‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 10 sur 117 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

JEANNETTE A LA CHAPELLE SAINTE-MARIE ET A LA CRYPTE DE NOTRE-DAME DES VOUTES — DOULOU- REUSE ATTENTE — BERTRAND DE POULENGY ET JEAN DE METZ — LE PREMIER ÉQUIPEMENT, DON DES HABITANTS DE VAUCOULEURS — CHARLES II DUC DE LORRAINE : l' APPEL ET LE SAUF-CONDUIT

Vaucouleurs. que nous avons déjà nommé maintes fois dans ce récit, était une petite ville située sur la rive gauche de la Meuse.

Cette humble cité était étagée sur le flanc d'une colline descendant vers le fleuve par une pente rapide. Au sommet de l'éminence. le château fort dressait alors fièrement sa masse imposante, bordée de tours crénelées, parmi lesquelles on apercevait les toits d'un édifice religieux : c'était la chapelle Sainte-Marie, faisant corps avec la forteresse. Un doven et plusieurs chapelains desservaient cette église érigée en collégiale, et l'on raconte que les habitants de la ville fréquentaient assidûment ce sanctuaire. Sous la chapelle, on avait ménagé une crypte aux belles lignes ogivales, où l'on révérait, sous le nom de « Notre-Dame des Voûtes ». une antique Vierge, qui fut profanée à l'époque de la Révolution française, puis restaurée et placée sur le retable de l'autel de Marie, dans l'église actuelle de Vaucouleurs.

Dès qu'elle fut chez les époux Le Rover. Jeannette choisit la chapelle Sainte-Marie pour y accomplir les exercices de dévotion qui formaient l'essence même et le point d'appui de sa vie de sacrifice.

C'est l'hiver, mais qu'importe à sa piété généreuse? De grand matin elle est debout, et. malgré la gelée, la neige ou les frimas, elle gravit les sentiers de la colline qui la mènent dans la collégiale pour les premières messes du matin. Puis, suivant une coutume qui est restée celle de beaucoup de chrétiens, elle ne veut pas quitter le lieu béni sans aller faire sa prière à l'autel de Marie : c'est alors qu'elle descend dans les cryptes souterraines pour s'agenouiller devant la statue de la Bienheureuse Vierge. Un enfant de chœur, à l'affût de nouvelles figures paraissant dans son église, a remarqué Jeannette : il la surveille et l'aperçoit dans la crypte, tantôt le visage prosterné contre terre, tantôt les veux levés vers le ciel. Impressionné par ce spectacle, il ne l'oubliera jamais, et vin^t-sept ans plus tard, devenu chanoine de la collégiale. Jean Le Fumeux donnera, sous la foi du serment, les détails qui précèdent ainsi que son appréciation

sur la Libératrice. Il a été vivement frappé de son angélique dévotion, il la réputé \ ertueuse et sainte.

D'ailleurs, son hôtesse. Catherine Le Rover, lui décernait les mêmes éloges, déclarant <■< après l'avoir vue de près et observée, que Jeannette était bonne, simple, douce, bien réglée et bien douée, qu'elle aimait à se rendre à l'église et à se confesser ». Elle ajoutait encore :

— Je le sais pour l'avoir accompagnée: je l'ai vue se confesser à M. Jean Foumier, curé de Vaucouleurs.

aussitôt rentrée à la maison, la future héroïne, toujours laborieuse, se prodiguait, aidant ses hôtes dans tous les soins intérieurs du ménage. Lui restait-il quelques loisirs? Au dire des Le Rover, elle travaillait aux côtés de Catherine, qui nous l'apprend en ces termes :

- Nous filions ensemble chez moi Elle se plaisait à filer et le taisait bien.

Pauvre entant! Elle était là chez, de braves cœurs, chez des amis, et pourtant elle

y vivait dans la douleur et l'angoisse. C'est qu'elle songeait à la France en péril, à la ville d'Orléans, resserrée de plus en plus dans un cercle de ter et de feu par les impitoyables Anglais; c'est qu'elle entendait ses Voix l'appeler à l'œuvre, et qu'elle se voyait retenue, par la force des circonstances, loin du théâtre des batailles. Elle pleurait, la douce Jeannette, et se lamentait. Chaque minute lui pesait, lui semblait un siècle; tristement, elle redisait à son hôtesse :

- Quand donc partirai-je? Dieu m'a assuré que notre patrie ne serait sauvée que par moi. Vous rappelez-vous, Catherine, la prophétie que l'on répète partout : La France a été perdue par une femme, elle sera sauvée par une vierge venant des Marches de Loi-vaine?

Quelques jours se passèrent ainsi ; rien ne pouvait faire prévoir la durée de cette attente. Mais la Providence qui. dans ses impénétrables desseins, avait conçu ce plan mystérieux de la délivrance de la nation par Jeannette d'Arc, prépara les movens qui en amèneraient la réalisation.

Les instruments qu'elle utilisa turent d'abord quelques hommes à l'âme grande et patriotique. Les vertus de cette jeune fille si pieuse, si céleste, les avaient déjà gagnés: sa parole, pénétrant jusqu'au fond de leur cœur, acheva de les convaincre, et. pour favoriser ses projets, ils se dévouèrent sans compter.

Dieu réservait à sa messagère lui autre ami, Jean de Xouillonpont, nommé aussi de .Metz. Celui-ci se rendit un jour à la maison Le Rover, et. apercevant la jeune paysanne dans sa modeste robe lorraine de drap écarlate. assise et travaillant :

M amie, lui dit-il respectueusement, que faîtes-vous donc ici? Faut-il que le roi soit chassé de son royaume et que nous devenions Anglais?

Jeannette répliqua avec tristesse :

- Mêlas! je suis venue dans cette ville du roi pour voir Robert de Baudricourt. Je lui ai demandé de me conduire ou de me taire conduire vers (maries VII, mais le capitaine n'a souci ni de moi ni de mes paroles, là pourtant, il le faut. Je dois être là-bas avant le milieu du Carême, et j'y serai, dussé-je user mes jambes

INSPIRÉE ET ENVOYÉE y I

jusqiTaux genoux! Personne au monde, ni prince, ni duc, ni fille du roi d'Ecosse ne peut reconquérir le royaume; il n'y a pour notre patrie d'autre secours qu'en moi. Oh! j'aimerais mieux filer auprès de ma pauvre mère! Combattre n'est pas mon métier : mais il faut que j'aille et que je le fasse, car mon Seigneur l'a ordonné. ■ — Et quel est votre Seigneur?

— C'est Dieu ! répondit-elle.

Alors le chevalier, rempli d'enthousiasme, lui prit la main et lui donna sa parole de la mener vers le roi de France, avec l'aide d'En Haut.

— Q)uand voulez-vous partir? demanda-t-il.

— Plutôt aujourd'hui que demain, plutôt demain qu'après, s'écrie Jeannette à l'instant.

■ — Quoi donc! avec les vêtements que vous avez là! Cela ne paraît guère

possible.

— Je sais qu'il me faut prendre des habits d'homme! Eh bien! je le ferai volontiers.

Jean de Metz lui lit alors remettre l'équipement d'un de ses serviteurs. A cette nouvelle, les habitants de Vaucouleurs se cotisèrent pour lui fournir un costume masculin et tout le nécessaire. Durand Laxart et Jacques Alain garantirent le pavement d'un cheval qui fut remboursé dans la suite par Baudricourt lui-même.

On voit que le peuple croyait en l'Inspirée et l'appelait à la tête des armées. C'est un honneur pour les petits et les pauvres d'avoir eu foi, dès le premier moment, à la mission de la Pucelle. Jeannette incarnait le patriotisme français élevé par Dieu jusqu'au surnaturel, le patriotisme chargé miraculeusement de remplir une tâche sublime La multitude croit en Dieu, croit au miracle, pratique l'amour de la patrie, n'était-ce point logique qu'elle applaudît à la vocation de l'héroïne et qu'elle en aidât l'accomplissement de tout son pouvoir?

Voici d'ailleurs que les grands vont s'ébranler à leur tour. Après les bergers de Bethléem, les rois Mages : c'est l'ordre choisi par le Fils de Dieu pour sa propre personne et pour ses plus fidèles serviteurs.

Les bruits circulant sur la vierge de Domremy commençaient à émouvoir la chàtellenie de Vaucouleurs et le Barrois; rapport en fut fait au duc régnant. René d'Anjou, soit par l'évêque de Toul, soit par quelqu'un de ses officiers, ou encore par Baudricourt lui-même, heureux de communiquer à son noble ami une nouvelle à sensation. Le duc René, beau-frère de Charles VIL profondément attaché à la cause française et connaissant la lamentable situation du royaume, devait souhaiter l'arrivée de la future guerrière à la cour, puisqu'elle prétendait sauver le dauphin de la main des Anglais.

René était le gendre et l'héritier du duc de Lorraine Charles IL Ce dernier, malade depuis longtemps, ne comptait plus obtenir sa guérison par les soins du médecin; il était à l'affût de tous les moyens extraordinaires qui lui paraissaient capables d'opérer un changement dans son état. Le duc d'Anjou se rendit donc à Nancy, et là fit probablement entrevoir à son beau-père tout le bien qu'il retirerait

d'un recours à une voyante qui s'entretenait directement avec le Ciel. Pendant que René se trouvait à Nancy, un messager du duc de Lorraine accourait donc à Yaucouleurs, pour exprimer au sire de Baudricourt le désir de Charles II : celui-ci demandait à Robert qu'on lui amenât l'Envoyée du ciel et lui faisait passer un saut-conduit pour elle.

Ce fait produisit une grosse émotion dans la petite ville française et inspira au capitaine d'avoir un peu plus de considération pour une paysanne qu'un souverain mandait à sa cour.

La pieuse enfant remercia la Providence et ne fut point émue à la pensée de voir le duc de Lorraine, elle qui suppliait qu'on la conduisit au roi de France.

Elle tint conseil avec ses hôtes et ses amis. On lui représenta combien cette démarche du duc Charles II était providentielle.

On décida donc de se mettre en route, en utilisant pour la future guerrière les habits masculins et le cheval qui lui avaient été offerts.

Lorsque Durand Laxart et Jacques Alain se furent procuré des montures, Jean de Metz, déjà équipé, se joignit à eux, et l'on partit pour Toul.

Les Voix de Jeannette, qui ne cessaient de la visiter et de la guider, l'avaient éclairée sur le sujet qui l'appelait à Nancy. Aussi est-ce l'âme remplie d'une douce paix que la jeune fille entreprit son voyage.

L'expérience qu'elle allait acquérir en suivant la route de Lorraine lui servirait pour ce grand voyage de France qu'elle appelait du plus intime de son cœur.

Page 1