CHAPITRE XII
[MENT LES JUGES PREPARAIENT LA CONDAMNATION — [/ACCUSÉE CONDUITE DEVANT LES INSTRU- MENTS DE TORTURE — L'UNIVERSITÉ DE PARIS ET LES DOUZE ARTICLES — LETTRES DU CORPS DOC- TORAL AU ROI D'ANGLETERRE ET A L'ÉVÊQUE DE BEAUVAIS — LA RÉPONSE UNIVERSITAIRE COMMU- Mi.'l Kl \l \ \SSI SSII RS LE [g MAI EST DOCILEMENT ACCEPTÉE — SÉANCE DU 23 MAI : MUNITIONS DE PIERRE MAURIC1 \ LA PRISONNIÈRE — MENACES ET SUPPLICATIONS — SITUATION RENDUE A DES- SEIN TRÈS OBSCURE POUR JEANNE — TOUT SE PRÉPARE POUR PERMETTRE A PIERRE CAUCHON DE [•ENTER i \E SURPRISE
I. audace des prétendus juges de Rouen s'accroît à mesure que le drame touche à son terme et l'odieux procès va se terminer par une forfaiture éhontée. Libre à ces misérables d'agir ainsi et, puisqu'ils livrent le sang innocent, de s'afficher criminels. La beauté d'âme de leur victime n'en paraîtra que plus éclatante.
Toutefois, l'objection soulevée plus haut se représente peut-être à l'esprit du lecteur :
Comment les Voix de Jeanne, venant si souvent l'entretenir, ne l'ont-elles pas mise en garde contre les pièges multiples qui lui étaient tendus?
Dieu, s'il le voulait, pouvait sans nul doute communiquer à l'Archange et aux Saintes les lumières nécessaires pour déjouer toutes les embûches. La seule question est de voir si cela entrait dans le plan divin relatif à la guerrière. En effet, le rôle d'inspirée, d'héroïne et de rédemptrice ne demandait point qu'elle échappât aux mains de ses ennemis.
La jeune tille reçoit des communications d'En-] laut. mais non pas sur toutes choses : le voile ne se soulève que sur ce qui concerne sa mission. Les pièges dans lesquels on fait tomber la simple paysanne de Domremy n'empêchent pas le ciel de préparer en elle la vierge dont la mort sublime projettera sur l'histoire de la France et du monde une clarté vraiment unique.
Un moment viendra où les procédés infâmes employés pour conduire Jeanne au bûcher apparaîtront au grand jour. Alors commencera pour la Libératrice l'éclatante réhabilitation dans une apothéose de gloire. Ses ennemis le comprennent mieux que personne, aussi n'épargnent-ils rien pour lui arracher une rétractation ou quelque chose d'approchant qui les armerait d'un moyen d'accusation moins futile contre
la courageuse Lorraine. A la fin de la monition du 2 mai on les a trouves la menace à la bouche : ils ont décidé d'aller plus loin.
Les mœurs de l'époque axaient conservé la coutume païenne et barbare de la question, qui permettait d'appliquer à tout homme coupable ou réputé tel plusieurs supplices cruels dans le but de le forcer à avouer sa faute. On voulut soumettre la captive à cette épreuve.
Le mercredi 9 mai. Jeanne fut amenée dans la grosse tour du château de Rouen. en présence de plusieurs seigneurs, juges et maîtres.
Pierre Cauchon. — Nous vous avertissons et nous vous requérons d'avoir à nous dire la vérité sur les nombreux et divers points que vous avez jusqu'ici niés ou auxquels vous avez répondu mensongèrement, ce qu'établissent des informations, des preuves et de fortes présomptions. On vous a lu et exposé un grand nombre de ces points et il vous a été dit que si vous ne vouliez pas avouer la vérité, vous alliez être sur le champ soumise à la torture, dont les instruments sont là, dans cette même tour, placés sous vos yeux. Là aussi sont présents les exécuteurs qui, par notre ordre, sont prêts à vous torturer, afin de vous ramener dans la voie et la connaissance de la vérité et de vous procurer ainsi le salut de l'âme et du corps que vous exposez à de graves périls par vos inventions mensongères.
Jeanne. — Vraiment, même si vous deviez me faire arracher les membres et me faire partir l'âme du corps, je ne vous dirais pas autre chose, et, si je vous disais quelque chose, je vous dirais toujours ensuite que vous me l'avez fait dire par force... Jeudi dernier, fête de la Sainte- Croix, j'ai reçu réconfort de saint Gabriel; et croyez bien que c'était saint Gabriel, j'ai su par mes Voix que c'était lui... J'ai demandé conseil à mes Voix pour savoir si je dois me soumettre à l'Église, parce que les gens d'Kglise me pressent fort de m'y soumettre: et elles m'ont dit : « Si tu veux que Dieu te vienne en aide, il faut t'en rapporter à lui pour toutes tes actions. »
Pierre Cauchon. — Voulez-vous vous en rapporter à l'archevêque de Reims au sujet de la couronne que vous dites lui avoir été remise?
Jeanne. — Faites-le venir ici et que je l'entende parler, et puis je vous répondrai. Il n'oserait pas d'ailleurs dire le contraire de ce que je vous en ai dit.
Ktant donné l'endurcissement de son âme et sa façon de répondre, nous, juges, dans la crainte que le supplice, la torture lui profite peu, avons décidé qu'il y a lieu de le différer, du moins pour l'instant et jusqu'à ce que nous ayons eu là-dessus avis plus complet.
Auprès des instruments de supplice étalés dans le donjon du château, le bourreau Leparmentier et son aide se tenaient donc, sinistres, prêts à faire leur besogne, en même temps que le juge en menaçait Jeanne. Cette mise en scène fait ressortir plus encore l'héroïsme de la victime.
Ce g mai. la torture était seulement une menace dans l'intention du tribunal, mais trois jours plus tard, douze assesseurs, présidés par Cauchon et Lemaitre. délibérèrent pour savoir s'ils devaient oui ou non l'appliquer à la Pucelle. déjà épuisée par la maladie.
Morel, Courcelles et Loyseleur furent les seuls qui assumèrent la honte de réclamer la torture; l'Anglais Guillaume I laiton, survenant pendant la séance, se prononça ■contre cette barbarie ainsi que Lemaitre et neuf autres théologiens.
Pendant ce temps. l'Université de Paris discutait sur les douze articles.
Le 14 mai, les maîtres tranchent brutalement la question et commencent ainsi leur délibération :
Sur le premier article, la Faculté, après avoir pesé la lin, le mode, la matière des révélations, la qualité de la personne, le lieu et les autres circonstances, déclare doctrinalement, ou qu'il n'y a là que des choses mensongères, trompeuses et pernicieuses, ou que les apparitions et révélations de Jeanne sont superstitieuses, procédant des esprits malins et diaboliques, Bélial, Satan et Béhémoth.
Tout le reste est sur le même ton :
Attentat à la dignité angélique mauvaise croyance divination présomption
forfanterie ridicule mépris de Dieu dans ses sacrements cruauté et perfidie scandale blasphème tentative de suicide erreur contre la foi transgression de l'amour
du prochain idolâtrie invocation du démon rébellion contre l'Église schisme et
apostasie
Et la Faculté termine ainsi :
C'est pourquoi, si cette femme, après avoir été charitablement exhortée, dûment avertie par le juge compétent, refuse de revenir de plein gré à l'unité de la foi catholique, d'abjurer publiquement son erreur à la volonté de son juge et de donner une satisfaction convenable, il y aura lieu de l'abandonner au juge séculier pour en recevoir la peine proportionnée à son crime.
Tout cela ne suffit pas encore à la haine de Bedtord ni au zèle de l'Université que le régent axait mis en œuvre pour supprimer l'obstacle dressé en face de la domination anglaise; deux lettres officielles contenant l'avis des maîtres de Paris arrivèrent bientôt à Rouen.
L'une portait à Pierre Cauchon les félicitations des savants parisiens. Le zèle pastoral du prélat, sa justice, sa vigoureuse probité s'exerçaient dignement à l'encontre de « cette femme que l'on proclame Pucelle, dont le poison répandu au loin a manifestement infecté le troupeau très chrétien dans presque tout l'Occident ».
La seconde lettre, adressée au roi d'Angleterre lui-même, est la réponse au rapport que celui-ci a fait parvenir à VAlma Mater sur le procès de la Pucelle.
Cette missive conclut par cette phrase qu'il importe de retenir et de bien peser:
Toutefois, finalement, nous supplions humblement Votre Excellente Altesse que très diligemment cette matière soit par justice terminée rapidement; car. en vérité, la longueur et le délai sont très périlleux et il est très nécessaire qu'il v ait à ce sujet notable et grande réparation, pour que le peuple, qui par cette femme a été fort scandalisé, soit ramené à bonne et sainte doctrine et croyance.
Les deux pièces sont datées du 14 mai.
Trois jours après, tout ce dossier arrivait à Rouen.
Le samedi ig mai. les juges convoquèrent les assesseurs dans la chapelle du palais archiépiscopal de Rouen: cinquante d'entre eux répondirent à l'appel, et lorsque le vice-inquisiteur eut pris place à côté de l'évèque de Beauvais. celui-ci s'exprima en ces termes :
Nous axons reçu depuis longtemps un nombre très considérable de délibérations et d'opinions de notables docteurs et maîtres au sujet des assertions données et avouées par Jeanne. En nous
basant sur ces délibérations, nous aurions pu, il y a longtemps déjà, procéder à la conclusion de la cause, parce qu'elles étaient assurément bien suffisantes. Mais pour témoigner honneur et respect à notre Mère l'Université de Paris ; pour avoir sur la matière une lumière plus grande et plus complète; pour rassurer davantage les consciences et pour l'édification de tous, nous avons décidé de transmettre les assertions dont il s'agit à notre Mère l'Université de Pans.
On prend ensuite connaissance du dossier rapporté de Paris; puis les maîtres présents donnent leur avis :
Leur délibération a été conforme à celles de l'Université tant sur les qualifications à donner aux assertions que sur le mode de procéder qui devra être suivi ultérieurement par les juges,.
On s'en tiendra par conséquent aux ordres de Paris; une monition sera encore adressée à la Pucelle, maison s'arrangera toujours pour que des réponses compromettantes lui soient soufflées à l'avance par les fourbes conseillers qui ont accepté la mission de conduire la jeune tille à sa perte. Toutefois, bien que l'on ait hâte d'en finir. on attend quatre jours encore avant de faire cette démarche. (Test que les chets anglais ont compris tout l'odieux d'une condamnation capitale terminant semblableprocès, où le seul crime reproché à l'accusée est d'avoir des révélations déclarées diaboliques par un tribunal à leurs gages. De concert avec les juges, le gouvernement conspire et invente de toutes pièces une machination grâce à laquelle il espère tromper la postérité.
Mais poursuivons notre récit.
Avant de terminer la précédente assemblée. Pierre Cauchon avait rédigé cetteordonnance :
Nous décidons que Jeanne sera encore une fois avertie charitablement de rentrer dans la voie de la vérité, dans celle du salut de son âme et de son corps.
En conséquence, le mercredi 23 mai, avant Jean Lemaître à ses côtés, l'évèque de Beauvais préside dans une des salles du château de Rouen une nouvelle séance.
Quand la captive eut été introduite. Maître Pierre Maurice commença un discours en langue française. La mise en scène est d'une habileté parfaite; on sent, à la lecture du procès-verbal officiel, que tout est disposé en vue de la journée du lendemain. Le docteur s'érige d'abord en juge: son langage est sévère; il tutoie l'accusée et place sa conduite en face du verdict prononcé par Y Aima Mater.
On s'en rendra déjà compte par le premier article.
Et d'abord, Jeanne, tu as dit qu'à l'âge de treize ans ou environ, tu as eu des révélations et des apparitions des anges, de sainte Catherine et de sainte Marguerite; que tu les a vus souvent des yeux de ton corps, qu'ils t'ont parlé et te parlent encore souvent, et qu'ils t'ont dit bien des choses relatées plus au long au cours du procès.
Sur ce premier point, les clercs de l'Université de Paris, et d'autres encore, après avoir examiné le mode de ces révélations et le but de ces apparitions, leur objet et ta propre condition. après avoir tout bien considéré, déclarent que tout cela n'est qu'inventions mensongères, séductrices et pernicieuses, ou bien qu'elles sont entachées de superstitions et ne peuvent procéder que d'esprits malins et diaboliques.
Le procès-verbal continue ainsi jusqu'à la fin du XIIe article, puis tout à couple ton change, devient doucereux, presque familier; on t'ait appel à la piété de la jeune tille :
Jeanne, ma bien chère amie, il est grand temps, alors que votre pinces louche à sa fin, de bien peser tout ce qui a été dit. Quatre fois déjà Monseigneur l'évêque de Béarnais, le seigneur vicaire de l'Inquisiteur et d'autres docteurs délégués par eux, vous ont, avec le plus grand zèle, avertie, soit en public, soit en particulier.
Ils vous prient, vous exhortent, vous avertissent par les entrailles de Notre-Seigneur Jésus- Christ, qui a voulu souffrir une mort si cruelle pour la rédemption du genre humain, de corriger vos paroles, de les soumettre au jugement de l'Église, comme tout fidèle est tenu et obligé de faire. Ne vous laissez point séparer de Noire-Seigneur Jésus-Christ qui vous a créée pour que vous participiez à sa gloire; ne choisissez pas la voie de l'éternelle damnation avec les ennemis de Dieu.
Il lui rappelle encore une fois les dangers auxquels elle expose son âme et son corps, et termine par ces mots:
Ne vous laissez pas arrêter par le respect humain ni peut-être par cette crainte vaine de perdre, en agissant comme je vous le demande, les grands honneurs que vous avez eus. Il faut préférer à tout cela l'honneur de Dieu et le salut de votre corps et de votre âme. Lorsque vous ne voulez pas vous soumettre à l'Eglise, vous vous en séparez de fait, vous ne vous soumettez pas à Dieu; vous êtes dans l'erreur sur l'article de foi : l'Eglise, une, sainte, etc. Il vous a été suffisamment exposé dans de précédentes monitions ce qu'est cette Eglise et son autorité.
Je vous avertis, vous prie et vous exhorte, par Mitre piété envers la Passion de votre Créateur et l'affection que vous avez pour le salut de votre corps et de votre âme, de corriger et d'amender vos erreurs, de rentrer dans la voie de la vérité en obéissant à l'Eglise, en vous soumettant à son jugement et à sa décision pour tout ce que vous avez fait et dit. .Mais si vous ne le faites, si vous persistez, sachez que votre âme sera accablée par la damnation et que je crains fort pour la destruction de votre corps.
Que Notre-Seigneur Jésus-Christ veuille vous préserver de ces malheurs!
Nous le voyons, rien de plus hypocrite et de plus émouvant tout ensemble.
On ne demande plus à Jeanne qu'une seule chose : la soumission à l'Eglise, soumission à laquelle elle a maintes fois déjà consenti. .Mais de crainte que séance tenante elle n'accède au désir de ses juges, le prédicateur a bien soin de mettre en évidence la relation directe ou mieux la confusion qu'il établit entre le tribunal de Rouen et l'Eglise romaine; ainsi il semble que s'abandonner docilement à l'une, c'est par là même acquiescer à la juridiction de l'autre.
Dans ces conditions, la Pucelle ne pouvait que se souvenir du conseil de Loyseleur: « Nous soumettre aux Anglais, c'est votre perte. » Elle se contenta comme précédemment d'opposer aux juges cette phrase très simple, en marge de laquelle ils tirent inscrire ces mots : réponse orgueilleuse de Jeanne.
— Pour ce qui concerne mes paroles et mes actions, je m'en rapporte à ce que j'ai dit au procès.
Pierre Cauchon reprit :
Pensez-vous donc n'être pas tenue de soumettre vos paroles et VOS actions à l'Église militante OU à d'autres qu'à Dieu?
li \nm:. — Je veux maintenir là-dessus la manière de parler que j'ai toujours eue au cours
de ce procès Si j'étais en jugement et si je voyais le feu allumé, les bourrées préparées et
le bourreau prêt à mettre le feu, et si moi-même j'étais dans le feu, je ne dirais pas autre chose et je soutiendrais jusqu'à la mort tout ce que j'ai dit au cours du procès.
Après avoir, suivant l'usage, demandé tant à L'accusée qu'au promoteur s'ils n axaient rien à ajouter, les juges déclarèrent la cause entendue et remirent au lendemain la sentence du jugement.
En conclusion, dans les réponses de la sainte héroïne, rien n'avait été capable d'altérer aux yeux des personnes de bien et même du peuple entier l'éclat qui brillait autour de son nom.
Malgré la perfidie de ses juges, la trahison de son confident, la vue des instruments de torture et la menace du bûcher. Jeanne avait soutenu que ses révélations étaient vraies, elle avait maintenu que sa mission était divine. On pouvait bien la brûler, mais faire disparaître de son front l'auréole d'Envovée de Dieu ou seulement essayer de l'obscurcir était chose impossible!
Fallait-il donc que Cauchon s'avouât vaincu? Le misérable avait-il reçu tant d'argent et fait preuve de tant de néfastes talents en pure perte? Devait-il confesser aux Anglais que. maîtres d'assassiner la Pucelle. ils ne parviendraient pas à la déshonorer?
L'évèque de Beauvais veut à tout prix faire rétracter à sa victime de prétendues erreurs, afin que l'on puisse douter de la sincérité de la Pucelle et de son rôle providentiel. Pour cela rien ne lui coûtera désormais, et la plus grossière fourberie lui paraîtra légitime. Jusqu'à présent, s'il a supprimé des pièces au procès, il n'en a pas substitué; aujourd'hui il ne reculera point devant ce nouveau forfait. 11 n'a pas encore pris la responsabilité de promesses mensongères, il va l'encourir sans hésiter. Vn mode de séduction lui reste : c'est de faire briller aux yeux de la guerrière l'espoir de reprendre les armes pour la France; c'est là l'unique rêve de la captive, elle le dit assez haut : Cauchon va faire jouer ce dernier ressort.
Enfin, s'entourant de toutes les chances de réussite, le misérable n'aura plus seulement la menace aux lèvres, il placera près de son tribunal un bourreau préparant sa torche incendiaire. En même temps Loyseleur, le faux directeur de la conscience si diversement agitée de la Pucelle. changera tout à coup de tactique, et. par une trahison nouvelle, déclarera coupable une résistance qu'il a jusqu'alors conseillée et encouragée; au nom de Dieu il suppliera la jeune vierge de sauver son âme en se soumettant au tribunal de Rouen.
Tel est le programme de la scène de Saint-Ouen. exploitée si souvent contre la mémoire de Jeanne d'Arc.