CHAPITRE XVII
LE PEUPLE ADMET DIFFICILEMENT LA REALITE DE LA MORT DE JEANNE — LA GUERRE RECOMMENCE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE — PRISE DE ROUEN — LETTRE DE CHARLES Vil A GUILLAUME BOUILLE AU SUJET DU PROCÈS DE LA PUCELLE — ■ ENQUÊTE CIVILE DE 1455 SUR LE PROCÈS DE ROUEN — VICTOIRE DE FORMIGNY ET CONQUÊTE DE LA NORMANDIE — BATAILLE DE BLANQUEFOR1 11 PREMIÈRE OCCUPATION DE LA GUYENNE — LES ANGLAIS DÉFINITIVEMENT CHASSÉS DE FRANCE — CALIXTE III ORDONNE LA REVISION DU PROCÈS DE ROUEN LE II JUIN 1455
Les malheurs de la Pucelle n'avaient diminué en rien son renom dans l'imagination populaire. Les flammes du bûcher de Rouen et la flétrissure qui en rejaillissait juridiquement sur la victime avaient stupéfié les masses, mais n'avaient pu les convaincre ni de la prétendue sorcellerie de la jeune fille ni même, semble-t-il, de sa mort.
On avait beau redire au peuple que tout était fini, les regards se tournaient anxieusement vers la capitale de la Normandie; et l'espoir que l'Envoyée du ciel avait échappé au supplice demeurait toujours dans les cœurs. A Constantinople. où le bruit des événements était également parvenu, on refusait même, deux ans après le 3o mai 143 1. de croire à la captivité de l'héroïne.
Le 24 mars 1449. l'occupation de Fougères par François de Surienne, capitaine anglais, amena la rupture des trêves de Tours et la campagne de Normandie.
Les troupes françaises volèrent de succès en succès, et le 10 novembre le roi fit son entrée dans Rouen reconquis. A ce moment, le souci de l'honneur de Jeanne d'Arc semble s'être réveillé dans le cœur de l'indolent monarque. Les souvenirs douloureux que renfermait la malheureuse cité firent-ils impression sur son âme? Écouta-t-il les témoins du drame du Vieux-Marché redire la sainteté des derniers instants de la courageuse victime, ainsi que son inébranlable fidélité envers le prince qui l'avait si lâchement méconnue? Ou bien attendait-il. pour venger la mémoire delà vierge française, d'être en possession du territoire où s'était érigé le tribunal qui l'avait condamnée? Je ne sais; toujours est-il que le i5 février 1449 le souverain délivre la commission suivante :
Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, à notre aimé et fidèle conseiller, maître Guillaume Bouille, docteur en théologie, salut et affection.
11 y a déjà quelque temps, Jeanne la Pucelle a été prise et saisie par nos ennemis et adversaires de longue date, les Anglais, puis amenée en cette ville de Rouen ; ceux-ci ont fait instruire
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contre clic un procès par certaines personnes. Dans ce procès, nos ennemis se sont rendus coupables de nombreuses fautes et d'abus de pouvoir, à tel point qu'ils trouvèrent le moyen de satisfaire la grande haine qu'ils portaient à Jeanne en la faisant mourir injustement contre la loi et très cruellement. Voulant connaître la vérité sur ce procès et la manière dont il a été conduit, nous vous mandons, commandons et enjoignons expressément de faire une enquête et de prendre de justes et exactes informations sur ce sujet. Quand elles seront achevées, vous les apporterez ou les enverrez, closes et scellées, par devers nous et les i^ens de notre Grand Conseil. En outre, vous contraindrez par tous les moyens justes et convenables tous ceux que vous saurez posséder des documents, procédures ou autres choses touchant la matière, à vous les donner pour nous les envoyer ou apporter, afin que nous puissions y pourvoir de la façon qui nous paraîtra convenable. Par les présentes, nous vous en donnons commission, pouvoir et mandement spécial. Nousmandons et commandons à tous nos officiers, justiciers et sujets, d'obéir avec soin a VOUS et à ceux que vous commettrez et députerez pour cette affaire. Donné à Rouen le [5 février de l'an de grâce 1440, le 2N",L' de notre règne.
Signé : par le roi sur le rapport du Grand Conseil.
Daniel.
Le prêtre érudit auquel s'adressait cette lettre était doyen de la cathédrale de Novon et de Saint-Florent de Roye; auparavant, il avait été recteur de l'Université, et chargé par Charles VII d'une ambassade à Rome.
Dès les 4 et 5 mars, il fit comparaître devant lui sept témoins, parmi lesquels quatre Dominicains: .Martin Ladvenu, Jean Toutmouillé, Guillaume Duval. Isambard de la Pierre, et trois ecclésiastiques : Jean Massieu, Jean Beaupère et Guillaume Manchon. Nous connaissons les rôles que remplirent au procès ces personnages. Leurs réponses très intéressantes dévoilent déjà une partie des iniquités de la procédure : elles formèrent le point de départ d'un mouvement réparateur.
Charles VII toutefois continuait ses triomphes. Ses troupes remportaient le 14 avril la victoire de Formigny et achevaient en août la conquête de la Normandie. Puis le ier novembre iq5o la victoire de Blanquefort lui rendait la Guyenne, et en 145 1 Bordeaux et Bayonne capitulaient. En vain Talbot essayait-il un mouvement offensif; il fut définitivement vaincu le 17 juin 1453, à la journée de Castillon, où il trouva la mort avec son tils et l'un de ses neveux. C'était la conquête définitive. Sur tout le continent, les Anglais n'avaient plus que leur ancien port de Calais.
La dernière prophétie de Jeanne était accomplie. Charles VII régnait sur la France reconquise.
Cependant, après avoir achevé l'enquête que le roi lui avait confiée, Guillaume Bouille rédigea un mémoire concluant à l'injustice de la sentence exécutée au Vieux- Marché. A son exemple, d'autres hommes éminents vont enfin travailler à la réhabilitation de la vierge indignement flétrie.
En iq?!». des religieux Cordeliers du diocèse de Rouen, ayant été excommuniés par l'archevêque Raoul Roussel et ne voulant pas se soumettre, interjetèrent appel au Souverain Pontife. Deux célèbres canonistes romains. Théodore de Loi lis. juge au tribunal de la Rote, et Paul Pontanus, avocat consistorial. furent alors envoyés à Rouen pour examiner les éléments de la cause. ( >n profita de la présence de ces savants juristes pour leur remettre en mains toutes les pièces du procès de Jeanne, qu'ils étu-
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dièrcnt et approfondirent minutieusement; puis chacun établit un rapport où. preuves à l'appui, la Pucelle était complètement innocentée des accusations dont on avait voulu ternir sa mémoire.
Outre l'autorité que lui donnait la science de ses auteurs, cet avis revêtit bientôt une opportunité toute spéciale.
En effet. Guillaume d'Estouteville, évêque de Digne, créé cardinal en 1437 par Eugène IV. puis honoré également de la confiance de Nicolas V, qui lui contera en iq5i le titre de légat du royaume de France, plaça au nombre des savants dont il s'entoura Théodore de Lellis et Paul Pontanus.
Peu de temps après. Charles VII ayant chargé le nouveau légat de la revision du procès de Rouen, on comprend l'aide efficace que les délégués romains furent à même de donner au cardinal.]
Ce dernier appela pour siéger près de lui le Dominicain Jean Bréhal, inquisiteur de France, qui. à partir de cette époque, consacra son érudition juridique, son éloquence et tous ses talents à la réhabilitation de Jeanne d'Arc.
Ils arrêtèrent ensemble le texte de douze articles concernant l'iniquité accomplie par Pierre Cauchon. et. sur ce thème, le 2 mai iq52. cinq témoins, Guillaume Manchon, Pierre Migiet, Isambard de la Pierre. Martin Ladvenu et Pierre Cusquel, apportèrent leurs dépositions.
Dans l'intérêt de la cause, les juges comprirent alors qu'il y aurait lieu d'étendre les questions posées, et promptement un autre interrogatoire en vingt-sept articles fut établi. Le légat ayant été rappelé à Paris, transmit ses pouvoirs, en date du samedi G mai. à Philippe de la Rose, trésorier du Chapitre de Rouen.
Les lundi et mardi suivants, une nouvelle série de personnages défila devant les enquêteurs pour répondre aux vingt-sept articles : c'étaient, outre les cinq témoins déjà entendus par le tribunal, Nicolas Taquel, Pierre Boucher, Nicolas de Houppeville, Jean Massieu, Nicolas Caval, Guillaume du Désert. André Marguerie, Richard de Grouchet. Jean Lefebvre, Thomas Marie et Jean Favre.
Les dépositions recueillies ne laissèrent aucun doute sur 'existence de graves illégalités : une revision du procès s'imposait.
Mais le gouvernement d'Henri VI. comprenant le but poursuivi par le roi de France et saisissant l'opprobre qui rejaillirait sur l'Angleterre en cas d'annulation de la procédure contre Jeanne, dut opposer en cour romaine toutes les forces de sa diplomatie au projet caressé par Charles VII. Le ton des pièces contemporaines montre bien, d'ailleurs, que le souverain français voulait avant tout relever, par une éclatante réparation, son honneur gravement atteint dans le premier procès. Le cardinal d'Estouteville disait notamment, en lui envoyant le compte rendu de la double enquête :
L'inquisiteur de la foi et maître Guillaume Bouille, doyen de Xovon, s'en vont présentement vers vous. Ils vous exposeront en détail ce qui a été faitau procès de Jeanne la Pucelle. Et parce que je sais que la chose touche grandement à votre honneur et à votre dignité, je m'y suis employé de tout mon pouvoir et m'y emploierai toujours comme un bon et lovai serviteur doit faire pour son maître.
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L'affaire n'avança pas, néanmoins, avec la rapidité souhaitable. De graves préoccupations agitaient l'Europe : celle-ci subissait le châtiment de ses guerres intestines et de sa complicité dans les schismes, qui. peu de temps auparavant, avaient déchiré l'Eglise. Les puissances chrétiennes, au lieu de s'unir comme le leur avait recommandé la Pucelle, s'étaient divisées, tandis que les musulmans approchaient, semant la ruine et le carnage. Mahomet II venait de s'emparer de Constantinople. le 2() mai iq53.
Bref, l'enquête commencée par le cardinal d'Estouteville demeura suspendue. La diplomatie anglaise en cour de Rome réussit sans doute à représenter la procédure du légat comme une démarche purement politique de la cour de France.
Il existait heureusement un autre moyen de revision qui tenait à l'écart la personne du roi de France et mettait en avant la seule question judiciaire du recours au Pape. Les parents de Jeanne avaient été lésés dans leur honneur et leur réputation par l'injuste sentence. C'est à eux qu'il appartenait donc relever l'appel que l'innocente victime avait fait entendre avant de mourir et de s'adresser directement au Souverain Pontife. Jacques d'Arc et Jacquemin étaient morts, mais Isabelle Romée survivait avec ses deux autres enfants, Pierre et Jean; ils rédigèrent une supplique au Saint- Père dans laquelle ils se plaignaient du crime commis contre leur lîlle et sœur.
En 1455, Jean Rréhal. porteur de la supplique, partait pour Rome, voyageant toujours aux frais du roi.
Malheureusement, la mort enleva Nicolas V au cours de cette affaire, le 24 mars iq55.
Son successeur, le cardinal Alphonse Borgia, couronné le 20 avril sous le nom de Calixte III. se hâta d'examiner la requête de la mère et des frères de la Pucelle, et dès le 1 i juin suivant il promulguait le rescrit qu'on va lire:
Calixte, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos vénérables Frères, l'archevêque de Reims, les évèques de Paris et de Coutances, salut et bénédiction apostolique.
Nous écoutons volontiers les humbles requêtes de ceux qui s'adressent à nous et nous leur accordons des grâces opportunes. Il nous a été présenté naguère de la part de nos chers fils Pierre et Jean, appelés d'Arc, laïques, et de notre chère fille en Jésus-Christ, Isabelle, leur mère, de la part aussi de quelques-uns de ses parents du diocèse de Toul, la requête suivante: Bien qu'autrefois Jeanne d'Arc, sœur de Pierre et de Jean et fille d'Isabelle, leur mère, eût pendant sa vie détesté toute sorte d'hérésie, qu'elle n'eût jamais cru, affirmé, embrassé tout ce qui sentait l'hérésie, qu'elle observât les traditions de la foi catholique et de la Sainte Eglise romaine, cependant feu Guillaume d'Estivet, ou un autre, alors promoteur des affaires criminelles près de la cour épiscopale de Beauvais, sur l'ordre, très vraisemblablement, de certains ennemis de Jeanne, de ses frères et de sa mère, adressa un faux rapport à Pierre, évêque de Beauvais, de bonne mémoire, ainsi qu'à Jean l.emaitre, encore vivant, professeur, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, alors vice-inquisiteur de l'hérésie pour ce pays, disant que Jeanne, qui séjournait en ce moment dans le diocèse de Beauvais, était coupable d'hérésie et d'autres crimes contraires à la foi. I. 'évêque et Jean l.emaitre commencèrent sons ces prétextes et en se basant sur cette fausse relation une enquête contre Jeanne. Ils enfermèrent Jeanne sans y être contraints ni par l'évidence de la chose, m par des soupçons fondés, ni par les cris de l'opinion. Enfin, bien que par une telle enquête ils n'aient pas
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constaté (et ils ne le pouvaient pas) que Jeanne fût coupable d'hérésie ou ait agi contrairement à la foi, bien qu'elle n'eût commis aucun crime ou excès de ce genre, qu'elle n'eût adhéré à aucune erreur contraire à la foi, attendu que ces accusations n'étaient ni notoires ni vra et bien que Jeanne eût demandé à l'évêque et à Jean Lemaître s'ils persistaient à soutenir qu'elle eût jamais dit, ou qu'elle disait quelque chose qtii lût hérétique ou contraire à la foi, d'en remettre l'examen au Siège apostolique dont elle était prête alors à subir le jugement, ils enlevèrent cependant à Jeanne tout moyen de défendre son innocence, ne tenant pas compte des règles du droit, n'en faisant qu'au gré de leur volonté, et procédant avec nullité; pour terminer, ils ont rendu contre elle une sentence définitive inique par laquelle ils l'ont jugée hérétique et déclarée convaincue de tous les crimes et excès dont elle était accusée.
A la suite de cette sentence, Jeanne a été iniquement livrée au dernier supplice par le bras séculier (et cela au grand péril des âmes de ceux qui l'ont condamnée), pour l'ignominie et l'opprobre, pour la ruine, l'offense et l'injure de sa mère, de ses frères et de ses parents susdits
En conséquence, les frères, la mère et les parents susdits, désirant agir avant tout pour recouvrer leur honneur et celui de Jeanne, et voir effacer la marque d'infamie qui en est indûment résultée, nous ont fait humblement supplier de vouloir bien confier la cause de nullité dont il s'agit et de réhabilitation de Jeanne à des personnes qui auraient charge d'en connaître et de la résoudre selon le droit.
Nous donc, accueillant favorablement cette supplique, mandons par les présentes lettres apostoliques à Votre Fraternité que vous, ou deux de vous, ou un seul — après vous être adjoint un délégué de l'inquisition au royaume de France et avoir appelé dans la cause le sous-inquisiteur actuel établi dans le diocèse de Beauvais, ainsi que le promoteur des affaires étrangères criminelles de la cour de ce même diocèse de Béarnais, — et aussi après avoir appelé dans la cause tous ceux qui sont à évoquer en pareil cas, après avoir entendu les deux parties sur tout ce qui vient d'être dit, vous déclariez, et cela sans appel, ce qui vous semblera juste; et ce que vous aurez décidé ainsi, nous vous mandons de le faire observer avec fermeté, sous la sanction des censures ecclésiastiques, le tout nonobstant constitution, ordres apostoliques et toutes autres choses contraires.
Donné à Rome, à Saint-Pierre, l'an de l'Incarnation de Xotre-Seigneur, MCCCCLY, le onze juin, la première année de notre pontificat.
S. CoNMI.IAÏI.
Le Pape enfin avait parlé.
Pour la première fois, un tribunal romain s'occupait de la cause de l'humble et sublime Envoyée de Dieu.
Celle qui. en ce monde, réclamait les droits de l'immortelle royauté du divin Sauveur pouvait attendre avec confiance le verdict du Vicaire de Jésus-Christ.