‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 104 sur 117 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LE DERNIER JOUR — MARTIN LAD VENU ET JEAN TOUTMOUILLE AU VIEUX CHATEAU — JEANNE SE LAMENTE A LA PENSÉE QUE SON CORPS SERA RÉDUIT EN CENDRES — « ÉVÊQUE, JE MEURS PAR VOIS! » — APPEL A LA JUSTICE DE DIEU — CAUCHON ET SON DERNIER ENTRETIEN AVEC LA CON- DAMNÉE LA PUCELLE REÇOIT SOLENNELLEMENT LA SAINTE COMMUNION LOYSELEUR IMPLORE

SON PARDON — ■ JEANNE EN ROBE DE FEMME, EST CONDUITE AU SUPPLICE — LE VIEUX-MARCHÉ —

LE SERMON" DE NICOLAS MIDI LA SENTENCE DU 3o MAI 1 43 I — ÉDIFIANTE PRÉPARATION A LA

MORT — JEANNE EST CONDUITE AU BUCHER — ■ « AH ! ROUEN, j'Ai GRAND'PEUB QUE TU N'AIES A SOUFFRIR DE MA MORT » LA PUCELLE DEMANDE A CONTEMPLER LE CRUCIFIX JUSQU'A SON DER- NIER souffle — « jésus! jésus! jésus! » — Jeanne expire, une colombe s'envole des flammes

CONSTATATION DE LA MORT — LE CŒUR RETROUVÉ SAIGNANT AU MILIEU DES CENDRES LES

RESTES DE LA PUCELLE JETÉS A LA SEINE « NOUS AVONS BRÛLÉ UNE SAINTE ! »

Le dernier jour de Jeanne s"est levé. Dès Taube de ce mercredi 3o mai i/\3i, chacun s'agite à Rouen.

Les juges iniques qui vont achever leur œuvre ont toutefois pris souci de l'âme de leur victime. Le vice-inquisiteur semble avoir été chargé d'assurer les derniers secours religieux à la condamnée. En effet, deux moines Dominicains, Martin Ladvenu et Jean Toutmouillé, franchissent de grand matin le pont-levis du château : introduits sans difficulté auprès de la jeune fille et laissés seuls avec elle, ils la trouvent revêtue de son costume masculin et dans l'attente de graves événements. Fr. Martin Ladvenu, avec le ton grave d'un prêtre qui accomplit la plus douloureuse des missions sacerdotales, commença à lui parler de la mort, à lui faire prévoir sa condamnation comme très prochaine, à l'exhorter à la contrition et à la pénitence. Cette révélation ne surprit point Jeanne. Acceptant immédiatement l'offre du Dominicain, elle se confessa et reçut l'absolution d'une manière très édifiante. Mais, obéissant à cet instinct qui pousse toute créature à s'entretenir de ce qu'elle redoute, la captive interrogea les deux religieux sur le supplice que lui préparait l'injustice humaine. Ceux-ci ne purent lui cacher le sort cruel qui lui était réservé.

Jeanne ne s'attendait pas à un tel excès de barbarie; un spasme saisit tout son être épuisé par tant de privations et de souffrances; instinctivement ses mains labourèrent sa pauvre tète rasée et une douloureuse lamentation sortit de son cœur oppressé!

— Hélas! Quel traitement horrible et cruel on me fait subir! Ce corps que j'ai gardé

4QÔ la BIENHEUREUSE JEANNE d'arc

contre toute souillure, que j'ai conservé entièrement pur. faut-il qu'aujourd'hui même il soit consumé et réduit en cendres? Ah ! oui. j'aimerais mieux être décapitée sept lois que d'être ainsi brûlée !

Ouvrant alors entièrement son cœur aux deux prêtres, confidents de la dernière heure, Jeanne leur rappela avec douleur les violences dont elle avait été l'objet, les tentatives criminelles des geôliers et des misérables qu'on avait introduits jusqu'à elle. La plainte ardente qui s'échappait de ses lèvres communiquait à ses auditeurs une émotion poignante

Tout à coup. Cauchon entra : il venait épier l'agonie de sa victime, espérant recueillir une parole de faiblesse. Lin semblant de désaveu.

Dès que l'héroïne eut aperçu son juge, elle se redressa, ses larmes se séchèrent; le regardant fixement :

— Evèque. je meurs par vous! s'écria-t-elle.

Le choc dut être rude même pour cet homme sans entrailles; néanmoins, de son ton mielleux, il commença bientôt une exhortation :

— Ah ! Jeanne, prenez en patience ce qui vous arrive! Vous mourez parce que vous n'avez pas tenu ce que vous aviez promis et que vous êtes retournée à votre premier maléfice.

— Hélas! repartit-elle, si vous m'eussiez mise aux prisons du tribunal ecclésiastique où j'aurais trouvé des gardiens convenables, ce que vous dites ne serait pas arrivé. C'est pourquoi j'en appelle de vous devant Dieu.

Ces derniers mots apportèrent un peu d'apaisement à l'émotion intense qui oppressait l'âme de la sainte enfant: elle en appelait à ce Dieu qu'elle connaissait et aimait par-dessus tout : elle sentait qu'elle pouvait se reposer sur lui, qu'il la soutiendrait à l'heure décisive, et elle avait toi au verdict libérateur que le Juge éternel prononcerait à son suprême tribunal.

Profitant de cet instant de calme, l'évèque et quelques-uns des complices qui l'accompagnaient posèrent de nouveau à Jeanne plusieurs de ces questions captieuses au moyen desquelles ils espéraient l'amènera se démentir au sujet de ses apparitions. Elle eut la condescendance de répondre durant quelques instants à ces tristes personnages, laissant entendre toutefois combien elle souhaitait la tin de cette conversation, si déplacée au moment solennel où il ne lui restait plus qu'à se préparer à mourir. Dans cet interrogatoire, Cauchon ne trouva probablement rien qui valût la peine d'être relaté, puisque, malgré la présence de ses greffiers au château, il ne tit rédiger séance tenante aucun procès-verbal. N'ayant pas obtenu le résultat désiré, il se retira donc avec ses assesseurs. Pierre Maurice sortit le dernier, et comme récemment il avait témoigné à Jeanne quelque sympathie, celle-ci l'interpella :

— Maître Pierre, où serai-je ce soir?

— N'avez-vous donc pas bonne espérance en Dieu? répondit le docteur.

— Oh ! si, reprit la Pucelle. et. avec l'aide de Dieu, ce soir je serai en paradis!

Restée seule avec Fr. Martin, elle lui confia son ardent désir

Jusqu'à l'heure fatale de son emprisonnement, elle avait eu le bonheur de faire la

Sainte Communion presque chaque jour. L'adorable sacrement avait été pendant sa vie son unique soutien. Or, depuis six mois, elle était privée de la présence réelle du divin Epoux de son âme vers lequel se dirigeaient toutes les forces de son amour. Lui refusera-t-on encore son Jésus à l'instant où elle va mourir?

Le Dominicain n'eut point de peine à comprendre un souhait si légitime; certes, il y eût déféré sans hésitation s'il n'avait été arrêté par un règlement ecclésiastique. Cette femme qu'on allait excommunier comme relapse sur la place du Vieux-Marché et livrer au bras séculier avec le qualificatif d'hérétique obstinée, avait-on le droit de l'admettre à la Table sainte? L'évêque de Beauvais seul pouvait trancher la question et définir ainsi la portée et le sérieux de la sentence canonique qu'il s'apprêtait à prononcer

11 était 7 heures du matin quand Massieu pénétra dans le cachot pour lire à la jeune tille l'assignation qui la convoquait sur la place du Vieux-Marché. Ladvenu profita de la présence de l'huissier du tribunal ; il le dépêcha à Cauchon :

— Va, lui ordonna-t-il. dis au juge que Jeanne demande à recevoir la communion. Le prélat qui demeurait sûrement en permanence non loin de la prison, gardant sous

la main ses complices les plus dévoués, eut vite fait de réunir quelques assesseurs pour une délibération sommaire. Sans se préoccuper de ce que sa réponse infirmait toutes les excommunications qu'il préparait :

— Oui. répliqua-t-il presque aussitôt, dis au Fr. .Martin qu'il lui donne la communion et tout ce qu'elle demandera!

Curieux schisme, pensera-t-on, et singulière hérésie qui n'empêchent pas de partiticiper aux sacrements de l'Eglise! Ou plutôt juge inique qui sait parfaitement que son arrêt va frapper une innocente!

Massieu étant revenu avec l'autorisation désirée, Ladvenu le pria de faire apporter le saint Viatique, tandis que la Pucelle se disposait à la divine visite, en faisant au religieux une deuxième confession.

Peu après, la porte de la prison s'ouvrit; mystérieusement un prêtre parut, dissimulant dans un corporal une Hostie consacrée.

En vérité, le procédé révolte! On veut communier en cachette la condamnée comme pour dérober aux yeux de tous cette concession qui, à elle seule, établirait l'innocence de la jeune fille!

La conscience et la droiture de Martin Ladvenu ne purent supporter cette indigne action.

— Retournez, dit-il au prêtre, et revenez en accomplissant les cérémonies requises. On obéit à cette injonction. Des clercs, sans doute les secrétaires des assesseurs.

qui circulaient aux environs de la chapelle du château, furent convoqués en hâte. Un cortège se forma, et, flambeaux en mains, les assistants s'avancèrent avec solennité à travers les cours et les couloirs du château, psalmodiant les litanies; à chaque invocation ils répondaient :

— Priez pour elle !

C'est avec une dévotion admirable que Jeanne reçoit le Corps du Christ; elle verse

d'abondantes larmes en retrouvant Celui dont on l'a si longtemps privée. Dans l'élan de son cœur, elle élève la voix et dit naïvement à Jésus de douces et touchantes prières; pour mieux lui témoigner son amour, elle appelle à l'aide la Bienheureuse Vierge Marie et les saints Cependant la porte du cachot est restée ouverte. Plusieurs entendent le colloque de la pure entant avec son Bien-Aimé; tous se sentent émus et pleurent. Nicolas Loyseleur, témoin de cette scène, est profondément remué ; des veux mêmes de cet homme des larmes jaillissent.

Le temps s'écoulait. L'héroïne avait communié en habit d'homme dans la vaste salle sur les parois de laquelle s'appuyait la chambre qui lui servait de cachot : elle se retira dans cette dernière pour changer de costume, et reparut bientôt revêtue d'une longue robe de femme, un chaperon sur la tête. Elle descendit alors l'escalier de la tour, suivie de Martin Ladvenu et de l'huissier Massieu. Au milieu de la cour, remplie d'une troupe de cent vingt soldats, attendait une charrette dans laquelle Jeanne et les deux ecclésiastiques prirent place. Loyseleur était là. lui aussi, bouleversé par l'accomplissement de ce crime que sa perfidie avait préparé. L'émotion violente qu'il avait éprouvée au spectacle attendrissant de l'innocente vierge recevant son Dieu continuait à l'étreindre. Au moment où elle monta dans la charrette, il n'y tint plus; étouffé par les sanglots, il s'élança vers sa victime en prononçant d'une voix étranglée ce mot :

— Pardon !

La soldatesque a compris : elle repousse violemment le prêtre indigne et se dispose à lui faire un mauvais parti. Loyseleur. effrayé, appelle alors à son secours le comte de Warwick. Celui-ci parvient à défendre le misérable contre les coups des hommes d'armes; mais en même temps il lui fait comprendre que son intérêt est de fuir au plus tut.

A travers les rues de ce Rouen du xve siècle dont on trouve encore de notables

\ estiges, le cortège se dirige vers le Vieux-Marché leanne prie et pleure, tandis que

de toutes parts les habitants la considèrent avec une douloureuse sympathie, murmurant contre la barbarie anglaise et contre l'injustice qui s'accomplit.

De temps en temps, la Pucelle, pour répondre sans doute à la pitié qu'elle lit sur les visages, élève la voix et s'écrie: « Rouen, Rouen, mourrai-je ici? » ou encore : «. Ah! Rouen, Rouen, seras-tu ma maison dernière? »

La funèbre charrette arrive enfin sur 1 e Vieux-Marché, lieu d'exécution des sentences capitales.

L'horrible scène qui allait se dérouler avait attiré une foule énorme que huit cents anglais en armes étaient chargés de contenir. Un témoin oculaire déclare qu'il y avait bien là dix mille personnes. De grands préparatifs avaient été faits; au chevet de l'église Saint-Sauveur, dans son cimetière — domaine ecclésiastique. — se dressait l'estrade des juges, et, tout contre, celle des personnages de distinction : la minute du procès donne une longue liste de ces derniers. Mentionnons parmi les assistants le cardinal de Winchester, les évêques de Thérouane et de Noyon.

\ une légère distance et près de la halle, on voyait un ambon plus modeste, réservé

MARTYRISÉE ET GLORIFIEE 499

au prédicateur et à la Pucelle. L'huissier Massieu, ainsi que les deux Dominicains. .Martin Ladvenu et Isambard de la Pierre, qui continuaient à assister la jeune tille, v montèrent a\-ec elle. Raoul Le Bouteiller, bailli de Rouen, son lieutenant Laurent Guesdon et leur greffier Jean Fleurv étaient placés un peu en arrière sur une petite tribune. Plus loin, dans cette direction, se dressait le bûcher, dont les dimensions étaient absolument inusitées. Tandis qu'habituellement il consistait en fagots amassés sur le sol. autour du pieu où était attaché le condamné, on avait cette fois construit une base de maçonnerie large et élevée; le poteau destiné à la victime émergeait du monceau de bois disposé sur ce piédestal. On voulait que des milliers de témoins pussent voir de leurs yeux le supplice de la vierge guerrière, constater qu'elle était véritablement morte et que son corps était bien réduit en cendres. Faisant face au bûcher, on avait placé un grand écriteau sur lequel se détachait, en grosses lettres, cette inscription : « Jeanne qui s'est fait nommer la Pucelle, menteresse, parnicieuse. abuseresse du peuple, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présomptueuse, malcréante de la foi de Jésus-Christ, vanteresse, idolâtre, cruelle, dissolue, invocateresse du démon, apostate, schismatique et hérétique. »

Toute l'animosité des Anglais semble être passée dans ces mots, dont plusieurs ne trouvent pas de correspondants dans notre langage actuel.

Le sermon de Nicolas Midi fut le premier acte de ce lugubre drame. Le prédicateur devait expliquer à l'accusée la sentence qui allait être prononcée contre elle; il prit pour texte cette parole de l'épitre de saint Paul : « Si l'un des membres souffre, tous les membres souffrent avec lui. »

Répétant toutes les calomnies que nous connaissons déjà, l'orateur termina par ces mots : « Jeanne, va en paix; l'Eglise ne peut plus te défendre, elle te laisse au bras séculier. »

Cauchon résuma alors à sa façon le procès abominable qui se clôturait par cette sombre tragédie et lut la sentence définitive. Le procès-verbal officiel s'exprime en ces termes :

Après le sermon, nous, évèque, avons encore une fois averti Jeanne de pourvoir au salut de son àme, de réfléchir à ses méfaits, de s'en repentir, d'en avoir une véritable contrition.

Ensuite, nous, évèque et vice-inquisiteur, considérant tout ce qui précède, et par où il est évident que cette femme n'a jamais véritablement abandonné ses erreurs, sa témérité obstinée et ses crimes infâmes; bien plus, qu'elle a montré la malice diabolique de son obstination dans ce semblant trompeur et faux de contrition, de pénitence et d'amendement; la considérant pour toutes ces raisons comme obstinée, incorrigible, hérétique, retombée en hérésie et tout à fait indigne de la grâce et de l'union avec l'Eglise, après mûre délibération et conseil de grand nombre de docteurs, nous avons enfin procédé à la sentence définitive de la façon suivante :

Au nom du Seigneur. Amen.

Attendu que déjà, par un juste jugement, nous t'avons déclarée, toi, Jeanne, tombée en diverses erreurs et divers crimes de schisme, d'idolâtrie, d'invocations de démons et autres en grand nombre; attendu que, cependant, nous avons pensé que d'un esprit pur et d'une sincère bonne foi tu t'étais éloignée de ces erreurs et de ces crimes, puisqu'un certain jour tu y as renoncé, tu les as publiquement abjurés, ainsi que le constate plus au long un écrit signé de

ta propre main; attendu toutefois qu'après cette abjuration de tes erreurs il ressort suffisamment et manifestement par tes aveux spontanés et tes affirmations — ô douleur! — que comme le chien qui revient habituellement à ce qu'il a vomi, toi tu es revenue à tes erreurs et à tes crimes : à ces causes, te déclarant retombée dans les erreurs anciennes et dans la sentence d'excommunication que tu avais d'abord encourue, nous décrétons que tu es relapse et hérétique: nous déclarons que comme un membre pourri, et pour que tu ne vicies pas les autres membres, on doit te rejeter de l'unité de l'Eglise3 te retrancher de son corps, t'abandonner au pouvoir séculier, comme de fait nous te rejetons, retranchons et abandonnons; priant ce même pouvoir séculier d'adoucir son jugement envers toi, en deçà de la mort et de la mutilation de tes membres; et si de vrais signes de contrition apparaissent en toi, que le sacrement de Pénitence te soit administre!

En rapprochant les dernières lignes du récit des événements accomplis dans la matinée, on se rendra compte de la fourberie de cette sentence.

En effet, Cauchon ne vient-il pas d'autoriser Ladvenu à confesser Jeanne et à lui donner la Sainte Communion?

Cependant la haine anglaise avait hâte à présent d'achever son œuvre, mais l'usage voulait qu'on accordât aux condamnés un moment de répit pour se préparer à entrer dans leur éternité.

Durant le sermon et la lecture de la sentence, la Pucelle s'était tenue silencieuse et paisible; enfin, à son tour elle eut le droit de parler, et la simplicité qu'elle montra devant la mort fut pour cette foule la plus vraie et la plus émotionnante des prédications.

Tout d'abord elle s'agenouilla et pria, s'adressant à haute voix aux trois personnes de la Sainte Trinité, à la Bienheureuse Vierge Marie, aux saints et aux saintes du paradis, en particulier à ceux que sa dévotion avait toujours fidèlement invoqués. Elle protestait de sa foi et demandait humblement au ciel de l'absoudre des fautes qu'elle avait pu commettre au cours de sa vie. Sa lamentation douce et forte résonnait dans le silence de la place. Chacun retenait son souffle pour saisir les dernières paroles de la vaillante enfant; tous les regards avides se fixaient sur elle, épiant ses moindres mouvements. La Pucelle a déclaré le matin à Févêque de Beauvais l'injustice de la condamnation dont il la frappe. Désormais, son héroïque humilité accepte ia mort ignominieuse qu'on lui impose

Elle implore le pardon du roi de France et de tous ceux de son parti, déclarant que si quelque chose de mal a été accompli depuis sa venue parmi eux. elle seule s'en

reconnaît coupable Voilà bien la victime expiatoire se couvrant volontairement

de tous les crimes de la patrie afin d'en payer la dette à la .Majesté divine offensée!

A tous ceux qui sont présents, même à ses ennemis, même aux Anglais, Jeanne demande pardon de la peine qu'elle a pu leur faire. Les assistants fondaient en larmes: plusieurs Anglais pleuraient également, confessant que la main de Dieu était

en tout cela

La condamnée se recommanda ensuite aux prières de ceux qui l'entendaient; de chacun des prêtres, elle sollicita une messe pour le repos de son âme.

Des sanglots montaient autour d'elle; le cardinal d'Angleterre, Cauchon lui-même.

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SUPPLICE DE JEANNE D ARC Peinture murale de Len'epveu au Panthéon.

pleuraient, ainsi que tous les ecclésiastiques placés sur les deux estrades. Le greffier Manchon dit qu'un mois durant, au seul souvenir de cette scène, il ne pouvait encore retenir ses larmes, et qu'en quittant la place du Vieux-Marché il acheta un petit missel dans le but spécial de prier pour l'héroïne.

Le supplice approchait. Jeanne demanda une croix pour mourir. Le compatissant Màssieu se pencha en dehors de l'ambon afin de communiquer ce désir qui paraissait irréalisable au milieu d'une telle foule. Cependant un soldat anglais, choisissant deux morceaux dans le tas de bois préparé pour alimenter le bûcher, les réunit et en forma une pauvre petite croix qu'il tendit à Massieu. Jeanne la reçut avec amour et respect, la couvrit de baisers, puis avec grande dévotion la glissa dans son corsage et la fixa contre son cœur, voulant rendre le dernier soupir au contact de ce signe béni

Mais cela ne lui suffisait pas encore: elle expliqua à ses dévoués compagnons qu'elle serait heureuse d'avoir un crucifix sur lequel elle put distinguer les traits de son Jésus :

la vue du divin Agonisant du Calvaire adoucirait et sanctifierait sa propre agonie

Cette requête parut légitime; mais comment traverser la multitude qui encombrait la place et atteindre rapidement une église? Massieu voulut tout tenter pour satisfaire sa protégée: il quitta l'ambon et s'avança du côté de Saint-Sauveur. Heureusement, le clerc de cette paroisse se trouvait dans l'assistance, non loin de l'endroit où s'agitait l'huissier charitable. Unissant leurs efforts, ils atteignirent l'église et revinrent bientôt avec la croix processionnelle. Massieu. séparant le crucifix de la hampe qui sert à le porter dans les cortèges, le montra à Jeanne : celle-ci le saisit entre ses mains avec un ineffable bonheur, l'embrassa en pleurant et lui adressa une ardente prière dans laquelle on l'entendit se recommander de nouveau à Dieu, à saint Michel, à sainte Catherine.

Cependant la soldatesque anglaise commençait à s'impatienter; à part quelques

exceptions, son attitude demeurait provocante et grossière La scène des suprêmes

adieux se prolongeait depuis une demi-heure quand plusieurs soldats s'approchèrent de l'estrade pour crier :

— Hé! prêtre, nous ferez-vous donc dîner ici?

Massieu ayant peu après donné le signal, la Pucelle descendit avec les Dominicains. A Cet instant l'huissier ecclésiastique, qui représentait auprès de Jeanne l'intervention judiciaire du tribunal d'Eglise, s'écarta, et les deux tribunes affectées aux juges et aux clercs de distinction se vidèrent aussitôt.

Au moment où la condamnée, abandonnée par Massieu. quittait l'ambon sur lequel elle était restée depuis son arrivée, elle cessait d'être la justiciable de l'évêque de Beauvais et devenait celle de la cour laïque. D'après la loi et les coutumes, on aurait dû la conduire à la barre du bailli de Rouen pour une autre procédure et le prononcé d'une nouvelle sentence. Raoul Le'Bouteillier. ainsi qu'on l'a vu, se trouvait sur la place du Vieux-Marché. Quand on lui présenta la Pucelle. il se contenta de dire : « Emmenezla! » voulant sans doute se retirer avec la jeune fille excommuniée par Pierre Cauchon la où il pourrait procéder régulièrement contre elle: mais tout à coup on entendit une

voix autoritaire crier au bourreau : « Fais ton devoir! » Cette voix venait du côté des Anglais et devait être celle d'un officier supérieur. Warwick lui-même, très probablement, avait crié cet ordre. Deux sergents s'emparèrent aussitôt de l'héroïne et la poussèrent vers le bûcher : elle en gravit les degrés, escortée de .Martin Ladvenu et d'Isambard de la Pierre.

J'ai expliqué comment était formé le funèbre édicule : sa hauteur entraînait pour la victime de cruelles conséquences ; tandis que dans les cas ordinaires l'exécuteur pouvait atteindre les suppliciés avec le croc destiné à entretenir le brasier et abréger, par un coup mortel porté au cœur, l'épouvantable torture, il lui était, cette fois, impossible de parvenir à toucher la pauvre entant, qui mourut vraiment étouffée par les flammes et brûlée vive. Ce raffinement de barbarie et la célébrité de la jeune condamnée augmentaient l'émotion de Geoffroy Thirache. le bourreau qui allait procéder à l'exécution.

Arrivée au sommet du bûcher. Jeanne découvrit du regard la plus grande partie des clochers de Rouen : au premier plan elle voyait l'église de Saint-Sauveur; à quelques pas plus loin, celle de Saint-Michel, et. fermant l'horizon sur la colline de l'Aigle, l'abbaye de Sainte-Catherine. L'âme de la guerrière s'unit alors plus intimement que jamais à Jésus et à ses célestes protectrices dont elle sentait la douce et puissante assistance.

Le spectacle de la ville française obligée de s'unir au martyre de la Libératrice nationale arracha à cette dernière un cri de commisération :

Ah! Rouen, j'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort!

Des mains de la vierge chrétienne, on retire le Christ qu'elle n'a cessé de baiser, puis brutalement elle est attachée au poteau, tandis que. au vu de la foule, son front est couvert d'une mitre d'ignominie sur laquelle on lit: hérétique, relapse, apostate, idolâtre. La jeune tille proteste énergiquement contre ce dernier outrage et dit aux deux Dominicains :

— Non, non. je ne suis pas hérétique ni schismatique ainsi qu'on me l'impute, je suis une bonne chrétienne,

Puis elle ajoute :

— Je vous en prie, dès que le feu sera allumé, tenez la croix de mon Jésus devant mes veux et continuez à me la montrer. Je vous le déclare encore une fois, mes Voix étaient de Dieu, j'ai tait par l'ordre divin tout ce que j'ai fait de bien. Non. non. mes Voix ne m'ont point trompée, elles venaient vraiment du ciel.

Pendant ce temps le bourreau a terminé les préparatifs; dans sa main brille la torche incendiaire destinée à embraser le bûcher de la Pucelle : celle-ci pense aux prêtres courageux qui. tout à leur ministère, semblent oublier le danger.

— - Voici le feu, leur dit-elle, descendez, mais tenez la croix élevée devant mes yeux jusqu'au dernier instant!

I .es Dominicains se sont retirés, la flamme crépite et monte. En face de la mort, Jeanne songe aux bénédictions de l'Eglise qui. près des lits de douleur, rafraîchissent les spasmes des agonisants. « De l'eau bénite »! implore-t-elle.

MARTYRISEE ET GLORIFIEE

Les étincelles jaillissent, la fumée tourbillonne au gré du vent, passant et repassant sur la victime : l'air se raréfie, la souffrance augmente, les choses de la terre s'effacent et Jeanne ne songe plus qu'au divin Roi dont elle est venue rappeler à la France l'autorité souveraine : « Jésus! » commence-t-elle à crier dans sa lente agonie, et les échos de la place morne et silencieuse, malgré ses milliers de spectateurs en larmes, répètent les syllabes du nom divin, tandis que les flammes, disent les témoins, semblent en figurer les lettres en traits de feu.

I n soldat anglais a juré de jeter du bois dans le bûcher; il ramasse des sarments et s'approche au moment où la Pucelle redit avec une instance suprême le nom du Sauveur. L'homme d'armes, la main levée, se dispose à accomplir son acte

criminel La mort va achever son œuvre. Jeanne recueille ce qui lui reste de

forces, et. avec une énergie stupéfiante, lance un dernier appel à son Bien-Aimé : « Jésus! » crie-t-elle une fois encore. Puis, inclinant doucement la tête, elle rend son âme à Dieu.

Avant d'agir, l'Anglais, précisément, regarde le bûcher : du milieu des flammes il voit une blanche colombe prendre son essor vers le ciel. Pour lui. point de doute, c'est l'âme de la jeune vierge qui retourne à son Créateur : la frayeur de ce malheureux est telle qu'il tombe évanoui. On le relève, on le porte pour le ranimer dans une maison voisine, et bientôt de sa bouche on entend le récit du prodige.

A peine Jeanne a-t-elle expiré que le chef de la troupe anglaise prescrit au bourreau d'écarter le brasier ardent. Il faut que chacun puisse voir cette Pucelle qui fut si terrible aux Anglais! Puis l'ordre est donné d'activer de nouveau la flamme, afin que rien ne reste de celle qui fut l'instrument du salut de sa patrie. Durant longtemps l'œuvre de destruction se poursuit, tandis que les témoins du supplice commencent l'apologie de la pure enfant qu'on a voulu déshonorer par une mort ignominieuse. C'est Jean Alépée, chanoine de Rouen, qui s'écrie à travers ses larmes : « Plût à Dieu que fût mon âme où je crois qu'est l'âme de cette femme! » C'est Jean Tressait, un des secrétaires du roi Henri VI, qui malgré ses fonctions officielles n'hésite pas à dire : « II vient de mourir une chrétienne fidèle; je crois son âme aux mains de Dieu et je

crois damnés tous ceux qui ont adhéré à sa condamnation » C'est enfin la voix

de la foule qui redit sans se lasser les vertus de la noble jeune fille.

Thirache, le bourreau, déclare que l'œuvre du feu est achevée, et s'apprête à faire disparaître les traces de son lugubre travail. Tandis qu'il remue les cendres éteintes, il retrouve, ô nouveau prodige! le cœur encore tout saignant de la vierge française. Surpris, il le montre à Jean Fleurv. secrétaire du bailli de Rouen, représentant l'autorité civile à la dernière phase de l'horrible drame. Attribuant ce fait extraordinaire à une combustion insuffisante, Geoffrov Thirache active le brasier, verse de l'huile pour le ranimer, y ajoute du soufre et du charbon : la flamme s'élève, guidée par sa main expérimentée. Cette deuxième crémation achevée, le bourreau retrouve de nouveau le cœur intact.

Convaincu qu'il est témoin d'un prodige évident, il s'enfuit épouvanté et va rejoindre au couvent des Dominicains Martin Ladvenu et Isambard de la Pierre. En

proie à une violente douleur, il déclare en gémissant : « Jamais je n'obtiendrai le pardon de Dieu, car j'ai brûlé une sainte femme! »

Cependant on consulte le pouvoir central. Que faire de ce cœur, que faire de ces cendres? Le cardinal de Winchester donne cet ordre barbare :

— Jetez tout cela à la Seine !

Et le 3o mai, vers 5 heures du soir, un aide du bourreau, escorté par plusieurs hommes d'armes anglais, se dirigea vers le pont Mathilde; la foule accourue le long des rives du fleuve vit précipiter dans les eaux de la Seine un sac tout noirci par la cendre du bûcher éteint : c'étaient les derniers restes de la suppliciée.

A ce moment. Jean Tressait rapportait jusque dans les antichambres du roi l'impression qu'il avait éprouvée au Vieux-Marché. Pierre Cusquel l'ayant rencontré le trouva rempli d'une vive tristesse et ne pouvant chasser de devant son regard la scène dont il avait été témoin. Le fonctionnaire répétait en se lamentant : « Nous sommes tous perdus, nous venons de brûler une sainte! Pour moi, je crois son àme auprès de Dieu. Les flammes déjà l'environnaient de toutes parts qu'elle invoquait encore le nom de Jésus! »

CHAPITRK XVI

L'INFORMATION POSTHUME DU 7 JUIN -- PROCES-VERBAL MENSONGER ET SANS VALEUR — LETTRE D'HENRI VI A L'EMPEREUR, AUX ROIS, AUX DUCS ET AUX PRINCES — AUTRE LETTRE AUX PRÉLATS, AUX NOBLES ET AUX CITÉS Dr ROYAUME — L'UNIVERSITÉ DE PARIS ÉCRIT AU PAPE ET AUX CAR- DINAUX — SAUVEGARDE ACCORDÉE AUX JUGES DE JEANNE PAR LE ROI D'ANGLETERRE — CONDAM- NATION DU DOMINICAIN PIERRE BOSQUIER SILENCE DE CHARLES VII CUITE DÉFINITIVE DU SIRE

DE LA TRÉMOILLE — \' l OMPLISSEMENT DES PROPHÉTIES FAITES PAR JEANNE — TRAITÉ d'aRRAS —

PARIS RENDU AU ROI CHATIMENT DES PRINCIPAUX COUPABLES LA LÈPRE DE NICOLAS MIDI

LE DUC DE BEDFORD ET LE COMTE DE WARWICK MEURENT AU CHATEAU DU BOUVREUIL — LOYSELEUR REJETÉ PAR LE CHAPITRE DE ROUEN — D'ESTIVET NOYÉ DANS UN ÉGOUT — PIERRE CAUCHON, DEVENU ÉVÊQUE DE LISIEUX, EST EXCOMMUNIÉ \ BALE — LE JUGE DE JEANNE s'EST-IL REPENTI?'' — Moin SUBITE ET SÉPULTURE DU PRÉLAT

Le lendemain du supplice de Jeanne, on célébrait la fête du Très Saint-Sacrement. L'indigne évèque de Beauvais officia dans la cathédrale de Rouen, affichant, par cette impudeur sacrilège, la prétention d'avoir jugé la Pucelle selon la justice.

Peine inutile! Le prélat avait beau mentir à sa conscience, des faits d'une évidence indéniable attestaient son crime. Depuis le commencement jusqu'à la rin du procès, il n'avait été que l'humble valet de l'Angleterre, visant sans trêve à la réalisation du plan haineux destiné à prouver à tous que la Libératrice de la France n'était qu'une sorcière, relapse et hérétique.

Mais maintenant que l'infamie était consommée, Rouen, témoin de ce forfait, criait d'une seule voix : « Une sainte! On a brûlé une sainte! »

Pour opposer une digue au flot montant de la réprobation universelle. Cauchon imagina de tirer parti de la scène qui s'était déroulée entre les murs du château de Rouen le matin du 3o mai. Le colloque assez rapide n'avait point eu de résultats mais aussi point de témoins; on pouvait donc le défigurer. Cauchon convoqua sept assesseurs et obtint de leur faiblesse et de leur ignominie un procès-verbal dans lequel les inconséquences le disputent à l'absurde.

Du reste, une constatation suffit à éclairer les faits. Guillaume Manchon, qui pourtant n'avait pas toujours été irréprochable au cours du procès, se refusa à valider de sa signature cette rédaction, dont les auteurs seuls portent devant la postérité l'entière responsabilité.

508 LA BIENHEIREUSE JEANNE L)'aRC

La pièce rédigée avec tant de mauvaise toi portait la date du 7 juin. Dès le lendemain, le monarque anglais expédiait à l'empereur, aux rois, ducs et autres princes de la chrétienté, une lettre circulaire dans laquelle il prétendait résumer les faits qui avaient amené le drame du Vieux-Marché. Chargeant la Pucelle des pires crimes, il affirmait qu'elle avait été brûlée en exécution d'un jugement irréprochable, après avoir reconnu elle-même ses mensonges et ses impostures.

Le 28 juin suivant, un nouveau factum relatif à la mort de la suppliciée de Rouen est adressé par Henri VI aux prélats, aux ducs, comtes et autres nobles ainsi qu'aux cités de « son » royaume de France. Comme si cela ne suflisait pas encore, on chargea l'Université de Paris d'écrire sur le même sujet au Pape, à l'empereur et au collège des cardinaux. Voici le texte de la lettre universitaire; elle ressemble aux missives dont je viens de parler et établit péremptoirement, entre autres choses, l'importance qu'amis et ennemis avaient attachée à la mission de Jeanne :

Nous croyons, Très Saint l'ère, qu'il faut travailler avec d'autant plus de zèle pour que les efforts pernicieux des taux prophètes et des hommes réprouvés ne souillent pas de leurs diverses erreurs la Sainte Eglise, que la fin des siècles semble plus prochaine. Le Docteur des nations a prédit en effet pour les derniers jours des temps périlleux pendant lesquels les hommes ne sauront plus supporter la saine doctrine et détourneront leur esprit de la vérité pour le porter vers le mensonge.

Très Saint Père, la diligence extrême que le Révérend Père en Jésus-Christ le seigneur évêque de Beauvais et le vicaire du Seigneur Inquisiteur du mal hérétique délégué par le Saint-Siège pour le royaume de France ont apportée à la défense de la religion chrétienne est digne de tout éloge.

Devant eux, en effet, a été amenée une certaine femme prise dans les limites du diocèse de Beauvais, vêtue et armée comme un homme, accusée d'avoir mensongèrement imaginé des révélations divines et commis des crimes graves contre la toi orthodoxe; ils l'ont examinée soigneusement et se sont efforcés de rechercher la vérité sur ses actions. Ainsi que les seigneurs juges nous en ont informés, cette femme, qui s'appelait elle-même Jeanne la Pucelle, a spontanément avoué en justice une foule de choses qui ont manifestement fait reconnaître cette femme comme superstitieuse, devineresse, invocatrice des malins esprits, idolâtre, blasphématrice envers Dieu, ses saints et ses saintes, schismatique et professant de graves erreurs touchant la foi du Christ.

L'esprit de malice s'était tellement emparé de son coeur, que pendant longtemps son esprit endurci a repoussé les avis salutaires et n'a voulu se soumettre à aucun homme vivant, quelle que tut sa dignité, pas même au Concile général, ne reconnaissant, disait-elle, d'autre juge que Dieu seul.

Cependant, grâce aux efforts persévérants des juges, sa présomption diminua un peu; et se rendant à leurs sages conseils, en présence d'une grande multitude de peuple, elle a, de sa bouche, rétracté et abjuré ses erreurs, et signé de sa main une cédule d'abjuration et de rétractation.

Mais, peu de jours après, cette malheureuse femme est retombée dans ses anciennes folies; elle a adhéré de nouveau aux erreurs qu'elle avait rétractées. Aussi les juges l'ont, par leur sentence définitive, condamnée comme relapse et hérétique et l'ont abandonnée au jugement du pouvoir séculier. Lorsqu'elle sut que la fin de sa vie était proche, avec beaucoup de gémissements elle a avoué ouvertement qu'elle avait été jouée et trompée par ces esprits qu'elle disait lui être apparus selon qu'elle le pensait. A l'article de la mort, elle s'est repentie de ses péchés, et a quitté ce monde demandant pardon à tons.

MARTYRISEE ET GLORIFIEE 509

Tous les membres fidèles de la religion chrétienne doivent être bien avertis par cet exemple frappant de ne pas suivre trop vite leur propre sentiment, mais de se régler de préférence sur les enseignements de l'Eglise et sur les recommandations de ses prélats, plutôt que des tables imaginées par des femmes superstitieuses.

Malgré toutes ces belles protestations, les juges de la Pucelle ne se sentent pas rassurés sur les conséquences de leur œuvre, car, dès le 12 juin, ils sollicitent et obtiennent des lettres de garantie par lesquelles le roi anglais les prend sous sa défense et protection, dans le cas où le procès qu'ils viennent de terminer serait attaqué devant une juridiction supérieure.

On lit notamment dans ces lettres :

Promettons en parole de roi que, s'il advient que lesdits juges, docteurs, maitres, clercs, promoteurs, avocats, conseillers, notaires et autres qui ont travaillé, se sont occupés et appliqués audit procès, soient trainés à cause dudit procès ou de ses dépendances par devant notre Saint-Père le Pape, le Concile général : nous aiderons et nous défendrons, ferons aider et défendre chacun d'eux à nos propres frais et dépens et pour leur cause en cette affaire.

Nous ordonnons à tous nos ambassadeurs et envoyés, tant de notre sang et lignage qu'aux autres qui seraient en cour de Rome ou au Concile général ; à tous les évèques, prélats, docteurs et maîtres, nos sujets de l'obédience de nos royaumes de France et d'Angleterre, et à nos procureurs en cour de Rome pour nosdits royaumes, que, si à l'occasion des dessus dits, quelqu'un d'entre eux serait traîné en cour par notre dit Saint-Père, le dit saint Concile, ils s'adjoignent de suite, pour et en notre nom, à la cause et défense des dessus dits, par tous les movens et manières canoniques et juridiques, et requièrent nos sujets de nos dits royaumes, étant alors à cet endroit, et aussi ceux des rois, princes et seigneurs à nous alliés et confédérés, qu'ils donnent en cette matière conseil, faveur, aide et assistance par tous les moyens et manières à eux possibles, sans délai ou difficulté quelconque.

Le 4 juillet, une cérémonie religieuse eut lieu à Paris pour la publication officielle du jugement et de l'exécution de Jeanne. L'inquisiteur général voulut prendre luimême la parole. Dans son sermon, Jean Graverend raconte à sa façon l'histoire de l'héroïne, confondant à dessein, pour la discréditer, ses Voix célestes avec les sottes inventions de visionnaires telles que Catherine de la Rochelle.

Cependant les Rouennais. premiers témoins de la procédure, continuaient à protester. On dut, pour couper court aux commentaires indignés, employer des châtiments : c'est ainsi que. le 8 août iq3 1 . on prononça une sévère condamnation de huit mois de prison au pain et à l'eau contre un Dominicain. Pierre Bosquier. qui, le soir du supplice, déclarait bien haut que les juges de la Pucelle avaient mal agi. Cette peine était tellement disproportionnée au délit, que e pauvre religieux, effrayé par les menaces, demanda pardon de son dire et s'excusa piteusement.

En face de l'activité que l'Angleterre déployait pour ternir la mémoire de la vierge française, nul acte, nul appel, nulle protestation n'émanait de la cour de France.

Ce n'est pas à dire que Charles VII fût indifférent au sort de Jeanne. .Maigre l'abandon où il la laissait, il se souvenait du secours qu'elle avait apporté à sa détresse : il pleurait ses malheurs. A la nouvelle de sa mort, il témoigna une amère douleur, il s'emporta même, promit de tirer une éclatante vengeance des Anglais et des femmes

d'Angleterre; niais, comme toujours, ses conseillers laissèrent passer sa colère, détournèrent sa pensée, et tout en resta là.

Ilélas! plus que jamais La Trémoille régnait en maître et gouvernait le monarque selon son bon plaisir. Profitant largement de la faveur dont il jouissait, le fourbe se faisait octrover pour lui-même, comme pour sa femme, des dons princiers sur ce trésor roval, qu'on s'est plu parfois à représenter comme trop pauvre pour tenter le rachat de la captive.

Durant de longues années encore, Charles VII se taira.

Le ciel néanmoins n'abandonne pas la vierge qui a mis en lui seul sa confiance. Les prophéties de Jeanne verront bientôt leur accomplissement: la France chassera l'envahisseur, et parmi les acteurs iniques du procès de Rouen, plusieurs, et non des moindres, seront frappés.

Le prédicateur du Vieux-Marché, Nicolas Midi, fut un des premiers punis. Quelque temps après que le corps de la Pucelle eut été réduit en cendres, le sien commença à ressentir les morsures de la lèpre; la cruelle maladie poursuivit lentement son oeuvre, marquant du sceau de la justice divine la chair de ce malheureux.

Le tour de La Trémoille ne tarda pas non plus à venir. Au mois de juin 14.^3. un groupe de seigneurs français, escortés par une compagnie d'hommes d'armes, envahirent l'appartement qu'il occupait à Chinon dans le donjon du Coudray, première résidence de Jeanne à la cour. Le ministre, frappé à la tête par une épée, puis atteint dans l'abdomen par un coup de poignard, fut emmené prisonnier. A la demande de la reine et d'Yolande d'Aragon, le roi lit grâce aux conspirateurs et les déclara indemnes.

Guéri plus tard de ses blessures et rendu à la liberté moyennant une grosse rançon, Georges de la Trémoille fut définitivement écarté de la cour et du pouvoir. Il se retira dans son château de Sully, où il put méditer à l'aise sur la réalisation des décrets divins, auxquels toutes ses intrigues et tout son or n'avaient pu opposer que d'éphémères obstacles.

Charles d'Anjou, beau-frère de Charles VII, lui succède comme premier ministre, tandis que le connétable de Richemont est rappelé à la cour: la réconciliation négociée par la Pucelle sous les murs de Beaugency s'accomplit enfin.

Inversement, la discorde éclate entre les ennemis du royaume. Anne de Bourgogne, duchesse de Bedford. meurt à vingt-huit ans; bientôt après, une haine profonde sépare son frère et son mari, et c'est en vain que le cardinal de Winchester essaye de les rapprocher.

La France profite des divisions de ses adversaires. Les mois d'août et de septembre iq33 voient les plénipotentiaires du royaume réunis dans la capitale de l'Artois avec ceux de Bourgogne et d'Angleterre, sous la présidence du cardinal de Sainte-Croix, légat du Pape. Après de longs débats, les députés anglais — parmi lesquels on retrouve Cauchon et Guillaume Frard — se retirent, impuissants à empêcher la réconciliation de Philippe le Bon et de (maries VII, mais refusant de la contresigner. Ils apportent cette dure nouvelle à leur maître, l'ancien régent de France, et la pensée de l'inévitable perte du pays conquis frappe au coeur le prince anglais. Celui qui poussa au bûcher

MARTYRISÉE ET GLORIFIEE 5 I I

la guerrière de dix-neuf ans meurt à la fleur de l'âge, le 14 septembre 1433. en ce château du Bouvreuil qui retint si longtemps la jeune prisonnière; il expire dans cette ville môme de Rouen, théâtre de son crime.

Sept jours plus tard, le 21 septembre, l'église de l'abbaye Saint-Vaast d'Arras voit se dérouler une cérémonie imposante : c'est la proclamation de la paix, qui réunit en un seul faisceau les tronçons épars de la patrie française. La foule s'entasse dans le temple; lecture du traité lui est faite en chaire par un chanoine d'Arras. et bientôt les voûtes de l'édifice sacré retentissent du cri séculaire qui salua Jeanne dans sa marche à travers la France : « Noël ! Noël ! »

Les ducs de Bourgogne et de Bourbon sortent de l'église en se donnant le bras; ensemble ils reprennent le chemin de la Cour-le-Comte, la résidence ducale. L'enthousiasme est à son comble: on acclame les princes, on verse des larmes d'allégresse, et le soir, dans les carrefours de la vieille cité, des feux de joie s'allument.

La paix d'Arras secoua d'un frisson de bonheur la nation entière : c'était là l'événement prédit par Jeanne le 17 mars 14^1. événement qui. d'après les paroles mêmes de la Pucelle. devait ébranler tout le royaume.

Mais, dans la séance du 1 r mars iq3i. l'héroïne avait fait à ses juges cette autre déclaration prophétique :

— Avant sept ans. les Anglais perdront un gage plus grand que celui qu'ils ont perdu devant Orléans : autant dire qu'avec lui ils perdront tout en France.

Il s'agissait ici de Paris : en effet, si les Français parvenaient à s'emparer de la capitale, n'était-ce point par là même la défaite assurée de l'envahisseur?

Or. près de six années s'étaient écoulées depuis cette solennelle prédiction, quand Richemont s'apprêta à conquérir ce précieux gage pour le rendre à sa patrie.

Dans cette grande entreprise, le connétable procéda par une série d'opérations rappelant celles de la jeune guerrière au siège de la grande cité. Suivant la tactique de Jeanne, il place son quartier général à Saint-Denis et occupe les mêmes postes fortifiés sur les bords de la Seine: lui aussi fait passer aux Parisiens des lettres destinées à les rallier à la cause nationale. Bientôt, ainsi que cela s'était passé à deux reprises différentes au moment où la Pucelle approchait de la capitale, une conspiration est tramée par les bourgeois patriotes : cette fois, le complot réussit, et le i3 avril les portes de Paris sont ouvertes au vaillant connétable. Les agents du gouvernement anglais ainsi que la garnison ont juste le temps de se réfugier dans la bastille Saint-Antoine où ils sont assiégés : ils capitulent le dimanche i5 avril et vident la place le surlendemain.

Quand les Parisiens virent défiler, penauds, sous leurs yeux, tous ces hauts fonctionnaires, artisans de la tyrannie anglaise dont leur ville avait eu tant à souffrir, ils les accompagnèrent de lazzi et de huées. Au nombre des héros de cette piteuse aventure, se trouvait le juge de Jeanne : comme à son départ d'Arras. en septembre précédent. Cauchon put se souvenir des prédictions de sa victime.

Depuis la mort de cette dernière, rien ne réussissait plus à l'indigne prélat. Non seulement il n'avait pas été question de lui pour l'archevêché de Rouen, mais aucun siège plus important que Lisieux ne lui fut offert.

<>I2 l-A BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC

Le nouvel évêque de Lisieux se rendit au Concile de Baie en 1434. Avant refusé de paver les droits dus à la Chambre apostolique à l'occasion de son récent transfert, il fut excommunié par le trésorier général des finances pontificales. Cauchon ne tint aucun compte de cette sentence et continua de célébrer les Saints Mystères; alors on le déclara irrégulier, et son excommunication fut publiquement annoncée dans la cathédrale et les églises de Baie. Celui qui, injustement, avait prononcé les censures ecclésiastiques contre l'Envoyée du ciel se trouvait à son tour frappé des mêmes peines, avec cette différence, toutefois, que les foudres étaient lancées contre lui au nom du Souverain Pontife et que la proclamation en était faite devant les représentants de toute l'Eglise réunis en Concile.

Ses complices dans la perpétration du crime ainsi que ceux au profit de qui il l'avait commis continuaient à être frappés par la main de Dieu. Le comte de Warwick, successeur de Bedford à la régence du pays conquis, venait en [439 de trouver à son tour une mort prématurée dans ce même château de Rouen où il avait tant torturé la vierge de France.

D'Estivet, le promoteur cruel et grossier, qui. pourtant, ne résidait pas à Rouen, revint un jour dans cette ville et y mourut accidentellement : on retrouva son corps dans un bourbier.

Quant au traître Loyseleur, dépouillé de son canon icat et de la maison capitulaire qu'il occupe, il est obligé de vivre pauvre sur la terre d'exil, en attendant que l'apoplexie vienne le foudroyer dans une de ces églises de la ville de Baie où il a porté le scandale.

Le sort de ces malheureux fut-il une lumière pour Pierre Cauchon ? Que se passa-t-il dans l'àme du misérable durant les dernières années de sa vie? Une tradition relatée dans le manuscrit des évêques de Lisieux prétend que le juge inique aurait fait élever, en réparation du crime de Rouen, la belle chapelle de la Très Sainte Vierge placée à l'abside de la cathédrale Saint-Pierre

Parmi les legs que lit le triste évèque, il importe de signaler qu'il fonda dans son église de Saint-Cande-le-Vieux, de Rouen, une messe solennelle à perpétuité pour chaque jour de l'octave du Saint-Sacrement. Or, les anniversaires de la scène deSaint- Ouen. de la condamnation et de la mort de la Pucelle ainsi que de la messe sacrilège célébrée pontificalement par le juge inique dans la cathédrale de Rouen, le lendemain du supplice, coïncident exactement, du premier au dernier, avec les jours de cette octave.

Le malheureux fut appelé subitement au tribunal de Dieu, le 18 décembre 1442; il était alors dans son manoir de Rouen, recevant les soins de son barbier.

On lui lit dans la capitale de la Normandie, comme à Lisieux, de très solennelles obsèques: selon son désir, il reposa dans cette chapelle de la Sainte Vierge où il avait préparé sa tombe. I n beau mausolée de marbre blanc la recouvrit. Le 29 septembre iyS3, on descendit dans ce caveau le cercueil d'un de ses successeurs, M*r de Condorcet.

Quelque temps auparavant, mais postérieurement à 1763, le mausolée avait été brisé et ses fragments a\aient servi de matériaux pour l'obturation d'une fenêtre de la cathédrale.

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