CHAPITRE XIV
JEANNE ACCEPTE UNE ROBE DE FEMME; ON LU] RASE LES CHEVEUX — ELLE ATTEND EN VAIN QU ON
\ l OND1 isl DANS LES PRISONS D'ÉGLISE — NIL NE L'APPROCHE QUE SES GARDES — CONTRAINTE
PAR VIOLENCE A REPRENDRE L'HABIT D'HOMME — SES PROTESTATIONS ÉNERGIQUES — LES ASSES-
sl i RS El M'IIS 1)1 m MEAT — LA PURETÉ DE LA PUCELLE EST MENACÉE — LE VETEMENT MASCULIN REPRIS COMME SAUVEGARDE — LA VISITE DES VOIX ET LEURS CONSEILS — l'ÉVÊQUE DE BEAUVAIS AU VIE1 \ CHATEAU — INTERROGATOIRE DE L'ACCUSÉE — LE JUGE ANNONCE A WARWICK Ql E JEANNE EST PERDUE — LES ASSESSEURS A LA SÉANCE DU 2Q MAI LEUR OPINION ADMISE EN PARTIE SEU- LEMENT — CONVOCATION DU CLERGÉ DE ROUEN SUR LA PLACE DU VIEUX-MARCHÉ
Ali moment où la Pucelle, joyeuse à la pensée de recouvrer bientôt sa liberté, quittait le cimetière de Saint-Ouen, Pierre Maurice et Nicolas Loyseleur lui remirent ostensiblement un costume de femme qu'elle emporta dans sa prison.
En se retrouvant bientôt après au vieux château, malgré la promesse qu'on venait de lui faire, Jeanne se sentit de nouveau envahie par l'angoisse. Elle songea toutefois que l'on attendait pour la transférer dans les geôles ecclésiastiques la réalisation de son engagement, et se tint donc prête à l'exécuter. Or, elle était depuis peu de temps rentrée dans sa cellule, quand une députation arriva vers elle. Cette députation était présidée, non par l'évêque de Beauvais, mais par le vice-inquisiteur, qui, en dépit de sa pusillanimité, n'avait cessé d'être favorable à l'héroïne. L'unique moyen de se rendre compte de cette entrevue est de citer le procès-verbal officiel. Je rappellerai néanmoins que celui-ci contient certainement des faussetés; on y insinue, par exemple, que Jeanne aurait reconnu avoir inventé le récit de ses apparitions. Jusqu'à la fin du procès on répétera sur ce point les mensonges les plus audacieux : c'est pour les juges, du reste, la seule manière de chercher à s'innocenter eux-mêmes.
là le même jour, jeudi 24 mai, dans l'après-midi, Nous, Fr. Jean Lemaître, vicaire de l'Inquisiteur, assisté des seigneurs el maîtres Nicolas Midi, Nicolas Loyseleur, Thomas de Courcelles, Fr. Isambard de la Pierre, et de quelques autres, nous nous sommes rendu au lieu où Jeanne était alors emprisonnée.
Nous, et les personnes qui nous assistaient, lui avons exposé combien Dieu lui avait tait en ce jour miséricorde. En retour, il fallait qu'elle, Jeanne, obéit avec humilité à la sentence et à la décision des juges et des ecclésiastiques, qu'elle abandonnât complètement ses erreurs el ses inventions anciennes et n'y revint jamais, parce que, dans le cas où elle y reviendrait,
l'Eglise ne l'admettrait plus au pardon et la délaisserait tout à fait. Nous lui avons dit d'abandonner ses habits d'homme et de prendre un vêtement de femme, ainsi que l'Eglise le lui a ordonné.
Jeanne a répondu qu'elle prendra volontiers des vêtements de femme, et qu'elle obéira et se soumettra en tout aux gens d'Eglise.
Des vêtements de femme lui furent alors donnés, elle s'en est aussitôt vêtue, après avoir quitté l'habit d'homme qu'elle portait; elle a bien voulu et elle a permis qu'on lui rasât et enlevât ses cheveux qu'elle avait jusque-là taillés en rond.
Voilà donc la pauvre prisonnière dépouillée de sa chevelure, et rendue ainsi méconnaissable; elle a revêtu une longue robe de femme. En échange de ce double sacrifice, pense-t-elle du moins, les portes de son cachot lui seront bientôt ouvertes. Douloureuse et vaine attente! Nul ne parait. Elle a changé d'habit, mais les fers sont encore rivés à ses membres, et les cinq houspailleurs anglais sont toujours là, répétant leurs odieux jurons et leurs inconvenants sarcasmes.
La jeune fille a donc été trompée comme ses Voix le lui avaient prédit. Combien furent amères les larmes de cette première nuit!
La Pucelle prit patience et se décida à garder fermement la parole donnée au sujet de l'habit féminin. Elle espérait qu'une circonstance se présenterait lui permettant de réclamer et d'obtenir la réalisation de ce qu'on lui avait accordé verbalement.
Nul n'eut le droit de pénétrer jusqu'à la prisonnière, durant ces journées du vendredi et du samedi; les soldats anglais firent une garde impitovable autour d'elle, menaçant de leurs armes tous ceux qui venaient pour la visiter. On eût compris, à la rigueur, que ce traitement fût infligé à Pierre Maurice, qui en ces derniers temps se montra sympathique à la Pucelle, mais Jean Beaupère et Nicolas Midi, députés par l'évêque de Beauvais pour exhorter l'accusée, eurent le même accueil. Comme on ne trouvait point le geôlier, et que tous deux attendaient dans la cour, les Anglais les menacèrent de les jeter à la Seine; aussi les maîtres parisiens crurent-ils prudent de repasser le pont. Ils s'en retournèrent même définitivement sans avoir accompli leur mission, parce qu'ils rencontrèrent sur leur chemin d'autres soldats aussi agressifs que les premiers.
Il n'y avait pas de raison pour que l'état actuel des choses ne se prolongeât indéfiniment. Mais il fallait satisfaire au plus tôt les cruels désirs des Anglais, dont les troupes attendaient, pour rentrer en campagne, que Jeanne fût brûlée.
Capitaine du château, Warwick tenait en main le nœud de la situation, car il avait eu le temps, depuis la soi-disant abjuration, de se faire expliquer ce que l'on attendait maintenant pour condamner la jeune fille au bûcher. 11 s'agissait de l'amener à changer de nouveau de costume. En vain avait-il donné l'ordre de laisser l'habit d'homme dans un sac à la disposition de la captive, espérant qu'elle le reprendrait d'elle-même; en vain avait-il accordé toute licence à ses geôliers pour la frapper et l'outrager, leur faisant entendre le but à atteindre, Jeanne demeurait inébranlablement fidèle à sa parole.
Les journées du vendredi et du samedi s'étaient ainsi écoulées; l'aube du dimanche
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venait d'apparaître. Yètue maintenant d'une robe de femme, la prisonnière serait-elle admise au Saint Sacrifice, comme on le lui avait assuré?'' Désireuse de se lever et consolée sans doute par la pensée d'assister enfin à la messe, elle demande aux gardes d'oter les entraves de ses pieds. Chose étrange, en même temps qu'ils condescendent à sa prière, ceux-ci retiennent en leur possession le costume féminin et vident sur le lit le sac qui contient les habits d'homme, quittés trois jours auparavant; ce faisant, ils lui disent :
— Lève-toi.
Est-il possible que ces valets dont la vie est à la merci de Warwick aient accompli un acte de cette importance sans l'ordre de leur maître, sans s'être tout au moins munis de son autorisation tacite? Cela semble inadmissible à quiconque examine la situation avec impartialité.
Surprise et mécontente, la Pucelle repoussa le vêtement :
— .Messieurs, déclara-t-elle, vous savez bien que cet habit m'est défendu, certainement je ne le prendrai point.
Cependant, devant un impitoyable refus, l'infortunée demeura étendue sur sa couchette. Vers midi, la nature réclamant ses droits, elle dut quitter son lit et se couvrit, mais en protestant, du costume masculin. De retour en son cachot, elle ne put obtenir, malgré ses ardentes supplications, qu'on lui restituât la robe imposée par les juges.
La preuve que cette manœuvre était préparée avec la connivence d'affidés acharnés à la perte de l'innocente victime, c'est que l'événement, accompli entre les murs épais d'une prison et les limites d'une inexpugnable forteresse, était, une heure plus tard, connu de tout Rouen.
Or, à ce moment se produisit un incident qui s'expliquerait difficilement dans l'hypothèse où Jeanne aurait repris librement l'habit d'homme.
L'évèque de Beauvais, ostensiblement prévenu du fait provoqué sans doute avec son consentement, envoya, de l'aveu de Warwick, plusieurs officiers du procès pour vérifier de leurs yeux ce qui s'était passé. Ces derniers attendaient dans la cour le moment d'être introduits auchàteau. Il y avait là notamment, près du notaire Guillaume Manchon, maître André Marguerie. On devisait sur la procédure à suivre, et l'assesseur consciencieux fit cette remarque :
— Ce n'est pas assez de constater la reprise de l'habit d'homme, il faut avant tout connaître pour quel motif la Pucelle s'en est revêtue de nouveau.
Ce propos suffit pour enllammer la colère des soldats anglais; plus de cinquante de ces hommes se jetèrent sur les officiers de justice, les repoussèrent violemment, et l'un d'eux leva même sa hache sur la tète de Marguerie. Les juristes échappèrent à grand'peine aux menaces de ces brutaux et ne purent voir Jeanne ce jour-là.
Que se passait-il donc? Warwick n'avait-il plus la puissance de se faire obéir? Erreur, puisque le lendemain le notaire Manchon et l'huissier Massieu (qui avait rencontré ses collègues terrifiés à leur sortie du château) pénétrèrent dans le cachot sous la protection des ordres donnés par Warwick et ses émissaires.
MARTYRISÉE ET GLORIFIEE 49 1
On s'était simplement aperçu que Marguerie avait raison; l'accusée allait protester devant ses juges qu'elle avait repris son habit parce que ses gardiens l'y avaient contrainte; la constatation de ce fait ne pourrait évidemment entraîner contre la jeune Mlle aucune conséquence fâcheuse.
Il fallait aller plus loin encore. Il s'agissait maintenant de mettre la Pucelle dans la nécessité d'accepter de son plein gré le costume masculin, sans qu'il lui fût loisible de s'expliquer ouvertement sur les motifs qui la poussaient à cette extrémité.
J'ai déjà dit que la Hn de ce drame ne fut qu'un infâme brigandage: jugeons-en plutôt! On savait que la vierge très pudique avait revêtu jadis l'habit d'homme pour préserver sa vertu des dangers qu'elle aurait courus au milieu des guerriers. Qu'on lui montre donc que son cachot offre autant de périls qu'un campement militaire, et d'elle-même elle reviendra à son premier vêtement. Ce futWarwick qui, par lui-même ou par un lord anglais de ses intimes, accomplit ce forfait. Aller de nuit trouver la pauvre fille enchaînée dans son lit, la molester, la menacer de pire encore; en un mot. lui faire bien comprendre que le costume masculin porté sans interruption comme autrefois pourrait seul sauvegarder sa virginité, voilà l'attentat abominable qui se perpétra dans la nuit du dimanche au lundi.
Le devoir de Jeanne lui était désormais tracé; plutôt subir les supplices et la mort que de renoncer à défendre sa vertu.
D'ailleurs, dans cette extrémité elle poussa un cri vers ses Voix, et sa ligne de conduite lui fut nettement indiquée : « Elle s'était donc laissé tromper et c'était grande pitié. Ses ennemis avaient interprété la renonciation à l'habit d'homme comme une trahison manifeste de la cause que Dieu lui avait confiée. Plus d'hésitations possibles: cette démarche dût-elle lui coûter la vie. la Pucelle devait profiter de l'occasion et déclarer que jamais elle n'avait entendu révoquer son rôle d'Envoyée du ciel. En conséquence, il fallait qu'elle reprît définitivement l'habit d'homme qui demeurait le signe extérieur de sa vocation militaire en faveur de la France! »
C'était par là même refermer pour toujours les portes de la prison sur elle, c'était
probablement la mort On n'accomplit pas un tel sacrifice sans que la nature se
révolte; aussi quand Isambard de la Pierre se présenta le matin dans le cachot trouva-t-il la jeune fille revêtue du costume masculin, le visage tout en larmes, les traits décomposés. Le Dominicain en eut compassion; la pauvre enfant se plaignait vivement des outrages qu'elle avait eu à subir de la part des Anglais, aussi longtemps qu'elle avait conservé la robe de femme. Un autre Dominicain, Martin Ladvenu. l'entendit déclarer qu'un lord ainsi que plusieurs de ses gardiens avaient voulu lui faire violence; c'est pourquoi elle renonçait définitivement à l'habit de son sexe.
Jeanne tint-elle semblable langage devant Cauchon lorsqu'il se présenta au cours de cette journée? Le détail que nous venons de donner fut-il à dessein supprimé du compte rendu de l'interrogatoire secret qu'elle subit alors, ou bien, par la menaced'un sort plus épouvantable encore, parvint-on à fermer les lèvres de l'infortunée? Je ne sais, mais je constate que le procès-verbal de la visite de l'évêque de Beauvais au cachot de la Pucelle est muet sur ce point. Je préfère néanmoins citer cette pièce.
tout en prévenant le lecteur qu'elle est certainement altérée, dans le but de charger l'accusée.
Le lundi suivant 28 niai, lendemain de la Sainte Trinité; nous, juges, nous sommes rendus au lieu de la prison de Jeanne, pour nous rendre compte de son état et des dispositions de son âme. Etaient présents les seigneurs et maîtres Nicolas de Venderès, Guillaume Haiton, Thomas de Courcelles, Fr. Isambard de la Pierre, Jacques Camus, Nicolas Bertin, Julien Floquet et John ( iris.
là parce que Jeanne était vêtue d'un habit d'homme, c'est-à-dire d'une tunique, d'un chaperon, d'une gippe et d'autres vêtements à usage d'homme, bien que, d'après notre ordre et celui de l'Eglise, elle eût. quelques jours auparavant, abandonné ces vêtements, nous lui avons demandé quand et pourquoi elle avait repris cet habit.
— J'ai repris naguère l'habit d'homme, répondit-elle, et laissé l'habit de femme.
Pieiu\e Cauchon. — Pourquoi Pavez-vous pris, et qui vous l'a l'ait prendre ?
Jeanne. — Je l'ai pris de moi-même et sans nulle contrainte : j'aime mieux un habit d'homme qu'un habit de femme.
Pierre Cauchon. — Pourquoi l'avez-vous repris ?
Jeanne. — Parce qu'il est plus convenable pour moi de reprendre et de porter un habit
d'homme, étant avec des hommes, que d'avoir un habit de femme Je l'ai repris parce
qu'on n'a point tenu la promesse que l'on m'avait faite de me permettre d'aller à la messe et de recevoir mon Sauveur, et de me mettre hors des l'ers.
Pierre Cauchon. — N'avez-sous donc pas abjuré et promis de ne plus reprendre cet habit ?
Jeanne. — J'aime mieux mourir que d'être aux fers! .Mais si on veut me laisser aller à la messe, ôter mes fers, me donner une prison moins rigoureuse et une femme pour compagne, je serai bonne et ferai ce que l'Eglise voudra.
Et comme nous, juges, avons entendu dire par quelques personnes qu'elle ne s'était pas encore détachée de ses illusions au sujet de ses prétendues révélations, auxquelles elle avait renoncé auparavant, nous lui axons adressé cette question :
Pierre Cauchon. — Depuis jeudi dernier, n'avez-vous point entendu vos voix?
Jeanne. -- Oui.
Pierre Cauchon. — Que vous ont-elles dit?
Jeanne. — Dieu m'a mandé par sainte Catherine et sainte Marguerite la grande pitié qu'il a de cette trahison à laquelle j'ai consenti, en faisant abjuration et rétractation pour sauver
ma vie: et que je me damnais pour sauver ma vie! \vant jeudi dernier, mes Voix
m'avaient bien dit ce que je ferais et que j'ai fait ce jour-là Quand j'étais sur l'échafaud,
mes Voix me dirent: « Réponds hardiment à ce prédicateur! » Et, en effet, c'est un faux
prédicateur, il m'a reproché plusieurs choses que je n'ai pas faites ; si je disais que Dieu
ne m'a pas envoyée, je me damnerais ; car vraiment Dieu m'a envoyée Mes Voix m'ont
dit depuis jeudi : <<. Tu as commis grande faute de confesser que tu n'avais pas bien fait ce que tu as fait » Tout ce que j'ai dit, je l'ai dit par crainte du feu
Après cette audition, nous nous sommes retirés pour a.qir et procéder ultérieurement selon que le demanderaient le droit et la raison.
Voilà donc la dernière machination de l'évéque deBeauvais pour la perte de Jeanne. Afin que la postérité ne puisse s'y tromper, on lit en marge du procès-verbal, à l'endroit où l'héroïne déclare qu'elle a revu ses Saintes et entendu ses Voix, que c'est pour cette affirmation même qu'elle sera livrée à la mort.
Pierre Cauchon prit soin de ne nous laisser aucun doute sur les auteurs du crime
qui allait se commettre: à la sortie du cachot, ayant rencontré Warwick entouré d'une cour d'Anglais, le misérable éclata de rire et leur cria à haute voix:
— Très bien, très bien, c'est fini, vous pouvez vous réjouir.
Puis il ajouta d'autres paroles du même genre. Jamais complices n'ont livré plus clairement le secret de leurs ignobles intrigues.
Pour en finir, il restait à prendre l'avis des assesseurs, en s'efforçant, bien entendu. de le taire concorder en tous points avec la volonté des juges. Le lendemain 29 mai. ceux-ci réunirent donc le promoteur et quarante-cinq assesseurs dans la chapelle du palais archiépiscopal de Rouen.
Pierre Cauchon résuma alors en peu de mots le premier procès: il affirma l'authenticité de la fausse cédule d'abjuration qu'on avait substituée à la formule anodine (et dont la signature tut extorquée à l'accusée on a vu comment); puis, après avoir constaté la reprise de l'habit de femme, il finit en ces termes :
— Jeanne, poussée par le diable, a, une fois de plus, déclaré en présence de plusieurs personnes que ses Voix et les esprits qui lui apparaissaient sont revenus à elle, et, rejetant son vêtement de femme, elle a de nouveau repris un habit d'homme.
L'évèque fit ensuite donner lecture de l'interrogatoire de la veille, ainsi que de l'abjuration de Saint-Ouen. Les assesseurs entendirent donc lire une pièce fausse et totalement inventée, ainsi qu'une autre altérée; puis on leur demanda leur avis sur ■cet exposé mensonger.
L'abbé de Fécamp fit alors cette réponse :
— Jeanne est relapse; cependant, il est bon que la cédule qui vient de nous être communiquée soit lue et expliquée de nouveau devant elle en lui rappelant une dernière fois la parole de Dieu ; ses juges devront alors la déclarer hérétique et l'abandonner à la justice séculière, en priant celle-ci d'agir avec miséricorde envers l'accusée.
La presque unanimité des assesseurs accepta les conclusions ci-dessus : elle sont cruelles parce qu'elles livrent au bourreau l'innocente jeune fille. Toutefois, en demandant que la cédule d'abjuration soit relue à la prisonnière, une planche de salut lui était offerte. N'y aura-t-il point là pour elle l'occasion de s'expliquer, de déclarer que jamais elle n'a vu ni entendu ce texte qu'on lui présente pour la première fois ?
Cela était possible à la rigueur, mais précisément parce que la criminelle supercherie courait risque d'être découverte, Cauchon ne prendra de l'avis de l'abbé de Fécamp que ce qui lui plaît : il ne fera pas relire la fausse cédule. car il veut à tout prix la mort de sa victime.
L'évèque, au contraire, rédigea séance tenante un mandement fixant au lendemain le dernier acte de cette tragédie:
Pierre, par la miséricorde divine, évèque de Beauvais, et Jean Lemaître, vicaire de maître Jean Graverend, illustre docteur, délégué par le Saint-Siège apostolique, inquisiteur du mal hérétique dans le royaume de France : à tous les prêtres occupant une charge publique, à tous les curés de cette cité et de quelque autre lieu que ce soit du diocèse de Rouen, et à chacun d'eux en particulier, selon qu'il en sera requis, salut en Xotre-Seigneur. Jeanne,
communément appelée la Pucelle, étant retombée dans des erreurs contre la foi orthodoxe,
n<ais ordonnons à tous et à chacun de vous en particulier, que vous citiez ladite Jeanne à comparaître en personne devant nous, demain, à huit heures du matin à Rouen, sur la place du Vieux-Marché, pour se voir par nous déclarée relapse, excommuniée, hérétique, avec l'intimation à lui taire d'usage en pareil cas. Donné en la chapelle du palais archiépiscopal de Rouen, le mardi 2g mai, l'an du Seigneur i .43 1 , après la fête de la Trinité.
Signé: <ï. Manchon, <]. BoisguilLaume.
Il ne nous reste donc plus qu'à suivre Jeanne durant la dernière journée de sa vie mortelle, à être les témoins de la suprême iniquité accomplie envers l'Envoyée de Dieu. Ses ennemis prétendent la flétrir pour toujours et ils vont nous la faire voir plus grande que jamais.