CHAPITRE XVIII
SPIRITUELLE REPARTIE A SEGUIN DE SEGUIN — ■ EXAMINEE PAR LA REINE YOLANDE — NOMBREUX VISI- TEURS— L'HABIT D'HOMME — PROPHÉTIE RELATIVE A L'ENTRÉE DU CONVOI DE VIVRES DANS ORLÉANS
— LE DÉLÉGUÉ DE L'UNIVERSITÉ AU CONSEIL ROYAL — OPINION DES DOCTEURS DE POITIERS
— IMPORTANCE CAPITALE DU JUGEMENT DE POITIERS — YOLANDE D'ARAGON CHARGÉE PAR CHARLES VII DE PRÉPARER A BLOIS LE CONVOI DESTINÉ A ORLÉANS — JEAN D'AULON MAITRE d'hÔTEL ET LCrVER DE LA PICELLE — LES ARMES CHOISIES PAR JEANNE d'ARC — LE DÉPART DE POITIERS
L'examen continua pendant treize jours. Tout ce qui concernait la Pucelle v fut revu et scrupuleusement étudié, puis on consigna dans un livre les interrogatoires dont on dut relire à Jeanne les procès-verbaux. Dans la suite, en effet, lorsqu'on la questionnera sur tel ou tel détail de sa mission, il lui arrivera de répondre :
— Ceci est écrit au registre de Poitiers.
Certaines reparties que l'histoire nous a conservées nous montrent l'esprit aimable et enjoué de la jeune fille se donnant libre cours aux dépens d'un de ses examinateurs, qui ne semble pas du reste lui en avoir tenu rigueur.
Le Dominicain Seguin de Seguin était Limousin. Un jour qu'avec son désagréable accent il lui demandait :
— Quel langage parlent vos Voix?
— Un meilleur que le vôtre, répondit-elle.
Et comme ce docteur, sans doute un peu piqué de l'allusion, ajoutait :
— Croyez-vous en Dieu?
— Mieux que vous, répliqua-t-elle.
— Eh bien ! reprit Seguin, Dieu détend d'ajouter foi à vos paroles sans un miracle quelconque qui nous prouve que vous agissez d'après ses ordres. Nous ne conseillerons sûrement pas au roi de vous confier une armée et de la risquer ainsi sur votre simple assertion.
- Au nom de Dieu, répéta Jeanne, je ne suis pas venue à Poitiers pour taire des prodiges, mais envoyez-moi à Orléans : là je vous montrerai les miracles que je suis venue faire. Qu'on me donne des soldats en tel nombre que l'on voudra, et je ferai Lever le siège de cette ville.
L'examen théologique et juridique de Poitiers aboutissait complètement à la oontir-
mation officielle des conclusions prises par les ecclésiastiques qui avaient interrogé la paysanne lorraine à Chinon.
Lorsque les examinateurs se retiraient après leurs longs interrogatoires, de nombreux visiteurs — ■ personnes notables, présidents, conseillers du Parlement et autres, — désireux d'entretenir la mystérieuse jeune tille, pénétraient à leur tour dans Yllàlel de la Rose.
.Maître Jean Erault. professeur de théologie, eut un jour au sujet de la Pucelle une intéressante conversation avec Jean Barbin, avocat au Parlement. Le grave théologien raconta au jeune avocat qu'une femme. Marie d'Avignon, surnommée la Gasque, avait jadis prédit au roi les calamités qui accablaient le pays. Le royaume lui était apparu, disait-elle, en sa plus grande affliction, et voilà qu'au moment où elle s'apitoyait sur le sort de la France de nombreuses armures s'étaient présentées à ses yeux. Comme elle tremblait à la pensée de devoir s'en couvrir, il lui fut révélé que ces vêtements guerriers ne lui étaient pas destinés, mais qu'une vierge viendrait après elle et serait équipée à la façon des hommes d'armes pour aller délivrer la France de ses ennemis.
Ce récit terminé, Maître Erault avouait à Jean Barbin que, pour sa part, il voyait en Jeanne la vierge annoncée par Marie d'Avignon.
Le confesseur du roi, Gérard Machet, croyait également que notre bonne Lorraine était vraiment la Pucelle dont parlait certains écrits prophétiques.
L'héroïne souriait et ne voulait point y ajouter foi. N'avait-elle pas dans la visite de l'Archange et de ses Saintes une preuve évidente et manifeste de la divinité de sa mission, la dispensant d'en chercher l'explication dans des légendes ou des prophéties plus ou moins contestables?
Les femmes ne furent pas les dernières à venir saluer celle que la voix publique annonçait comme une merveille de leur sexe. Grandes dames et bourgeoises s'empressèrent à l'envi autour d'elle. Une chose cependant étonnait les visiteuses, les effrayait même, c'est que la paysanne lorraine ne voulait pas quitter ses vêtements d'homme.
— Pourquoi, disaient-elles, ne portez-vous pas un costume comme le notre?
Cependant Jeanne ne tarda guère à les convaincre.
— ■ Je comprends, leur répondait-elle avec douceur, que ma manière d'agir vous semble étrange, et il y a vraiment là motif à vous étonner; mais puisque je dois porter les armes et servira l'armée du gentil dauphin, ne faut-il pas que je prenne les habits qui conviennent à ce métier et sont même indispensables en pareil cas? Ainsi, quand je serai entre les hommes avec des habits d'homme, ils n'auront pas de mauvaise pensée à mon sujet. Il me semble aussi que de cette façon je conserverai mieux ma virginité en mon âme et en mon corps.
Comment ne pas se rendre à des arguments si simples et si évidents tout à la fois? Du reste, les dames de Poitiers axaient déjà questionné avec soin, sur les faits et gestes de Jeanne d'Arc, son hôtesse, leur amie, la vertueuse épouse de Maître Rabateau; leur admiration était profonde en l'entendant s'écrier:
— Cette enfant est un modèle de tempérance et de piété Notre repas est à peine
terminé qu'elle se retire et va se prosterner dans sa chambre: elle reste ainsi pendant fort longtemps. Souvent même la nuit nous l'entendons qui se lève pour s'agenouiller et prier. Son plus grand bonheur est de visiter la petite chapelle que nous possédons : là. elle prolonge son oraison aussi longtemps que possible.
D'ailleurs, bien qu'ils n'eussent pas encore prononcé un verdict officiel, les docteurs ne cachaient plus leurs sentiments à l'égard de la Pucelle. Ils se montraient aussi émerveillés de sa sagesse qu'édifiés de sa vie et de sa conduite; enfin, ils déclaraient voir en tout ce qui la concernait l'effet de l'assistance divine.
Donc, l'opinion générale à Poitiers fut bientôt celle qui s'était répandue à la cour. On prétendait que le roi se décidait à placer l'héroïne à la tête d'un convoi, pour qu'elle s'efforçât de le conduire aux malheureux Orléanais. Ce fut l'occasion d'une nouvelle question que lui adressa un personnage d'importance, maître des requêtes à l'hôtel du roi. Il vint trouver la jeune tille chez Maitre Rabateau et lui dit :
— Jeanne, on veut que vous essayiez de faire pénétrer des vivres dans Orléans; mais il me semble que ce sera un résultat bien difficile à atteindre, étant donné les formidables bastilles qui entourent la cité, la puissance et le nombre des troupes anglaises qui tiennent le siège?
— Au nom de Dieu, répliqua-t-elle, nous mettrons ces vivres dans la Aille, tout à notre aise, et il n'y aura pas un Anglais qui sortira des bastilles ni [fera mine d'empêcher l'opération.
Cependant, le roi avait reçu le rapport si favorable de Yolande d'Aragon sur la vie et les mœurs de Jeanne d'Arc. Chaque jour il entendait son éloge de la bouche de ceux qui l'avaient visitée. Néanmoins il ne la laissera agir que d'après l'avis formel de son Université.
Le délégué de ce corps officiel se présenta enfin à la séance du Conseil roval. Jean d'Aulon, qui était à cette réunion, nous rapporte les termes dans ^lesquels l'envoyé s'exprima :
— Tout ce que nous avons vu de cette Pucelle, tout ce que nous avons appris d'elle, nous montre qu'elle est bonne chrétienne et vraie catholique ; nous la tenons pour telle et pour une excellente personne.
Puis, d'après le témoignage de Maître Barbin, il ajouta, sans doute en réponse à une interrogation de Charles VI I :
— Etant donné la nécessité du royaume, puisque vos sujets. Sire, sont réduits au désespoir, qu'ils n'ont plus maintenant à attendre aucun secours, si ce n'est de la toute-puissance de Dieu, nous crovons que votre Majesté peut s'aider de Jeanne la Pucelle qui déclare venir vers elle de par le Roi du ciel.
Ainsi l'Église de France, dont dépendait Jeanne d'Arc, et qui était chargée sous le contrôle du Souverain Pontife d'examiner la jeune fille, n'a pas manqué à sa'mission; nous venons de voir la réponse qu'elle donna officiellement à Charles VII.
La sentence de Poitiers a une importance capitale dans l'existence et la carrière de l'héroïne : elle résume l'avis de savants ecclésiastiques qui. sans parti pris, se sont
prononcés en sa faveur. On ne peut invoquer ici la pression ou l'influence de partisans et d'adversaires puissants, puisqu'à cette époque l'humble paysanne n'était pas encore un personnage politique. L'arrêt des docteurs fut rendu au nom de l'archevêque de Reims qui les présidait. L'Envoyée du ciel, malgré son impatience de combattre, a docilement répondu à leur appel ; elle s'est présentée devant eux sous son vêtement d'homme et de guerrier, et ils ont loué sa conduite, comprenant que si Dieu la voulait dans les camps, elle devait adopter la tenue des camps. La vierge lorraine a donc été. de prime abord, examinée par l'Églis? et approuvée par elle.
Nous insistons sur ce point. Plus tard, en effet, un complot sera ourdi contre elle par un misérable prélat vendu aux Anglais; et. dans la suite des siècles, tous les impies, tous les ennemis de la vérité, fermeront les yeux sur le jugement de Poitiers — le seul vrai et impartial t'ait au nom del'Eglise, du vivant de la Pucelle — pour jeter à la face du catholicisme l'acte inique accompli par un sectaire, qui n'appartenait au sacerdoce que par son caractère et nullement par les sentiments de son cœur ni par l'esprit qui le guida.
Charles VI I ne perdit pas un instant. A peine la sentence de l'Université fut-elle parvenue officiellement à sa connaissance, qu'il lit partir pour Blois la reine de Sicile, dont les capacités pour l'organisation d'une affaire n'avaient d'égal que son dévouement à la couronne de France et à la personne du roi. Il la savait convaincue, elle aussi, de la mission de Jeanne d'Arc. Le prince la chargea donc d'organiser le convoi de vivres qu'il destinait à Orléans et de convoquer dans cette ville de Blois les troupes qu'il devait confier à la Pucelle. Arrivée à destination. Yolande d'Aragon trouva pour l'aider le sire Ambroise de Loré et l'amiral Louis de Culant. Lu même temps qu'elle s'occupa d'acheter le blé nécessaire et de mander partout des compagnies d'hommes d'armes, la princesse patriote se mit en rapport avec les Orléanais, pour se renseigner probablement sur leurs divers besoins, l'état de leurs provisions et sur les ressources dont ils disposaient encore.
Cependant la jeune fille avait hâte de quitter Poitiers, et Charles VU n'était pas moins impatient de secourir Orléans et de voir à l'œuvre l'Envoyée du ciel. Dès le 20 avril, il nomme Jeanne la Pucelle chef de guerre, dignité qui lui conférait le pouvoir de commander une armée et de la conduire à l'ennemi. Puis il attache à sa personne, en qualité de maître d'hôtel, c'est-à-dire de directeur des officiers et serviteurs qu'il plaçait sous ses ordres, le plus sage et le plus courtois des preux de France, Jean d'Aulon. Celui-ci devenait ainsi pour la guerrière une sorte d'écuyer, d'aide de camp, et son défenseur responsable dans tous les combats. Le souverain, se réservant de compléter un peu plus tard la maison militaire de l'héroïne et défaire confectionner à sa taille des armures d'une splendeur en rapport avec le rang iiel il l'élevait, ordonna qu'on lui remit tout de suite un armement d'emprunt, et le lendemain. 21 avril, il quitta Poitiers en sa compagnie pour se diriger sur Chàtellerault et Chinon.
Toute la ville de Poitiers vint assister à ce départ. On acclamait le roi. mais on s'émerveillait de voir la vaillante Lorraine chevaucher à ses côtés: elle portait
l'équipement militaire avec autant de grâce que si depuis son enfance elle n'eût fait autre chose que le métier des armes. Louis de Coûtes, occupant provisoirement depuis Chinon les fonctions de page auprès de la Pucellc. faisait flotter au-dessus de la tète de sa jeune maîtresse un panonceau blanc que tous regardaient avec une curiosité respectueuse. D'après l'usage de l'époque. Jeanne y avait fait peindre l'éeu choisi par elle, comme emblème de sa nouvelle dignité et comme signe de ralliement de ses soldats. Se rappelant cette blanche colombe qui fut aux jours du déluge la messagère du pardon de Dieu, la Libératrice avait ainsi exprimé la mission qu'elle remplissait elle-même pour la France : au milieu d'un écu d'azur, une colombe volait, les ailes étendues, et tenait en son bec une banderole sur laquelle se lisaient ces mots: De par le Roi du ciel. Y avait-il façon plus gracieuse d'exprimer la vérité reconnue par les docteurs de Poitiers: Jeanne la Pucelle venant sauver la France au nom du roi Jésus?