‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 13 sur 117 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

l.l s CHATEAUX DE CHINON — CHARLES VII — YOLANDE D' ARAGON — MARIE û' ANJOU — LE PRÉSIDENT DE PROVENCE — LE CONNÉTABLE DE RICHEMONT — LA TRÉMOILLE — REGNAULT DE CHARTRES - RAOUL DE GAUCOURT — ROBERT LE MASSON — GÉRARD MACHET — PREMIÈRES DÉLIBÉRATIONS ET PREMIÈRES ENQUÊTES — ■ LES ENVOYÉS DE LA VILLE D'ORLÉANS — L' AUDIENCE ACCORDÉE

Chinon, ville coquette, adossée à une colline dominant à la fois les vallées de la Vienne, de l'Indre et de la Loire, était alors une des résidences favorites de Charles VIL

Les trois châteaux assis au sommet de l'éminence présentaient un aspect magnifique avec leurs donjons massifs et leurs tours élancées. Ils étaient alignés et s'unissaient en un long rectangle, qui ne formait à l'oeil qu'une masse unique, bien qu'ils tussent séparés en trois enceintes distinctes par des ponts-levis. des douves, des barrières et des portes fortifiées. Ils reflétaient majestueusement dans les eaux de la Vienne leurs nobles créneaux et leurs toits en poivrières. Chacun avait un nom particulier.

A l'une des extrémités, c'était le fort Saint-Georges, occupé par les troupes delà garnison, vaste caserne dont les cours immenses servaient à l'exécution des manœuvres militaires; à l'autre extrémité on voyait le château du Coudray mun d'un donjon et de deux tours dites, l'une de Boissy et l'autre du Moulin à farine.

Entre les deux, et de plus vastes dimensions, s'élevait la résidence royale appelée château du Milieu. Là. on avait aménagé tout ce qui était nécessaire pour la résidence du souverain : cuisines, fours, sommellerie, tables des gens de service, écuries. On trouvait dans le même corps de bâtiment la grande salle des réceptions royales, et, pour la défense, les tours du Coin, des Chiens, du Trésor, ainsi que d'autres ouvrages de fortification; enfin, près de l'entrée qui communiquait avec le tort Saint-Georges, on apercevait la tour de l'Horloge.

Celui à qui Jeanne ne décernait pas encore le nom de «roi ». mais de « dauphin » seulement, Charles VII, était là. dans l'antique manoir.

Ce prince, on l'a vu naître d'un monarque fou et d'une reine perdue de débauches, grandir dans une cour agitée par toutes les intrigues, et atteindre l'âge où l'on commence à réfléchir, aux moments les plus douloureux de la crise que traverse la patrie, alors ravagée par l'Anglais et décimée par la guerre civile. A quatorze ans.

il est à la tête d'un des deux partis qui divisent la France; à seize ans et demi, il est éclaboussé par le sang du duc de Bourgogne que les gens de sa suite viennent d'assassiner à Montereau, sous ses veux et sans son ordre. A dix-sept ans. après l'avoir rendu responsable de ce meurtre, ses parents le mettent hors la loi dans un acte s >lennel qu'accepte le Parlement et qu'on publie ensuite dans la France presque entière. Orphelin à vingt ans. il est proclamé roi par ses fidèles, tandis que les envahisseurs, maîtres de la majeure partie de son royaume, l'appellent avec dédain « le roi de Bourges ». là depuis ce jour, coutumier de la défaite, des révoltes de ceux mêmes qui prétendent être ses meilleurs sujets, abattu et découragé, on l'aperçoit livré tantôt à l'un, tantôt à l'autre de ses ministres, ne se sentant pas assez d'énergie pour réagir contre l'infortune qui le poursuit.

Charles VII axait pourtant trouvé une compensation, d'ailleurs appréciable, à tant de maux. Fiancé vers l'âge de dix ans. le i<S décembre [qi3. à .Marie, fille de Louis IL duc d'Anjou, il lut dès cet instant entouré des soins les plus attentifs: ses futurs beaux-parents et en particulier la duchesse Yolande veillèrent sur lui avec une sollicitude vraiment touchante.

(Tétait une femme de grande valeur à tous points de vue; on rencontrait chez elle un vif attachement pour la France et un profond esprit politique. Devenue veuve le 29 avril 1417. à l'âge de trente-sept ans. elle entra dans le Conseil de Charles VII dès que ce dernier fut au pouvoir, et ne cessa de lui prodiguer des avis excellents que celui-ci écoutait volontiers, du reste. Elle s'appliqua à développer dans sa tille. Marie d'Anjou, toutes les qualités requises pour en faire une reine sage et une épouse aimable. De plus, elle exhortait le dauphin Charles à adopter dans sa vie habituelle les principes rigoureux d'une piété sincère et bien comprise. Aussi eut-elle la consolation de voir le jeune couple supporter patiemment ses douleurs et ses continuelles angoisses, grâce à la force que donne un véritable amour mutuel. Dieu bénit bientôt cette union par la naissance d'un lils. le 3 juillet 1423.

La toi des deux époux tournait constamment leur âme dans une pensée de ferme espérance vers Celui qui seul apporte un remède aux maux les plus irrémédiables et ressuscite les royaumes comme il a su les fonder.

(Test dire que le Charles VII de 1421» n'avait aucune analogie avec le princescandaleux qui. quinze ans plus tard, sera aux pieds de la trop célèbre Agnès Sorel.

A mesure que les malheurs grandissaient autour de lui. son appel au Tout-Puissant était plus humble, plus fervent, plus pressant. Son abandon à la Providence était tel que rien n'était capable de l'ébranler, et si un joui" il crut sa prière rejetée, il n'en conclut pas pour cela que Dieu le délaissait. Non. le Seigneur ne refuserait pas d'avoir pitié de la France. Cependant un soupçon affreux vint le torturer dans tout son être : lui. le lils de la dépravée Isabeau de Bavière, était-il réellement l'enfant du pauvre fou Charles VI, et. par conséquent, le légitime héritier de la couronne? Ce doute subtil, produit par un esprit anxieux, semble une caractéristique bien nette de l'état d'indécision perpétuelle dans lequel, en dehors de sa confiance surnaturelle, savait l'infortuné dauphin.

Aussi, au début de son règne, éprouva-t-il ce besoin intime et inguérissable de se faire gouverner par ses ministres. Quelle triste page fournirent à l'histoire les favoris qui dominèrent (maries VII, depuis le premier instant de son pouvoir personnel jusqu'au moment où Jeanne d'Arc se présenta à lui !

A l'influence souveraine de Louvet, dit le président de Provence, avait succédé en 142S le gouvernement, patriote sans doute par ses aspirations, mais dur et souvent aveugle dans la pratique, du comte de Richemont. que le jeune monarque venait de créer connétable de France.

S'éloignant fréquemment de la cour pour des expéditions guerrières, le favori prétendait néanmoins conserver toute son autorité sur l'esprit du roi. Dans ce but il plaçait auprès du monarque un agent qui. dans sa conception des choses, aurait dû se contenter simplement detre l'interprète des volontés du puissant seigneur.

Georges de La Trémoille fut choisi par Richemont pour le représenter auprès du roi. Issu d'une illustre famille, allié aux plus hauts personnages de la noblesse de France, il débuta comme premier chambellan à la cour des ducs de Bourgogne et fut chargé bientôt de négociations auprès du dauphin Charles. En 1418, à l'occasion des entrevues de la Tombe, préparatoires à celle de Montereau, il fut suspect aux deux partis, qui l'accusèrent l'un et l'autre de trahison. Il conserva certainement des accointances avec la Bourgogne ainsi qu'avec le régent Bedford, même au jour où il était ministre du roi de France, puisque, durant les guerres de cette époque, ses domaines furent constamment respectés par l'ennemi. Homme d'argent avant tout, il s'en procurait par les moyens les plus honteux, n'hésitant point à laisser dans la plus grande misère sa première femme, la duchesse d'Auvergne, tandis qu'il accumulait les revenus de la riche province, apanage de sa malheureuse épouse. Puissant par sa fortune et cherchant partout son profit, il ne rougit pas de prêter au roi des sommes considérables moyennant un taux usuraire : double crime dans un siècle où la France, dépouillée de toutes ressources, agonisait.

Tel est l'homme que le connétable prétendit imposer au monarque. Ce ne fut point toutefois sans difficulté, car le roi n'aimait pas La Trémoille. l'estimant à sa juste valeur :

— Vous me le donnez, dit-il. et vous avez tort, beau cousin, car je le connais mieux que vous-même. Vous vous en repentirez!

Le favori insista, et. bien que Charles VII se défiât du nouveau venu, il ne put réagir contre son influence, pas plus qu'il n'avait résisté à celle de ses prédécesseurs. L'infâme ministre fut bientôt tout-puissant: il parvint à noircir le connétable dans l'esprit du roi et à brouiller tellement ces deux princes, que Richemont n'hésita pas à prendre les armes contre son propre souverain. Au moment où Jeanne arriva à Chinon, le connétable était occupé à assiéger le château de Sainte-Néomaye, occupé par une garnison de troupes royales.

A côté de La Trémoille, dans les Conseils du roi, figurait un prince de l'Eglise, malheureusement livré tout entier aux mains du premier ministre. Il s'appelait

72 l.A BIENHEUREUSE JEANNE D ARC

Regnault de Chartres. Son père, chambellan du duc d'Orléans, avait été tué à Paris, en 141 S, par les Cabochiens. Quant à lui, d'abord doyen du Chapitre de Beauvais et président de la Cour des comptes, il fut élevé en 1414 sur le siège de Reims qu'il conserva trente ans. quoiqu'il ne résidât que peu ou point dans sa ville épiscopale. Ce prélat avait été momentanément chancelier de Charles VI 1 en 1-425 et l'était redevenu en 142X. Au reste, c'était un adroit diplomate, un caractère actif, mais non pas un évèque. Il faisait administrer son diocèse par ce que nous nommons aujourd'hui des évèques auxiliaires — on disait alors des évèques suffragants — et par des vicaires généraux. Mêlé de très près à toutes les négociations, alliances et intrigues politiques de l'époque où il vivait, il semble qu'il ait eu, au fond de l'âme, par rapport aux hommes et aux choses qui l'entouraient, un scepticisme pratique : ce tut là l'origine d'un sentiment qui dessécha son cœur et laissa son esprit s'engager trop souvent dans les voies d'un étroit égoïsme. Il est facile de prévoir que Jeanne d'Arc n'aura jamais d'action sur un tel homme.

Trois autres conseillers de Charles VII se trouvaient aussi à Chinon. D'abord Robert le Masson, seigneur de Trêves, le dévouement incarné pour la personne du roi. Il avait sauvé la vie de son prince en 141s, lors de la surprise de Paris par les Bourguignons, et était, depuis, son fidèle et inséparable ami. Charles VII lui rendait affection pour affection et l'écoutait volontiers. D'une habileté reconnue, mais d'une droiture plus grande encore, le loyal Robert devait se sentir attiré par le loyalisme surnaturel de la Pucelle.

Raoul de Gaucourt était un chef militaire excellent, d'une bravoure éprouvée, qui s'était mesuré avec les Anglais sur tous les champs de bataille : la défaite d'Azincourt lui avait coûté dix ans de captivité. En 1429. il était bailli d'Orléans en même temps que conseiller royal. Son opinion dans tout ce qui concernait Jeanne d'Arc devait être plutôt une prudente réserve jointe à une tendance prononcée à se ranger du côté de la majorité de ses collègues.

Enfin, le confesseur du roi, Gérard Machet, ancien proviseur au collège de Navarre, ecclésiastique plein de vertu et de savoir, s'était attaché à Charles VII qu'il n'avait point quitté depuis douze ans. La science théologique de ce conseiller écouté et influent devait le porter à examiner minutieusement les faits relatifs à la Pucelle, alors que sa piété ne pouvait que l'entraîner à donner son adhésion, dès qu'il lui aurait été possible de constater la mission providentielle de l'Envoyée de Dieu.

La Pucelle, à Chinon, s'empressa de renouveler sa demande d'audience, priant Jean de Metz et Bertrand de Poulengy de l'appuyer de leurs instantes démarches, pendant qu'elle-même, tantôt chez son hôtesse, tantôt à l'église Saint-Maurice, suppliait Notre-Seigneur Jésus-Christ de l'introduire sans délai auprès du prince qu'elle ne pouvait sauver sans son consentement.

Ce fut le Conseil royal qui reçut la charge d'examiner la requête de la Pucelle et d'entendre ceux qui venaient parler en sa faveur. Dès le premier instant, les deux opinions faciles à prévoir se manifestèrent : les uns étaient pour le rejet absolu et immédiat de cette paysanne, qui. au dire de ses adversaires, n'était qu'une aventurière;

les autres voulaient que cette affaire fût étudiée à tond et que l'on recherchât tous les faits et gestes de la mystérieuse entant. Heureusement, ce fût ce dernier avis qui prévalut.

En apprenant cette décision. Charles VII fut vivement étonné; un sentiment de grande méfiance s'empara de lui. Pour ne point compromettre la majesté royale dans une entreprise ridicule, il ordonna d'abord de questionner en sa présence les deux gentilshommes qui avaient amené Jeanne. Ce fut Gérard Machet qui leur fit subir cet interrogatoire. Jean de .Metz et Bertrand de Poulengy ne purent que témoigner très nettement de la vertu de la Pucelle, en même temps qu'ils exposèrent les dangers de toutes sortes auxquels ils avaient échappé comme par miracle, durant leur chevauchée de Vaucouleurs à Chinon.

Le roi alors décida que diverses enquêtes seraient ouvertes sur la vierge lorraine, tandis que de notables personnages, ecclésiastiques ou laïques, iraient la trouver dans sa demeure et l'interrogeraient.

Des Frères Mineurs partirent pour Domremy, et les officiers royaux désignés se rendirent auprès de la jeune fille :

— Pourquoi venir de si loin vers le roi ? demandèrent-ils.

— Pour accomplir le bon vouloir du Roi des cieux, en certaine grande mission qui regarde Monseigneur le dauphin et dont je ne veux parler qu'à lui seul.

— C'est le monarque qui nous envoie vers vous, et si vous ne nous dévoilez pas le but de votre voyage, vous ne serez pas reçue par lui

— Qu'il me reçoive et je lui dirai tout.

- Le prince lui-même vous ordonne de nous faire connaître pourquoi vous êtes venue vers lui.

— Je suis venue pour faire lever le siège d'Orléans et pour conduire le dauphin à Reims où il sera couronné.

On ne put l'amener à révéler autre chose, mais il est probable qu'elle pria ses interlocuteurs d'intercéder auprès de la reine pour qu'elle l'admit tout de suite en sa présence, même si Charles VII jugeait bon de différer encore son audience. Ce vœu fut transmis à Marie d'Anjou, qui promit en effet de recevoir la jeune fille à bref délai.

Quoi qu'il en soit, l'entrevue que Jeanne avait sollicitée semblait devoir, à la grande joie de plusieurs membres du Conseil royal, attendre de longs jours avant d'aboutir, lorsque Dieu intervint de nouveau.

L'événement providentiel fut cette fois une communication du bâtard d'Orléans, chargé par le roi de défendre la cité orléanaise. On sait que la résistance de cette place forte, le dernier boulevard français sur la Loire, tenait douloureusement suspendue toute l'attention du prince : porter secours à la vaillante ville était son souhait le plus ardent. Or, on venait d'apprendre à Orléans qu'une jeune vierge avait traversé Gien pour se rendre auprès du souverain. Sa mission, disait-on, était de faire lever le siège de la ville investie et de conduire ensuite Charles YII à Reims pour y être sacré.

Le gouverneur d'Orléans envoyait donc à la cour de Chinon deux chevaliers : le sire de Villars, sénéchal de Reaucaire. et Jamet de Thillav, afin de vérifier l'exactitude de

ces informations, se réservant de communiquer lui-même aux pauvres assiégés les renseignements que lui rapporteraient ses émissaires. Charles VII ne pouvait évidemment refuser une réponse. .Mais qu'allait-il leur dire, s'il n'avait vu et interrogé personnellement la jeune tille? Le malheur des Orléanais, le désir de leur donner, faute de renforts, une parole de consolation, et en tout cas de témoigner de la déférence à leurs messagers, décidèrent le roi à brusquer les choses. Il résolut donc d'admettre Jeanne en sa présence et il le lui fit savoir.

La Pucelle accueillit la nouvelle de l'audience royale avec une sérénité toute surnaturelle. Si elle avait employé, pour l'obtenir, tous les moyens humains, elle avait également reçu de ses douces et célestes Voix la certitude que Charles VII ne tarderait pas à la convoquer et lui ferait bon visage. C'est dans la prière et l'humilité qu'elle se préparait à remplir le premier acte de sa mission, apportant à celui qu'elle appelait encore le dauphin le signe divin et mystérieux qui lui démontrerait que Dieu avait entendu sa supplication, accomplissant enfin pour sa délivrance et celle de la nation française le grand geste du miracle.

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