‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 106 sur 117 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

LE PROCES DE REHABILITATION EST OUVERT A NOTRE-DAME DE PARIS — LES DELEGUES PONTIFICAUX: JUVÉNAL DES URSINS, ARCHEVÊQUE DE REIMS; RICHARD DE LONGUEIL, ÉVÈQUE DE COUTANCES ] G\ [LLAUME CHARTIER, ÊVÊQUE DE PARIS, ADMETTENT LA REQUÊTE D'iSABELLE ROMÉE — DU 12 AU 20 DÉC1 MBRE 1435, PREMIÈRE SESSION DU TRIBUNAL A ROUEN — SIMON CHAPITAULT, PROMOTEUR 1)1 PROCÈS, ET GUILLAUME PRÉVOTEAU, PROCUREUR DE LA FAMILLE D'ARC — CITATION DE l'ÉVÊQUE ET DE L'OFFICIAL DE BEAUVAIS — ■ LES TROIS ENQUÊTES: AU PAYS NATAL DE L'A PUCELLE, A ORLÉANS ET A PARIS — ■ TÉMOIGNAGES REÇUS A ROUEN — MÉMOIRES DE MARTIN BERRUYER, ÉVÈQUE DU MANS, ET DE JEAN BOCHARD, ÉVÈQUE d'aVRANCHES — LA RÉCOLLECTION DE JEAN BRÉHAL — INSTANCE DE JEAN D'ARC POUR LA PROMPTE CONCLUSION — DERNIÈRE SÉANCE, LE MERCREDI 7 JUILLET 1456 — TENEUR DE LA SENTENCE DÉFINITIVE — CÉRÉMONIES EXPIATOIRES DE ROUEN ET D'ORLÉANS — MONUMENTS COMMÉMORATIFS

Le 7 novembre 1455, une scène inoubliable se déroula dans la vaste nef de Notre- Dame de Paris.

Jean Ju vénal des Ursins, archevêque de Reims ; Guillaume Chartier, évêque de Paris, et Jean Bréhal, inquisiteur de France, avaient pris place dans le chœur de l'église; ils siégeaient là comme délégués du Souverain Pontife, afin d'examiner la requête adressée en cour de Rome par les parents de la Pucelle.

Bientôt, le portail de la cathédrale s'ouvrit et une femme en deuil, appuyée sur le bras d'un de ses fils, se présenta: c'était Isabelle Romée avec Pierre d'Arc; elle tenait à la main le rescrit du pape Calixte III et était suivie de Pierre Maugier, l'avocat qu'elle avait choisi. Nombre de personnages ecclésiastiques et laïques, ainsi que plusieurs dames d'honnête condition, leur faisaient cortège.

La pauvre veuve s'avança jusqu'à l'endroit où l'attendaient les juges : elle s'agenouilla, et. les yeux remplis de larmes, la voix entrecoupée de sanglots, parla en ces termes:

— J'avais une fille née de légitime mariage; par mes soins elle avait été baptisée, puis munie comme il convient du sacrement de confirmation. Bien que je sois de condition simple, je n'en ai pas moins élevé cette enfant dans la crainte de Dieu et selon les traditions de l'Eglise. Les malheurs de la France, à cette époque, étaient sans nombre; ma fille y compatissait de tout son cœur : elle jeûnait et priait pour leur cessation. Cette enfant, qui n'avait jamais commis contre la religion catholique le moindre délit, a été traduite en jugement sous l'inculpation de fautes contre la foi,

et cela par le fait des haineux adversaires de son prince, de ses concitoyens et du

peuple auquel elle appartenait par sa naissance. Des juges, sans autorité légitime, lui tirent un procès injuste et violent, malgré ses protestations et ses appels réitérés, et lui enlevèrent jusqu'au moyen de présenter sa défense. S 'écartant des règles du droit, ils lui imputèrent de faux crimes, rédigeant, pour les présenter à la consultation des juristes, certains articles mensongers, absolument différents de ses réponses; parce moven. ils la condamnèrent iniquement, et bien que le matin même elle eût reçu avec une très grande dévotion la Sainte Eucharistie, les barbares, au péril de leurs âmes. la brûlèrent très cruellement sur un bûcher: perte irréparable et note d'infamie pour

moi. sa mère, et pour tous les miens!

L'émotion étouffait l'infortunée Isabelle : ses forces commençaient à défaillir. Ceux qui l'accompagnaient, la relevant, l'aidèrent à formuler sa requête, insistant sur les vertus de la Pucelle, les iniquités de son procès, les motifs qui en avaient retardé jusqu'à ce jour la demande d'annulation. Tandis qu'ils parlaient, la mère de l'héroïne présentait tour à tour à chacun des délégués pontificaux le rescrit de Calixte III.

Après avoir adressé à la malheureuse mère quelques paroles de consolation, les commissaires apostoliques l'interrogèrent assez longuement sur elle-même et sur sa fille Jeanne; puis, ayant pris connaissance en particulier du rescrit pontifical, ils ordonnèrent la lecture publique de cet acte qui les constituait juges au nom du Saint-Siège. Par l'organe de l'archevêque de Reims, ils déclarèrent alors qu'ils acceptaient le mandat et firent la promesse solennelle de se conformer aux ordres de Rome et d'instruire la cause en toute justice.

En conséquence, assignation fut donnée aux demandeurs de se présenter le 17 novembre à la salle des audiences de l'évèché de Paris, afin d'y accomplir la formalité de la remise des lettres apostoliques devant les notaires et les magistrats convoqués à cet effet, et de voir introduire l'affaire, si, après mûre réflexion, ils persistaient dans leur dessein.

Au jour dit. les délégués pontificaux se trouvaient entourés d'une élite de personnages ecclésiastiques, parmi lesquels on remarquait les abbés de Saint-Denis, de Saint-Germain des Prés et de Saint-Magloire; ceux de Saint-Lô. du diocèse de Coutances ; de Saint-Crépin. de Soissons; de l'abbaye de Cormeilles, de Lisieux. Enfin. Guillaume Bouille et d'autres notables docteurs complétaient cette illustre assemblée. Denis le Comte et François Ferrebouc faisaient, comme à la séance précédente, les fonctions de secrétaires.

Autour d'Isabelle Romée. des dames d'Orléans avaient voulu prendre place.

L'avocat Pierre Maugier déposa respectueusement entre les mains des délégués apostoliques le rescrit de Calixte III, dont l'authenticité fut reconnue. Séance tenante, maître Jean Cruisy, greffier à la cour épiscopale de Paris, donna lecture de cette pièce fondamentale qui fut définitivement acceptée. L'avocat d'Isabelle témoigna alors le désir de prendre la parole en langue française; mais les prélats iqui n'avaient pas encore rempli les formalités les constituant juges de la requête) ne lui accordèrent satisfaction qu'à la prière pressante des assistants. Pierre Maugier prononça donc un plaidoyer dans lequel il précisait ce point : que la demande en revision du procès de Rouen écartait la mise en cause des nombreux assesseurs, considérés comme frauduleusement consultés, et portait uniquement contre les deux juges, Pierre Cauchon et

Jean Lemaître, et contre le promoteur Jean d'Estivet. Cette précaution était habile, puisque beaucoup d'assesseurs vivaient encore, plusieurs occupant même des situations considérables.

Le discours terminé', l'archevêque de Reims et l'évêque de Paris déclarèrent le tribunal définitivement constitué par l'adjonction du « Révérend professeur de sacrée théologie, et religieux maître Jean Bréhal, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, l'un des deux inquisiteurs de la perversité hérétique au royaume de France », présent à tous les actes déjà acomplis, et désigné par eux nominativement pour être au même titre qu'eux dépositaire de l'autorité apostolique, conformément à la clause qui le concernait dans le rescrit de Calixte III.

A la fin de la séance, il fut décidé que les parties intéressées seraient appelées à Rouen du 12 au 20 décembre.

Les membres de la famille de Jeanne, légitimement empêchés de se rendre dans cette ville, donnèrent procuration. Isabelle Romée et Pierre d'Arc firent établir la leur le iS novembre en un seul et même acte; quant à celle de Jean d'Arc, elle est rédigée séparément en date du 24 novembre.

L'introduction de la cause fut affichée et proclamée aux portes des églises dans la capitale de la Normandie. L'évêque de Beauvais, Guillaume de Ilellande et son promoteur, maître Bredouille, furent assignés en qualité de successeur de Cauchon et de d'Estivet, ainsi que le prieur des Dominicains de Beauvais comme représentant le vice-inquisiteur de ce diocèse.

Divers incidents signalèrent cette première session : les personnages du diocèse de Beauvais qui avaient été convoqués ne parurent point, et Guillaume Manchon livra au tribunal la minute originale du procès de condamnation. On débuta alors par l'audition des témoins rouennais. Le dernier jour, un délégué de Jacques de Rinel, l'aîné des petits-neveux de Pierre Cauchon, se présenta pour déclarer que la famille du prélat défunt renonçait à défendre le procès intenté à Jeanne d'Arc en 1 43 1 . par l'évêque son parent; toutefois, Jacques de Rinel se prévalait des lettres de sauvegarde et des amnisties qui le couvraient de toute conséquence pécuniaire relative à la succession non encore liquidée du juge inique.

Après cette comparution qui eut lieu le 20 décembre, le procureur de la famille d'Arc, Guillaume Prévôteau, consentit à mettre hors de cause les héritiers de Pierre Cauchon, puis requit la contumace contre les non comparus.

Le promoteur Chapitault prononça à son tour un réquisitoire dans lequel il prouva que le procès de la Pucclle était vicié. Il allégua des faits précis, et demanda, pour les établir, qu'on fît une enquête au pays natal de Jeanne et une information sur sa vie et sur ses mœurs.

L'enquête prescrite au pays de Jeanne d'Arc commença le 28 janvier pour se terminer le 1 1 février. Trente-quatre témoins 1 1 1, tant à Domremy qu'à Yaucouleurs,

Parmi ces témoins nous trouvons: Béatrix Kstellin, Jeannette Thévenin, Jeannette Thiesselin, Thévenin le charron, Pierre le drapier, Gérard Guillemette, Hauviette, Simon Musnier, Mengette, Jean de Metz, Durand Laxart, Henri de Royer et Catherine, sa femme, Bertrand de Poulengy, dont n< us avons relaté précédemment les nombreuses relations avec Jeanne d'Arc.

vinrent, l'un après l'autre, proclamer la foi profonde comme la pureté parfaite de leur compatriote.

Au jour fixé, c'est-à-dire le 16 février, Guillaume Chartier et Jean Bréhal reprirent les séances de Rouen. Cette fois, maître Réginald Bredouille, promoteur de Beauvais, se présenta au nom de son évêque et en son propre nom. en même temps que le Dominicain Jacques Chaussetier, prieur du couvent d'Evreux, arrivait comme délégué de son confrère, le prieur de Beauvais. On exhiba les cent et une allégations que la famille d'Arc voulait opposer au procès et à la sentence de condamnation de Jeanne, puis on invita les comparants à les contester; mais l'un et l'autre invoquant diverses raisons s'y refusèrent, et affirmèrent qu'ils se désintéressaient de ce procès, Les juges déclarèrent alors les cent et un articles acquis au débat et décidèrent qu'ils serviraient de base aux enquêtes qu'on allait faire à Orléans et à Paris. En terminant, le tribunal fixa pour le 7 avril la prochaine réunion à Rouen.

Jean Juvénal des Ursins, s 'étant adjoint Guillaume Bouille comme commissaire suppléant, se rendit immédiatement à Orléans, où l'audition des témoins commença le 22 février. Le comte de Dunois comparut le premier; puis, trois jours après, on appela Raoul de Gaucourt ; le 8 mars, ce fut le tour le Guillaume de Ricarville et de maître Réginald Thierry, doyen de Mehun-sur-Yèvre. Enfin, le 16 mars, les prêtres, les bourgeois et bourgeoises d'Orléans, survivants du siège, défilèrent devant le tribunal au nombre de trente-six, apportant à leur Libératrice un témoignage enthousiaste.

L'enquête de Paris s'ouvrit le 2 avril, et après quelques interruptions se termina le 11 mai, jour où le duc d'Alençon vint rappeler ses souvenirs sur Jeanne d'Arc et raconter notamment la glorieuse bataille de Patay (1 1.

Cependant, Guillaume Chartier et Jean Bréhal, partis avant les derniers interrogatoires, furent à Rouen le 10 mai. Le 14, maître Seguin de Séguin, de l'Ordre des Erères Prêcheurs, doyen de la Faculté de théologie de Poitiers et même de la Commission qui dans cette dernière ville avait examiné Jeanne en 1429, vint à Rouen apporter un témoignage de pieuse admiration en faveur de l'héroïne, qui jadis, nous nous en souvenons, l'avait si agréablement plaisanté (2).

Enfin, en réponse à la demande qu'il avait faite au brave écuyer de la Pucelle, l'archevêque de Reims reçut de Jean d'Aulon une déposition écrite. Celle-ci fut remise à Lyon, le 28 mai. entre les mains de Jean Despret, nommé à cet effet vice-inquisiteur par Bréhal. C'est la dernière qui fut recueillie par le tribunal de réhabilitation. Cent quinze personnes, répandues sur divers points du royaume, étaient venues témoigner de la haute vertu de Jeanne.

Vers la même époque, les délégués du Saint-Siège se réunirent à Paris pour étudier

(1) Parmi les déposants il faut citer encore: Louis de Coûtes, Marguerite La Touroulde, Fr. Jean Pàquerel et Aimond de Macy.

(2) On entendit à Rouen, à la suite du savant Dominicain de Poitiers: Pierre Migier, Guillaume .Manchon, Jean Massieu, Martin Ladvenu, Nicolas de Houppeville, Jean Lefèvre et plusieurs autres témoins des souffrances de Jeanne.

t)22 LA BIENHEUREUSE JEANNE D ARC

les dossiers des enquêtes et le fond de la cause. C'est alors qu'ils se firent présenter tous les mémoires rédigés depuis cinq ans par les canonistes et les théologiens dont j'ai cité les noms plus haut. Ils y ajoutèrent le traité de Jean Gerson, que les lecteurs connaissent, et sans doute aussi — bien qu'on n'en trouve aucune mention dans tout le procès de réhabilitation — celui de Jacques Gélu. A toutes ces études, déjà si sérieuses, ils joignirent le travail qu'ils axaient sollicité de Martin Berruyer. évêque du .Mans, et que ce prélat avait achevé le 7 avril précédent, ainsi qu'une consultation d'un théologien réputé. Jean Bochard. évêque d'Avranches. alors de passage à Paris.

Jean Bréhal fut chargé par ses collègues de rédiger, sur l'ensemble de la cause, un mémoire général. Ce travail, dont l'inquisiteur avait préparé de longue main les éléments, est tout à fait remarquable. On le connaît dans l'histoire sous le nom de « Récollection de Jean Bréhal ».

Il se divise en deux parties ; la première s'occupe des événements qui formèrent la base du jugement prononcé par Pierre Cauchon, c'est-à-dire des apparitions, révélations et prédictions imputées à l'accusée comme autant de crimes; des hommages qu'elle aurait rendus aux esprits lui apparaissant, de sa conduite vis-à-vis de ses parents, des habits d'homme qu'elle porta, des paroles qu'on lui reproche plus particulièrement, enfin de sa soumission à l'Kglise et de la récidive.

Dans la seconde partie, Jean Bréhal expose la procédure suivie par l'infâme prélat ; il prouve l'incompétence et l'animosité des juges, parle de la prison et des geôliers de la victime, des causes de récusation et d'appel pour le procès, de l'altération des articles; il traite aussi de l'abjuration de Saint-Ouen, des multiples interrogatoires subis par l'accusée, des défenseurs et assesseurs présents aux débats, des qualifications attribuées à la cause, et enfin de la sentence.

Le iS juin. Jean d'Arc, frère de la Pucelle, accompagné du promoteur, ainsi que de Prévùteau, procureur d'Isabelle et de Pierre d'Arc, fit auprès des commissaires pontificaux une démarche pour hâter le dénouement de l'affaire. Cette requête reçut bon accueil et le ministère public fut admis à soumettre ses conclusions à la prochaine audience, fixée à Rouen pour le jeudi rr juillet.

Le 2 juillet, le promoteur, maître Chapitault. développa son réquisitoire; il se ralliait sans réserve aux conclusions de la famille d'Arc. Alors le tribunal fixa au 7 juillet le prononcé de la sentence définitive.

Cette date tombait précisément un mercredi ; c'était à pareil jour de la semaine que Jeanne avait été injustement brûlée. Vingt-cinq années auparavant, presque date pour date. Jean Graverend, inquisiteur de France, avait, dans une église de Paris, au milieu d'un immense concours de peuple, flétri publiquement l'honneur de la Pucelle.

Des le matin à H heures, disent, les RR. PP. Belon et liai me, la grande salle du palais archiépiscopal présenlait un aspect imposant. I. "archevêque de Reims, Jean Juvénal des Ursins, occupait le siège de la présidence. A ses cotés se tenaient l'évêque de Paris. Guillaume Chartier; l'évêque de Coutances, Richard Olivier, et l'inquisiteur général de France, Jean Bréhal. Le promoteur de la cause, maître Simon Chapitault. avait pris place à son banc. L'un

des frères de la Pucelle, Jean d'Arc, était à la barre, assisté de l'avocat et du procureur de sa famille, maîtres Pierre Maugier et Guillaume Prévùteau. Dans la partie réservée au public, il v avait un groupe assez considérable de prêtres et de laïques. In certain nombre de clercs avaient été convoqués pour entendre, en qualité de témoins jurés, la lecture de la sentence définitive et certifier la légalité de la procédure. Parmi eux on remarquait le Dominicain

l-'r. Martin Ladvenu

L'audience s'ouvrit selon les formes usitées. Puis l'archevêque de Reims, en son nom et au nom de ses collègues de la Commission pontificale, promulgua la sentence dont les termes, préalablement délibérés et fixés d'un commun accord, avaient été mis par écrit.

Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit. Amen.

Revêtus de l'autorité apostolique pour l'affaire dont il s'agit, nous, Jean par la grâce de Dieu archevêque de Reims, Guillaume èvèque de Paris, Richard évêque de Coutances, et Jean Bréhal, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, professeur de théologie sacrée, l'un des deux inquisiteurs du mal hérétique au royaume de France, juges spécialement délégués par notre Saint-Père le Pape actuellement régnant;

Vu le procès solennellement plaidé devant nous, en vertu du mandat apostolique à nous adresse et par nous respectueusement accepté ;

Dans la cause concernant honnête femme veuve Isabelle d'Arc, mère; Pierre et Jean d'Arc, frères germains, naturels et légitimes de feu Jeanne d'Arc, de bonne mémoire, vulgairement dite la Pucelle.

Ladite cause suivie en leur nom.

Contre le sous-inquisiteur du mal hérétique au diocèse de Beauvais, le promoteur des affaires criminelles près la cour épiscopale de ce même siège, et aussi le révérend père en Christ et seigneur Guillaume de Hellande, évêque de Beauvais, et contre tous autres et chacun en particulier qui pour, raient avoir intérêt en cette cause, tous défendeurs, conjointement et divisément;

Vu, relu à maintes reprises et examiné les originaux, instruments, pièces, actes, notes et protocoles dudit procès.

Après avoir longuement étudié tous ces documents.

Ft après avoir collationné nous-mêmes et comparé avec le texte définitif la minute même du procès

Et celles auxquelles il a été procédé au début du procès actuel par nous et nos commissaires;

Vu aussi et considéré divers traités de prélats, docteurs et praticiens célèbres et très autorisés.

Vu les dépositions et attestations des témoins entendus sur la vie de ladite défunte au lieu de son origine, sur son départ, sur son examen en présence de plusieurs prélats, docteurs et autres gens experts, à ce connaissant; en présence, notamment, de révérendissime père Regnault, alors archevêque de Reims et métropolitain dudit évêque de Beauvais, examen fait à Poitiers et ailleurs à diverses reprises, sur la merveilleuse délivrance de la cité d'Orléans, sur le voyage en la cité de Reims et le couronnement du roi, et sur les diverses circonstances du procès, les qualités, le jugement et la procédure;

Kntendu ensuite notre promoteur qui, après examen de ces dires, déclare s'adjoindre pleinement aux demandeurs ;

Après qu'il a été conclu dans la cause au nom du Christ, et que ce jour a été assigné par nous pour rendre sentence;

Après avoir vu avec grande maturité, pesé, examiné toutes et chacune des choses susdites, ainsi que certains articles commençant par ces mots: « Une femme » que les juges du premier procès ont prétendu avoir été extraits des aveux de la dite défunte, et qui ont été transmis par eux a grand nombre de personnes illustres pour en avoir avis: articles que notre promoteur ainsi que les demandeurs susdits ont attaqués comme iniques, faux, dressés en dehors des interrogatoires de Jeanne et d'une manière mensongère;

Après avoir eu mûre délibération tant au sujet des actes préparatoires que de la décision même, avec des personnes à la t'ois expertes, autorisées et prudentes ;

Vu leurs opinions écrites ou verbales, données et fournies tant sur la forme que sur le fond du procès, d'après lesquelles les actions de ladite défunte sont plutôt dignes d'admiration que de condamnation, et le jugement la condamnant doit être considéré comme étrange, tant en la forme qu'en son essence;

En premier lieu, nous disons, parce que la justice l'exige, déclarons que les articles commençant par ces mots : « Une femme », qui se trouvent insérés au prétendu procès et instrument des prétendues sentences portées contre ladite défunte, ont dû être, ont été, sont avec corruption, dol, calomnie, fraude et malice, extraits de ce prétendu procès et desdits prétendus aveux de ladite défunte;

A cause de cela, nous cassons, anéantissons, annulons ces mêmes articles, comme faussement.

calomnieusement, dolosivement extraits et comme contraires aux aveux mêmes de l'accusée, et ordonnons, par le présent jugement, qu'après qu'ils auront été détaches du procès ils soient lacérés;

En second lieu, après avoir examiné avec grand soin les autres parties de ce même procès, particulièrement les deux sentences qui y sont contenues, qualifiées par les juges de lapse et de relapse; et après avoir aussi longuement pesé la qualité des juges et de tous ceux sous lesquels et en la garde desquels ladite Jeanne a été détenue;

Vu les récusations, soumissions, appels et requêtes nombreuses par lesquels Jeanne a maintes fois demande avec instance qu'on la déférât, elle, ses paroles et ses actes, et la cause elle-même, au Saint- Siège apostolique, et à notre très saint Seigneur le Souverain Pontife, se soumettant elle-même et sa cause tout entière à son jugement;

Attendu que sur la matière de ce procès une prétendue abjuration, entachée de fausseté et de ruse, avait ete arrachée à Jeanne par violence et crainte en présence du bourreau et sous la menace du bûcher, sans que la défunte l'ait aucunement prévue et comprise;

Considéré avec soin toutes et chacune des choses qu'il y avait lieu d'examiner, Nous, juges en cette cause, ayant Dieu seul devant les yeux, par cette sentence définitive que siégeant sur ce tribunal nous portons;

Nous disons, prononçons, décrétons et déclarons lesdits procès et sentences remplis de dol, de calomnie, d'iniquité, d'inconséquences et d'erreurs manifestes, tant en fait qu'en droit; disons qu'ils ont été, sont et seront, ainsi que l'abjuration susdite, leur exécution et tout ce qui a suivi, nuls, non avenus, sans valeur ni effet;

Néanmoins, en tant que de besoin, et ainsi que la raison nous le commande, les cassons, anéantissons, annulons et déclarons vides d'effet;

Déclarons que ladite Jeanne et ses parents, demandeurs en la cause actuelle, n'ont, à l'occasion de ce procès, contracté ni encouru aucune note ou tache d'infamie; déclarant en outre que Jeanne est exempte et indemne de toutes conséquences de ce genre et en tant que besoin serait, l'en déli- \ rant absolument:

Ordonnons que l'exécution et la solennelle publication de notre présente sentence auront lieu surle-champ en cette cite, en deux endroits différents, savoir:

Aujourd'hui même, sur la place Saint-Ouen, après une procession générale et un sermon public;

Demain, sur le Vieux-Marché, au lieu même où ladite Jeanne a été suffoquée par une flamme cruelle et horrible: en même temps auront lieu à cet endroit une prédication générale et l'érection d'une croix convenable pour la perpétuelle mémoire de la défunte, pour l'invocation de son salut et de celui des autres défunts.

Déclarons nous réserver de faire ultérieurement exécuter, publier et, pour l'honneur de sa mémoire, signifier avec éclat notre dite sentence dans les cités et autres lieux insignes du rovaume partout où nous le trouverons bon; sous réserves enfin de toutes autres formalités qui pourraient être encore à faire.

Fait à Rouen dans le palais archiépiscopal, l'an du Seigneur i|5ô, le septième jour du mois de juillet.

Après la sentence définitive, dit le manuscrit de d'I'rfé, rendue dans le palais archiépiscopal de Rouen, l'exécution publique suivit. Par les processions générales et les prédications qui eurent lieu avec grande solennité et très dévotement, l'abomination et l'iniquité du premier procès furent révélées hautement au peuple tout entier.

Malheureusement les détails manquent sur les solennités célébrées à Rouen. I ne croix fut élevée sur la place du Vieux-Marché, à l'endroit même où la Libératrice axait rendu le dernier soupir; le temps la lit disparaître. On la remplaça vers i5o5 par un monument commémoratif qui fut disposé pour servir de fontaine; seulement on l'éloigna du véritable lieu du supplice et on la bâtit sur une petite place des alentours. En avril 1 7^4. cette fontaine fut détruite et la vieille statue de Jeanne d'Arc, qtii la surmontait, placée en séquestre; jamais plus on ne la revit dans la suite.

Toutefois, le public s'émut de cet acte d'ingratitude nationale. Le Parlement se saisit de la question, et. sur son ordre, la municipalité de Rouen inaugura en iy55 une nouvelle fontaine de la Pucelle que l'on voit encore actuellement.

Orléans ne resta pas en arrière. En 1451"), Pévêque de Coutances et Jean Bréhal avaient été chargés de présider dans cette ville une cérémonie en l'honneur de la guerrière. Quelques années plus tard, un monument fut érigé à l'entrée du pont des Tourelles.

La reconnaissance des Orléanais pour leur Libératrice ne devait jamais s'éteindre; malgré les siècles écoulés, elle est encore aussi vivace et fera toujours la gloire de la patrie.

Enfin, une tradition touchante nous représente le comte de Dunois s'associant à ces pieuses manifestations et élevant en mémoire de la jeune guerrière une croix expiatoire sur laquelle on lit : Croix. Pucelle. 1456.

Charles VII, informé de l'heureux résultat du procès, s'empressa d'envoyer au S ouverain Pontife une délégation pour le remercier : elle se composait de Jean Bréhal et de Guillaume Bouille, accompagnés de deux Dominicains.

Après avoir lu le récit succinct de la réhabilitation, on peut être fixé sur la bonne foi de quelques sectaires quand ils prétendent que l'Eglise romaine du xv siècle était complice du crime que les Anglais et Pierre Cauchon commirent contre la vierge envoyée par Dieu au secours de la Erance.

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