de la Montagne, qualifié les états généraux d’ Assemblée nationale. Il resta fidèle au titre vague et majestueux qu’il avait choisi. Ces nuances, qui étaient dans l’expression plus que dans le fond des opinions, s’éteignaient dans l’action, s’efiaçaient dans le péril. Le 20 juin, Mirabeau et Frocliot, le fougueux tribun de la Provence et le tranquille député de la Bourgogne, prêtaient le serment du Jeu de Paume (1), qu’ils tenaient avec une égale fermeté à la séance royale du 23.

Le 23 juin ! quelle date et quels souvenirs! Frocliot aimait à évoquer en sa mémoire les tableaux divers de cette mémorable journée : il aimait à en redire les détails, à raconter comment les maladresses involontaires du maître des cérémonies, comment la pluie à laquelle le tiers état avait été maladroitement exposé une heure durant, comment le ton arrogant du discours royal achevèrent d’aigrir et d’indigner le tiers état tout entier. Trente ans après, il entendait encore les acclamations de la noblesse et du clergé saluer le départ du roi, puis tout à coup, dans cette grande salle vide et sombre, un silence solennel tomber sur le tiers état immobile. Quelques minutes s’écoulent. M. de Brézé, le grand maître des cérémonies, regarde; il attend, il hésite, il s’approche et prononce quelques paroles d’une voix basse. «Plus haut, plus haut! crient plusieurs membres. » — «Messieurs, reprend-il, vous avez entendu les ordres du « roi. y> Bailly répond : « Je ne puis séparer l’Assemblée « sans l’avoir consultée. » M. de Brézé : « Est-ce là votre

(1) Procès-verbal des séances de V Assemblée nationale, Paris, 1791, in-4°, p. 38 et 39.

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« réponse?» — « Oui, monsieur, réplique Bailly. » — «Oui « monsieur, reprend Mirabeau avec emportement, nous « avons entendu les intentions qu’on a suggérées au roi , et « vous, qui ne sauriez être son organe auprès des états « généraux, vous qui n’avez ici ni place, ni voix, ni droit « de parler, vous n’êtes pas fait pour nous rappeler son « discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et tout « délai, je vous déclare que si l’on vous a chargé de nous « faire sortir d’ici, vous devez demander des ordres pour « employer la force. Allez dire à ceux qui vous envoient « que nous sommes ici par la puissance du peuple, et que « nous ne quitterons nos places que par la puissance des « bayonnettes. » A ces mots, et comme un seul homme, le tiers état se lève. M. de Brézé recule interdit (1). Ainsi la royauté stupéfaite reculera devant l’Assemblée nationale sans combattre et sans comprendre. *

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Premières relations de Mirabeau et de Frochot. — Journées des 5 et 6 octobre. — Exil du duc d’Orléans. — Véritable rôle de Mirabeau dans cette affaire. — Projet inédit de dénonciation. — Conseils de Frochot. — Motion du 7 novembre.

Les événements se pressaient avec une effrayante rapidité. Mirabeau s’emparait à tout moment de la tribune et imposait à ses amis et à ses ennemis la crainte de son audace et l’étonnement de son talent. Frochot écoutait. 11 ne voulait être d’aucun parti, si ce n’est du parti de ses cahiers. Il se

(1) Mém. de Mirabeau, t. VI, p. 38, et Pap. Frochot.

tenait soigneusement à l’écart de toutes les intrigues : mais l’isolement même auquel il se condamnait le rendait plus propre qu’aucun autre à subir l’ascendant d’un Mirabeau. Ardent quoique timide, résolu quoique discret, Frocliot devait naturellement, après la réplique du 23 juin, après l’adresse au roi pour le renvoi des troupes, après le discours sur l’inviolabilité des lettres et la banqueroute, s’attacher à celui qui se montrait de jour en jour le plus éloquent interprète de ses intimes convictions.

Les journées d’octobre arrivèrent. Quand un événement est obscur, chacun prétend l’expliquer. On voit des complots dans des mouvements, des calculs dans des hasards, l’action des hommes dans l’enchaînement des faits. Les uns imputaient la marche subite de la populace de Paris et la sanglante invasion du palais de Versailles à la cherté du pain, à la misère du peuple, à des excitations anarchiques ; les autres, au banquet des gardes du corps, aux imprudences de la cour, aux projets de contre-révolution. Entre ces deux courants d’opinions contraires, coulait à grand bruit le torrent des récriminations personnelles. Mirabeau est coupable : il a harangué les femmes du peuple! La Fayette est coupable : il a dormi pendant le massacre des gardes du corps! Le duc d’Orléans est coupable : la foule a hurlé des cris en son honneur !

On s’aperçut bientôt que La Fayette avait seul grandi dans ces funestes journées. Le roi prisonnier, la cour éperdue, le gouvernement sans défense s'étaient laissés conduire à Paris, sous la protection des gardes nationales et de leur général en chef. L’assemblée avait juré de suivre le roi dans la capitale de la révolution , confiant hardiment ses destinées à celui qui représentait l’ordre et la force publique. La Fayette avait reçu de l’anarchie une véritable dictature. Il s’empressa

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de raffermir. Son principal intérêt comme son premier soin fut d’écarter de lui, et de rejeter officiellement sur un autre, l’odieuse responsabilité des journées d’octobre. Personne n’était plus haï par la cour, personne n’était plus gênant pour La Fayette que le duc d’Orléans; personne, avec une plus riclie indépendance et une plus redoutable popularité, ne pouvait être sacrifié avec plus d’éclat et d’avantage. La victime était désignée : on l’immola.

Le duc d'Orléans et La Fayette se rencontraient parfois dans les salons de madame de Coigny. Ils s’y rencontrèrent de nouveau sur l’ordre du roi. La Fayette fut sec, dur et impérieux : « Votre présence, dit-il au duc d’Orléans, est un obstacle à la paix publique. On abuse de votre nom pour exciter le désordre. Vous avez de grandes relations en Angleterre, vous y servirez utilement la France. Partez (1). » Partir, c’était donner prise aux soupçons, s’avouer dangereux, s’accuser coupable. Le duc d’Orléans se défendit, mais

(1) Il est certain que La Fayette n’avait contre le duc d’Orléans aucune espèce de preuve; mais, pour justifier sa conduite, il répandit, sur un adversaire incapable de se défendre, les bruits les plus calomnieux. On retrouve l’écho de ces bruits dans les Mém . de La Fayette , t. II, p. 357, où le duc d’Orléans semble s’accuser lui-même, et dans une dépêche de M. de Simolin, ministre plénipotentiaire de Russie, et datée du 19 octobre 1789 : « Il m’a « été assuré (notons que c’est la version de la cour et de La Fayette) que « M. de La Fayette est venu dans la nuit du mardi au mercredi trouver « ledit duc pour le prévenir de la découverte qui a été faite à l’Hotel de Ville « du complot qui a amené les deux révolutions à Paris et à Versailles, dont « il a été le principal moteur. Son plan allait à faciliter le départ du roi de « Versailles, à faire éclater une guerre civile, et à se faire déclarer, par le « parti dont il disposait, lieutenant du roi. Loin de le nier et désavouer, il « est convenu de la vérité du fait, et a dit qu’il était coupable, mais qu’il « voulait parler au roi. M. de La Fayette l’a accompagné aux Tuileries. Le « roi a admis tous les deux devant lui et a parlé au duc très-durement. Ce « dernier s’est avoué coupable, et plus coupable que Sa Majesté ne le pensait. » (Feuillet de Conches. Louis XVI , Marie- Antoinette, etc. Paris, 1864, t. I, p. 267.) Pour réfuter cette version, au moins en ce qui touche les aveux du duc, il suffit d’invoquer le témoignage dédaigneux , mais cette fois sincère.

si mollement qu’il parut vaincu. Il ne l’était pas. Ses amis lui persuadèrent aisément que la résistance était un devoir.

Dons la soirée, il écrivit à La Fayette qu’il se croyait obligé

de rester. La Fayette lui indiqua immédiatement une nou-

velle entrevue, et après l’avoir sommé de tenir sa parole,

le conduisit chez le roi (1). Le prince écouta la sentence, s’excusa, balbutia, protesta et parut céder une seconde fois.

Il hésitait à voir dans son exil un acte de magnanimité : il

n’osait y voir un acte de faiblesse.

Si la cour et La Fayette avaient un égal intérêt à compromettre le duc d’Orléans, Mirabeau n’en avait pas un qui fût moindre à le disculper. Au commencement d’octobre, Mira-

le général, un chef impérieux; Mirabeau n’éta4 ^as du parti du duc d’Orléans (car ] propre parti) ; mais en

ses combinaisons d’avenir le caractèïTT"et l’influence de son

royal collègue, il entrevoyait dans l’orgueil et les préjugés de La Fayette des obstacles invincibles contre toute tentative de cordiale alliance. Les amis du duc d’Orléans n’ignoraient pas ces sentiments : le duc de Lauzun en particulier. Il se rendit chez Mirabeau et lui demanda .conseil.

C’était le lundi 12 octobre. La Marck était présent. Aux

de La Fayette lui-même. Il écrit à Mounier, le 19 octobre : « Je me suis « expliqué nettement avec le duc d’Orléans. Le résultat de cette conversa- « tion a été le départ du prince pour l’Angleterre; non que j’aie aucune « preuve contre lui, car si j’en avais eu, je l’aurais dénoncé ; mais il suffi- « sait d’une inquiétude pour que j’encourageasse en lui son goût naturel « pour les voyages. » Mém. de La Fayette, t. Il, p. 416.

(1) Mém. de La Fayette, t. II, p. 355.

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premières paroles, Mirabeau embrassa d’un coup d’œil les périls de la situation. Inquiéter les amis de la liberté, isoler de plus en plus le roi, consolider la dictature de La Fayette, semer au dedans et au dehors de nouveaux germes de défiance, tel était l’effet inévitable d’un départ sans motifs, d’une condamnation sans accusation. « Mon avis, dit-il, est très-net : il ne faut pas céder. M. de La Fayette prend des airs de maire du palais qu’on ne peut supporter. Si M. le duc d’Orléans veut bien se trouver après-demain à l’assemblée, j’attaquerai M. de La Fayette et je parlerai de manière à déjouer tous ses projets (1). »

Le remords d’avoir gardé devant Louis XVI l'attitude résignée d’un coupable, la honte de s’être laissé vaincre par l’insolence de La Fayette se disputaient l’esprit du duc d’Orléans, lorsque M. de Lauzun arriva et lui rendit compte de son entrevue avec Mirabeau. Le prince retrouva quelque énergie et prévint aussitôt La Fayette qu’il ne partirait pas. La Fayette répliqua en lui assignant un troisième rendezvous chez le ministre des affaires étrangères. Que fit le duc d’Orléans? 11 obéit. M. de Montmorin parla avec beaucoup de hauteur de l’obéissance qui est due aux ordres du roi ; puis des ordres il passa aux prières, et finit par peindre sous les plus sombres couleurs les catastrophes que la popularité du duc pouvait jusqu’à un certain point couvrir et préparer. Le duc d’Orléans, épouvanté, succomba (2). Gomme un décret de l’Assemblée obligeait tout député demandant un passeport à exposer les motifs de son absence, M. de Montmorin écrivit au président une lettre qui donnait à l’exil du prince l’apparence d’une mission librement accep-

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 127. Conférez Moniteur universel. Rapport sur les événements des li et 6 octobre , 1789, t. I, p. 590.

(2) Mém. de La Fayette, t. 1T, p. 355.

tée. Sans perdre une minute, un des aides de camp de La Fayette porta cette lettre à Versailles.

Pendant ce temps, le mardi, M. de Lauzun revenait chez Mirabeau. Il ignorait le troisième rendez-vous donné et accepté chez M. de Montmorin, mais il le pressentait, et ne cacha pas à Mirabeau les craintes que lui inspirait l’inconccvable irrésolution du duc d’Orléans. Mirabeau écrivit sur-lechamp à La Marck :

« M. de Biron sort de chez moi ; il ne part point ; il a recc fusé parce qu’il a de l’honneur. 11 ne sait pas encore s’il « est bien sûr que les autres partiront. Le pauvre prince est « leurré ou veut le paraître par l’espoir de la quadruple ce alliance. Il est chargé d’une lettre du roi pour le roi d’Ancc glerre. Il n’y a pas une preuve contre lui ; et quand il y en cc aurait, il n’y en a pas. Ceci est trop impudent. Je vous l’ai c< dit, cher comte, je ne courberai jamais la tète que sous ce le despotisme du génie. A demain dans l’Assemblée natioe< nale. Vale et ?ne ama (1). »

Les journées d’octobre avaient traîné le roi à Paris et devaient y installer quelques joui s après l’Assemblée nationale. De Versailles à Paris, de Paris à Versailles, se croisait sans cesse une double file de voitures. La plupart des membres de l’Assemblée venait chercher des logements et pénétrer, s’il était possible, les causes encore ignorées des derniers événements. Frochot était descendu chez son beau-frère . M. Petit. Comme tous ses collègues il lit une enquête, et se persuada que la disette seule avait soulevé le peuple de Paris. Ayant appris que Mirabeau était arrivé à l’hôtel de

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck , t. I, p. 363. Ce billet est daté à tort, soit par Mirabeau, soit par les éditeurs de sa Correspondance, du mercredi 14 octobre. Il est du 13, puisque Mirabeau y donne rendez-vous dans TAssemblée nationale, le lendemain, ù, La Marck , et que Mirabeau parla dans la séance du mercredi 14 octobre.

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Malte et qu’il y était retenu par une indisposition, il alla précisément le mardi soir prendre de ses nouvelles et lui donner les renseignements qu’il avait recueillis. Mirabeau était inquiet, agité, irrité. Il porta presque aussitôt la conversation sur la tyrannie de La Fayette, et trouva dans Frochot un contradicteur respectueux mais résolu. Mirabeau ne cacha pas que, dès le lendemain, il comptait attaquer te le dictateur » dans l’Assemblée nationale. Frochot ne lui dissimula pas qu’il commettrait une grande faute en ruinant le crédit de l’homme qui avait entre ses mains et la force armée et la paix publique. « De deux choses l’une, dit Frochot : si le duc d’Orléans demeure, pourquoi accuser La Fayette d’une conduite qu’il justifiera aisément par la volonté du roi, par des considérations d’un ordre supérieur, par les secrètes nécessités de la diplomatie? Si le duc d’Orléans part, c’est-à-dire s’il se reconnaît embarrassant ou coupable, pourquoi vous faire son avocat? Votre intérêt comme votre devoir est de tendre la main à La Fayette pour résister à l’anarchie et achever la constitution. » Tel était le sens des réflexions que Frochot se permettait d’opposer à la colère de Mirabeau. Que l’on daigne comparer le billet écrit à La Marck le mardi dans la journée et le projet de dénonciation composé le mardi dans la soirée, et l'on supposera aisément que les réflexions de Frochot firent sur Mirabeau une certaine impression! Il est évident que ce projet de dénonciation a perdu contre La Fayette les allures agressives que Mirabeau^ avait promises à M. de Lauzun, et qu’il tend principalement, et presque uniquement, à défendre et à dégager Mirabeau :

« Messieurs,

« J’ai l’honneur de vous provenir que M. le duc d’Orléans « part ou même qu’il est parti ce matin pour l’Angleterre ,

« muni d’une lettre du roi et sous le faux prétexte d’une « commission controuvée, tandis que l’on répand avec affec- « tation dans Paris et dans le royaume qu’il est l’auteur de « tous les troubles et principalement des derniers, que toutes « les preuves en sont acquises, et qu’il ne doit la permission cc de fuir qu’à la clémence du roi.

« Le duc d’Orléans, Messieurs, n’est pas seulement premier « prince du sang : il est représentant de la nation , il est « membre de cette assemblée ; il est votre justiciable en tout « sens, et dans un temps surtout où la famille royale est « sous plusieurs rapports l’objet d’une trop juste inquiète tude, il est impossible que vous fermiez les yeux sur son « absence.

cc II est évident, Messieurs, que nous sommes le jouet des cc conjurés ou des calomniateurs. L’indiscipline, la fermente tation , les excès de tout genre sont montés à un tel point cc que ce serait la plus haute des imprudences ou la plus cc insigne des prévarications que de laisser amortir impunécc ment des complots. Tout doit être éclairci, jugé, connu.

cc J’ai, Messieurs, un droit plus particulier, s’il est possible, cc qu’aucun de mes collègues à vous le demander. Depuis te des mois entiers on m’accuse d’être un des principaux et agents de M. le duc d’Orléans, et, pour tout dire en un cc seul mot, son complice; j’ai pu, j’ai dû mépriser ces cc dégoûtantes absurdités aussi longtemps qu’elles n’ont été cc que le perfide passe-temps de l’envie ou de la malignité, cc J’ai tâché de répondre par mes services, et j’ai regardé cc toutes ces machinations comme le véritable émolument de cc ma chevalerie; mais aujourd’hui que le départ de M. le cc duc d’Orléans et les motifs qu’en donnent ses ennemis cc accréditent tous les bruits injurieux contre ce prince et cc ceux dont on a jugé à propos de composer son parti , je

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« relève moi-meme ces allégations, et je provoque les accuc< sateurs au grand jour.

« Je demande donc que le président se retire le plus tôt « possible vers le roi, et le supplie en votre nom de faire « revenir M. le duc d’Orléans pour reprendre immédiatement « ses fonctions, rendre compte de sa conduite si elle est « inculpée, et subir contradictoirement avec ses accusateurs, « quels qu’ils soient, le procès dont vous indiquerez l’objet, « les formes et les juges (1). »

Le lendemain, mercredi 14 octobre, Mirabeau partit de bonne heure pour Versailles. 11 rencontra sur le pont de Sèvres l’aide de camp du général La Fayette qui rapportait à M. de Montmorin le passeport du duc d’Orléans. Il apprit en meme temps que le ministre avait écrit au président de l’Assemblée nationale une lettre qui ruinait son projet de dénonciation. Depuis une heure, la séance était ouverte lorsqu’il entra dans l’Assemblée. On lui remit un billet de M. de Lauzun qui lui annonçait le départ du duc d’Orléans. Plusieurs de ses collègues l’entouraient. 11 entra ou feignit d’entrer dans une violente colère. « Lisez, dit-il, lisez : on cc prétend que je suis de son parti; je ne voudrais pas de lui « pour mon valet. » Il se répandit en mille propos insolents, raconta les confidences de M. de Lauzun et débita le discours qu’il avait préparé. Sa colère, toute naturelle qu’elle fût, remplaçait avec avantage une dénonciation publique, et les injures dont il accablait la conduite du duc d’Orléans étaient une manière d’échapper aux calomnies que ses ennemis répandaient contre lui (2).

(1) Pap. Frochot. Ce projet de dénonciation, de la main de Mirabeau, est couvert de ratures et de corrections. Il est inédit.

(2) Corresp. entre Mirabeau et La Marck , t. I, p. 128. Conférez encore Moniteur universel, t. I, p. 590.

Les événements donnèrent si promptement raison aux sages conseils de Frochot que Mirabeau prit pour son jeune collègue la plus sincère estime. M. de Menou ayant dénoncé le départ du duc d’Orléans, l’Assemblée passa sans discussion à l’ordre du jour. D’ailleurs Mirabeau n’était pas homme à perdre courage dans un embarras , ni son temps dans les regrets. Ne pouvant plus ébranler La Fayette, il voulut le dominer. Sans cesser d’être son adversaire, il devint son allié. S’emparer du pouvoir en substituant le ministère parlementaire de Mirabeau au ministère royal de Necker, tel fut l’objet d’un accord inattendu. La seconde quinzaine d’octobre 1789 s’écoula dans des combinaisons dont le commencement de novembre devait voir l’éclatant échec. Une cabale immense, dont Necker était l’âme, recruta ses agents dans tous les partis de l’Assemblée nationale et fit voter, au milieu des applaudissements, la funeste loi qui interdisait à tout député, c’est-à-dire à Mirabeau, d’accepter le ministère.

Rôle de La Marck et de Frochot dans la vie privée et publique de Mirabeau.

Cfcst dans le mois d’octobre 1789, au milieu des intrigues et des émotions soulevées par les grandes scènes de Versailles, l’exil du duc d’Orléans, l’installation de l’Assemblée nationale à Paris et la motion ministérielle du 7 novembre , que Frochot et Mirabeau s’unirent du plus vif attachement. A partir de ce moment, Mirabeau eut dans sa vie privée deux amis : je dirai mieux, dans sa vie publique deux

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témoins : La Marck à la cour de France, Frochot dans l’Assemblée nationale.

La Marck était à la fois un défenseur convaincu du gouvernement monarchique et le serviteur dévoué de la famille royale. Ses principes et ses sentiments n’étouffaient pas en lui le sens politique. A peine Français, presque désintéressé dans les intrigues des partis et les rivalités de personnes, dédaignant de paraître important , mais ambitieux d’être utile, La Marck se trouvait admirablement placé pour rapprocher Mirabeau du roi et de la reine. Un jour, Mirabeau dit à La Marck (c’était en juin 1789) : «. Faites donc qu’au « château on me sache plus disposé pour eux que contre « eux. » La Marck retint la main de Mirabeau sans la serrer. 11 le regarda longtemps, l’étudia de près, l’observa avec la finesse d’un diplomate qui veut exploiter un homme de talent ; mais comment résister à tant d’abandon , à tant de grâce, à tant de sincérité? comment échapper aux élans de la plus tendre familiarité et de la plus entraînante éloquence? La Marck s’émut. Éloignant tous les scrupules, il entra franchement dans une amitié dont il restait d’ailleurs le maître , et se fit à la cour de France le représentant du chef de la révolution.

Ce que Mirabeau avait trouvé dans La Marck pour négocier avec la cour, il le trouva dans Frochot pour négocier dans l’Assemblée. Même sympathie d’opinions monarchiques et libérales ; même sûreté de caractère, même esprit d’abnégation. Frochot ne pouvait offrir à Mirabeau l’avantage d’une grande fortune et de relations royales ; mais il lui apportait le secours d’une situation indépendante et d’une bonne renommée. S’il n’était pas influent , il n’était pas suspect. On connaissait d’avance ses votes et ses opinions. Les doctrines du tiers état n’avaient pas de plus chaud par-

tisan. Quoique timide et discret, il avait la parole juste et ferme sur les choses et sur les personnes. 11 professait publiquement la plus haute estime pour La Fayette, même devant Mirabeau : la plus grande admiration pour Mirabeau , même devant La Fayette. Par Talleyrand, qui le recevait à sa table, il pénétrait dans le clergé; par M. de Cbastenay-Lanty , dans la noblesse. Ses moyens d’action étaient bornés ; mais son désintéressement était utile. A défaut de crédit, il pouvait donner son temps; à défaut d’autorité, son dévouement et sa vie.

La carrière et les travaux de Mirabeau se divisent en deux parts très-distinctes : l'une secrète, l’autre politique; l’une diplomatique, l’autre oratoire ; la part de la cour et la part de l’assemblée. Seul, Mirabeau composait les notes, les rapports et les lettres que La Marck transmettait au roi, à la reine, aux ministres; mais les forces humaines ont des limites, et la mission que se donnait Mirabeau n’en avait pour ainsi dire pas. Si Mirabeau regardait comme une impérieuse nécessité de ne confier à personne la rédaction des vues qu’il exposait à la cour, il se faisait un devoir de tirer des travaux d’autrui tout ce qui pouvait contribuer au triomphe de ses idées. La France entière se disputait l’honneur de s’associer à tant d’efforts. Chaque jour, la poste lui apportait [gratis par décision royale] (1) une foule de lettres, de mémoires, de discours, de documents de tout genre et de toute valeur. Aucun n’était négligé. Tout était lu et analysé. Plusieurs secrétaires remplissaient cette tâche et faisaient de la maison de Mirabeau comme le ministère de l’Assemblée nationale.

Au-dessus de ce bureau de rédaction, dans lequel se distinguaient à des degrés divers Pellenc, Étienne Dumont,

(1) Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 557

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Duroveray, Clavières, l’abbé Lamourette, Beyerlé, Comps, se groupaient dans un comité de censure les intimes amis, La Marck, Pellenc, Frochot. À chaque occasion importante, Mirabeau examinait devant eux s’il devait prendre part aux débats de l’assemblée , dans quel sens , dans quel but et jusqu’à quel point. Il demandait des conseils et s’y soumettait volontiers. Parfois, il est vrai, comme un soldat qui s’enivre au bruit du canon et à l’odeur de la poudre, il s’emportait au choc des contradictions et à la voix de ses adversaires; mais comme il n’entrait pas de calcul dans ses écarts , il s’en consolait aussitôt, pensant que ces écarts prouvaient son indépendance, et que son indépendance assurait sa popularité. La Marck, Pellenc, Frochot, tous trois d’un caractère froid et réfléchi, combattaient sans relâche ces mouvements impétueux que Mirabeau appelait ses par delà , et tantôt par des railleries, tantôt par des réprimandes le ramenaient dans ce bon sens supérieur qu’altérait de temps en temps la violence de ses passions.

A mesure que les circonstances fournirent des occasions plus fréquentes d’apprécier le mérite et le jugement de Frochot, Mirabeau donna à son jeune collègue de plus fortes marques de sa confiance. Il le pria en diverses rencontres de revoir les travaux de ses secrétaires; il le chargea meme de critiquer un travail resté inédit sur la législation prussienne (1) ; il lui communiqua ses motions, ses projets de décret , ses plans de discours.

« M. de Mirabeau, écrivait Comps à Frochot, désire com- « muniquer à M. Frochot un projet de décret; il le prie de « passer ce matin chez lui avant l’assemblée. »

(1) Sur la chemise qui contient le manuscrit, Frochot a écrit : « Cet « ouvrage est de Mirabeau ; il n’a pas encore été imprimé. Il m’avait chargé « de revoir ce discours préliminaire pour y faire diverses corrections qu’il « a adoptées et dont il a conservé les minutes. »

« M. de Mirabeau prie M. Frochot de vouloir bien venir « causer avec lui avant l’Assemblée. »

« M. de Mirabeau est fort inquiet sur la santé de M. Fro- « cbot. Il avait promis de venir hier au soir. Il voudra bien « donner de ses nouvelles en venant prendre M. de Mirabeau « pour aller à l’Assemblée. »

Yoici maintenant quelques billets de la main même de Mirabeau :

tt Je voudrais bien que mon collègue Frochot vînt dîner « avec moi, et pour cause. »

tt Tenez donc la main, mon cher Frochot, à ce que j’aie « feuille h feuille la copie de la procédure, que je veux a mettre immédiatement sous presse. Passez-vous au j ourct d’hui à l’Assemblée? Vale et 771e ama. y >

« Mon cher Frochot, prenez copie en entier de la déposi- « tion de M. de La Fayette, n° 193. J’irai vous prendre 0 « l’heure du dîner. Vale et me ama . »

tt Mon ami, j’abuse de vous ; mais il faut encore un léger tt coup de collier et de bonne heure. Je me suis aperçu en tt relisant qu’il fallait beaucoup élaguer dans la première tt partie; au reste, elle a eu un succès prodigieux et a été tt adoptée unanimement. Venez de bonne heure, je vous prie, tt Vale et me ama (1). »

A partir du mois de mai 1790, Frochot venait plusieurs fois par semaine prendre Mirabeau avant la séance et le conduisait à l’Assemblée (2). C’était dans ces entretiens familiers que Mirabeau donnait à Frochot les missions les plus délicates et recevait les plus utiles confidences ! Que d’anecdotes Frochot eût pu nous conter ! que de faits il eût

(1) Pap. Frochot.

(2) Mém. de Mirabeau , t. VIII, p. 104.

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pu éclaircir! Et, sans parler des réflexions de Mirabeau sur les personnes et sur les événements, quel sujet d’étude que Mirabeau lui-même ! Si Frochot eût eu le loisir ou l’audace de fixer ses souvenirs dans le cours d’un simple récit, l’histoire contemporaine se fût enrichie des plus curieux mémoires. Nul n’était plus capable de nous donner du côté de l’Assemblée la contre-partie des révélations que La Marek a faites du côté de la cour, et dans les moindres détails et sous tous les aspects de nous peindre cette grande figure dont on n’embrasse aujourd’hui que le majestueux ensemble.

Il est constant que La Marck et Frochot ne furent pas seulement les confidents de Mirabeau. Ils furent aussi, je le répète, les témoins de sa vie publique. La Marck soutint dans ses efforts l’homme d’État conservateur. Frochot suivit dans ses succès le tribun populaire ; mais tous deux , sous le charme d’un irrésistible attachement , se consacrèrent du même cœur à la gloire de leur ami commun. Tous deux, en se dévouant , croyaient servir les intérêts qui leur étaient chers, et ils les servaient en effet ; car Mirabeau travaillait à fonder un gouvernement (ce que voulait La Marck) sur le terrain des réformes sociales (ce que voulait Frochot). « Je « serai ce que j’ai toujours été , le défenseur du pouvoir « monarchique , réglé par les lois , et V apôtre de la liberté, « garantie par le pouvoir monarchique. » « Je suis l'homme « du rétablissement de tordre et non du rétablissement d'un « ancien ordre. » Yoilà Mirabeau ; et pour remplir la tâche qu’il s’impose, pour exécuter les vues diverses qu’il embrasse, pour réunir, pour diriger les deux courants du passé et de l’avenir, au fond desquels tous les partis se débattent, il essaye ce que Necker et La Fayette n’ont pas osé; il essaye d’être « Richelieu sur la cour » ; il sera ce que personne ne pouvait être si ce n’est lui : Mirabeau sur l'As-

semblée. Il a la sagacité politique qui prévoit ; il a l’éloquence populaire qui entraîne ; il a le talent; il a la raison. En vain cherche -t- on (leux hommes en lui ! Il n’en est qu’un : Mirabeau lui-même, travaillant avec la constance de l’homme d’État et l’ardeur d’un tribun à réconcilier malgré elles la Révolution et la Royauté.

Ainsi Mirabeau marchait droit son chemin vers un but que ses yeux perçants entrevoyaient seuls, et que La Marck et Frochot prenaient pour le leur ; mais quand au milieu de sa brillante carrière la mort l’arrêta tout à coup, Mirabeau sut d’un trait marquer l’unité de sa vie. Il dicta son testament et en remit l’exécution au grand seigneur qui l’avait vu défendre le pouvoir , au modeste notaire qui l’avait entendu proclamer la liberté. Est-ce un hasard ou n’est-ce pas un enseignement? À l’agonie et parlant à peine, Mirabeau prit dans ses mains défaillantes et glacées la main de La Marck et la main de Frochot et les serra en les unissant. Nb semblait-il pas alors, par ce geste éloquent, confondre dans une pensée suprême la double cause qu’il avait juré de servir : la cause de l’ordre et de la Révolution ?

Histoire de la discussion sur le droit de paix et de guerre. — Gomment Frochot servit dans T Assemblée les desseins de Mirabeau. — Gomment cette discussion fut une lutte de personnes autant qu’une lutte de principes.

L’amitié agit en silence. Quand elle entre dans une vie, elle s’y enfonce et s’y dérobe. C’est son charme, son secret et son honneur. Comment énumérer tous les services que

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Froclioi rendit à Mirabeau, tous les témoignages de dévouement qu’il lui prodigua ! Est-ce une excuse, est-ce une raison pour ne pas tenter d’en fixer la mesure et le caractère? Prenons comme exemple un des épisodes les plus célèbres de l’Assemblée constituante, la discussion sur le droit de paix et de guerre, et voyons si l’on ne pourrait pas en renouveler l’intérêt par des détails piquants dontFrochot aurait sa part.

Le 14 mai 1790, M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, annonça qu’un différend s’était élevé entre l’Espagne et l’Angleterre. Le gouvernement donna l’ordre d’armer quatorze navires et demanda à l’Assemblée des subsides pour faire respecter sa neutralité, ce Personne ne cc blâmera certainement les mesures prises par le roi, dit c< Alexandre Lameth. Nous pouvons délibérer maintenant, <c puisque les ordres sont donnés ; mais cette question incicc dente amène une question de principes. Il faut savoir si ce l’Assemblée est compétente et si la nation souveraine doit ce déléguer au roi le droit de faire la paix ou la guerre. » Cette proposition souleva dans l’Assemblée une tumultueuse agitation. Mirabeau essaya à la fois de préjuger l’avenir en approuvant à l’instant même le message du roi, et de gagner du temps, en renvoyant l’examen de la question de droit au comité de constitution. Rewbell, Menou, d’Aiguillon insistent pour que la discussion s’engage sans renvoi, sans rapport, sans délai. Tandis que Mirabeau écoute et répond , Frochot prend l’avis de Le Chapelier et de plusieurs membres du comité de constitution. On convient de suivre le sentiment de l’Assemblée, qui paraît acquis au parti d’une délibération immédiate, ce Je demande, dit Miracc beau, à faire une simple proposition, qui ne vient pas cc de moi, mais à laquelle je donne mon assentiment. Elle cc consiste h approuver les mesures du roi et à ordonner que

« dès demain le débat commence sur la question constituc< tionnelle. » Le Chapelier appuie cette motion par quelques phrases embarrassées, et l’Assemblée l’adopte à une très-forte majorité.

La carrière ouverte, tous les partis s’y précipitèrent avec ardeur. 11 semblait qu’à la décision de l’Assemblée fût attaché le salut de la constitution ou le salut de la royauté. Le duc de Lévis, Malouet, Charles Lameth, Pétion, Montlosicr, Robespierre, Clermont-Tonnerre, Yolney, Maury, Fréteau, Cazalès soutinrent tour à tour que le droit de décider la paix et la guerre devait appartenir exclusivement, les uns au roi, les autres au corps législatif. Toutefois, au milieu de ces opinions absolues, se glissaient de temps en temps certaines concessions qui étaient arrachées à tous les orateurs par l’espérance de plaire , de toucher et de vaincre.

Cette tendance générale à s’écarter des partis extrêmes frappa Mirabeau , qui en fit la règle de sa conduite. Ses ennemis ont beaucoup exagéré la facilité avec laquelle il modifia, dans cette longue discussion, l’expression ou même le fond de sa pensée. On ne s’est pas rendu compte des circonstances au milieu desquelles il se trouvait et du but qu’il se proposait. Pour combiner le principe de la souveraineté nationale avec l’existence de la monarchie , pour rendre au roi la direction suprême de la force armée, sans laquelle le pouvoir exécutif n’est rien, et pour l’obtenir de ceux-là même qui prétendaient l’accaparer à leur profit, il n’était pas nécessaire d’apporter l’inflexible rigueur d’un philosophe qui veut imposer un système préconçu; il fallait, au contraire, déployer la souplesse d'un homme politique qui tire d’une situation donnée et d’éléments divers la solution la plus favorable à ses intérêts. Mirabeau conduisit cette discus-

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sion comme un général conduit une campagne. Les quatre premiers jours, il se tait : il étudie le terrain, il épie les menées, il mesure la force de ses adversaires, il rallie autour de lui par de secrètes manœuvres une foule de petits bataillons, il s’assure l’appui d’une majorité. Frochot s’emploie avec ardeur dans cette tâche importante. Il ne connaît pas les termes de la motion, mais il affirme aux membres du comité de constitution que Mirabeau ne sacrifiera ni le roi , ni l’Assemblée, ni le pouvoir exécutif, ni le pouvoir législatif. Dans ces conjonctures, Le Chapelier attendra, et suivant les les occasions il soutiendra Mirabeau. La Fayette est plus explicite : il désire que la part du roi dans les délibérations sur la paix et la guerre soit prépondérante. Sieyès est immobile et muet. En vain Mirabeau le conjure de donner son avis; en vain il lui peint avec sincérité combien il est peu préparé à traiter un pareil sujet, à quel point il est nécessaire que les grands citoyens de l’iVssemblée soient d’accord sur les principes fondamentaux de la constitution ! Sieyès résiste : il faut se compromettre, et sa prudence est inébranlable (1).

Lorsque Mirabeau eut ainsi passé la revue de son armée, lorsqu’il eut parcouru, reconnu, neutralisé ou conquis les diverses influences de l’Assemblée, il poussa une reconnaissance jusque sur les bancs de la gauche, qu’occupaient ses ennemis, les Lametli, Duport et Barnave.

Le 19 mai, la veille du jour où il devait parler, Mirabeau

(1) Il faut lire à la lin du discours de Mirabeau (20 mai) le passage relatif à Sieyès. Il est très-curieux. Consultez sur la conduite de Sieyès [un billet de Mirabeau du 22 mai 1791, et une note excellente de La Marck. ( Correspondance entre Mirabeau et La Marck, t. 1, p. 240.) Cette note débute par une pensée qui la résume : « Les hommes d’un grand talent, auxquels on suppose des principes fixes, sont aussi vacillants dans leur marche que les bonnes gens qu’ils abusent. »

vint s’asseoir derrière Alexandre Lameth : « Eh bien ! lui « dit Lameth , nous allons donc être demain en dissenti- « ment, car on assure que le décret que vous proposerez cc ne sera guère dans les principes... — Qui a pu vous dire « cela? s’écria Mirabeau; je n’ai communiqué mon projet « à personne. — Il ne tient qu’à vous de me détromper; « montrez-le-moi. — Si vous voulez nous coaliser, j’y « consens, répondit Mirabeau en se penchant vers lui. — « Mais nous sommes tous coalisés, reprit Lameth ; car toutes c< les fois que vous voudrez sincèrement la liberté et le bien « public, vous nous trouverez toujours à côté de vous. — cc Ce n’est pas le lieu de nous expliquer , ajouta Mirabeau ; cc rendez-vous dans le jardin des Feuillants, je vous y sui- « vrai. » Quelques instants après, Mirabeau remettait à Lameth son projet de décret. Lameth le trouva obscur. On convint de se revoir le soir même chez un collègue, Laborde de Méréville. Duport et Barnave devaient être prévenus.

Mirabeau arriva à onze heures, donna son opinion et la développa. On lui répondit : ce Dépouiller l’Assemblée d’un de ses droits, favoriser l’extension du pouvoir royal, c’est travailler contre vous-même, c’est vous suicider. » Mirabeau répliqua qu’il était engagé, et qu’il avait derrière lui la majorité. Lameth et Barnave le nièrent fortement : « Nous ne « voulons que le salut du pays; nous serons charmés de <c vous laisser la gloire de la journée, et nous nous bornerons cc à vous soutenir si vous adoptez une proposition conve- <c nue. » Mirabeau, appuyant toujours sur ses engagements, finit par dire : cc Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour cc ne pas me séparer de vous. » Puis, se retournant vers Lameth, il ajouta : cc Je vous écrirai demain pour vous faire c< connaître à quelle résolution j’aurai dû m’arrêter. »

Le lendemain , Lameth recevait le billet suivant :

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« Vous vous trompez sur le calcul des voix. Je suivrai la « ligne moyenne : mais, quoi qu’il puisse arriver, je n’ou- « blierai jamais la chevalerie de vos procédés. Va/e et me « ama (1). »

On ne croit pas à la sincérité des gens qui ont intérêt à vous tromper. Mirabeau trompait les Lameth en leur disant la vérité. Son parti était pris, son discours composé, son décret rédigé. En recherchant un entretien avec ses adversaires, il n’avait d’autre dessein que de les adoucir et de les pénétrer. En effet, dans la séance du lendemain (20 mai) il prend la parole et, sans se livrer tout entier, il hasarde un discours monarchique. S’il dit que le droit de faire la paix et la guerre appartient à la nation, il en délègue l’exercice au roi : il réduit l’action du corps législatif à un blâme ou à un refus de subsides, la guerre commencée, et il sème son discours d’obscurités habiles, au milieu desquelles il peut reprendre tout à coup des allures nouvelles et indépendantes. Jusqu’à la fin, et surtout à la fin, il s’excuse d’avoir été obligé de parler; il dénonce le coupable silence de Sieyès : « Je vous conjure d’obtenir son avis, d’arracher au « découragement un homme dont je regarde le silence et « l’inaction comme une calamité publique. » 11 critique son propre décret : « Je désire vivement qu’on le perfectionne, « je désire que l’on en fasse un meilleur. » Il parle de sa candeur et, par un dernier trait de fausse humilité, il hésite à lu ’e sa motion : « Vous voulez que je la lise? Souvenez- « vous que je n’ai fait que vous obéir! Souvenez-vous que «j’ai eu le courage de vous déplaire pour vous servir! » N’en doutons pas : ces hésitations sont des feintes; cette modestie est une ruse. Mirabeau ne songe pas à changer de

(1) Alex Lameth. Hisl. de l'Assemblée constituante, t. II, p. 280.

drapeau, mais*à se ménager, au milieu de la bataille, une nouvelle base d’opérations.

Malgré toute sa prudence, Mirabeau s’est découvert. Les Lametli voient le point faible et l’attaquent hardiment. Le soir meme, Barnave court aux Jacobins où il tombe face à face avec Mirabeau (1). Les deux adversaires se heurtent sans se blesser. La journée du 21 les ramène l’un contre l’autre et donne à Barnave l’espérance de la victoire.

«Le décret de M. de Mirabeau, s’écrie Barnave, est un piège. Sous prétexte d’assigner au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif le genre de concours qui convient le mieux à la nature de chacun d’eux, il attribue au roi le droit de décider seul la paix ou la guerre, et prive le corps législatif de toute délibération directe. » — « Il est impossible que le pouvoir de « déclarer la guerre soit exercé concurremment et par le « roi et par les représentants du peuple. Cette concurrence « n’est autre chose qu’une confusion des pouvoirs politiques « et une anarchie constitutionnelle. Le corps législatif doit « exercer exclusivement le droit de déclarer la guerre et la « paix, le droit de conclure les traités. » Frocliot prenait des notes. A ses côtés, Mirabeau écoutait. « Votre plume ! votre plume ! » s’écrie-t-il, et, saisissant la plume que tenait Frocliot, Mirabeau trace quelques lignes (2) : « 11 peut

(1) Alex. Lameth. Ilist. de V Assemblée constituante , t. II, p. 474.

(2) Sur la simple feuille de papier qui contient les notes suivantes, Frochot a écrit : « Notes prises par Mirabeau pendant que Barnave prononçait son discours sur le droit de paix et de guerre, et qui ont servi de texte à sa réplique improvisée du lendemain. » Mirabeau redit ses notes presque textuellement dans sa réplique, et les mots en italique sont empruntés à son discours.

« Vous avez dit : Nous avons institué deux pouvoirs distincts : L. P. L. « et L. P. E. (le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif).

« L'un est chargé de (d'exprimer la volonté nationale et),

« L'autre de l'exécuter Ils ne doivent jamais se confondre.

FROCHOT

parler maintenant, je le tiens (1). » Quand Barnave regagne sa place, la gauche se lève, et la salle retentit d’applaudissements.

Mirabeau paraît vaincu. « Le grand nombre de membres cc de cette assemblée , reprend fièrement Mirabeau , qui cc paraissent séduits, persuadés ou convaincus par le dis- « cours de M. Barnave , croient que ce discours triomphera « de toutes les répliques, ou ils ne le croient pas. S’ils le « croient, il me semble qu’on peut attendre de la générosité « de leur admiration qu’ils ne craindront pas une réplique ; « s’ils ne le croient pas, leur devoir est de s’instruire.»

« Vous avez appliqué ces principes à la question de l'exercice du d. ( droit « de la paix et de la guerre ).

« Vous avez dit : Il faut distinguer l’action de la volonté : l'action « ( appartient ) au R. ( roi ); la volonté au pouvoir légis. ( législatif ). Ainsi, « lorsqu'il s’agira de déclarer la guerre, cette déclaration étant un acte de « volonté, ce sera au corps législatif à la faire.

« Après avoir posé et appliqué ces principes, vous vous en êtes servi pour « faire la critique de mon décret.

« Je suivrai votre marche.

« Vous dites deux pouvoirs distincts : l'un pour l’action, l’autre pour la « volonté. — Je le nie.

« Le pouvoir exécutif est distinct dans tout ce qui tient à l'action du « pouvoir législatif.

« Mais il n’est pas vrai que le pouvoir législatif soit distinct du pouvoir « exécutif dans l’expression de la volonté générale.

« Quels sont les organes de cette volonté ? C'est tout à la fois l’assemblée « des R. ( représentants ) ou le Corps législatif et le R. ( représentant ) du « pouvoir exécutif. Le Corps législatif délibère, exprime la volonté générale.

« Le Rep. ( représentant ) du p. (pouvoir) ex. ( exécutif ) a le double « droit de sanctionner la résolution du Corps lég. ( législatif ), et cette « sanction consomme la loi, ou d’exercer le veto, que la Convention lui a « attribué pour un certain espace de temps, et la constitution veut que ce « veto empêche durant ce période la résolution du Corps législatif d'être « loi.

« Il n'est donc pas vrai que notre constitution ait établi deux pouvoirs « distincts, même lorsqu’il s’agit d’exprimer la volonté générale.

« Nous avons au contraire deux pouvoirs distinctifs qui ( concourent ensemble dans la formation de la loi).»

(I) Pap. Frochot et Mém. de Mirabeau , t. VII, p. 264.

L’Assemblée relève cet insolent défi. Mirabeau quitte la séance calme et souriant. Il se promène longtemps avec Frochot dans le jardin des Tuileries. Il aborde Mme de Staël, et cause avec elle sur le ton le plus enjoué. Il est aussi gai, aussi tranquille que ses amis et scs alliés sont inquiets et agités.

Le discours de Barnave avait soulevé une émotion profonde que devait encore redoubler une ovation populaire. Beaucoup de membres, résolus la veille, se sentent ébranlés. Le Chapelier, entre autres, dit aux Lameth que le projet de Mirabeau est obscur et ne sera pas adopté. « Nous devrions convenir, ajoute-t-il, d’une rédaction précise (1).» Les Lameth acceptent avec joie, et l’engagent à venir le soir meme chez Laborde. De nouveaux acteurs renouvellent la scène du 19. Lameth et Barnave répètent tout ce qu’ils ont dit à Mirabeau. Le Chapelier écoute, ne promet rien, si ce n’est de tenter le lendemain une motion qui ralliera tout le parti populaire.

Tandis que Le Chapelier confère avec les Lameth et Barnave, Paris se transforme en un club immense.

La plus vive agitation régne dans les jardins publics, au Palais-Royal , dans les cafés. Comme des cris de guerre , les noms de Barnave et de Mirabeau s’entrechoquent dans toutes les bouches. On vend, on distribue partout un pamphlet dicté par la haine des Lameth (2). La grande

(1) Alex. Lameth. Ilist. de V Assemblée constituante, t. I* p. 314.

(2) Ce pamphlet avait été rédigé par un nommé Lacroix , iils d’un procureur du roi à Châlons-sur-Marne. Une instruction faite à la requête de Mirabeau prouva que ce libelle avait été commandé par Lameth/ Duport et Barnave* et distribué gratuitement à six mille exemplaires. {Mém. de Mirabeau, t. VII* p. 259* note.) Voici l’extrait d’une lettre inédite datée du 26 mai 1790* et qui a servi probablement de base à la plainte de Mirabeau : « Monsieur le comte, je vous écris avec la franchise et la simplesse d’un mi- « litaire peu versé dans cet art... J’ai été profondément affligé dimanche

trahison du comte de Mirabeau fait l’événement de la soirée et l’écho de la rue. Tous les indices d’un complot contre Mirabeau, tous les symptômes d’une manifestation contre l’Assemblée éclatent à la fois.

Frochot revient le soir même chez Mirabeau. 11 avait le prétexte des notes qu’il avait prises pendant le discours de barnave ; mais au fond il cherchait une occasion de lui révéler l’effervescence menaçante de l’opinion publique. «Ne vous inquiétez pas, mon cher ami, lui dit Mirabeau; « cette alarme ne sera pas la dernière; mais, quoi qu’il « arrive, je serai toujours un bon, si ce n’est un grand « citoyen (1). »

Le lendemain (22 octobre) , une foule immense se porta

« matin, me trouvant au café de Cuisinier, place du Pont Saint-Michel, en « entendant un jeune homme nommé Lacroix, auteur de ce libelle intitulé : « Découverte de la trahison du comte de Mirabeau. Ce jeune homme, « fils d’un procureur du roi de province, peu fortuné par la nombreuse « famille que le père a, s’est laissé gagner par les promesses de M. Barna ve ; « profondément affligé, dis-je, des propos indécents et incendiaires qu’il se « permettait particulièrement contre vous, ensuite contre MM. Le Chapelier « et de La Fayette, moi et plusieurs personnes, témoins de cela, lui témoi- « gnàmes notre surprise; mon frère, qui était jadis son ami, lui dit qu’il « s’exposait beaucoup en s’avouant publiquement l’auteur de cet ouvrage, et « que vous étiez en droit de le poursuivre. Il répond qu’il le désire, que ce « sera un moyen de faire sa fortune, que M. Barnave, chez lequel il va tous « les jours, lui a promis l’appui de MM. de Lameth, Biauzat , Robespierre, « d’Aiguillon ; qu’il doit se présenter ces jours chez eux, qu’au reste, cet « imprimé n’avait pas paru sans avoir préalablement été vu de personnes « qui sauraient le mettre à couvert; qu’il avait encore oublié un fait qu’un « de ces Messieurs venait de lui fournir : qu’un jour, ayant eu mal à propos « une discussion avec l’un d’eux, vous avez été presque chassé du club des « Jacobins ; que ces Messieurs devaient le seconder pour répandre dans les « provinces cet imprimé , que Desmoulins leur avait déjà promis de le « mettre dans son numéro prochain, qu’on allait en multiplier les impres- « sions. . . »

(1) Pap. Frochot. Ce mot se retrouve à peu près textuellement dans une lettre écrite par Mirabeau quelques jours après. ( Lettres à Mauvillon, p. 513.)

sur l’Assemblée. Cinquante mille personnes envahirent les Tuileries, les jardins des Feuillants et des Capucines, la place Vendôme, la rue Saint-Honoré. La populace demandait Barnave pour l’enlever en triomphe ; Mirabeau, pour le pendre. Un groupe désignait l’arbre qui devait être l’instrument du supplice. Un autre jurait de lanterner les ministres. Ici on parlait de mettre le feu aux Tuileries; là, d’égorger les aristocrates (1).

Mirabeau était arrivé de bonne heure à l’Assemblée, accompagné, protégé par Frocliot et quelques amis; il avait traversé sans péril les rassemblements qui s’amoncelaient de toutes parts. 11 entre : on lui remet le pamphlet des Lameth ; il jette les yeux sur le titre. « C’est bien , c’est « bien, dit-il, on ne m’emportera d’ici que triomphant ou « en lambeaux (2). » Rien n’a été négligé pour l’ébranler : tout concourt à raffermir. La crainte ne saurait l’atteindre. Les efforts de ses adversaires tournent en sa faveur. Frochot parcourt l’assemblée et la trouve ce qu’elle était l’avantveille. Les sympathies renaissent autour de celui qui semble la victime de son courage. Tous les souvenirs de division, de rivalité, de ressentiment se perdent dans la grandeur de l’intérêt commun. On ne discute plus, on se prépare à voter.

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck , t. I, p. 170. Parlant des Lameth, Duport, Barnave, La Marck dit: « Leurs intrigues et leur rage provoquèrent dans la multitude des propos qui menaçaient la vie de Mirabeau. Les mémoires du temps ont tenu note de ce fait. Il est authentique, et je puis moi-même le certifier. »

(2) M. Lucas-Montigny, dans les Mém. de Mirabeau, t. VII, p. 260, conteste l’exactitude de ce mot. Nous ne voyons aucune raison pour le mettre en doute. Il n’exprime pas un sentiment de crainte, mais un sentiment de lutte. — Voyez même de Ferrières, t. II, p. 34, note des éditeurs. — Il faut ajouter que l’imagination de Mirabeau le portait à croire aux violences et aux crimes. Sur cette disposition d’esprit pendant la discussion sur le droit de paix et de guerre, conférez Lameth, Hist. de V Assemblée constituante, t. II, p. 282.

FROCHOT

Le Chapelier revient franchement au décret de Mirabeau, et lui communique des amendements que Mirabeau renvoie approuvés. La Fayette les accueille à son tour et avoue qu’il a dans sa poche un discours écrit (1). La ligue est renouée : chacun est à son poste : on n’attend plus qu’un coup d’éloquence.

D’Estourmel, Duquesnoy et Goupil ouvrent la séance; mais Le Chapelier recommence la lutte. Mêlant l’éloge à la critique, il adopte le projet de Mirabeau, il l’amende, il l’éclaircit par des expressions nouvelles; il l’abrège par une suppression heureuse; il dit simplement ce qu’il veut dire et s’arrête. Un grand silence cache quelques instants l’émotion générale : mais on entend sur les bancs de la gauche gronder des murmures que couvrent aussitôt deux salves d’applaudissements (2). Duport voit le mouvement qui entraîne l’Assemblée et s’y jette. « Sur la proposition seule du roi, dit-il, le corps « législatif aura le droit de décider la guerre. » L’initiative au roi, voilà la concession; la décision au corps législatif, voilà le principe. Mirabeau se lève avec une solennelle lenteur. L’Assemblée s’agite pour obtenir du calme, et bruit pour commander le silence. Dans les galeries, que remplissent les amis de Barnave , vole une longue et sourde rumeur.

— « Eh bien , dit Volney tandis que Mirabeau gravit les

(1) L’alliance de Mirabeau^ La Fayette et Le Chapelier avait été pressentie et dénoncée dans les Révolutions de Paris , par Prudhomme, n° 47> p. 483 : « il est impossible^ dit-il, de ne pas voir que ce plan était concerté avec MM. de Mirabeau j Le Chapelier et La Fayette. M. de Mirabeau se prêta, sans examen, à l’amendement de M. Le Chapelier, et M. de La Fayette avait écrit son discours, où il votait pour le projet amendé , ce qui suppose qu’il connaissait d’avance l’amendement. Sans doute, ces coryphées d’une portion du parti populaire avaient cru voir un concert dans l’autre section du même parti, et ils avaient voulu le contrebalancer. »

(2) c< L’air d’activité que cet amendement donnait au corps législatif en cas d’hostilités séduisit si bien les patriotes que M. Le Chapelier fut couvert d’applaudissements^ comme s’il avait dit précisément le contraire de ce que M. de Mirabeau avait proposé. » Révol . de Pari$7 n° 47, p. 483.

marches de la tribune : hier au Capitole , aujourd’hui à la roche Tarpéienne (1)! » Mirabeau sourit, et se tournant vers les bancs où siègent ses ennemis :

« C’est quelque chose, sans doute, pour rapprocher les « oppositions que d’avouer nettement sur quoi l’on est « d’accord et sur quoi l’on diffère. Les discussions amiables c< valent mieux pour s’entendre que les insinuations calomc< nieuses, les inculpations forcenées, les haines de la rivalité, cc les machinations de l’intrigue et de la malveillance. On « répand depuis huit jours que la section de l’Assemblée « nationale qui veut le concours de la volonté royale dans cc l’exercice du droit de la paix et de la guerre est parricide ce de la liberté publique ; on répand les bruits de perfidie, de cc corruption ; on invoque les vengeances populaires pour cc soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu’on ne peut cc sans crime avoir deux avis dans une des questions les cc plus délicates et les plus difficiles de l’organisation sociale, cc C’est une étrange manie, c’est un déplorable aveuglement cc que celui qui anime ainsi les uns contre les autres des cc hommes qu’un meme but, un sentiment unique devraient, cc au milieu des débats les plus acharnés, toujours rappro- « cher, toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi cc l’irascibilité de l’amour-propre au culte de la patrie et se cc livrent les uns les autres aux persécutions populaires.

cc Et moi aussi on voulait, il y a peu de jours, me porter cc en triomphe, et maintenant on crie dans les rues la grande cc trahison du comte de Mirabeau . . . Je n’avais pas besoin cc de cette leçon pour savoir qu’il est peu de distance du cc Capitole à la roche Tarpéienne; mais l'homme qui combat cc pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisément

(1) Alex. Lameth Hist. de V Assemblée constituante, t. II, p. 321.

FROCHOT

« pour vaincu; celui qui a la conscience d’avoir bien mérité « de son pays et surtout de lui être encore utile ; celui que ne « rassasie pas une vaine célébrité et qui dédaigne les succès « d’un jour pour la véritable gloire; celui qui veut dire la « vérité, qui veut faire le bien public indépendamment des « mobiles mouvements de l’opinion populaire , cet homme « porte avec lui la récompense de ses services, le charme cc de ses peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre « sa moisson, sa destinée, la seule qui l’intéresse, la destinée « de son nom, que du temps, ce juge incorruptible qui fait « justice à tous. Que ceux qui prophétisaient depuis huit « jours mon opinion sans la connaître, qui calomnient en ce « moment mon discours sans l’avoir compris, m’accusent « d’encenser des idoles impuissantes au moment où elles « sont renversées, ou d’être le vil stipendié de ceux que je « n’ai pas cessé de combattre; qu’ils dénoncent comme un « ennemi de la révolution celui qui peut-être n’y a pas été « inutile et qui, fut-elle étrangère à sa gloire , pourrait là « seulement trouver sa sûreté; qu’ils livrent aux fureurs du « peuple trompé celui qui depuis vingt ans combat toutes les « oppressions et qui parlait aux Français de liberté, de « constitution, de résistance, lorsque ces vils calomniateurs « vivaient de tous les préjugés dominants. Que m’importe ! « ces coups de bas en haut ne m’arrêteront pas dans ma « carrière. Je leur dirai : Répondez si vous pouvez ; calomniez « ensuite tant que vous voudrez !

« Je rentre donc dans la lice, armé de mes seuls principes « et de la fermeté de ma conscience. Je vais poser à mon « tour le véritable point de la difficulté avec toute la netteté « dont je suis capable, et je prie tous ceux de mes adver- « saires qui ne m’entendront pas de m’arrêter, afin que je c< m’exprime plus clairement : car je suis décidé à déjouer les

« reproches tant répétés d’évasion , de subtilité et d’entor- « tillage, et s’il ne tient qu’à moi, cette journée dévoilera le « secret de nos loyautés respectives. M. Barnave m’a fait « l’honneur de ne répondre qu’à moi : j’aurai pour son « talent le même égard qu’il mérite à plus juste titre, et je « vais à mon tour essayer de le réfuter. »

Mirabeau suit alors Barnave pied à pied , le pousse d’argument en argument, le saisit corps à corps, le serre et l’écrase sous les coups d’une pressante argumentation. Puis, reprenant son propre décret, il l’examine, le développe, le commente article par article. Il déclare et s’efForce de prouver que le texte de son décret est conforme aux principes, et qu’il n’exclut pas le corps législatif de la délibération sur la paix et la guerre. Barnave a parlé de piège. A chaque article, il demande : « Où est le piège ? Je ne connais « qu’un seul piège dans cette discussion : c’est d’avoir « affecté de ne donner au corps législatif que la décision de « la guerre et de la paix, et cependant d’avoir par le fait « exclu entièrement le roi de toute participation à l’exercice « du droit de la paix et de la guerre. » — «Dans votre discours, « dit-il encore, et sur ce point roule toute la discussion, vous « attribuez l’énonciation de la volonté générale, à qui ? au « pouvoir législatifs dans votre décret : au corps législatif ? « Sur cela, je vous rappelle à l’ordre. Le pouvoir législatif « n’est pas le cotps législatif. Le pouvoir législatif est com- « posé du corps législatif délibérant et du roi consentant et « sanctionnant. » — « Voilà la ligne qui nous sépare. Que « mon adversaire substitue dans son décret à ces mots : le « corps législatif , ceux-ci : le pouvoir législatif , c’est-à-dire « un acte émané des représentants de la nation et sanc- « tionné par le roi, et nous sommes parfaitement d’accord. » Mirabeau couronna son discours par une péroraison aussi

FROCHOT

brillante qu’habile. Refusant d’établir un parallèle entre ses adversaires et ses alliés, il se plut néanmoins à montrer autour de lui , groupés comme aux premiers jours de la Révolution, « tous les hommes modérés qui ne croient pas « que la sagesse soit dans les extrêmes, et que le courage <c de démolir ne doive jamais faire place à celui de recourt struire; ces énergiques citoyens qui, au commencement des « états généraux, foulèrent aux pieds tant de préjugés, bra- « vèrent tant de périls, déjouèrent tant de résistances pour « passer au sein des communes; ces tribuns du peuple que « la nation comptera longtemps encore, malgré les glapis- « sements de l’envieuse médiocrité, au nombre des libéra- « teurs de la patrie ; ces hommes dont le nom désarme la « calomnie et dont les libellâtes les plus effrénés n’ont pas « essayé de ternir la réputation ni d’hommes, ni de citoyens; « des hommes enfin qui, sans tache, sans intérêt et sans cc crainte, s’honoreront jusqu’au tombeau de leurs amis et « de leurs ennemis. »

Mirabeau descend de la tribune, dit Ferrières, « au bruit des applaudissements redoublés, laissant le dépit et la confusion sur le visage de Barnave et des Lameth (1). » Barnave réclame faiblement la parole , et le président déclare la discussion générale fermée.

Bans l’Assemblée, la bataille était gagnée ; au dehors elle n’était pas finie. Des tribunes on jetait, par les croisées cntr’ouvertes, des bulletins qui suivaient les péripéties de la séance et surexcitaient l’apxiété publique (2). La foule répondait par des clameurs. Les députés de la gauche allaient d’heure en heure promettre sur la terrasse des

(1) Ferrières, 1. VI, t. II, p. 37.

(2) Alex. Lameth. Hist. de lJ Assemblée constituante, t. II, p. 314.

Feuillants un scrutin populaire. Il fallait se donner à tout prix les apparences de la victoire. A ce point du débat, les deux opinions représentées par Mirabeau et Barnave se touchaient pour ainsi dire. Barnave et ses amis, après avoir voulu écarter le roi de la décision sur la paix et la guerre, devaient lui accorder l’initiative et la sanction. Mirabeau et ses alliés, après avoir essayé de réduire à un simple contrôle le droit du corps législatif, devaient l’élever à la délibération préalable. Tous cèdent à la pressante nécessité d’enlever la majorité; tous votent les mômes articles pour faire croire et pour pouvoir dire que le décret est leur ouvrage. Désormais la discussion des principes ne couvrira plus qu’un combat d’amour-propre (1).

Sur le bureau du président sont déposés vingt-deux projets de décrets. Obtenir la priorité est un point capital. Cette dernière manœuvre est confiée à La Fayette, qui l’exécute son discours à la main. Il demande, il obtient la priorité pour le projet de Mirabeau , amendé par Le Chapelier : ce Dans le cc moment où l’on semble égarer le peuple sur une question cc métaphysique, où ceux qui, toujours réunis pour la cause c< populaire, diffèrent aujourd’hui d’opinion, en adoptant à e< peu près les mêmes bases; dans le moment où l’on tâche « de persuader que ceux-là seuls sont ses vrais amis qui cc adoptent tel décret, j’ai cru qu’il convenait qu’une opinion cc différente fût nettement prononcée par un homme à qui cc quelque expérience et quelques travaux dans la carrière cc de la liberté ont donné le droit d’avoir un avis. J’ai cru

(1) Conférez les lettres échangées entre La Fayette et Charles Lameth. {Révol. de Paris, n° 47, p. 487 et suiv.) La Fayette dit à Lameth qu’il a voté le décret que lui La Fayette préférait. Lameth répond qu’il a adopté l’amendement d’Alexandre Lameth et de Fréteau. On sait que Mirabeau et son parti se rallièrent à cet amendement^ dans lequel ils déclarèrent voir l’exposé de leurs principes.

« ne pouvoir mieux payer la dette immense que j’ai con- « tractée envers le peuple qu’en ne sacrifiant pas à la popu- « larité d’un jour l’avis que je crois être le plus utile (1). » (On applaudit.) Le président lit le premier article du décret de Mirabeau : « Le droit de faire la paix et la guerre « appartient à la nation. » Alexandre Lametli se lève et lance un dernier trait : « Il est nécessaire que cette délibé- « ration ne paraisse pas avoir été concertée hors de cette c< salle. Je propose de dire : La guerre ne pourra être « déclarée que par un décret du corps législatif, rendu sur « la proposition formelle du roi. » Fréteau veut réunir la déclaration faite par Mirabeau sur le droit souverain de la nation à l’amendement de Lameth sur la délégation de ce droit. On demande la question préalable. Camus s’emporte. Mirabeau constate que son projet renferme l’amendement : « On s’obstine à ne pas voir dans mon décret ce qui y est et « à prétendre que j’ai dit ce que je n’ai pas dit. . . Yous me ce permettrez de ne pas changer mon opinion en faveur des cc bienveillants qui depuis deux heures veulent faire croire <c au public que mon opinion n’est pas mon opinion. » Mais Camus s’était écrié : ce Le principe serait-il exprimé trèscc clairement par M. de Mirabeau, il n’y aurait pas d’inconcc vénient à l’exprimer plus clairement encore.» L’Assemblée ne résiste pas à cet argument et repousse la question préalable. Une nouvelle agitation accueille ce vote qui semble consacrer l’amendement. A l’initiative du roi, Desmeuniers joint la sanction. Si l’Assemblée vote l’initiative et la sanction, l’honneur est sauf. Mirabeau s’empare de l’amendement en changeant un mot, et le signe de ces paroles : cc On « n’aura pas de peine à croire que j’adhère de tout mon

(1) « La présence du général La Fayette à la tribune, la curiosité qu’il « inspira ne permirent pas aux députés une demi-minute de réflexion. » {Révol. de Paris, n° 47, p. 482.)

« cœur à cet amendement , pour lequel je combats depuis « cinq jours. Si j’avais su plus tôt que tout ceci n’était « qu’une lutte d’amour-propre , la discussion aurait été « moins longue. » L’amendement est adopté , ainsi que tout le reste du décret de Mirabeau, presque à Funanimité.

La séance est levée. Les applaudissements de l’Assemblée et des tribunes se confondent. La joie semble universelle. Chacun cache ses blessures sous un visage riant. Tous les partis s’attribuent la victoire. Les Lametli crient à la foule : c< La patrie est sauvée I » et la foule les acclame. Mirabeau dit à ses amis : « La monarchie est sauvée (1) ! » et l’Assemblée s’exalte dans l’orgueil d’avoir ajouté un nouveau titre à la constitution (2).

(J) Le rôle des divers partis dans cette discussion est assez bien résumé dans ce passage peu connu du Journal du baron de Gauville, p. 68 :

« Les Jacobins voulaient que le droit de paix et de guerre appartînt exclusivement à la nation. Nous voulions seulement qu’elle y participât quant aux subsides; mais ils l’avaient promis au peuple, et le peuple était là qui menaçait. Que fit le comte de Mirabeau?... Il voulut allier sa popularité avec son ambition , son caractère avec son esprit. Il propose un décret qui tenait aux deux partis, et c’est à lui que nous dûmes de ne pas en avoir un tout opposé; et, sous le prétexte du premier membre du décret qui dit que le droit de paix et de guerre appartient à la nation, phrase que les enragés eurent soin de venir dire sur la terrasse des Feuillants, le peuple soldé crut avoir ce qu’il désirait, tandis que le roi avait obtenu une partie de ce qui lui appartenait. Il ne tint pas à nous qu’il n’en obtint davantage. Le comte de Mirabeau joua toutes sortes de rôles dans une discussion qui dura aussi longtemps : il alla même jusqu’à feindre d’adopter les idées de M. Barnave, et l’on peut dire qu’il rendit, dans cette occasion, un service essentiel à la monarchie. »

(2) Le vote de l’Assemblée n’apaisa pas les passions soulevées par cette discussion célèbre. Pour en compléter le récit, il faut rappeler : 1° la correspondance échangée entre Charles Lameth et La Fayette {Révol. de Paris , n° 47); 2° la polémique engagée entre Mirabeau et Alexandre Lameth au sujet du véritable discours prononcé par Mirabeau : Lameth accusa Mirabeau d’avoir falsifié son discours (Alex. Lameth, Hist. de ly Assemblée constituante., t. T, p. 470, et Mém . de Mirabeau, t. VII, p. 274) ; 3° les poursuites dirigées par Mirabeau contre l’auteur du libelle : La grande trahison du comte de Mirabeau. {Mém. de Mirabeau , t. Vil, p. 259.)

FROCHOT

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