‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 12 sur 117 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ESCORTE DE JEANNETTE — DÉPART DE VAUCOULEURS LE 2Î FÉVRIER I429 — LA PORTE DE FRANCE : ADIEUX DE BAUDRICOURT — L'ABBAYE DE SAINT-URBAIN — LA MESSE A LA CATHÉDRALE d'AUXERRË — DANGERS COURUS ET CONFIANCE SURNATURELLE DE JEANNE — LES TROIS MESSES A SAINTE- CATHERINE DE FIERBOIS : LETTRE AU ROI — ARRIVÉE A CHINON — LES ÉTATS GÉNÉRAUX DE I428

Pour se rendre de Vaucouleurs à Chinon, il fallait chevaucher longtemps en pays ennemi. Le seul moven d'aboutir pour des soldats français était de cacher leur qualité sous un déguisement quelconque, celui de marchand, par exemple. Une fois ce parti adopté, en supposant que la supercherie ne fut pas découverte, il s'agissait d'éviter ces brigands, écumeurs de grands chemins qui ne vivaient que de rapines et ne respectaient pas toujours la vie des voyageurs, lorsque ceux-ci prétendaient défendre courageusement leurs biens et leur liberté. En raison de tant de périls, Robert de Baudricourt voulut assurer une certaine sécurité à Jeannette pendant tout le cours du trajet. Il trouva que la compagnie, si dévouée fut-elle, de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy, même augmentée de leurs deux serviteurs, Julien et Jean de Hennecourt, n'était point suffisante. Aussi le capitaine compléta-t-il cette petite troupe en mettant pour la circonstance, sous les ordres de Jean de Metz, le messager royal Colet de Vienne et l'archer Richard. Tous deux pouvaient être très utiles, le premier en indiquant la route à l'escorte, l'autre en combattant les agresseurs, s'il s'en rencontrait. Ceux-ci ne furent guère flattés du choix dont ils étaient l'objet, et peut-être en causèrent-ils assez aigrement avec Jean de Hennecourt et Julien

Le 23 février 1429. vers le milieu de l'après-midi, nombre d'habitants de Vaucouleurs étaient réunis et attendaient, les yeux fixés sur la maison des époux Le Royer, le départ de Jeannette. Le clergé ui-même se trouvait présent. Bientôt le trot des chevaux se fit entendre, et plusieurs cavaliers vinrent se présenter à la porte de la modeste demeure. On ne remarquait en eux rien qui fût de nature à les désigner plus spécialement à l'attention des passants; ils n'avaient pris aucune des armes offensives ou défensives qui les auraient signalés comme appartenant à l'armée rovale; ils n'avaient conservé que leurs épées et leurs dagues; mais, à cette époque, tout voyageur allait ainsi équipé. Malgré cette tenue toute

simple, les assistants curent vite fait de nommer les personnages. Nous les connaissons déjà : c'étaient Jean de Metz et Bertrand de Poulengy avec leurs serviteurs, puis le messager Colet de Vienne et Richard l'archer; les deux premiers mirent pied à terre et pénétrèrent chez les Le Rover. Au même moment, un bourgeois, Jacques Alain, sortait de cette maison pour aller chercher dans la cour voisine un cheval tout sellé. Dès qu'il fut amené devant la porte et aligné parmi les six autres qui attendaient Impatiemment, Jeannette parut à son tour. Ses hôtes et Durand Laxart l'accompagnaient sur le seuil.

A cet instant, la future guerrière bondit sur son coursier et la foule l'applaudit avec enthousiasme : on vit plus d'un spectateur essuyer une larme.

Chacun put contempler à son aise cette enfant qui faisait l'objet de toutes les conversations, cette élue du Ciel en qui résidait le salut de la France. Elle portait le même costume que ses compagnons de route, et. vue à une certaine distance, on l'eût prise aisément pour un jeune homme. Bien qu'elle n'eût que dix-sept ans. Jeannette était grande pour une femme, tout le corps parfaitement développé, les muscles bien dessinés et forts, le visage agréable, le teint hàlé comme celui des pavsans, les cheveux coupés en rond à la hauteur du col selon la coutume des chevaliers du temps: telle apparut la jeune fille au milieu de son escorte. Pour la description des vêtements, je laisse la parole à un témoin oculaire. Jeannette « était en habits d'homme, à savoir : pourpoint noir, chausses attachées, robe courte de gros gris noir, cheveux ronds et noirs et un chapeau noir sur la tète ». Enfin à son côté pendait une épée que le capitaine de Vaucouleurs avait tenu à lui offrir personnellement- Aussitôt, la petite troupe s'ébranla et gravit, en formant une courbe en lacets, la colline que surplombe le château. On allait au départ saluer Robert de Baudricourt. Celui-ci. d'ailleurs, était définitivement gagné. Non seulement il avait rédigé pour Charles VI I une lettre relatant les circonstances à la suite desquelles il s'était décidé à envoyer à la cour la paysanne de Domremv - il attestait en particulier qu'elle lui avait appris la bataille de Rouvray et son insuccès aux jour et heure où le combat avait été livré. -- mais il avait auparavant convoqué Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, leur faisant jurer de conduire Jeannette saine et sauve au roi. Nous écrivons pour la dernière fois dans ce récit cet humble et doux nom dé Jeannette, évoquant tout ensemble l'intimité et la vie de famille. L'enfant l'avait reçu au baptême, mais, d'après l'avis de personnages expérimentés et avec la permission, sinon sur l'ordre même de ses Saintes, elle devra y renoncer en se rendant en France. Désormais on lui donnera le nom de Jeanne, et tous, d'un commun accord, les Voix du ciel et les voix de la terre, v ajouteront un qualificatif qui rappellera la vertu de la jeune fille en même temps qu'il laissera présumer sa mission surnaturelle: la Pucelle. c'est-à-dire la vierge.

Cependant les cavaliers sont arrivés au château et s'inclinent devant le capitaine qui les attend. Celui-ci fournit encore une indication à l'un, un conseil à l'autre, passe en revue la petite troupe, et. après s'être assuré que toutes les précautions nécessitées par

la prudence ont été prises, il donne le signal du départ. A ce moment, la vaillante Lorraine ne manqua certainement pas d'adresser au rude chef un salut respectueux et reconnaissant; c'est alors qu'en lui répondant du geste, il lui cria en guise d'adieu ces paroles qu'elle n'oubliera jamais :

— Va, va. et advienne que pourra !

Les sept vovageurs se mirent en marche; ils turent obligés de se courber pour avancer sous la porte de France, assez basse et très simple d'architecture, heureusement conservée jusqu'à notre époque. Certes, l'humble voûte où la Libératrice s'engagea pour aller sauver la patrie était bien désignée, et, s'il nous fallait lui choisir aujourd'hui son vocable, nous ne saurions en découvrir de plus glorieux.

Ce passage une fois franchi, les montures sont mises au trot. Dans ce premier instant de silence et de séparation, Jeanne la Pucelle doit cruellement souffrir. Elle chevauche sur une voie qui l'éloigné de la Meuse, de Domremy, de ses parents, de tout ce qu'elle aime. Désormais elle va vivre au milieu d'un monde remuant et agité; elle sent bien, la pauvre fille, qu'elle n'y rencontrera que contradictions et isolement du cœur.

Cependant le soir était venu: la petite troupe se rallia pour continuer sa route avec toute la prudence possible. On partait pour l'abbaye de Saint-l'rbain, située à onze lieues de Yaucouleurs à vol d'oiseau; mais, étant donnés les détours indispensables en pareille circonstance, on ne pouvait compter moins de douze à treize lieues à faire durant la nuit et en pays ennemi. Le soleil s'était couché à 5 h. 3 4, et l'obscurité ne tarda pas à être complète; heureusement, vers 9 heures, quoique le ciel lut couvert, la lune se leva. De Yaucouleurs, on avait marché sur Montigny-les-Vaucouleurs et sur Rosières-en-Blois. De Deuleuze à Abainville. on suivit un chemin qu'une tradition locale appelle aujourd'hui encore le Chemin de Jeanne d'Arc. On passa l'Ornain au moulin d'Abainville et on se dirigea du côté de Bonnet. Mandres (Meuse). Guillaume (Haute-Marne). Arrivée là, l'escorte devait éviter le château d'PIchency, occupé alors par JeandeDinteville. Anglo-Bourguignon très convaincu, sans toutefois s'éloigner trop de la route, à cause des étangs formés par la Saulx, et aussi parce qu'il fallait rejoindre un pont qui permettait de traverser cette rivière. Selon toute probabilité, après s'être entourés des précautions habituelles, afin d'étouffer le pas de leurs montures, ils s'engagèrent dans les sentiers qui mènent au pont du moulin de Taillesacq, à l'extrémité du bourg actuel d'Echency, par conséquent à une distance respectable de l'ancien manoir féodal. Le premier et principal obstacle de cette étape était franchi; car il était facile ensuite de se détourner de Joinville où résidait le comte de Yaudémont. l'ennemi personnel de René d'Anjou et du sire de Baudricourt. l'adversaire déclaré du parti français. Pour cela, il fallait, lorsqu'on axait atteint le village d'Aingoulaincourt. prendre l'ancienne voie qui conduit presque en ligne droite à Saint-Urbain.

Les vovageurs durent frapper à la porte de l'abbaye, entre 2 et 3 heures du matin; on les attendait sans doute, puisque l'abbé était à cette époque le Bénédictin Arnoult d'Aulnoy, parent de Robert de Baudricourt. La Pucelle et ses compagnons furent donc bien accueillis, et ils reposèrent le reste de la nuit, sinon d'un sommeil

réparateur après une chevauchée aussi longue et aussi fatigante, au moins en toute sécurité.

Vraisemblablement, le lendemain jeudi 24 février, Jeanne assista dans l'église abbatiale à la messe conventuelle qui, en ce jour de jeune, ne devait pas se célébrer avant dix heures du matin : puis, le repas terminé, on se mit en route. On passa la Marne sur un pont situé en face du village de Saint-Urbain, et l'on se dirigea vers Clairvaux (Aube), tout en évitant avec soin le château de Biaise, propriété de Baudricourt, confisquée par Bedford pour en faire don au sire de Yergy. mortel ennemi du capitaine de Vaucouleurs. Le 25 février, on s'arrêta aux environs de Pothières iCôte-d'On, et le 26 au soir, on arrivait aux faubourgs d'Auxerre. L'Aube, la Seine, l'Armançon et l'Yonne avaient été traversés, mais au prix de quelles difficultés! C'était le moment de la crue des rivières, la saison des grandes eaux, comme on disait alors. Les ponts étaient gardés : il fallait, ou bien ruser en s'exposant à être découvert sous le déguisement adopté, ou bien chercher les gués au risque de se noyer.

Pendant ce trajet, la grâce divine poussait Jeanne vers le mystère eucharistique, et ses guides l'entendaient souvent soupirer :

— Si nous pouvions ouïr la messe, ce serait bien !

La crainte d'être reconnus et désignés aux Anglo-Bourguignons empêchait Jean de Metz et les autres de lui accorder cette consolation et ce bonheur. Toutefois, dans la halte à Auxerre, le dimanche 27 février, rien ne fut capable de la retenir dans l'accomplissement de son devoir de bonne chrétienne : elle se mêla à la foule et parvint jusqu'à la cathédrale dédiée à saint Etienne. La jeune fille assista au Saint Sacrifice, pieusement agenouillée sur la dalle, et. en sortant, ne manqua pas de prier la Madone si vénérée de tous les habitants, et qui se trouvait alors placée au grand portail de l'édifice.

Le jour même, l'escorte se remit en route; elle était le surlendemain. Ier mars, à Gien. La Loire y fut franchie.

Jusqu'à présent, à combien de périls la petite troupe n'avait-elle pas échappé? Les compagnons de Jeanne, malgré leur bravoure, étaient loin d'être toujours rassurés. Parfois, ils poursuivirent leur chemin pendant la nuit; tout le temps du trajet, ils n'avancèrent qu'en s'entourant d'infinies précautions. Cependant la pieuse Lorraine leur répétait sans cesse :

- Ne craignez rien, nous arriverons sans encombre au but de notre voyage, et le dauphin, à Chinon, nous fera bonne réception.

Ils marchaient donc vers le but, tout étonnés de la sainte et confiante audace avec laquelle ils s'abandonnaient à l'impulsion d'une enfant! A maintes reprises, ils interrogèrent anxieusement la vierge inspirée :

Mais. Jeanne, ferez-vous bien tout ce que vous nous avez dit? - N'ayez crainte, leur répondait-elle; ce que je fais, j'ai ordre de le faire. Mes frères du Paradis m'enseignent ma mission : il y a déjà quatre ou cinq ans qu'ils me la répètent, et Dieu même me dit qu'il faut que j'aille à la guerre pour recouvrer le rovaume de France.

Ce que la Pucelle affirmait de ses célestes relations était confirmé par la vie très édifiante qu'elle menait sous le regard de ces soldats: elle exerçait vraiment sur ceux qui l'approchaient un ascendant merveilleux, cette petite paysanne transfigurée par l'œuvre divine. Ecoutons Jean de Metz s'écrier:

— J'avais la plus grande loi en la Pucelle, et il me semble que ses paroles, son amour de Dieu m'enflammaient à mon tour du même amour. Je crois qu'elle était envoyée du Ciel, car elle ne jurait jamais, se plaisait beaucoup aux messes, et. en guise de serment, formait sur elle le signe de la croix.

Il ajoutait encore :

- Je l'ai vue se confesser souvent. C'était un bonheur pour elle de faire l'aumône : plusieurs fois, je lui ai mis en main des pièces d'argent, pour qu'elle les distribuât au nom de Dieu.

Enfin on est en terre française, et il n'est plus nécessaire de cacher aussi soigneusement le but du voyage : de Gien se répand donc vers Orléans la nouvelle qu'une « vierge arrive au secours de la ville assiégée ».

La huitième étape conduisit Jeanne à Semillv; la neuvième à .Mennetou-sur-Cher : on traversa le Cher ce jour-là; la dixième aboutit à Loches, où l'on passa l'Indre, et le samedi 5 mars on fut à Sainte-Catherine de Fierbois. De cette cité, l'héroïne dicta une supplique afin de demander audience au roi :

«J'ai fait cent cinquante lieues, lui disait-elle, pour venir jusqu'à vous et vous prêter assistance. J'ai bien des choses excellentes à vous révéler. Comme preuve de ce que j'avance, je vous reconnaîtrai entre tous. »

Le soir même, ces lignes furent portées, probablement par Colet de Vienne, au château de Chinon où se trouvait Charles ML Le messager dut profiter de l'occasion pour remettre les lettres dans lesquelles Robert de Baudricourt présentait la jeune fille à son souverain, et lui expliquait comment il s'était décidé à L'envoyer à la cour.

La petite troupe reposa cette nuit à Sainte-Catherine de Fierbois, dans l'aumonerie construite pour les pèlerins par le maréchal de Boucicaut; puis, le lendemain, de grand matin. Jeanne se rendit dans la chapelle consacrée à l'une des chères Saintes qui constamment lui communiquaient les divins vouloirs. Puis, pour satisfaire au précepte dominical, la Pucelle entendit une messe et sans nul doute y communia. Cela ne suffisait pas à son angélique piété si souvent privée du Saint Sacrifice durant les jours qui précédaient: elle assista à deux autres messes avant de quitter l'église, et resta longtemps en prières devant une statue de sainte Catherine qu'on vénère encore actuellement.

Bertrand de Poulengy résumait son jugement sur la tenue de Jeanne pendant tout le trajet :

— Elle était aussi bonne que l'aurait été une sainte.

On monta en selle pour la dernière étape. Elle eût été fatale aux voyageurs si Dieu n'avait veillé sur eux et fait un miracle en leur faveur. Aux approches de Chinon. une embuscade avait été dressée sur le chemin où s'avançaient confiants les cavaliers.

6S La BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC

Des soldats, ou mieux des brigands armagnacs, prévenus de l'arrivée de la future guerrière, s étaient postés en nombre sur sa route afin de s'emparer de sa personne et de dévaliser son escorte. Bientôt ces misérables aperçoivent la Pucelle et ses compagnons. Ils veulent s'élancer, mais, au même instant, ils sont cloués sur place : impossible de bouger! Et la petite troupe passe tranquille et paisible au milieu d'eux, sans même se douter du danger qu'elle avait couru.

Jeanne et ses guides étaient donc arrivés sains et saufs à Chinon, le dimanche 6 mars à midi, à l'heure où la cloche de VAngelus rappelait aux chrétiens le mvstère de l'Annonciation. Jeanne mit pied à terre en s'aidant de la margelle d'un puits. et fut logée chez une estimable bourgeoise qui devait être la femme ou la tille de Roger de la Barre alors décédé. Là, dans la prière et le recueillement, elle attendit que la sainte Providence lui ouvrit les portes du château où s'abritait le prince qu'elle venait sauver au nom de Dieu.

Il n'y avait pas encore six mois qu'en cette ville de Chinon s'étaient réunis dans une assemblée plénière les États généraux du royaume.

Rien n'est plus émouvant que ces assises des représentants de la France en péril.

Les trois Ordres sont là. l'angoisse au cœur, rivalisant de patriotisme et d'énergie suprême.

Passant en revue les besoins du pays, ces élus de la nation française supplient le roi « pour le bien et la conservation de sa seigneurie » et pour parvenir « au recouvrement d'icclles par toutes les voies et moyens possibles », de convoquer autour de lui tous les princes du sang, de trouver manière à conclure la paix avec le duc de Bourgogne, de recevoir en bon amour et obéissance le connétable de Richemont; de mettre à la tête de la justice publique un magistrat intègre et fort, d'établir l'unité dans les monnaies, de ne pas aliéner son domaine ni ses revenus, enfin de faire cesser tous les brigandages et les vols qui atteignent les Français en leur corps et en leurs biens. Enfin les Etats généraux ordonnent des prières publiques.

Tel est le cri de douleur poussé par la patrie, tel est l'aveu de ses maux; mais. heureusement, dans son infortune elle n'oublie pas de recourir à Dieu.

Dieu lui répond en envoyant pour la sauver la sainte et mystérieuse enfant que nous avons déjà appris à connaître et qui a nom désormais : Jeanne la Pucelle.

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