‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 102 sur 117 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

I \ s. ÈNE DI" CIMETIÈRE SA.1NT-OUEN — POURQUOI LES ANGLAIS LA VOILAIENT — COMMENT WINCHESTER ET « M CHON 1 \ PRÉPARÈRENT - COMPLICES ET SOIS-ORDRES — LE PEUPLE DE ROUEN SE REND EN MASSE A LA CONVOCATION — LES DEUX ESTRADES — LE CARDINAL D'ANGLETERRE, LES JUGES, LES PRÉLATS - PROPOS DE LOYSELEUB A L'ACCUSÉE — DISCOURS DE GUILLAUME ÉRARD — L'HONNEUB DU ROI DE FRANCE DÉFENDU PAR JEANNE — APPEL A NOTRE SAINT-PÈRE LE PAPE - LECTURE DE LA SENTENCE DE CONDAMNATION -- MENACES ET VIOLENCES MORALES — PROMESSE DE DÉLI- VRANCE — soumission a l'église et acceptation du vêtement féminin — formule acceptée

ET FORMULE SUBSTITUÉE — JEANNE ADMISE A LA PÉNITENCE — COLÈRE DES ANGLAIS CONTRE CAU- CHON — WARWICK RASSURÉ — LA PRISON D'ÉGLISE REFUSÉE MALGRÉ LES PROMESSES — LE RETOl R \C CHATEAU DE ROI EN — INSULTES DES ANGLAIS — COMBIEN LA PUCELLE AVAIT ÉTÉ TROMPÉE PAR SES I NNEMIS

Le procès de la Pucelle durait depuis cinq mois. Cependant il n'avait pas encore atteint son vrai but: compromettre la cause de (maries Y1I et retourner contre ce monarque l'argument que l'intervention providentielle de Jeanne suggérait aux âmes droites : « Dieu combat pour le roi de France! »

Ni l'opinion du tribunal de Rouen ni le verdict de l'Université ne pouvaient suffire pour démontrer que le chef de la nation française s'était disqualifié en donnant sa confiance à une sorcière et une hérétique. A leurs suffrages intéressés, le bon sens populaire savait bien répondre: ceux qui vivent de l'or anglais jugent d'après leur salaire et selon les ordres de leurs maîtres. On se souvenait qu'à Poitiers l'Eglise de France s'était prononcée en faveur de Jeanne et l'on n'ignorait pas que cette dernière demeurait immuable dans l'affirmation de ses divines révélations.

Ah! s'il était possible d'arracher des lèvres de cette jeune fille une parole, une seule parole semblant désavouer ce qu'elle a jusqu'ici maintenu intrépidement, quelle fortune pour ses adversaires!

Dans ce but. Winchester et Cauchon ont distribué des rôles à quelques comparses: par avance, ils ont fait rédiger deux formules d'abjuration : l'une catégorique, l'autre anodine; ils se sont enfin munis de la minute de deux jugements: le premier livrant Jeanne au bras séculier, le second l'admettant à la pénitence. La réussite de leur plan paraît tellement assurée à leurs yeux qu'ils ont choisi pour scène de leur exploit une terre ecclésiastique : le cimetière de Saint-Ouen. Les exécutions capitales étant l'œuvre

de l'autorité civile n'ont jamais lieu en cet endroit. De plus, malgré ces menaces que les juges iniques s'apprêtent à proférer contre leur victime, ils n'ont point t'ait dresser de bûcher: ils ne veulent pas encore l'allumer ce jour-là.

Fallùt-il mentira l'univers entier, ils sont décidés à publier partout que le 24 mai iq3 1 la Pucelle a tait une abjuration solennelle. Aux termes du droit inquisitorial. cela signifie qu'elle reconnaît avoir été jusqu'à présent dans l'erreur sur les Voix qui la guident et sur l'habit qu'elle porte; l'accusée s'engage donc par serment à modifier sa vie sur ces deux points et à subir en cas de rechute le supplice capital.

Au premier aspect, pareille démarche semble une marque de la bénignité anglaise qui veut sauver Jeanne. En réalité, il n'y a là que perfidie et mensonge; l'héroïne. traîtreusement trompée, ne manquera pas. dès qu'elle en sera avertie, de protester contre sa prétendue abjuration; par ce seul tait, l'infortunée sera déclarée relapse, et une simple constatation de sa persévérance à suivre les ordres de Dieu suffira pour la livrer au bourreau.

Voici maintenant, une à une, toutes les phases de cette atroce machination.

On a constaté le ton doucereux des dernières exhortations, à la séance du 23 mai. Le but des juges était d'amener la jeune paysanne à confondre la soumission à leur tribunal avec la soumission à l'Eglise enseignante, au Pape et au Concile général, au point qu'elle ne saurait plus distinguer l'une de l'autre. Les démarches faites auprès d'elle avant la scène de Saint-Ouen tendent toujours à réaliser ce dessein criminel.

Dès le matin du 24 mai, les moyens les plus habiles sont multipliés pour égarer tout à fait le jugement de la Pucelle sur cette question capitale. D'abord un de ses plus farouches ennemis, maître Jean Beaupère, reçoit l'ordre de s'introduire seul dans le cachot: il annonce à la captive que dans peu de temps elle sera produite en public pour être prèchée; puis il ajoute avec une hypocrite componction : « Si vous êtes bonne chrétienne, quand vous aurez gravi les marches de l'échafaud, vous proclamerez que vous vous en remettez de tous vos actes et de toutes vos paroles à Notre Mère la Sainte Lglise et en particulier aux juges ecclésiastiques. » Pille répondit qu'elle le ferait, affirme son interlocuteur. D'après les détails de cette journée, il est facile de conclure que Jean Beaupère avait bien embrouillé sa formule, puisque la Pucelle comprenait qu'il s'agissait vraiment de la soumission à l'Eglise romaine dont elle a toujours été la fille obéissante.

Le cimetière de Saint-Ouen s'étendait mi-partie devant le sanctuaire de ce nom. qui était encore inachevé en iq3i, et mi-partie le long du coté sud de la net. 11 consistait alors en une vaste place entourée de murailles, mais renfermant peu de tombeaux : c'était un lieu de réunion fréquenté volontiers par le peuple rouennais, qui pouvait, dans des établissements voisins, se procurer à bon compte le cidre et diverses autres boissons. Ce cimetière servait de marché à la boucherie et aussi de rendez-vous pour certaines fêtes tellement profanes que des plaintes, motivées par le respect dû aux morts, s'étaient maintes fois produites. La juridiction ecclésiastique avait souvent choisi ce lieu pour des prédications solennelles, des abjurations auxquelles on voulait donner une grande publicité.

Les habitants de Rouen avaient beaucoup entendu parler de la prisonnière sans l'avoir jamais entrevue. Dès qu'on sut qu'elle allait être « prôchée » à Saint-Ouen, tous s'y portèrent en masse. La grande majorité du peuple était favorable à l'innocente accusée.

Dans le cimetière, deux estrades s'élevaient: l'une de peu d'importance, l'autre aux vastes proportions et aux riches tentures. A l'heure indiquée, celle-ci se trouva remplie d'une foule de personnages ecclésiastiques. Au premier rang, avec les juges, on vovait le cardinal d'Angleterre; Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne; Jean de Maillv, évèque de Noyon, et William Alnwick, évêque de Xorwich ; Robert Jolivet. abbé du Mont Saint-Michel. Ce traître, qui avait essayé de livrer sa forteresse aux Anglais et combattait la France, était là avec les abbés de Fécamp, de Saint-Ouen, de Jumièges, de Bec, de Corneilles, de Mortemer, de Préaux. Puis bon nombre de prieurs et maîtres. Enfin les secrétaires et clercs de tous ces personnages, et beaucoup d'autres non désignés au procès-verbal officiel figuraient également dans cette tribune.

Cependant la porte du vieux château s'ouvre pour livrer passage à un chariot escorté de soldats anglais. Jeanne, revêtue de son costume masculin, y a pris place. Sa première impression sur Rouen est assurément bien triste; elle traverse le quartier des prisons royales : les geôles incendiées depuis treize ans n'ont pas encore été reconstruites. Le long du chemin, la jeune fille repasse les paroles qui lui ont été adressées le matin dans sa prison par les membres du tribunal; elle médite aussi avec mélancolie un avertissement de ses Voix : celles-ci la mettent en garde contre elle-même et ceux qui l'entourent, lui prédisant qu'on cherchera à la tromper et qu'on y arrivera.

A mesure que le cortège s'avance à travers la ville, la foule devient plus compacte, et la Pucelle, qui, depuis un an, vivait retirée du commerce du monde, éprouve une étrange émotion ; elle devine dans les regards de plusieurs la sympathie qu'elle inspire.

Sur la place Saint-Ouen, le flot humain grossit toujours; un bruit confus de conversations entremêlées monte jusqu'à l'héroïne. Le chariot ne peut percer cette multitude: la prisonnière, obligée de descendre, est placée dans l'embrasure d'une des petites portes du cimetière, en attendant que la cérémonie commence.

Nicolas Loyseleur s'approche alors de celle dont il guettait la venue. Comptant toujours sur le dévouement du traître, la douce enfant est heureuse de cette rencontre; elle écoute son interlocuteur, mais bientôt le trouble l'envahit: c'est que. de sa voix la plus avenante, l'hypocrite vient de lui dire :

« Jeanne, crovez-moi, si vous le voulez, vous allez être sauvée ; reprenez votre habit et laites tout ce qui vous sera ordonné, autrement vous seriez en péril de mort. Mais si vous exécutez ce que je vous propose, vous serez saine et sauve, vous n'éprouverez aucun mal, au contraire vous aurez beaucoup de bien. Vous serez remise à l'Eglise. »

Etre remise à l'Eglise, c'est-à-dire passer enfin dans une prison ecclésiastique gardée par des femmes, c'était précisément la demande que la jeune fille formulait en vain

depuis cinq mois Serait-il possible que les juges, revenus à des sentiments

d'humanité, lui accordassent cette faveur? Llle n'eut guère le temps de prolonger sa conversation avec Loyseleur. Bientôt on la fît monter sur la petite estrade élevée en face

de celle des magistrats : quatre personnages ecclésiastiques, maître Guillaume Erard. l'huissier Massieu et les notaires Manchon et Colle, prirent place auprès de la Pucelle. Aux abords immédiats de cette estrade, on reconnaissait maints personnages officiels mêlés au procès pour la plupart et que nous ne tarderons pas à retrouver. Jeanne s'assit, ignorant toujours ce que l'on prétendait au juste obtenir d'elle, tandis que Guillaume Erard se levait pour commencer un sermon. Le prédicateur avait choisi ce texte de l'Évangile de saint Jean : « Le sarment ne saurait de lui-même porter du fruit s'il ne demeure attaché à la vigne. » Le procès-verbal officiel résume en peu de mots le discours de l'orateur :

Puis il a expliqué solennellement comment tous les catholiques doivent rester attachés à la ■vraie vigne de Noire Sainte Mère l'Église que le Christ a plantée de sa propre main : il a montré comment Jeanne s'était écartée de Notre Sainte Mère l'Église par ses nombreuses erreurs, par des crimes graves, au grand scandale du peuple chrétien. 11 l'a admonestée et exhortée, elle et le peuple entier, par un salutaire enseignement.

On n'a pas oublié le but principal de la cérémonie : déshonorer Charles VIL Guillaume, suivant le rôle qui lui avait été assigné, amena bientôt la question sur ce terrain. Il y revint même à plusieurs reprises et reprocha à la maison de France, jusque-là protectrice de la loi, de s'être laissé abuser par une personne tombée dans l'hérésie et le schisme, déclarant que c'était la première fois que pareille monstruosité •se produisait dans l'histoire.

En parlant ainsi, Erard atteignait une double fin: il discréditait la cause nationale •devant le peuple de Rouen et troublait profondément la captive en s'elïorçant de lui donner l'impression que son rôle dans la guerre avait été nuisible à sa patrie. Continuant dans cet ordre d'idées, il s'écria donc :

— O France, tu es bien abusée! Tu as toujours été la nation très chrétienne, et Charles, qui se dit ton roi, a adhéré, comme un hérétique et un schismatique qu'il .est. aux paroles et aux faits d'une femme vaine, diffamée et déshonorée. Et non pas jui seulement, mais tout le clergé de son obéissance, par lequel elle a été examinée et non reprise, comme elle l'a dit.

A ces injures contre sa patrie et son prince, la Pucelle frémissait, mais se contenait pourtant, quand l'orateur, l'interpellant du geste, lui dit :

— C'est à toi, Jeanne, que je parle; c'est à toi que je dis que ton roi est hérétique -et schismatique !

C'en était trop; la Libératrice ne pouvait plus tarder à défendre son souverain, et •d'ailleurs elle entendit de ses Voix célestes un ordre soudain : « Réponds! » disaient les Saintes. Elle obéit :

— Par ma foi, sire, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur peine de -ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens et que nul mieux que lui n'aime la foi et l'Evangile. Il n'est donc point tel que vous dites!

A son tour le prédicateur fut embarrassé, et, ne sachant que répliquer :

— Faites-la taire! commanda-t-il à Massieu.

.Mais reprenons le procès-verbal officiel. Quoique rédigé pour sa perte, il nous montre au contraire la foi et la sagesse de l'héroïne.

En terminant sa prédication, maître Guillaume Erard a parlé à Jeanne en ces termes:

Maître Erard. -- Voici Messeigneurs les juges qui, à plusieurs reprises, vous ont sommée et requise de vouloir bien soumettre toutes vos paroles et nos actions à Notre Mère la Sainte Église, en vous montrant qu'il existe dans vos paroles et dans vos actes beaucoup de choses qui, ainsi qu'il a paru aux clercs, ne sont bonnes ni à dire ni à soutenir.

Jeanne. — Je vais vous répondre Pour ce qui est de ma soumission à l'Église, j'ai répondu

que tout ce que j'ai dit OU fait soit envoyé à Rome vers Notre Saint-Père le Pape, auquel,

après Dieu, je m'en rapporte Mes paroles et mes actes je les ai faits et dits sur l'ordre de

Dieu ; je n'en rends personne responsable, ni mon roi ni aucun autre ; s'il s'y trouve

quelque faute, c'est à moi qu'il faut s'en prendre et non à d'autres.

Maître Erard. — Voulez-vous rétracter tous vos discours et tous vos actes qui sont désapprouvés par les clercs?

Jeanne. — Je m'en rapporte à Dieu et à Notre Saint-l'ère le Pape.

Pierre Cauchon. —Cette réponse ne suffit pas, on ne peut aller chercher Notre Saint-Père si loin; les Ordinaires sont juges chacun en leur diocèse, il faut donc vous en rapporter à Notre Mère la Sainte Église, et tenir pour vrai ce que les clercs et autres gens compétents ont dit et décidé au sujet de vos paroles et de vos actions.

Trois fois de suite l'accusée reçut cette admonestation, et, comme elle ne voulait pas faire d'autre réponse, 1 'évoque commença alors la lecture de la sentence.

En se soumettant publiquement au Pape et à l'Église, comme le lui demandait sa conscience chrétienne, elle avait une fois de plus accompli son devoir; mais l'infâme Cauchon, manquant aux règles les plus élémentaires du droit ecclésiastique, n'avait point voulu tenir compte d'un appel qui lui enlevait tout pouvoir (si jamais il en eut) de s'occuper désormais de cette affaire.

Lorsque l'évêque de Beauvais déclara qu'il allait prononcer la sentence de condamnation, un mouvement de terreur glaça le peuple qui couvrait la place. Les supplications commencèrent à s'élever de toutes parts :

— Jeanne, faites ce que l'on vous conseille! clamaient ces braves gens. Voulez-vous donc votre mort?

A ce moment, ceux qui sur l'estrade entouraient la jeune tille joignirent leurs instances à celles de la foule. Erard exhiba alors une formule, longue à peu près comme un Pater nos/ci- et tracée en six ou sept lignes sur une feuille de papier : c'était un engagement de se soumettre aux ordres et aux décisions de l'Eglise, de reprendre l'habit de femme, de ne plus porter les cheveux coupés à la manière des chevaliers, enfin, de ne plus s'armer, moyennant quoi la captive serait placée dans les prisons ecclésiastiques. Après avoir donné lecture du factum, le prêtre ajouta :

— Voilà ce qu'il faut maintenant abjurer et révoquer.

Cependant les cris s'entre-croisaient, et l'accusée ne devait guère entendre facilement les paroles du prédicateur; en tous cas, elle ne saisissait pas ce qu'on réclamait d'elle.

— Qu'est-ce qu'abjurer? demanda-t-elle. Je ne comprends pas ce mot; qu'on me donne un conseil !

— Conseillez-la, ordonna Krard à Massieu.

Ce dernier s'excusa, mais. n"osant résister, il dit:

— Si vous allez à rencontre de ce qui vient de vous être lu, vous serez brûlée; je vous conseille donc de vous en rapporter à l'Eglise universelle sur la question de savoir si vous devez ou non abjurer ces articles.

Aussitôt la Pucelle s'adressant à Krard :

— Je m'en rapporte à l'Eglise universelle, pour savoir si je dois les abjurer ou non.

— Tu les abjureras présentement, reprit son interlocuteur furieux, ou tu seras brûlée. Et sa main, d'un geste, montrait, stationnant près delà, une charrette dans laquelle

se tenait le bourreau prêt à emmener la victime. Ce spectacle, ménagé à dessein, fut pour Jeanne toute une révélation. Elle qui jusqu'alors ne savait trop ce qu'on lui voulait, comprit qu'on allait la mettre cruellement à mort, et elle eut peur. • La pensée de mourir à dix-neuf ans pouvait faire trembler l'héroïne sans qu'on lui reprochât de manquer de courage.

Dès qu'il eut compris que le coup avait porté, Krard changea de ton.

— Jeanne, reprit-il, nous avons grandement pitié de vous; mais il faut que vous révoquiez ce que vous avez dit, ou que nous vous livrions à la justice séculière!

— Je n'ai rien fait de mal, répondit-elle, je crois aux douze articles de notre foi, aux dix commandements de Dieu. Je m'en remets à la cour de Rome et je veux donner croyance à tout ce que l'Eglise enseigne

Cependant, l'évêque de Beauvais, qui ne perdait rien de cette scène, voyant la jeune tille prête à tourner au gré de ses désirs, commença d'une voix lente et grave la lecture d'une sentence de condamnation dont les seuls termes dénotent tant d'hypocrisie que l'on reste écœuré devant une aussi sacrilège audace.

Au nom du Seigneur, Amen. — Tous les pasteurs de l'Eglise, qui ont à cœur de prendre un soin fidèle du troupeau qui leur appartient, doivent faire tous leurs efforts, lorsque le perfide semeur d'erreurs s'ingénie davantage par ses ruses nombreuses et ses mensonges pernicieux à infester le troupeau du Christ. — Donc, parce que devant nous — Pierre, par la miséricorde divine, évèque de Beauvais, et Fr. Jean Lemaître, vicaire, en cette ville et en ce diocèse de Rouen, de l'illustre docteur, maître Jean Graverend, inquisiteur du mal hérétique pour le royaume de France et délégué spécialement par lui pour cette affaire — parce que, devant nous, juges compétents, toi, Jeanne, communément appelée la Pucelle, tu as été, à cause d'un grand nombre de crimes pernicieux, traduite et citée en cause de foi; après avoir vu et examiné, avec le plus grand soin, toute la suite de ton procès, tout ce qui v a été agité, principalement tes réponses, tes aveux et tes affirmations; nous, juges, disons et décrétons que tu as été, au sujet de tes révélations et apparitions prétendues divines, menteuse, séductrice, pernicieuse, présomptueuse, croyant à la légère, téméraire, superstitieuse, divinatrice, blasphématrice envers Dieu, les saints et les saintes. Tu as été dûment et suffisamment avertie de t'amender, tle te corriger de tes défauts, de te soumettre aux jugements, à la décision et correction de Notre Sainte Mère l'Eglise, ce que d'aucune façon tu n'as prétendu faire, et ce dont tu n'as jamais voulu te soucier; bien plus, parce que tu as expressément et à diverses reprises refusé de te soumettre à Notre Saint-Père le Pape et au saint Concile général : pour ces motifs, te trouvant endurcie et obstinée dans ces délits, excès et erreurs, nous te déclarons de plein droit excommuniée et hérétique, et tes erreurs ayant été détruites dans une prédication publique, nous déclarons l'abandonner et nous t'abandonnons à la justice séculière.

Si le texte n'avait pas été lu en langue latine. Jeanne aurait pu, comme elle venait de le taire pour le prédicateur, reprendre Cauchon, quand, par exemple, il affirmait qu'elle avait refusé de se soumettre au jugement du Souverain Pontife. L'innocente victime avait à cet instant bien d'autres soucis qui l'empêchaient d'écouter le juge.

Loyseleur était monté sur l'estrade et la pressait Vivement de suivre ses conseils. Plusieurs insistant avec lui :

— Vous vous donnez beaucoup de peine pour me séduire, eut encore la force de répondre l'accusée.

Cependant ses interlocuteurs, témoins de l'angoisse de son âme, sûrs qu'ils pouvaient désormais l'induire aisément en erreur, entrèrent dans la voie des promesses ; si elle consent à abandonner son costume, répètent-ils. elle sera remise aux mains de l'Eglise, elle aura une femme pour gardienne, elle ira à la messe, recevra la Sainte Communion

et ne portera plus de lourdes chaînes. Jeanne est stupéfaite, elle ne comprend plus

( )n lui accorde donc tout ce qui lui a été refusé jusqu'ici ; ce sont les juges maintenant

qui font des concession s anxieusement, elle interroge desyeux ceux qui l'entourent.....

On lit sur ses traits la plus cruelle incertitude.

Le moment est venu d'emporter sur cette enfant une victoire facile Elle a toujours assuré que pour être délivrée de ses fers elle accepterait l'habit de son sexe, quitte à reprendre ensuite un vêtement masculin. Les juges connaissaient ce détail, et maître Erard axait mission de pousser le mensonge jusqu'à ses limites extrêmes :

— Si vous consentez, lui souffla-t-il, vous sortirez deprison et recouvrerez la liberté! Avec cette nouvelle condition. Jeanne ne pouvait plus hésiter davantage. Massicu

s'étant approché, elle traça une croix sur la petite cédule qui lui avait été lue. en disant à l'huissier compatissant :

— 11 vaut mieux signer cela qu'être brûlée!

La lecture de la sentence touchait alors à sa lin : on avertit les prélats de la grande estrade que l'accusée s'était soumise. Au même instant, l'infortunée victime déclarait à Lrard et à ceux qui étaient près d'elle :

— Je n'entends rien révoquer que ce qui plaira à Notre-Seigneur.

Cette parole ne fut pas relevée. Bientôt l'héroïne, joignant les mains en face des juges, s'écria à haute voix :

— Je me soumets au jugement de l'Église et je prie saint Michel de me diriger et de me conseiller.

La foule étant à une certaine distance voyait les gestes de la Pueelle, mais ne comprenait pas les paroles prononcées; plusieurs répétaient que. dans la cédule qu'elle avait acceptée, elle reconnaissait avoir séduit le peuple et commis le crime de lèsemajesté.

Beaucoup se réjouissaient de cette soumission qui devait l'arracher au supplice du feu.

Laurent Calot, secrétaire d'Henri VI, se tenait non loin de là; on le vit bientôt tirer de sa manche une feuille de papier couverte d'une longue formule d'abjuration ; c'était celle qui avait été élaborée la veille par le tribunal; elle était conçue en ces termes:

Toute personne qui a erré et s'est trompée en la foi chrétienne et. depuis, par la grâce de Dieu, est retournée à la lumière de vérité et à l'union de notre Mère la Sainte Église doit très bien prendre garde que l'ennemi d'enfer ne la poursuive de nouveau et fasse retomber en erreur et en damnation. Pour cette cause, moi, Jeanne, communément appelée la Pucelle. misérable pécheresse, après que j'ai connu les pièges de l'erreur dans lesquels j'étais tenue et que, par la grâce de Dieu, je suis retournée à Notre Mère la Sainte Kglisc, afin qu'on voie que non pas par feinte, mais de bon coeur et de bonne volonté, je suis retournée à elle, je confesse que j'ai très gravement péché, en simulant mensongèrement avoir eu des apparitions et révélations de Dieu par les anges et sainte Catherine et sainte Marguerite, en séduisant les autres, en croyant follement et légèrement, en faisant de superstitieuses divinations, en blasphémant Dieu, ses saints et ses saintes. Je confesse aussi que j'ai été schismatique et que, par plusieurs manières, j'ai erré en la foi. Lesquels crimes et erreurs de bon cœur et sans fiction, moi, par la grâce de Notre-Seigneur, retournée à la voie de vérité par la sainte doctrine et par le bon conseil de vous et des docteurs et maîtres que vous m'avez envoyés, j'abjure présentement, j'y renonce et m'en éloigne entièrement. Et pour toutes ces choses dites auparavant, je me soumets à la correction, disposition, amendement et totale décision de notre Sainte Mère l'Église et de votre bonne justice. Aussi je jure et promets que jamais, par quelque persuasion ou autre manière, je ne retournerai aux erreurs qui viennent d'être dites, lesquelles il a plu à Notre-Seigneur me délivrer et arracher. Et ceci je le dis, affirme et jure par Dieu le Tout- Puissant, et par ses saints Évangiles. Et en signe de cela, j'ai signé cette cédule de mon signe.

Ainsi signé : Jeanne *%*.

Calot avait reçu mission de substituer cette pièce à celle dont Jeanne avait entendu la lecture. Il gravit rapidement la petite estrade, et, comme s'il se fût agi d'une simple formalité, présenta le document à la signature de l'accusée qui déclara ne pas savoir écrire; pourtant, sur les instances du secrétaire, elle dessina en souriant un rond sur la cédule. Calot, trouvant que cela ne suffisait pas. saisit la main de la jeune tille et lui fit tracer son nom suivi d'une croix.

Pendant ce temps, Cauehon regardant, semblait hésiter. 11 jouait bien son rôle, car cette interruption fut considérée par les Anglais et les ennemis de l'héroïne comme un acte de faiblesse et un témoignage de faveur envers elle. De violents murmures éclatèrent, et tandis que des pierres étaient lancées contre les deux estrades, un des chapelains du cardinal adressait à l'évéquede vifs reproches, l'appelant traître et complice de Jeanne. Le fourbe s'emporta.

— Vous en avez menti, s'écria-t-il, car dans une telle cause je ne veux favoriser personne, mais c'est le devoir du juge ecclésiastique de chercher à procurer à l'accusée le salut de l'âme et du corps; vous m'avez injurié, et je ne passerai pas outre que vous ne m'en avez fait réparation.

Dans sa fureur, il jeta le procès à terre. Mais le cardinal intervint pour réprimander le chapelain et lui ordonner de se taire.

Cependant un grand tumulte se produisit. Les Anglais perdus dans la foule, entendant répéter de proche en proche que la prisonnière consentait à se soumettre et la voyant sourire tandis qu'elle remplissait les formalités, vociféraient bien haut:

— L'infâme! Elle trompe le tribunal pour échapper à la mort, regardez comme elle rit! Juges, vous ne voyez donc pas que la coupable se joue de vous et que son abjuration n'est qu'une moquerie?

Ce disant, ils continuaient à taire pleuvoir une grêle de pierres sur les deux estrades. Néanmoins, le calme fut vite rétabli, et Cauchon, se tournant vers le cardinal :

— Elle a abjuré, ànhonça-t-il, que faut-il taire?

- L'admettre à la pénitence, répondit imperturbablement Winchester.

Ce perfide prélat savait bien ce qu'il taisait. En accomplissant cet acte au nom de l'Angleterre, il donnait le beau rôle à son pays et. pour l'avenir, laissait peser sur la la mémoire de la Libératrice de la France toute la responsabilité qu'entraînerait la rétractation inévitable de la prétendue abjuration, dont la jeune captive n'avait jamais compris ni le sens ni la portée. Il entend que l'on puisse dire plus tard : « Le bûcher de Rouen, ce n'est pas l'Angleterre qui a voulu le dresser; mais la victime elle-même, par son obstination et sa témérité, s'est attiré ce châtiment. »

La colère des Anglais fournit à Loyseleur l'occasion de féliciter la pauvre entant .

— ■Jeanne, lui dit-il. vous avez t'ait une bonne journée. S'il plaît à Dieu, vous avez s mvé votre âme.

La scène avait assez duré. Pour y mettre fin, Cauchon lut le second jugement qu'il avait préparé; commençant dans les mêmes termes que la sentence de condamnation qu'il avait prononcée presque entière, il se terminait par ces mots :

Mais parce que bien des fois charitablement avertie et bien longtemps attendue, revenant enfin, avec la sainte grâce de Dieu, dans le sein de notre Sainte Mère l'Eglise, tu as enfin, le cœur contrit et avec sincérité, nous aimons à le croire, ouvertement révoqué tes erreurs, parce que, les avant rejetées loin de toi dans une solennité publique, tu les as abjurées de vive voix et par ta propre bouche, nous t'absolvons par les présentes des liens de l'excommunication qui te tenaient enchaînée. Mais parce que tu as péché témérairement contre Dieu et la Sainte Eglise, pour que tu tasses une pénitence salutaire, nous, juges, notre modération et notre clémence étant saines, nous te condamnons finalement et définitivement à la prison perpétuelle, avec le pain de douleur et l'eau d'angoisse, afin que tu y pleures tes fautes et que tu n'en commettes plus que tu doives pleurer.

A peine cette lecture était-elle achevée que Jeanne, songeant aux promesses qui lui axaient été faites et se conformant à un sage conseil de Massieu. s'adressa aux officiers ecclésiastiques qui l'entouraient :

— Or ça. gens d'Eglise, cria-t-elle joyeusement, conduisez-moi dans vos prisons, que je ne sois plus en la main de ces Anglais!

Lt comme plusieurs assesseurs joignaient leur demande à la sienne. Cauchon dit aux gardes :

— Menez-la où vous l'avez prise.

Les geôliers obéirent : ils reconduisirent leur captive dans son cachot, en la rudoyant et en la laissant insulter par leurs serviteurs. C'était une première trahison.

Les soldats anglais manifestaient hautement leur rage : la sorcière avait donc la vie sauve; or. tant qu'elle vivrait, ils se croiraient toujours vaincus d'avance. Les hommes qui formaient l'escorte d'honneur de l'évéque de Beau vais allèrent jusqu'à menacer celui-ci de leurs lances au moment où il rentrait chez lui. Quant à Warwick. ignorant ce qui avait été tramé entre Cauchon et Winchester, il murmura en se retirant :

— Cela va mal pour le roi; cette fille nous échappe!

Mais un des assesseurs, au courant du complot, lui insinua tout bas :

— Soyez tranquille, nous la rattraperons bien.

Le simple récit de ce qui précède permet au lecteur de former son opinion sur la scène de Saint-Ouen et de se convaincre que si Jeanne a été indignement trompée, elle n'a jamais entendu révoquer ses Voix et sa mission.

En revanche, la politique anglaise et la conscience du juge inique qui dirigea cette infamie s'y sont déshonorées.

Après avoir cru réussir à l'amoindrir dans l'estime publique, les ennemis de Jeanne n'ont plus qu'à dresser son bûcher. Rien ne leur coûtera pour atteindre le but qu'ils poursuivent; et le maniement des pièces fausses auquel ils viennent de se livrer n'est que le signal de crimes plus affreux devant lesquels ils ne reculeront point pour achever la perte de leur victime.

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