‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 100 sur 117 · JEANNE MALADE EN PRISON · texte numérisé non relu

JEANNE MALADE EN PRISON

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deux d'entre eux, Zano de Castiglione, évêque de Lisieux, et Philibert de Montjeu, évêque de Coutances, étaient les créatures des Anglais; leur sentence fut dure à l'accusée et se trouve insérée au procès. Le troisième. Jean de Saint-Avit, évêque d'Avranches depuis quarante ans. formula son opinion d'après l'enseignement de

saint Thomas et dit qu'une affaire aussi grave devait être réservée au Pape ou au Concile général. Cauchon et d'Estivet se montrèrent très irrités de cette solution, et leur procès-verbal passa sous silence la réponse du prélat juste et indépendant.

Toutefois, s'il ne voulait recourir ni au Pape ni au Concile, qui eussent réformé son œuvre d'iniquité, ['évêque de Béarnais tenait beaucoup à consulter l'Université de Paris. Ce Corps, je l'ai dit. lui offrait un appui certain et son autorité était dénature à confirmer celle tort discutée du partial juge de la Pucelle.

Tandis que le tribunal préparait sous des formes plus ou moins juridiques l'assassinat de Jeanne, celle-ci semblait sur le point de lui échapper par la mort

Le mal qui la minait faisant de rapides progrès, bientôt on craignit pour ses jours. La cour d'Henri VI s'émut vivement. Le cardinal d'Angleterre et le comte de W'arw iek décidèrent une consultation. Guillaume de la Chambre et Jean Tiphaine, professeurs de l'Université de Paris. Guillaume Desjardins et plusieurs autres médecins de Rouen, s'étant réunis dans les appartements du château royal, recevaient delà bouche de Warwick cette abominable déclaration :

- Jeanne est malade et vous avez été mandés pour l'examiner avec toute votre attention. Pour rien au monde le roi ne veut qu'elle périsse de mort naturelle : il l'a pavée trop cher pour cela. S'il a donné tant d'argent pour l'acheter, c'est qu'il prétend qu'elle meure de la main du bourreau et sur le bûcher.

On ne peut recueillir de plus franc et de plus brutal aveu sur la tragédie juridique de Rouen.

Les membres de la faculté furent donc conduits dans le cachot de la pauvre captive; ils l'examinèrent minutieusement et rendirent plus tard à sa virginale pudeur le plus élogieux témoignage. La consultation terminée, les docteurs communiquèrent leur diagnostic au comte de Warwick.

— La malade a la fièvre, mais une saignée la tirera d'affaire

— Une saignée, repartit le comte, prenez garde. Jeanne est très rusée et pourrait profiter de la circonstance pour mettre fin à ses jours!

Pourtant on la saigna et elle entra bientôt en convalescence: mais voici que-peu après elle s'alita de nouveau. Cette fois, ce fut d'Lstivet qui introduisit les médecins auprès de la Pucelle. L'un d'eux, Jean Tiphaine. lui tâta le pouls et lui demanda la cause de son mal. Elle répondit simplement :

— L'évèque de Béarnais m'a envoyé une carpe, j'attribue ma rechute à ce que j ai mangé de ce poisson.

En effet, après son repas, elle axait été reprise de vomissements. En entendant cette déclaration, le promoteur s'écria :

— Mais non. c'est toi. paillarde, fille de mauvaise vie. qui as mangé des anchois et autres choses du même genre!

Jeanne nia, et comme son interlocuteur l'accablait d'injures elle le reprit vertement; cependant l'émotion l'avait bouleversée et la fièvre recommença. Mis au courant par

les médecins. Warwick, qui tenait à voir le bûcher s'élever sur la place de Rouen, admonesta Jean d'Estivet et lui défendit d'insulter désormais la captive.

11 semble que. vu l'état de cette dernière, les séances devaient être suspendues : il n'vn fût rien. Le droit ecclésiastique exigeait que les juges, axant de procéder à la condamnation d'un accusé, l'avertissent par trois lois de se soumettre sur les délits qui lui étaient reprochés. La première de ces monitions charitables pouvait avoir lieu devant quelques témoins seulement.

Bien que la Pucelle fût encore soutirante et alitée. Cauchon, escorté de sept assesseurs, pénétra dans sa prison. Voici le compte-rendu de cette visite. Ces pages, rédigées par des ennemis, laissent voir à chaque ligne leur hypocrisie, mais aussi la sincérité du sentiment filial que professait la jeune victime envers la Sainte Eglise catholique.

Le mercredi, dix-huitième jour du mois d'ai'nl de l'an 14.31.

Pierre Cauchon. Les docteurs et maîtres qui nous accompagnent sont venus amicalement et charitablement pour vous visiter dans votre maladie et vous apporter consolation et réconfort. Nous vous rappelons que vous avez été pendant beaucoup de jours, à diverses reprises et en présence de nombreuses personnes de grande sagesse, interrogée sur des points importants et ardus concernant la foi. Vous avez fait des réponses variées et diverses; des hommes savants et lettrés les ont examinées et considérées avec soin; ils ont remarqué que beaucoup de vos paroles, beaucoup de vos aveux sont dangereux au point de vue de la foi. Mais comme vous n'êtes qu'une pauvre femme illettrée qui ignore les Écritures, nous vous offrons de vous donner des hommes doctes, savants, honnêtes et bienveillants, qui vous renseigneront comme il convient.

Kn terminant, Jeanne, nous vous disons de bien tenir compte de cette admonition que nous vous adressons pour votre salut et d'agir en conséquence, car si vous alliez à rencontre de nos paroles, vous appuyant sur votre sens propre et ne consultant que votre tète inexpérimentée, il nous faudrait vous abandonner; vous pouvez envisager à quel péril vous vous exposeriez en ce cas. (l'est ce péril que nous cherchons à vous éviter de toutes les forces de notre affection.

Jeanne. — Je vous remercie de ce que vous me dites pour mon salut Il me semble, vu

le mal que j'ai, que je suis en grand danger de mort; s'il en est ainsi, que Dieu veuille faire son bon plaisir à mon sujet ; je vous demande de pouvoir me confesser, recevoir mon Sauveur et d'être ensevelie en terre sainte.

Pierre Cochon. Si vous voulez avoir les droits et sacrements de l'Église, il faut que VOUS fassiez comme les bons catholiques et que vous vous soumettiez à la Sainte Église.

Nous vous sommons, nous vous exhortons, nous vous requérons de prendre un bon conseil des clercs et des notables docteurs ici présents, et d'y ajouter foi pour le salut de votre âme. Et de nouveau nous vous demandons si vous voulez soumettre à l'Église militante vos paroles et vos actions ?

Jeanne. — Quoi qu'il doive m'advenir, je ne ferai ni dirai autre chose que ce que j'ai déjà dit au cours du procès !

Alors les vénérables docteurs qui nous assistent l'ont exhortée avec les plus vives instances à vouloir bien se soumettre, elle et ses faits, à l'Église militante. Ils lui ont cité et expliqué une foule de textes et d'exemples pris dans les Saintes Écritures. L'un d'eux particulièrement.

Nicolas Midi, au cours de son exhortation, a amené ce passage de Matthieu au chapitre xvu' :

Si ton frère a péché contre toi, etc

là ce qui suit :

S'il n'écoute pas l'Église, qu'il soil pour toi comme un païen et un publicain, etc

Il a exposé tout cela à Jeanne en français et lui a dit en terminant que si elle ne voulait pas se soumettre à l'Église et lui obéir, il faudra que l'Église l'abandonne comme une sarrasine.

Jeanne. — Je suis bonne chrétienne, j'ai été bien baptisée, je mourrai en bonne chrétienne!

Si la Pucelle avait eu pour la guider un bon défenseur, celui-ci lui eût indique le moyen de maintenir ses affirmations touchant la réalité de ses révélations, et de se soumettre à la Sainte Église sans reconnaître de droits au tribunal infâme qui prétend la juger, .Mais, au lieu d'un avocat intègre, la pauvre victime ne reçut que les visites de Lovseleur et d'autres comparses de Cauchon qui s'ingéniaient à compliquer toutes les difficultés. Connaissant à l'avance les questions qui lui seront posées, ces traîtres lui dictent des réponses de nature à la perdre. Nous en avons une nouvelle preuve dans la séance du 2 mai. Ce jour-là. en effet, maintes propositions, en apparence favorables, de s'en remettre à des représentants du parti français ne sont faites à Jeanne qu'avec la certitude de les voir refuser.

La seconde monition charitable fut donc fixée au mercredi 2 mai.

Le tribunal ouvre ce jour-là une séance solennelle dans la salle des Parements. Soixante-sept assesseurs entourent les juges.

L'inique juge assura qu'il avait envoyé à la prisonnière de notables docteurs qui, malgré leur mansuétude, n'avaient rien obtenu d'elle. Aujourd'hui, il réunit les assesseurs, espérant que les conseils de tant de gens de bien auront raison de son opiniâtreté. Jean de Chàtillon va donc lui parler au nom de tous, puis chacun pourra essayer de la convaincre.

Jeanne fut alors introduite.

Jean de Chàtillon. — Jeanne, tous les tidéles du Christ sont tenus et obligés de croire à la foi chrétienne et aux articles de cette foi, et d'une façon générale je vous avertis et vous requiers de vouloir bien vous corriger et vous amender, vous, vos paroles et vos faits : suivant l'avis des vénérables docteurs et maîtres experts tant en droit divin qu'en droit canonique et civil.

Jeanne, répondant à cette monition générale et désignant la cédule que le seigneur archidiacre avait à la main. — Lisez votre livre et puis je répondrai. Je m'en rapporte en tout à Dieu, mon Créateur; je l'aime de tout mon cœur.

Il serait trop long de rapporter le discours de Jean de Chàtillon. On peut le résumer en six points :

1 L'orateur demande à l'accusée de se soumettre aux juges ecclésiastiques, lui promettant leur mansuétude en échange de sa docilité; il l'avertit ensuite des dangers qu'elle court si elle persiste dans son obstination.

2" La Pucelle déclare s'en remettre à Dieu seul du fait de ses révélations : elle est pourtant obligée de les soumettre à l'Eglise militante sous peine de se trouver en opposition avec cet article du Symbole : ÏÉglise, une, sainte, ealholique. apostolique: de devenir hérétique et schismatique et de s'exposer aux sévères châtiments édictés contre ceux qui tombent en ces erreurs.

3" Jeanne porte un habit masculin, tenue inconvenante pour son sexe, en opposition avec la Sainte Écriture et les décrets des Conciles; elle s'est laissé exclure de la Sainte Messe et écarter de la Sainte Table en temps de Pâques, plutôt que de quitter ce vêtement : c'est un péché grave auquel elle doit renoncer sans délai.

40 Non contente de porter ce costume, elle a déclaré ne pas être en faute en agissant ainsi, ce qui est une erreur contre la loi; plus encore, elle attribue à Dieu età ses saints la responsabilité de sa conduite, ce qui est un blasphème.

3° Jean de Chàtillon déclare à l'accusée que ses révélations sont fausses.

La présomption de Jeanne, en acceptant de telles révélations, en mentant à leur sujet, l'expose à séduire les peuples : c'est une témérité et un danger qui donnent à penser que de semblables communications viennent des démons.

En conclusion, elle est exhortée à abandonner toutes ces vanités et tous ces mensonges pour rentrer dans la voie de la vérité,

6° Ces fausses révélations ont entraîné après elles bien d'autres crimes. Guidée par ses Voix, Jeanne a prophétisé, elle a prétendu connaître des choses inconnues, tel que l'endroit où était cachée l'épée de Kierbois ; elle a affirmé que certaines personnes étaient aimées de Dieu, qu'elle-même avait obtenu son pardon après avoir sauté de la tour de Beaurevoir. La royauté a également rendu tm culte aux visions de la Pucelle sans prendre conseil d'aucun ecclésiastique ; en tout cela il v a divination, présomption, témérité et idolâtrie.

Enfin, la captive a dit qu'elle croyait à ses révélations comme à la toi chrétienne, ce qui implique que sa croyance à la religion est fondée sur des bases bien vaines et insuffisantes.

En résumé, elle doit songer sérieusement que le Christ. les saints et l'Eglise détendent de croire inconsidérément à de telles apparitions.

Tel fut le discours de l'archidiacre d'Evreux. Certainement, la simple jeune tille à laquelle il s'adressait ne comprit pas toutes les subtilités de son langage seolastique.

L'accusée, invitéeà se prononcer sur le premier et le deuxième point de la monition, s'exprima ainsi :

Jeanne. Je n'ai pas d'autre réponse à l'aire aujourd'hui que celle que j'ai déjà laite précédemment.

Jean de Chàtillon. - On vous a montré ce qu'est l'Église militante. On vous a exhortée a i roire et a observer l'article de loi : L'Église, une, sainte, etc.; à nous soumettre à l'Église militante.

Jeanne. - Je crois bien a l'Église d'ici-bas; mais pour mes paroles et mes actions, ainsi que le l'ai déclare ailleurs, je m'en rapporte et m'en réfère à Dieu. Je crois bien que l'Église militante ne peut se tromper ni faillir, mais mes paroles et mes actions je les soumets et m'en rapporte entièrement a Dieu, qui m'a commandé tout ce que j'ai fait. Je me soumetsà Dieu, mon 1 Iréateur, qui m'a fait faire toutes ces choses; je m'en rapporte a lui et à sa propre personne.

Ji vn m: Cuatillon. Qu'avez-vous a répondre au sujet de votre habit?

Jeanne. Je veux bien prendre une robe longue et un chapeau de femme pour aller à l'église et y recevoir mon Sauveur, ainsi que je l'ai dit ailleurs, pourvu qu'aussitôt après je puisse le quitter et reprendre celui que je porte.

Jean de Chatillon. — Je vous avertis encore de quitter cet habit et de ne plus croire que vous faites bien de le porter. Reprenez un vêtement de femme.

Jeanne. — Je n'en ferai pas plus.

Jean de Chatillon. — Qu'avez-vous à répondre au sujet de vos révélations?

Jeanne. — Je m'en rapporte à mon juge, c'est-à-dire à Dieu. Mes révélations me viennent de Dieu sans intermédiaire.

Jean i>e Chatillon.— Si on vous envoie trois ou quatre chevaliers de votre parti, qui viennent ici avec un sauf-conduit, voudrez-vous vous en rapporter à eux au sujet de vos apparitions et des choses contenues en ce procès?

Jeanne. — Qu'on les fasse venir, je répondrai. (Elle n'a pas voulu s'en rapporter ni s'en remettre autrement à eux, au sujet du procès.)

Jean de Chatillon. — Pour terminer, et après vous avoir de nouveau longuement avertie d'une façon générale de vous soumettre à l'Église sous peine d'être abandonnée par elle, je vous dis que si l'Èglisevous abandonnait, vous seriez en grand péril pour votre corps et pour votre âme, et vous pourriez vous exposer à encourir la peine du feu éternel pour votre âme et, par la sentence d'autres juges, celle du feu temporel pour votre corps.

Jeanne. — Vous ne ferez pas ce que vous dites contre moi sans qu'il en arrive malheur à votre corps et à votre âme.

Jean de Chatillon. — Dites-nous au moins une raison pour laquelle vous ne voulez pas vous en rapporter à l'Église?

(Silence de l'accusée.)

Alors plusieurs docteurs et personnes compétentes, de divers états et facultés, l'avertirent, la conseillèrent charitablement. Ils l'ont exhortéeà se soumettre à l'Église militante universelle, à Notre Saint-Père le Pape et au saint Concile général, lui laissant voir les dangers auxquels elle exposait son âme et son corps en refusant d e se soumettre, elle et ses faits, à l'Église militante.

Elle répéta ses réponses précédentes.

Pierre Cauchon. — Jeanne, je vous en avertis, prenez bien garde, faites bien attention aux monitions,conseilset exhortations qui viennent de vous être faits, et tâchez de penser autrement.

Jeanne. — Combien de temps me donnez-vous pour réfléchir?

Pierre Cauchon. — Réfléchissez maintenant et répondez ce que vous voulez.

Mais comme elle n'a rien voulu répondre de plus, les juges se sont retirés, et Jeanne fut reconduite en prison.

Il est facile au lecteur de tirer lui-même la conclusion de ce qu'il vient de lire.

La Pucelle n'échappe point aux pièges qui lui sont habilement tendus parce qu'elle n'est pas éclairée sur la portée des subtilités du langage de ses juges, et surtout parce que de perfides conseillers l'égarent par leurs mensonges et leurs fourberies. Mais ses réponses nous révèlent son àme droite, sa foi inébranlable, son héroïque courage et son irréductible persévérance dans la mission que Dieu lui a confiée.

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