‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 11 sur 117 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L AUDIENCE DU DUC DE LORRAINE LE SECOND CHEVAL DE JEANNETTE SAINT-NICOLAS DU PORT

— LA DÉFAITE DE ROUVRAY-SAINT-DENIS MIRACULEUSEMENT APPRISE PAR JEANNE ET COMMUNIQUÉE A BAUDRICOURT — NOBLES ET BOURGEOIS VISITENT L'ENVOYÉE DE DIEU — EXORCISME ET DÉCISION DÉFINITIVE DE BAUDRICOURT.

Le duc de Lorraine Charles II, dit le Hardi, qui avait mandé près de lui la voyante de Domremy. était un prince brave et chevaleresque : il avait combattu à Rosebecq dans les rangs de l'armée française, mais son inimitié contre les princes d'Orléans en avait fait un allié fidèle des Anglo-Bourguignons. Né en 1 365, il avait épousé la douce Marguerite de Bavière, fille de l'empereur d'Allemagne. De ce mariage étaient nés plusieurs enfants qui n'avaient pas tous vécu ; il ne lui restait en 142g que trois filles. Depuis ce temps il avait quitté son épouse et se conduisait mal avec une femme du peuple, au grand scandale de ses sujets.

René d'Anjou, son gendre, était appelé à lui succéder. Ce prince, mù par ses sentiments très français, continuait à refuser de rendre hommage à Henri VI pour son duché de Bar et son comté de Guise, cela malgré les instances de son beau-père et celles de son oncle le cardinal de Lorraine. Dans quelques mois le duc de Bar assistera à Reims au sacre de son beau-frère, le roi de France.

Il est aussi facile de présumer la répugnance que Jeannette, observatrice si fervente de la chasteté, devait éprouver pour l'impudique duc de Lorraine, qu'il est aisé de comprendre sa sympathie pour un adepte convaincu du parti français tel que René d'Anjou.

L'Envoyée de Dieu et ses compagnons arrivèrent à Nancy. Ce n'était certainement pas alors la très imposante cité que nous connaissons aujourd'hui, avec ses monuments élégants. C'était une place forte, peu étendue, avec quelques palais seulement. Nos voyageurs l'eurent vite visitée et, selon sa pieuse habitude, Jeannette alla sans doute prier devant la statue de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, conservée actuellement à la cathédrale de Nancy et qui se trouvait à la collégiale Saint-Georges. Cette statue était en si grande vénération que le duc de Lorraine érigea en 142 1 une chapellenie à l'autel qui lui était consacré.

Quand la jeune fille se présenta au château ducal, elle était suivie de ses deux

guides. Ceux-ci demeurèrent-ils à la porte? La chose est à présumer, car l'héroïne semble avoir été reçue sans témoin.

(maries II, très affecté du mauvais état de sa santé, voulait surtout l'entretenir à ce sujet. Il lui demanda, toutefois, s'il était vrai qu'elle désirait être menée vers le dauphin pour combattre les Anglais.

— Je vous assure qu'il me tarde beaucoup que je n'y sois, répliqua-t-elle.

- Pourtant, repartit son interlocuteur, vous ne savez ni porter les armes ni chevaucher.

— Par la grâce de Dieu, je ferai l'un et l'autre. Après un silence le duc ajouta :

— Guérirai-je de la maladie dont je suis atteint?

- Je ne le sais pas. Les Voix que j'entends ne me parlent que de la France et de l'aide que je lui dois porter. Oh! je vous en prie, accordez-moi votre fils, afin qu'il me conduise à son frère le dauphin !

(maries II ne répondit pas à cette prière, mais il insista.

- Dites-moi si je puis guérir et ce qu'il faudrait faire pour cela

Alors, avec une douce énergie et la rougeur au front, la vaillante enfant lui dit :

- Votre vie, noble duc. ne donne pas le bon exemple que vos sujets sont en droit d'attendre de leur seigneur. Il vous est impossible de guérir si vous ne changez point Oh! je vous en prie, reprenez avec vous la bonne duchesse votre épouse.

Le prince entendit donc la voix de sa conscience lui parler une fois de plus par la bouche de Jeannette, mais il l'entendit plein de tristesse, car il ne se sentait pas le courage de briser le lien honteux qui l'enchaînait. Il se contenta de demander à la jeune fille qu'elle voulût bien prier pour lui; puis il ordonna qu'on lui remit quatre francs ainsi qu'un cheval de son écurie. Le coursier était de poil noir; on l'amena dans la cour du château, et la future guerrière bondit en selle sans se servir de l'étrier : elle lit caracoler et galoper sa monture durant quelques minutes, aux yeux de Charles II ébahi.

A sa sortie du château, la fille de Jacques d'Arc rejoignit ses compagnons. Tout heureuse des présents du prince, elle leur fit admirer son cheval, et après leur avoir montré les quatre francs offerts par Charles II, elle les donna à son oncle, en acompte des seize francs qu'il avait payés pour la monture qu'elle utilisait depuis le départ.

Il n'y avait point de temps à perdre; la pieuse enfant ne voulut pas toutefois quitter la capitale de la Lorraine sans accomplir son pèlerinage au patron du duché. au protecteur des voyageurs dont on vénère une relique dans la ville qui porte son nom : Saint-Nicolas du Port. Jeannette pria en ce sanctuaire avec la ferveur que nous lui connaissons, invoquant l'aide de saint Nicolas pour le grand voyage qu'elle allait commencer, le suppliant de rendre la Lorraine alliée de la douce France.

Elle était rentrée chez les époux Le Rover pour le samedi i3 lévrier 1 4 2 < > . veille du premier dimanche de Carême, que l'on appelait alors le dimanche des Bures.

Nous pouvons présumer qu'à cette date elle reçut des nouvelles de ses parents. Comment admettre, en effet, que. désireux de la ramener à Domremy, ceux-ci ne

se soient pas décidés à partir pour Vaucouleurs? Or, rien n'indique que la jeune fille les ait retrouvés dans cette ville; pourtant une telle rencontre eût été certainement mentionnée dans les interrogatoires longs et détaillés du procès de Rouen. Il faut donc supposer que Jacques d'Arc et Isabelle Romée ont accompli ce vovage pendant la courte absence de leur fille.

Dans ce cas. les pauvres parents s'en retournèrent bien réconfortés après avoir entendu les prêtres, les nobles et les bourgeois taire unanimement l'éloge de leur chère enfant.

Qui sait si cette précieuse consolation ne les détermina pas à laisser tout au moins les événements suivre leur cours?

D'ailleurs, ils devaient toujours garder l'espérance que Jeannette, dégoûtée des entreprises lointaines par les nombreux ennuis qu'elle ne manquerait pas de rencontrer, reviendrait sous peu reprendre définitivement sa place au milieu des siens.

Enfin, nous avons la preuve que. de toute façon, la future héroïne fut renseignée sur ce qui se passait à la maison paternelle, puisque Bertrand de Poulengv et Jean de Metz s'y rendirent plusieurs fois pendant son séjour à Vaucouleurs et son vovage en Lorraine.

Au cours de ce dernier voyage, l'Envoyée de Dieu avait eu de fréquents entretiens avec saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite : son céleste Conseil lui avait fait comprendre que l'heure du départ était imminente, et. pour que l'ardeur patriotique de la vaillante jeune fille ne se ralentit point, il lui avait montré le progrès effrayant accompli par les Anglais sous les murs d'Orléans. L'hiver n'avait point arrêté l'exécution du plan de nos ennemis : les bastilles s'alignaient autour de la malheureuse ville ainsi que des sentinelles muettes mais vigilantes, entravant toute tentative de ravitaillement de l'héroïque cité.

Cependant Charles VII résolut d'assembler un corps d'armée pour procurer des provisions aux assiégés. Il avait fait appel à son parent Charles de Bourbon, comte de Clermont : celui-ci vint, accompagné de toute la noblesse d'Auvergne et du Bourbonnais. Grâce à ce secours, le roi réunit à Blois plus de quatre mille guerriers.

De leur côté, les Anglais songaient à l'alimentation de leurs troupes, et comme, à cette époque, tous, même les soldats, observaient l'abstinence durant le Carême entier, on expédia de Paris pour Orléans, le jour des Cendres 142a, un immense convoi où les harengs tenaient la plus grande place. Ce convoi se composait de trois cents chariots, conduits par des paysans réquisitionnés pour la circonstance, lue escorte de quinze cents Anglais ou Bourguignons et de mille hommes des milices de la capitale lui faisait bonne garde, sous les ordres du général anglais Falstoff et du prévôt de Paris Simon Morhier.

Les Orléanais, informés de l'arrivée de cette colonne, se portèrent en nombre à sa rencontre, et combinèrent avec le comte de Clermont une opération destinée à enlever les vivres aux adversaires, pour leur profit personnel. Les Français s'arrêtèrent aux environs de Rouvrav-Saint-Denis. et. dans l'attente de l'ennemi, prirent toutes les mesures nécessaires pour tomber sur lui à l'improviste.

Malheureusement, Charles de Bourbon fut si peu habile pour commander la manœuvre que les Anglais eurent le loisir de former Lin retranchement à l'aide de leurs chariots et de l'entourer d'une ligne solide de pieux aigus. Les Français, avant attaqué cette position ainsi défendue et fortifiée axant le signal promis par le général en chef, furent vaincus et perdirent plus de trois cents chevaliers. De son côté, le duc de Clermont, froissé qu'on n'eût pas exécuté ses ordres, ne laissa pas agir ses troupes, et bien qu'ils fussent là treize contre deux, les Français éprouvèrent en ce combat la honteuse défaite de Rouvray, dite journée des Harengs.

C'était le 12 février 142»). A l'heure même. Jeannette en eut révélation de ses Voix, et cette nouvelle lui causa une très profonde douleur. Ah! si le dauphin avait suivi l'avertissement qu'elle donnait l'an dernier à Baudrieourt : ne pas guerroyer axant la Mi-Carême et attendre le secours que le ciel lui ménageait!

Dès son retour de Saint-Nicolas du Port à Yaucouleurs, qui eut justement lieu le soir de la bataille de Rouvray, la douce enfant se présenta devant Robert et lui dit sans préambule :

— Au nom de Dieu, vous tardez trop à me faire partir. Le gentil dauphin a eu aujourd'hui près d'Orléans grand dommage. Il sera en danger de l'avoir plus grand si nous ne m'envoyez bientôt vers lui.

Le rude chevalier fut étonné de ce langage ; il en grava dans son esprit et les termes et la date, puis il interrogea la jeune tille sur son voyage en Lorraine. Ce n'était plus le dédain des premiers jours. Il y avait chez le capitaine quelque chose qui ressemblait à de la stupéfaction et un certain respect non exempt peut-être de superstition : cependant ce n'était pas encore l'acceptation du message divin, à plus forte raison la volonté de s'y conformer.

Les malheurs des temps étaient si douloureux, les épreuves de la patrie si extrêmes. que Baudrieourt hésitait à priver son pays d'une chance de salut, si petite fùt-elle. .Mais à un autre point de vue. quelles moqueries et quels sarcasmes n'allait-il pas recueillir parmi les courtisans, si l'on s'apercevait à Chinon qu'il axait eu affaire à une intrigante ou à une folle!

De leur coté, Bertrand de Poulengy et Jean de .Metz faisaient instance sur instance. Ce dernier était jeune et devait avoir un caractère ardent. Nul doute qu'il importuna le capitaine pour obtenir gain de cause. Les habitants de Yaucouleurs. eux. ne cachaient pas leur sympathie: il y avait autour de la maison des Le Rover de continuelles allées et venues. On mettait un zèle extraordinaire à compléter l'équipement qu'on avait si xite réuni avant le départ pour Toul et Nancy. L'Envoyée de Dieu remerciait chacun avec une bonne parole et un aimable sourire, promettant une prière en échange des services rendus, assurant que la ville d'Orléans serait délivrée et le roi bientôt sacré à Reims. Non seulement le peuple mais la noblesse étaient attirés vers la future Libératrice; c'est ainsi que le seigneur d'Ourches — habitant ce bourg situé au nord de Yaucouleurs - se mêla aux nombreux visiteurs qui se présentaient dans l'humble demeure. Aubert d'Ourches entendit plusieurs fois la jeune tille demander des guides pour le très grand profit du dauphin. Le ton inspiré de l'héroïque enfant le conxain-

JEANNE DARC ET BAUDRICOURT Tableau de Melixgce (Musée Jeanne d'Arc à Orléans)

quit; lorsqu'elle eut quitté la ville, il ne tarda guère à la suivre et la rejoignit en France, sur les champs de bataille. Il disait d'elle :

— Jeannette est fort vertueuse. Combien je voudrais avoir une tille aussi bonne! D'ailleurs, ce qui frappait particulièrement dans le langage de la jeune fille, c'était

l'accent surnaturel qui l'animait et la foi avec laquelle elle traduisait ses inspirations. Si on lui demandait, par exemple, pourquoi elle souhaitait tant voir (maries YII :

— Je dois aller vers le noble dauphin, répondait-elle, parce que mon Seigneur le Roi du ciel le commande. Si je me suis mise sur ce chemin, je le répète, c'est par l'ordre d'Ln-Haut. aussi arriverai-je au but, dussé-je m'y rendre sur les genoux.

— Je ne crains pas les guerriers, s'écriait-elle avec énergie, la route est toute ouverte devant moi. Si des soldats me l'interceptent, j'ai pour moi Dieu mon Seigneur; c'est lui qui préparera les voies pour me conduire au dauphin. C'est pour cela que je suis née.

Belles et saintes paroles qui sont mieux que de l'enthousiasme patriotique, car c'est la foi confiante au Christ, maître souverain du monde; c'est l'espérance inébranlable d'un cœur qui a mis son appui plus haut que sur la terre et attend le salut de Celui dont la puissance dispose toutes choses pour l'accomplissement de sa volonté divine!

On en était à se demander si Baudricourt allait longtemps encore résister à la requête de Jeannette et aux désirs de ses officiers et de ses administrés, quand un messager royal accourut à bride abattue au château de Yaucouleurs apportant des dépèches de la cour: c'était Colet de Vienne. Quelle était la nature de la mission qu'il venait remplir? Nous n'en savons rien, mais il est certain qu'il confirma à Robert la nouvelle de la défaite de Rouvray. Le capitaine constata avec une stupéfaction mêlée de terreur que l'Inspirée lui avait annoncé, avec une grande exactitude, cet événement à l'heure même où il se produisait. Il pensa alors que Dieu ou Satan avait seul pu la prévenir et résolut, avant de prendre une décision définitive, de s'assurer que le démon n'était pour rien dans le fait de la pavsanne de Domremv. Aussi alla-t-il sans tarder quérir messire Jean Fournier, curé de Yaucouleurs. qui revêtit son ètole et s'enveloppa d'un manteau. Les deux hommes se rendirent d'un pas pressé dans la maison de Le Rover. La maîtresse de céans fut fort étonnée quand elle les vit entrer; plus intriguée encore quand ils la prièrent de se retirer, pour qu'ils pussent entretenir son hôtesse en particulier. A peine les eut-elle laissés que le prêtre apparut en vêtements sacrés, et. s'adressant à la jeune tille, lui dit :

— Si vous venez du Malin Esprit, éloignez-vous; mais si vous êtes bonne et venez de Dieu, approchez.

A la vue de l'étole, Jeannette s'était mise à genoux; entendant ces dernières paroles, elle se traîna ainsi jusqu'aux pieds du ministrede Jésus. L'épreuve sembla convaincante; mais la pieuse enfant jugea pour son compte que l'ecclésiastique n'aurait pas dû la traiter de cette façon, puisqu'il la connaissait comme fervente catholique et l'avait déjà confessée.

Cependant. Robert de Baudricourt ne résista plus. et. avant de s'en aller, il déclara

qu'il ne s'opposerait pas davantage au désir de la vaillante Lorraine. On fixa même le départ au mardi 23 février.

La joie de Jeannette fut grande. Un seul point noir assombrit son cœur : ce fut le souvenir de ses chers parents. Aussi dicta-t-elle pour eux une lettre touchante, les suppliant de lui pardonner la peine qu'elle leur taisait en partant sans leur consentement. Cette missive fut portée à la demeure de Jacques d'Arc et d'Isabelle Romée. sans doute par Jean de Metz ou Bertrand de Poulengy. Cedevoir rempli, la jeune fille, réconfortée par ses Saintes, ne songea plus qu'à entrer, sans regarder en arrière, dans le chemin que lui montrait le Ciel et atteindre le but sublime pour lequel Dieu l'avait mise en ce monde.

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