‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 19 sur 117 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

ESPÉRANCE AUGMENTEE PAF I. EXAMEN DE CHINON — JEAN DE METZ ET BERTRAND DE POULENGY A NOTRE-DAME DU PI Y-EN-\ El. A Y — ISABELLE POMÉE REÇOIT DES NOUVELLES DE SA FILLE —

KR. PAQI EREL — ARRIVÉE DE JEANNE A POITIERS L'AVOCAT GÉNÉRAL MAITRE JEAN PABATEAU

LE ROI EN SON CONSEIL CONFIE A l'u.NTVERSITÉ L'EXAMEN DELA PUCELLE — LISTE DES -EXAMINA- TEURS — .SÉANCES ET INTERROGATOIRES — MERVEILLEUSES RÉPONSES — LA LETTRE DE JEANNE Al X ANGLAIS

Quelque temps axant le départ de Chinon pour Poitiers, Jeanne dut recevoir au château roval les adieux de ses guides, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, forcés de l'abandonner durant quelques jours pour accomplir leur vœu : ils se rendaient tous deux en pèlerinage à Notre-Dame du Puy.

Ils emportaient toutes les tendresses de Jeanne pour sa mère, que les pieux pèlerins devaient rencontrer à Notre-Dame du Puy : cette mère qu'elle faisait souffrir bien à contre-cœur, puisque la seule cause de la séparation de ces deux êtres si intimement unis était une vocation providentielle.

Jean de .Metz et Bertrand de Poulengy se mirent donc en devoir de chevaucher hâtivement vers le sanctuaire national français; je ne serais pas étonné qu'ils aient eu pour compagnon de route un moine Augustin de la résidence de Tours, appelé Fr. Jean Pâquerel. Ce religieux, d'ailleurs, était de leurs amis et se trouvait en leur société au moment où les deux chevaliers cherchaient la mère de Jeanne dans l'immense foule des pèlerins.

Malgré le chagrin produit par cette séparation nécessaire, elle fut heureuse, la pauvre mère, d'apprendre que le souverain et les clercs reconnaissaient en sa Jeannette une Knvoyée de Dieu. Aux pieds de Marie, devant son autel miraculeux du Puy. l'épouse de Jacques d'Arc exprima avec allégresse sa reconnaissance affectueuse et tendre envers le Tout-Puissant. Isabelle Romée songea ensuite aux dangers que la jeune vierge allait courir au milieu des soldats; elle pensa qu'elle aurait besoin parfois d'être soutenue, consolée par une voix autorisée qui lui rappellerait Dieu dans les moments d'angoisse; c'est alors que. rencontrant un saint religieux, elle le supplia d'aller vers Jeanne, de se présenter en son nom. d'être le guide spirituel de sa fille et de lui administrer les sacrements de l'Eglise, fr. Pâquerel promit, et la digne femme se hâta de

reprendre le chemin de Domremy, certaine d'apporter un grand soulagement à la

douleur de son époux et une joie inespérée à ses tils en leur annonçant que bientôt ils reverraient leur sœur bien-aimée.

Tandis que se célébraient les solennités du Jubilé de Notre-Dame du Puy. le cortège royal avait continué sa route vers Poitiers.

Qu'allait faire Charles VII à Poitiers, et pourquoi y conduisait-il la Pucelle? Sans doute, il trouverait là une confirmation de son sentiment sur Jeanne; mais sa conviction était si absolue qu'il se serait facilement passé, surtout après l'avis des prélats de Chinon, de ce second examen. Non, ce n'était pas pour lui-même que le prince produisait la future guerrière dans sa capitale provisoire, qu'il la soumettait à son Université; c'était pour la France. Le roi avait fait ses enquêtes personnelles; mais le pavs avait le droit de s'enquérir, lui aussi, au sujet de celle qu'on lui présentait comme Envoyée de Dieu, et le pays, par son Université, par son Parlement, par les habitants de Poitiers, allaita son tour former son jugement sur la pavsanne de Domremv. Aussi le monarque se garda-t-il bien d'assigner à la jeune fille son propre palais comme résidence : la Majesté royale en défendant l'accès, Jeanne s'y fût trouvée trop à l'écart. C'est dans la maison d'un magistrat, en pleine ville, à l'angle de la rue de Notre-Dame la Petite et en face de celle de Sainte-Marthe, que logera notre héroïne. Là. dans une vaste habitation qui. suivant la coutume de l'époque, porte une enseigne et un nom particulier: Hôtel de la Rose, demeure maître Jean Rabateau. avocat général au Parlement pour les causes criminelles, celui-là même qui devint plus tard président à la cour de Paris et un des plus hauts dignitaires de France. C'est à cet intègre magistrat que Jeanne d'Arc est confiée : c'est lui qui. durant trois semaines, aura le contrôle de ses mœurs et de ses actions, et qui sera le témoin et la garantie du sérieux examen que les docteurs de l'Université vont faire subir à la vierge lorraine. L'avocat général a épousé une femme qui jouit d'un grand renom de piété, de vertu, de sagesse : Jeanne lui est remise directement; elle en recevra les soins les plus maternels, mais trouvera aussi en elle une compagne inséparable qui. nuit et jour, observera sa vie. saura la juger et en rendre compte à qui de droit.

Cette première mesure prise. Charles YII convoqua son Conseil, et. pour lui donner plus de pompe, y appela comme témoins un certain nombre de seigneurs et d'officiers présents à Poitiers : c'est ainsi que Jean d'Aulon. gentilhomme du Languedoc, qui arrivait en cette cité pour voir la Pucelle. dont on commençait beaucoup à parler, lit partie de cette assemblée. Dans une harangue solennelle, le prince déclara qu'il avait amené à Poitiers une jeune fille se disant envoyée vers lui de par Dieu pour l'aider à recouvrer son royaume en partie conquis par les Anglais, ses ennemis. Il avait convoqué des docteurs en théologie, des juristes et autres savants, leur demandant de vouloir bien examiner et interroger le sujet avec le plus grand soin et la plus grande diligence sur les points désignés ci-dessus et sur toutes autres questions, selon que la chose serait jugée utile.

La Commission ainsi solennellement installée fonctionna sous la présidence du chancelier du roi. Regnault de Chartres, archevêque de Reims, qui. tout en ne mani-

testant pas alors ses sentiments intimes à l'égard de Jeanne, ne fut jamais disposé en sa faveur.

Voici, parmi les personnages remplissant les fonctions d'examinateurs, ceux dont les noms ont été conservés, mais la liste n'est certainement pas complète: Maître Pierre de Versailles, abbé de Talmont, qui fut évêque de Digne, puis de Meaux; Jean Lombart, professeur de théologie à l'Université; Guillaume Lemaire, chanoine de Poitiers; .Maître Jean Morin et le professeur Jean Krault; Jacques Maledon et Mathieu Mesnaige; Pierre Seguin, de l'Ordre des Carmes, et trois Dominicains. Seguin de Seguin. Guillaume Aymeri et Pierre Turlure.

Les noms des juristes chargés d'examiner la Pucelle au nom du Parlement n'ont pas été conservés dans l'histoire.

Il est très probable que parmi eux figuraient le président .1 menai des Ursins et son tils. avocat au Parlement, devenu plus tard archevêque de Reims, l'avocat général Rabateau, peut-être aussi le maître des requêtes Cousinot, enfin l'avocat Jean Barbin.

Le Conseil de Charles VII tenait ses séances dans la maison d'une dame La Macée. C'est là que la Commission des docteurs ci-dessus désignés fut convoquée d'abord et investie du mandat royal d'interroger la vierge lorraine; elle fut priée ensuite de se transporter à l'Hôtel de la Rose, lieu choisi pour les réunions dans lesquelles Jeanne devait comparaître. Les maîtres s'y rendirent.

Lorsque ces vénérables personnages arrivèrent chez Maître Rabateau et turent introduits dans la salle où se trouvait l'héroïne, celle-ci. après les avoir respectueusement salués, alla s'asseoir au bout du banc, à la place la moins digne, et leur demanda le but de leur visite. L'un d'eux répliqua :

- Vous avez affirmé au roi que vous veniez vers lui de par le Roi du ciel. A cause de cela, nous allons vous interroger ici. car il est impossible de vous croire sur ce point.

Et tour à tour, avec douceur, mais avec une forte logique, ces savants théologiens exposèrent à la jeune tille les graves raisons qui les empêchaient d'ajouter foi à ses paroles. Cette première entrevue dura plus de deux heures. Jeanne réfuta si sagement chacune des objections qui lui étaient faites, que les docteurs se retirèrent grandement étonnés qu'une simple paysanne sût leur répondre si prudemment. Cependant ils ne se tinrent pas pour battus, et pendant treize jours consécutifs renouvelèrent l'épreuve, cherchant d'une part à soulever toutes les difficultés que leur érudition leur suggérait, voulant d'autre part scruter jusqu'aux plus intimes secrets révélés à la jeune tille dans ses visions. Celle-ci, d'ailleurs, se prêta à leur désir et dévoila son âme; ses explications turent très simples. Quand elle était encore à Domremy. les Voix, après lui avoir montré la grande pitié qui était au rovame de France, lui avaient commandé d'aller à Yaucouleurs trouver un capitaine qui la ferait mener au souverain. Elle avait obéi ponctuellement à cet ordre. Dieu, continua-t-elle. l'avait choisie pour jeter les Anglais hors de France, et si l'on se décidait à la mettre en œuvre, Orléans serait bientôt délivrée et le dauphin couronné à Reims, cet été même. A ce mot on l'arrêta :

— Pourquoi donnez-vous à Charles VII, proclamé roi depuis six ans. ce nom de dauphin ?

— Je n'appellerai roi mon gentil prince, répondit-elle, que lorsqu'il aura été couronné et sacré à Reims, là où j'entends le conduire !

— Conduire Charles VII à Reims, reprit-on. mais c'est de toute impossibilité ! Ne savez-vous pas qu'après Orléans, qui déjà succombe presque sous le coup des Anglais, il n'y a plus jusqu'à Reims, situé à plus de cent lieues d'ici, une seule ville reconnaissant le roi comme son seigneur?

— Je le sais, mais mon Dieu n'en accomplira pas moins ce prodige pour le noble dauphin tant aimé de Lui; et afin que vous sachiez que je suis envoyée par le Ciel, après la délivrance d'Orléans et le sacre de Reims, je vous prédis que Charles VII rentrera dans Paris redevenu français, qu'il verra le duc d'Orléans revenir de captivité et qu'il chassera les Anglais du sol national.

— La Sainte Écriture défend d'ajouter foi à de telles paroles, lui dit alors le Carme Pierre Seguin, un « bien aigre homme ». à moins que vous ne nous montriez des miracles.

— Je ne veux pas tenter Xotre-Seigneur. repartit aussitôt Jeanne; les miracles que le divin Maître m'a ordonné d'accomplir, c'est de faire lever le siège d'Orléans et de mener sacrer le roi à Reims. Vous avez reconnu vous-même que ces choses étaient humainement impossibles ; venez néanmoins avec moi et vous me les verrez accomplir.

— Vous nous dites, d'après votre Voix, lui objecta alors le Dominicain Guillaume Avmeri, que Dieu veut délivrer le peuple de France de ses calamités. S'il veut le délivrer, il n'a pas besoin d'hommes d'armes.

— Au nom de Dieu, les guerriers combattront, et Dieu donnera la victoire, répliqua la Pucelle à la grande satisfaction du docteur.

L'examen pourtant continua. On demanda à la jeune fille pourquoi elle revêtait des habits masculins. Elle répondit que c'était d'après le commandement de Xotre- Seigneur. que, du reste, faisant œuvre d'homme et vivant au milieu des guerriers, il était juste qu'elle en prît le costume.

Gobert Thibault, l'écuyer que nous connaissons, avait été chargé d'amener chez Maître Rabateau Pierre de Versailles et Jean Erault. Dès qu'ils entrèrent, la vaillante enfant alla au-devant d'eux; apercevant Gobert Thibault qui portait l'épée. elle s'en approcha, lui frappa familièrement sur l'épaule et dit :

— Ce que je désire, c'est avoir plusieurs hommes de bonne volonté comme celui-ci. Pierre de Versailles lui annonça alors qu'Erault et lui étaient délégués vers elle

par le roi :

— Je crois bien, reprit-elle, que vous êtes envoyés pour m'interroger. Eh bien ! je ne sais ni A ni B.

— ■ Pourquoi donc ètes-vous venue ici ?

— Je viens de la part du Roi du ciel afin de faire lever le siège d'Orléans et conduire Charles VII à Reims pour son couronnement et son sacre.

98 l-A BIENHEUREUSE JEANNE D ARC

Jeanne s'informa s'ils avaient du papier et de l'encre, puis s'adressant à .Maître Jean Erault : — Écrivez ce que je vous dirai :

~ Jhésus Maria -|-

Roi d'Angleterre et vous, due de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France ; vous Guillaumede la Poule, comte de Suffolck; Jean, sire de Talbot, et vous Thomas, sire d'Escales, qui vous dites lieutenants dudit duc de Bedford, faites raison au Roi du ciel, rendez à la Pueelle qui est envoyée de Dieu, le Roi du ciel, les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est venue ici de la part de Dieu, pour réclamer le sang roval. Elle est toute prête à faire la paix, si vous lui voulez faire raison, à condition que vous rendrez le pavs de France et payerez les dommages que vous y avez faits pendant le temps que vous l'avez occupé, lu vous, archers, compagnons de guerre, nobles, gentils et autres qui êtes devant la ville d'Orléans, allez-vous-en dans votre pays, c'est l'ordre de Dieu, et si vous ne le faites, attendez les nouvelles de la Pueelle qui vous ira voir bientôt pour votre bien grand dommage. Roi d'Angleterre, si vous ne le faites ainsi, je suis chef de guerre, et en quelque lieu que j'atteindrai vos gens en France, je les chasserai, qu'ils le veuillent ou non, et s'ils ne veulent pas obéir, je les ferai tous tuer. Je suis envoyée par Dieu, le Roi du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute la France. Ft s'ils veulent obéir, je les prendrai à merci. Et ne vous obstinez pas dans votre projet, car vous ne conserverez point le royaume de France, qui est à Dieu, le Roi du ciel, fils de la Sainte Marie; mais c'est le roi Charles, vrai héritier, qui le conservera; car Dieu, le Roi du ciel, le veut, et cela lui est révélé par la Pueelle, et il entrera à Paris en bonne compagnie.

Si nous ne voulez pas croire les nouvelles de la part de Dieu et de la Pueelle, en quelque lieu que nous nous trouverons, nous frapperons sur vos gens et nous ferons un si grand tumulte que depuis mille ans il n'y en aura pas eu de si grand en France, si toutefois vous ne faites raison. Et crovez fermement que le Roi du ciel enverra plus de force à la Pueelle qu'il n'en faut pour repousser les assauts que vous dirigerez contre elle et ses bonnes gens d'armes; et l'on verra aux horions qui aura le meilleur droit, du Dieu du ciel ou de vous. Vous, duc de Bedford, la Pueelle vous prie et vous requiert de ne pas vous faire détruire. Si vous lui faites raison, vous pourrez encore venir en sa compagnie, là où les Français feront le plus beau fait qui fut jamais accompli pour la chrétienté. Et faites réponse, si vous voulez faire la paix en la cité d'Orléans, et si vous ne le faites, qu'il vous souvienne bientôt de vos très grands dommages. Ecrit ce mardi de la Semaine-Sainte.

Comment les docteurs de Poitiers n'eussent-ils pas été émus en lisant ces quelques lignes? 11 y a là tant de vrai christianisme et de valeur chevaleresque! Mais leur impression favorable ne les empêcha pas de prolonger un examen sur lequel reposait l'honneur de la France, en attendant qu'il en sortît son salut.

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