CHAPITRE IX
ROBERT DE BAUDRICOURT ET LA CAPITULATION DE VAUCOULEURS — SALISBURÏ ENTRE EN CAMPAGNE — NOMBREUX SUCCÈS ANGLAIS ET SIÈGE D'ORLÉANS — LES VOIX ORDONNENT A JEANNETTE DE QUITTER DÉFINITIVEMENT DOMREMY — ADIEUX A LA TERRE NATALE — SÉJOUR A BUPEV-LE-PETIT — LA MAISON DES LE ROVER A VAUCOULEURS — PREMIÈRE RÉCEPTION DE BAUDRICOURT.
La chute de Beaumont-en-Argonne entraîna celle de tous les postes français aux Marches de Lorraine. Vaucouleurs désormais émergeait seul d'un sol couvert des troupes de l'envahisseur. Il était urgent pour l'ennemi d'abattre cette cime. Le 22 juin 1428, après avoir levé à cet effet un subside spécial dans les diocèses de Troyes et de Langres, le régent Bedford commanda à Antoine de Yergy de mettre sur pied un corps de mille hommes d'armes, afin de réduire en l'obéissance du roi d'Angleterre la forteresse de Vaucouleurs. On fit diligence pour l'exécution de cet ordre; la troupe fut passée en revue les 16 et 17 juillet par les deux baillis de Troyes et de Chaumont : elle était alors réunie à Saint-Urbain et à Thonance-les-Joinville, ayant à sa tète Antoine et Jean de Vergy. En même temps, des enrôlements s'effectuaient au sein
des provinces voisines dans le but de grossir le nombre des combattants Pour un
homme expérimenté dans les choses de la guerre comme Baudricourt, nul espoir n'était plus possible. Trop faible pour repousser semblable attaque de vive torce. il lui fallait subir un siège et succomber héroïquement en perdant tout, ou essayer de négocier. Le capitaine, avisé autant que brave, s'arrêta à ce dernier parti et demanda à son puissant ami René d'Anjou, duc de Bar, de s'interposer. Plusieurs dépèches furent échangées entre les belligérants et le duc de Bar. Les comptes relatifs au paiement des messagers nous apprennent qu'Antoine de Vergy « avait fait traité et accord avec les ennemis sur la reddition du châtel et ville de Vaucouleurs ». Il y eut sans doute, soit une clause suspensive, soit un délai fixé pour la réalisation d'une condition déterminée Toujours est-il que cette reddition ne devint jamais effective, probablement à cause des victoires remportées l'année suivante par Jeannette.
Robert de Baudricourt n'en éprouva pas moins une terrible angoisse dès les premiers jours d'août 1428, époque où il donna sa signature à pareil acte, et depuis cet instant fatal il dut se répéter souvent à lui-même :
- Si Dieu n'intervient pas. tout sera bientôt perdu sans remède
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D'ailleurs, l'occupation de Vaucouleurs était peu de chose auprès de ce que l'ambition anglaise avait rêvé et voulait réaliser précisément à cette même date. La Loire formant la frontière du roi de Bourges, il s'agissait de s'emparer d'Orléans, et, ce succès obtenu, d'occuper tout le cours du fleuve, afin de menacer Charles VII jusque dans son dernier refuge.
Au mois de juin 142N. le comte de Salisbury, général de l'armée anglaise et chef militaire de la plus grande valeur, entre en campagne. Il s'avance à travers la Beauce, enlève rapidement nombre de cités dont Rambouillet. Patay, Janville, puis attaque Meung-sur-Loire et l'occupe le 5 septembre. Peu après Beaugency. Jargeau, Sully. Saint-Benoit-sur-Loire ainsi que plusieurs autres places se rendent aux vainqueurs. Salisbury arrive enfin devant Orléans, campe au sud de cette ville, et commence le 12 octobre 142S un siège qui demeurera un des événements les plus mémorables de l'histoire du monde. L'investissement débuta le 24 octobre par la prise d'assaut du fort des Tourelles; le fort étant justement situé à la tête du pont de la Loire, du côté de la rive gauche, les communications directes d'Orléans avec le dauphin et les pays qui lui obéissaient encore furent coupées.
Trois jours plus tard, Salisbury, debout à la fenêtre de l'une des plus hautes tours du fort conquis, contemplait la cité, méditant ses plans d'attaque, quand un coup de canon, tiré on ne sait d'où, vint tuer le chevalier qui l'accompagnait. L'illustre guerrier fut lui-même très grièvement atteint. On le transporta à Meung, où il mourut le 3 novembre. Cet accident retarda les opérations de l'armée anglaise, mais n'arrêta rien. Les Anglais décidèrent de réduire la ville par la famine. Ils firent donc construire en avant du fort des Tourelles, sur les débris d'un ancien couvent de religieux Augustins, une bastille, c'est-à-dire un ouvrage fortifié destiné à servir de poste protecteur en même temps que de caserne aux assiégeants. Cependant les Orléanais ne ménageaient rien pour la défense de leur cité : ils avaient eu le courage de brûler leurs propres faubourgs et de détruire autour des remparts tout ce qui aurait pu offrir un abri aux troupes anglaises. En même temps ils s'adressaient à Charles VII, dont le Conseil était, faute de ressources suffisantes, très embarrassé sur les mesures à prendre pour secourir les assiégés. Il était évident à tous que le dauphin engageait sa dernière partie et que. vaincu devant Orléans, il n'aurait plus qu'à se retirer et laisser les Anglais occuper le royaume de France.
.Mais saint .Michel veillait avec sainte Catherine et sainte Marguerite. A mesure que les événements devenaient plus critiques, ils achevaient la préparation de Jeannette au rôle divin dont elle allait être chargée. Ils lui avaient enseigné le maniement des armes, l'art de chevaucher, la science des combats en plaine et la conduite des sièges, la manière enfin d'utiliser cette terrible et récente découverte qu'était l'artillerie.
L'éducation terminée, les Voix annoncèrent à leur élève que l'heure du départ définitif avait sonné. L'enfant éprouva un profond déchirement en tout son être et pleura beaucoup. Il lui fallait donc quitter ses parents sans leur permission expresse, n'emportant ni un dernier adieu ni une bénédiction suprême. Elle allait abandonner l'église chérie de son baptême et de sa Première Communion, les lieux témoins du
passage de saint Michel, des anges et de ses Saintes. Domremy et ses paisibles habitants, ses compagnes, tous ceux qui avaient été bons pour elle. Oui. elle devait quitter tout cela pour l'échanger contre le milieu grossier des camps, contre les risques des batailles, le mépris des cours, en un mot. contre un inconnu beaucoup plus terrible, nous le verrons, que les craintes agitant son cœur
«J'aimerais bien mieux coudre et filer près de ma pauvre mère, répétera-t-elle maintes fois plus tard, car tel n'est point mon état ! »
Pourtant la jeune fille n'hésitera pas une seconde à obéir. Sa confiance en ses Voix est absolue : or. ses Voix lui disent que telle est la volonté de Dieu. Le divin vouloir ! voilà la loi unique de l'héroïque enfant, et. s'il l'avait fallu, elle eût sacrifié
pour son accomplissement, suivant sa propre parole, jusqu'à cent pères et cent mères.
Cependant, avant de s'éloigner pour toujours, ne pouvant exprimer ses regrets ni répandre ses pleurs devant ceux qu'elle affectionnait si tendrement, elle désira que ses chères Saintes en fussent les confidentes. Quand, une fois encore, elle s'agenouilla devant les vierges martyres, dans son Domremy bien-aimé. où elle avait appris à les connaître, à les vénérer, après avoir versé en leur présence les chaudes larmes du sacrifice, elle jeta un regard sur l'avenir. Alors elle eut conscience des périls que sa vertu allait courir, et, sachant que le secours du ciel serait seul capable de la préserver, elle renouvela devant ses célestes protectrices son vœu de virginité de corps et d'âme. Elle sentait bien, la pieuse enfant, qu'elle n'aurait pas de meilleures messagères pour porter ses engagements à Dieu. En échange, de la part du souverain Seigneur, sainte Catherine et sainte Marguerite lui promirent comme récompense de sa généreuse persévérance de la mener enfin au royaume du paradis.
Le moment de la séparation était arrivé; elle confia à Durand Laxart. son guide fidèle, l'ordre de ses Voix. Celui-ci attendait précisément une naissance à son fover : la raison était excellente. Il vint à Domremy et manifesta le désir d'emmener la jeune fille pour soigner sa femme. Sans méfiance, les parents de Jeannette la laissèrent aller : elle se mit en route avec son oncle vers la fin de décembre 142S.
Après avoir franchi le seuil de sa demeure. Jeannette ne put maîtriser un mouvement de son cœur. La maison de sa petite Mengette était là toute proche, elle y entra. entoura de ses bras la tète de son amie, et la couvrant de baisers :
— Adieu, lui dit-elle, je te recommande à Dieu.
D'un pas rapide, la jeune fille prit ensuite la route de Burev-le-Petit. Xe se sentant pas la force d'aller embrasser aussi sa chère Hauviette. qui en pleura beaucoup dans la suite, elle traversa Domremy assez vivement et sans faire de rencontre fâcheuse.
Les voyageurs arrivèrent bientôt à Greux. Ils passèrent devant le logis d'un nommé Guillemette qu'ils connaissaient bien tous deux ; le brave homme était sur sa porte, avec son fils Gérard, âgé de treize ans. Jeannette les salua et dit à Guillemette :
— ■ Adieu, je vais à Yaucouleurs.
On parvint ainsi à Burey, non sans tristesse, mais l'admirable enfant eut vite surmonté sa douleur; il ne fallait pas que ses larmes semassent le découragement autour d'elle Dieu aime les sacrifices joyeusement accomplis.
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Chez son oncle, elle recommença la vie de Domremy, consacrant une grande partie de son temps à Dieu : elle fréquentait l'église, recevait les sacrements et donnait aux pauvres l'aumône de tout ce dont elle pouvait disposer. La part du Seigneur étant faite, elle se dévouait sans compter à ses parents et partageait leurs travaux.
Dès l'arrivée de sa nièce à Burev. Durand avait repris le chemin de Yaucouleurs pour exposer de nouveau à Baudricourt la requête de Jeannette qui suppliait qu'on l'introduisît auprès de Charles VII. Malgré ses vives instances et ses démarches réitérées, malgré l'intervention très probable en cette occasion de Bertrand de Poulengy, le capitaine resta inébranlable, ne voulant à aucun prix se risquer en pareille aventure. Ces premières négociations durèrent un mois ou environ.
Pendant ce temps. Jacques et Isabelle, mécontents de cette absence prolongée, s'entendirent avec le jeune homme qui sollicitait sa main. Ils l'agréèrent comme gendre et lui demandèrent de hâter l'époque du mariage.
Cependant Jeannette, voyant que toutes les démarches de son oncle étaient inutiles auprès de Baudricourt. déclara qu'elle voulait partir pour Vaucouleurs, et de là pour la France, même si nul ne consentait à l'y conduire. Mais comme ses Voix lui avaient expliqué qu'elle ne pouvait se présenter à l'armée sinon en habits d'homme. Laxart lui donna un paquet composé de vêtements lui appartenant; elle pria ensuite son oncle de lui procurer un gite à Vaucouleurs. Parmi les relations de Durand dans cette ville, il y avait justement un ménage de braves et honnêtes gens, les Le Rover, qui lui étaient très dévoués: ils accueillirent Jeannette comme si elle eût été leur fille. A peine installée dans l'humble maisonnette de ses hôtes, l'intrépide entant songea à se rendre auprès du capitaine. Elle gagna seule l'entrée du château fort et se lit annoncer au sire de Baudricourt. Fatigué de cette insistance et désireux de prouver
que ses relus avaient leur raison d'être. Robert eut une pensée diabolique Cette
fille qui demandait à vivre au milieu des armées était peut-être, après tout, une créature de mœurs douteuses? Ne serait-il pas bon d'ailleurs de lui montrer de près le milieu qu'elle ambitionnait de fréquenter? Pour ce motif, le capitaine ordonna d'introduire Jeannette dans la salle du château où étaient ses hommes d'armes.
causant, riant et buvant
- On verra bien, pensait-il. par la tenue de la jeune fille avec ces gens triviaux et corrompus, ce que vaut sa vertu, et à quoi aboutissent ses belles paroles.
La pure et innocente vierge rougit en entrant dans ce vaste corps de garde à l'atmosphère lourde et malsaine, mais aussitôt elle appela intérieurement ses Voix à son secours, et la pudique enfant resta isolée parmi cette cohue plus ou moins avinée à laquelle sa seule présence inspirait le respect. Aussi quand Baudricourt, curieux de se rendre compte de ce qui se passait, pénétra à son tour dans la salle, sous le prétexte d'y quérir sa visiteuse, fut-il stupéfait de constater la façon merveilleuse dont elle avait échappé au piège grossier qu'il lui axait tendu. Toutefois, il ne se laissa pas encore ébranler, et. à la demande reitérée de Jeannette d'être conduite vers le dauphin, le capitaine lit une réponse dilatoire qui. sans être un refus absolu. ne l'engageait à rien pour l'avenir.