SUR LE DOUTE
Doit-on signer la Commission d'introduction de la cause dans le cas et pour l'effet dont il s'agit ?
Dieu qui. selon la parole de l'Apôtre, appelle ce qui n'est pas comme ce qui est, suscita au commencement du \V siècle Jeanne d'Arc, pour relever les destinées de la patrie presque abattue par la guerre acharnée entre les Français et les Anglais et en même temps pour revendiquer la liberté et la gloire de la religion qui se trouvait en conditions bien douloureuses.
Elle naquit en Lorraine, le 6 janvier 1412, de parents peu fortunés, mais remarquables par leur piété traditionnelle envers Dieu. Dés le premier âge, élevée dans les bonnes mœurs, elle parvint à un haut degré dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes, surtout par la pureté angélique de sa vie.
Comme elle atteignait sa dix-septième année, elle connut par une vision d'En-Haut qu'elle devait aller trouver Charles, dauphin de France, pour lui communiquer le décret qu'elle avait reçu de Dieu. Aussitôt, la bonne et simple jeune fille, appuyée sur la seule obéissance et animée d'une admirable charité, mit la main aux grandes entreprises.
Ayant quitté son pays et ses parents, après les périls sans nombre du voyage, elle arriva devant le roi dans la ville de Chinon, et, d'une âme franche et virile, elle révéla à lui seul ce qu'elle avait appris du ciel: elle ajouta qu'elle était envoyée de Dieu pour faire lever le siège d'Orléans et pour conduire le prince à Reims, où Jésus-Christ étant déclaré suprême roi de France. Charles recevrait en son lieu et place la consécration et les insignes de la royauté.
Alors, cette entant qui n'avait aucunement l'usage du bouclier et du casque, on la vit (et tous en étaient émerveillés) monter un cheval de guerre, tenant d'une main l'épée, de l'autre un étendard qui portait l'image du Rédempteur. C'est chose incroyable combien elle a eu de vail-
111 Hilaire Alibrandi, célèbre avocat romain, avait renoncé depuis plusieurs années à plaider devant la Congrégation des Rites, quand, cédant aux supplications qui lui furent faites, il consentit a se charger de la cause de Jeanne d'Arc; l'avocat J.-I5. Minetti lui fut adjoint. Alibrandi, chargé de mérites et d'années, rendit son âme a Dieu, au jour même où se signait le décret d'introduction de la grande cause pour laquelle il avait dépensé les dernières forces de sa vie.
lantes hardiesses; combien aussi elle a supporté patiemment d'insultes et de moqueries de la part des adversaires; combien de prières, accompagnées de larmes et de jeûnes, elle a répandues devant Dieu, afin que les Orléanais fussent vainqueurs.
On voyait Jeanne, qui avait toujours à côté d'elle son confesseur, prendre tous les moyens pour préserver les soldats de tout ce qui pouvait corrompre les mœurs. Plus puissant encore était l'exemple de la Pucelle elle-même; son aspect avait quelque chose d'angélique, à cause des vertus qu'elle pratiquait et principalement de l'ardente charité qui l'embrasait envers Dieu et envers le prochain.
Abandonnée ou trahie par les siens, elle tombe aux mains d'ennemis acharnés qui la vendent à prix d'or : chargée de chaînes, soumise dans sa prison nuit et jour à mille vexations, elle est enfin, par un dernier forfait, livrée aux flammes, comme infestée de la souillure d'hérésie et relapse, en vertu de la sentence de juges iniques, qui étaient partisans zélés du Concile schismatique de Bàle.
Fortifiée par la Sainte Eucharistie, les yeux attachés sur la croix, pendant que son corps brûlait, répétant sans cesse le nom de Jésus, elle conquit la mort précieuse des justes, laquelle, signalée par des prodiges célestes (d'après ce que rapporte la renommée), excita à tel point l'admiration des assistants que ses ennemis en furent épouvantés. Les hommes rentrèrent en eux-mêmes et ils se mirent aussitôt à vénérer Jeanne comme sainte sur le lieu même de son supplice.
Charles VII étant rentré en possession de son royaume, et les affaires publiques étant rétablies en France, le pape Calixte III, sur la demande de la mère et des frères de Jeanne ellemême, délégua des juges apostoliques pour la revision du procès, en vertu duquel la Pucelle avait été condamnée au feu. Ces juges, après avoir entendu cent vingt témoins de tout âge et de toute condition, rendirent, le 7 juillet 1456, une sentence qui cassait le premier jugement et proclamait l'innocence de la Pucelle.
Le renom de sa sainteté s'étant continué sans interruption pendant quatre siècles, il est arrivé enfin qu'à notre époque l'enquête ordinaire sur ce renom de sainteté et de vertus a été faite par la Curie ecclésiastique d'Orléans. Cette enquête, régulièrement accomplie, ayant été transmise à la Sainte Congrégation des Rites, Notre Très Saint-Père le pape Léon XIII a daigné concéder que le doute touchant la signature de la Commission d'introduction de la cause de la servante de Dieu fût posé, comme il vient de l'être, dans la réunion ordinaire de la même Sainte Congrégation.
En conséquence, sur les instances du Rme évèque d'Orléans et du Rme P. Arthur Captier, Supérieur général de la Compagnie de Saint-Sulpice, postulateur de la cause, et, étant prises en considération les lettres postulatoires d'un grand nombre d'Emes et Rmes cardinaux de la Sainte Eglise Romaine et de prélats, non seulement de France, mais encore d'autres pays divers et très éloignés, lettres auxquelles d'innombrables membres du clergé et pour ainsi dire le monde catholique tout entier ont adhéré; dans la séance ordinaire de la Sainte Congrégation des Rites, tenue, le jour sous-indiqué, au Vatican, a été proposé à la discussion par l'Eme et Rme cardinal Lucide-Marie Parocchi, évèque d'Albano, ponent de la Cause, le doute suivant, savoir :
La Commission d'introduction de la cause dans le cas et pour l'effet dont il s'agit doit-elle être signée?
Et la même Sainte Congrégation, toutes choses mûrement pesées, et après avoir entendu de vive voix et par écrit le R. P. Augustin Caprara, promoteur de la Sainte Foi, a jugé devoir répondre :
La Commission doit être signée s'il plaît à Sa Sainteté.
Le 27 janvier 1894.
Rapport ayant été fait de toutes ces choses à Notre Très Saint-Père le pape Léon XI IL par moi, soussigné, cardinal préfet de la même Sainte Congrégation, Sa Sainteté, ratifiant le rescrit
de la Sainte Congrégation, a daigné signer de sa propre main la Commission d'Introduction de la cause de la vénérable servante de Dieu Jeanne d'Arc, vierge, le même jour, du même mois, de la même année.
Càjetan, card. Aloisi-Masella, Préfet de la S. Congrégation des Rites.
VlNt EN I NUSSI,
Secrétaire de la S. Congrégation des Rites.
Par le fait dé ce décret. Rome prenait L'initiative de la cause, et nul, désormais, ne pouvait v travailler que sur son injonction : celle-ci. du reste, ne tarda pas à arriver. Dès i8q5, le Souverain Pontife faisait commencer le procès préparatoire dit de non cultu. La conclusion avant été favorable, Léon XIII expédiait peu après, en i S97 , Tordre de constituer le tribunal qui devait instruire le procès apostolique sur le fond de la question. Il s'agissait de voir si Jeanne d'Arc avait pratiqué à un degré héroïque les vertus théologales de foi, d'espérance, de charité, de religion, et les vertus morales de force, de prudence, de tempérance, de justice, d'humilité, de chasteté.
M*-'1- Touchet. qui avait remplacé sur le siège d'Orléans S. Em. le cardinal Coullié, avait mission du Saint-Siège d'établir ce tribunal. Il en conserva la présidence et s'adjoignit à titre de juges M. le vicaire général d'Allaines et MM. les chanoines Agnès, Dulouard, Génin. Castera 1 la mort ravit bientôt ce dernier qui fut remplacé par M. le chanoine Garnier); MM. Boullet et Despierre acceptèrent les fonctions importantes de promoteurs; M. le chanoine Filiol remplit l'office de notaire, office surchargé de détails de procédure et de rédaction. M. Clain. représentant de M. Hertzog, postulateur à Rome, devint lui-même postulateur.
Le procès n'alla pas sans de réelle fatigues, dit MF Touchet. Ouvert le Ier mars 1S97, il fut fermé le 22 novembre de la même année. Dans l'intervalle, nous avions eu cent vingt-deux sessions de huit à dix heures par jour et recueilli des témoignages qui couvrent plus de trois mille page in-folio.
Lorsque j'allai porter le procès à Rome, continue l'éminent prélat, le Pape voulut bien me demander pourquoi j'avais voulu présider en personne le tribunal. Il devinait que c'avait dû être un lourd fardeau ajouté à mon administration, principalement à une administration qui débutait.
Qu'on me pardonne de citer ma réponse; elle peut dissiper certaines préventions :
— Très Saint Père, j'ai eu trois raisons de garder cette présidence : 1" j'ai pensé que, par ce moyen, le tribunal serait plus actif, plus rapide; 20 j'ai pensé encore que, s'il v avait une fatigue à supporter, autant valait-il qu'elle tombât sur moi que sur un autre; 3" et c'est là le capital, j'ai voulu me faire une conviction. Lorsque je fus nommé évèque d'Orléans, je n'avais pas d'idée précise sur la sainteté de Jeanne d'Arc. J'admirais comme tout le monde l'héroïne :
mais la sainte? Je l'avais entrevue, peut-être; à coup sûr, c'était tout, je ne l'avais jamais
bien regardée.
Je voulais la voir.... ou ne la pas voir, là je supplie Votre Sainteté de daigner me permettre de lui affirmer que, si je ne l'avais pas vue, j'aurais apporté le procès que je viens de terminer : je l'aurais déposé sur la table de la Sacrée Congrégation, et jamais plus je n'aurais soufflé mot de la béatification. Mais, Très Saint Père, mon opinion est établie. Je crois de toutes mes forces en la sainteté de Jeanne. Apres l'historien Godefroy kurth, un Belge, que Votre Sainteté connaît, je ne me ferais guère prier pour affirmer que « depuis le Christ et la Vierge Marie,
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Jeanne est le plus idéal des êtres », et que donc rien de plus haut, de plus noble, de plus suave ne peut être placé sur nos autels. Bien des fois, au cours de nos laborieuses séances, il nous est arrivé, à mes assesseurs et à moi, de nous interrompre, de nous regarder, les larmes aux yeux, et de nous dire : «. Se peut-il que le bon Dieu ait créé une âme telle que celle-là! » Aussi, dès le lendemain du jour où Votre Sainteté aurait prononcé la béatification, je la supplierais de passer à la canonisation.
— Bien, prononça brièvement et fermement le Pape.
Il avait senti, je crois, que si nous avons l'enthousiasme français facile, à propos de Jeanne — on nous l'a reproché, et ce reproche nous plaît, — ce n'était cependant pas par cet unique sentiment que nous avions travaillé et continuerions de le faire. Il est utile que plusieurs le sachent.