CHAPITRE
il \\\1 III. ENFAN1 : SA PIETE - LE SONNEUR PERRIN — FREQUENTATION DES SACREMENTS — NOTRE- DAME DE BERMON I VM01 B 1)1 TRAVAIL — LES OCCUPATIONS \ LA .MAISON ET AUX CHAMPS — LES PJ Mil s AMIES — Il DIMANCHE DES FONTAINES — LE BEAU M\Y OU L'ARBRE DES FÉES : LÉGENDE ET RÉALITÉ —UNI COI RS1 POUR UNE GERBE DE FLEURS.
Ce que Jeannette était devenue sous l'action combinée de la grâce de Dieu, de l'éducation de ses parents et des événements extérieurs, il est bon de le dire maintenant, car la pensée du lecteur risquerait de s'égarer à la suite d'écrivains victimes des préjugés rationalistes, et l'on pourrait chercher dans une description erronée de l'état d'âme de l'enfant de Domremy l'explication naturelle des faits miraculeux que nous aurons à raconter bientôt.
Dans les années qui suivirent sa Première Communion. Jeannette était considérée comme une petite fille modèle. Pieuse et laborieuse autant que naïve et simple, elle n'en partageait pas moins les jeux de ses compagnes.
Elle aimait à prier longuement; volontiers elle transformait ses promenades en pèlerinages ayant toujours à leur terme un sanctuaire à visiter.
L'église de son village était particulièrement chère à son coeur. Chaque t'ois que le curé de Greux y célébrait la Sainte Messe, Jeannette se trouvait là. et suivait avec un recueillement édifiant toutes les cérémonies du divin Sacrifice. A la fin du jour, quand sonnaient Complies — c'était à cette époque la prière du soir adoptée pour l'usage des fidèles, — on la voyait de nouveau attentive devant l'autel, et si, retenue au loin, elle ne pouvait s'y rendre, du moins s'agenouillait-elle sur place pour unir sa prière à celle de l'Eglise.
I n trait plein de gracieuse fraîcheur se mêle à ce souvenir. Perrin le drapier, qui semble avoir succédé, au moment de la Première Communion de Jeannette, à Thiesselin, comme clerc de Domremy, ne se pliait pas facilement à la régularité méthodique de ses fonctions; de temps en temps il oubliait la sonnerie des Complies. L'enfant attristée le suppliait alors d'être plus exact à l'avenir, et pour exciter son zèle lui promettait, en échange de sa régularité, les blancs écheveaux provenant de la laine de ses brebis.
Chaque fois que l'accomplissement de son devoir d'état lui laissait quelque loisir, elle pénétrait dans la maison de Dieu.
Elle s'approchait souvent du tribunal de la Pénitence; on a même recueilli sur les lèvres du bon curé, Guillaume Fronte, son confesseur habituel, cette parole: « Jeannette se confesse trop souvent. » Fréquemment aussi elle communiait avec une piété qui édifiait tous les assistants.
A quelque distance de Domremy. au delà de Greux. s'élevait une chapelle où la Reine du ciel était vénérée sous le vocable de Notre-Dame de Bermont; l'hôpital de Gerbonvaux, auquel elle appartenait, devait y faire célébrer les saints mystères au moins trois fois par semaine.
Situé au milieu des bois, sur le sommet d'une colline, cet humble oratoire semble avoir échappé à l'action destructive du temps. Toujours restauré ou reconstruit sur ses antiques fondations, il présente aux regards du pèlerin le même grand crucifix se détachant au-dessus de l'autel, les mêmes rustiques statues de la Vierge Marie, de saint Thiébault et de sainte Anne: le vieux bénitier de pierre est encore là. ainsi que la clochette aux mystérieux caractères gothiques.
De pieuses femmes de Domremy avaient coutume de se réunir chaque samedi dans l'après-midi pour se rendre en pèlerinage à cette chapelle. Jeannette se joignait au groupe, emmenant avec elle sa sœur. Catherine d'Arc: les deux enfants brûlaient des cierges et offraient des fleurs dont on parait la statue de Notre-Dame de Bermont.
La piété de la petite tille se traduisait dans toute sa conduite. Remplie de pudeur et de réserve en tout son extérieur, elle avait des manières bonnes, simples et douces; elle recherchait la société de compagnes vertueuses et donnait volontiers pour l'amour de Dieu tout ce qu'elle possédait.
Sous l'action intérieure de la grâce, il semble même que l'enfant était parvenue à un degré de perfection assez élevé, puisque, selon toute probabilité, dès sa douzième année elle songeait déjà à se consacrer totalement à Dieu par le vœu de virginité.
Il ne faudrait pourtant point que ce tableau de la ferveur de Jeannette nous la fît entrevoir autrement que sous son véritable jour. Ce n'était pas une extatique, encore moins une enfant sauvage et bizarre, refusant de se mêler à la vie commune. Bien au contraire, son existence à la maison paternelle ne différait guère de celle des fillettes de son âge: comme ses parents n'obtenaient l'honnête aisance dont ils jouissaient qu'en se livrant à un labeur constant et varié, elle les aidait en tout avec intelligence, activité et dévouement. Elle était aussi obéissante que laborieuse; ceux qui l'ont approchée à Domremy sont unanimes à le reconnaître.
Près de sa mère, et sous son regard, elle s'adonnait à tous les travaux d'un intérieur villageois, préparant les repas, entretenant les vêtements de sa famille et rendant avec complaisance tous les services qu'on peut attendre d'une enfant si jeune. Lorsque la besogne courante était terminée. Isabelle lui enseignait à filer le chanvre et le lin.
L'heure était-elle venue de porter la nourriture aux animaux domestiques. Jeannette docilement s'acquittait de cette mission, ainsi que de tous les autres soins
réclames pour la propreté de l'étable S'agissait-il de surveiller les bêtes dans la
prairie, elle s'y prêtait toujours avec une extrême obligeance; mais quand la température et le lieu choisi pour le pâturage permettaient un arrêt, elle emportait son fuseau et sa quenouille. Détail touchant que ses ennemis eux-mêmes nous ont gardé, on dit que les oiseaux du vallon la connaissaient, voletaient autour d'elle en gazouillant joyeusement, se posaient familièrement sur son épaule et acceptaient la nourriture de sa main sans s'effaroucher.
Quelle que soit l'ancienneté de la légende qui fait de Jeanne d'Arc une bergère, il ne faut pas l'accepter sans contrôle, car les données historiques y contredisent. Si la future héroïne sortait parfois avec les bestiaux de la maison, quand elle ne pouvait pas se rendre autrement utile; si même, comme nous le verrons dans un autre chapitre, elle prit plus tard, à certains jours, la direction du troupeau communal, là n'était pas sa principale occupation. Lorsque les soins intérieurs de la maison paternelle ne la retenaient plus, c'est aux travaux des champs qu'elle consacrait la majeure partie de son temps.
A l'automne et au printemps, tantôt elle conduit, à la mode du pays, l'attelage de la charrue, tandis que son père en gouverne le soc; tantôt, au contraire, elle suit le sillon pour en écraser les mottes. En avril, en mai. elle va courageusement sarcler l'herbe aux champs; l'été, elle aide à la moisson et à la rentrée des récoltes.
Après le travail, Jeannette retrouve avec joie ses petites compagnes; elle est chérie de toutes, à cause de son bon caractère et de son amabilité.
Parmi les fillettes de Domremy, deux sont ses amies intimes. C'est Mengètte d'abord, dont le père habite une maison presque contiguë à celle de la famille d'Arc. Les deux enfants sont du même âge; elles se voient souvent, et souvent s'occupent ensemble de la besogne du ménage. De temps en temps, elles se réunissent aussi pour filer, dans l'une ou dans l'autre de leurs chaumières.
Une autre partage avec Mengètte l'affection particulière de Jeannette; mais celle-là, c'est la petite protégée : elle est plus jeune de trois ans, et s'appelle Hauviette. Avec bonheur elle s'attache aux pas de sa grande amie; il arrive fréquemment qu'on ne peut l'arracher à la demeure de Jacques d'Arc; Hauviette passe alors la nuit dans le lit de Jeannette, heureuse comme une reine de reposer auprès de celle qu'elle chérit et vénère tout à la fois.
Cependant, malgré ses vertus précoces, notre jeune héroïne n'est pas la moins enjouée lorsqu'il s'agit de se récréer; elle se mêle volontiers aux ébats de ses compagnes et, avec la permission de ses parents, les suit gaiement dans leurs promenades champêtres.
Il v avait au XVe siècle, dans toute la région qui environne Domremy. une fête très connue que nous célébrons actuellement sous le nom de .Mi-Carême. Le dimanche de Lœtàre qui la ramenait portait à cette époque le nom de dimanche des Fontaines. D'où vient cette désignation? "Fout simplement de l'usage du pays, qui consistait à placer parmi les réjouissances de ce jour une excursion commune de la jeunesse vers un site gai et riant. Là, après s'être livré à différents jeux, on prenait
un léger repas* à la suite duquel il était dérègle de se désaltérer aux eaux claires et limpides de l'une de ces nombreuses sources que l'on rencontre dans la campagne lorraine.
Ce divertissement a un vocable particulier; on l'appelle : faire ses fontaines. Aucun sens superstitieux, d'ailleurs, n'était attaché à cette coutume.
Au cours de notre récit nous verrons les entants de Domremy célébrer cette fête à l'ombre du beau May, au bord du Bois-Chenu, près de la route de Neufchâteau, à une demi-lieu environ de Domremy. Au printemps, cet arbre est d'une merveilleuse beauté; ses rameaux s'étendent bien loin, ils finissent par toucher presque terre, en se recourbant gracieusement en forme de voûte, dessinant une sorte de salle très vaste, que l'on désigne volontiers sous le nom de loges.
Toutefois, le beau May a d'autres noms, tels que l'arbre des Dames, l'arbre des Fées, les loges des Dames; c'est qu'en effet, autour du grand hêtre, a pris naissance une de ces légendes villageoises si répandues même de nos jours.
On raconte — il y a fort longtemps déjà, puisque le couvreur en chaume Bertrand Lacloppe. âgé de quatre-vingt-dix ans en iq5f>. déclare alors qu'il ne les a jamais vues et qu'il n'a pas entendu dire qu'elles s'y montrassent encore — que « des Dames sorcières appelées fées » venaient dans les temps anciens danser en chœur sous cet arbre et s'y donnaient des rendez-vous
A part l'excellente femme du maire Aubrv. qui prétend avoir aperçu les fées autour du grand hêtre, personne n'y croit plus à Domremy. Le charme, parait-il, est complètement fini depuis que, sous la voûte du feuillage, un prêtre a récité l'Évangile de saint Jean. Effectivement, chaque année, lorsque se formait la troisième procession des Rogations pour aller porter des croix aux champs, Guillaume Fronte. qui la conduisait, s'arrêtait au beau May pour y chanter l'Évangile.
La légende avait donc cessé, mais à son défaut l'arbre des Dames conservait son histoire simple et vraie.
Ce hêtre, formant un magnifique et agréable abri, axaient ses fervents qui aimaient à se reposer ou à s'ébattre sous son ombre; à leur tête venaient les seigneurs du pavs. Quand ils habitaient le château de l'Isle. c'était le but préféré de leurs promenades. C'est ainsi que Béatrix Estellin. une des marraines de notre héroïne, avait accompagné autrefois les châtelains et châtelaines dans leurs excursions au beau May. Jadis, on y avait vu Catherine de la Roche, femme de Jean de Bourlémont, avec ses filles.
A l'époque dont nous faisons le récit. Pierre de Bourlémont. Béatrix son épouse, ainsi que sa mère et ses deux enfants venaient fréquemment dans ces parages et organisaient un frugal repas sur l'herbe. Tel jour même, toute la famille seigneuriale s'y était rendue, suivie de ses serviteurs, escortée de toute la jeunesse de Domremv. Au milieu du cortège improvisé, des jeunes tilles du village portaient du pain, du vin et des œufs.
Tous ces détails indiquent bien le caractère des réunions qui se formaient là : encore une tois la légende des fées n'existait plus et c'était un divertissement qu'on cherchait à l'ombre du grand hêtre. Nul cependant n'était plus solennel et plus fréquenté que celui du dimanche de Lœtare.
Jeannette avait sa place parmi les fillettes qui «. taisaient leurs fontaines ». Toute petite, elle sautillait avec les autres; mais vers douze ans. elle renonça à ce divertissement, d'ailleurs innocent; jamais non plus on ne la vit venir seule jouir des ombrages du bel arbre. Au dimanche de Lœtare, elle aussi apportait son gâteau et chantait en tressant des guirlandes de (leurs; Dominique Jacob, moins âgé qu'elle de dix ans. se rappelait avoir assisté à son départ le jour des Fontaines : llauviette. Simon Musnier, ainsi que Gérard, dont Jeannette était l'aînée, ont partagé là ses jeux. Pour Mengette, elle se souvenait avoir goûté avec sa petite amie, sous le hêtre touffu : une fois même. on avait apporté une nappe et on l'avait étendue sur le ^azon pour le repas.
Il nous reste à raconter un incident en apparence bien minime. L'histoire l'a recueilli, car il tut en quelque sorte le prélude providentiel de l'événement le plus i,rrave et le plus important de toute la vie de la future libératrice de la France.
C'était au début de l'été de 1424. Jeannette avait donc douze ans depuis le mois de janvier et elle gardait ce jour-là les brebis de son père dans un vaste pré : quelquesunes de ses petites compagnes étaient autour d'elle. Le matin même, par un pressentiment intime, l'enfant avait jeûné, ainsi que font les chrétiens à l'approche des circonstances solennelles ou des plus grandes fêtes, pour les consacrer à Dieu par le sacrifice. Ses compagnes étaient dispersées dans la prairie, l'une d'entre elles avait cueilli un bouquet des fleurs de la saison; une idée subite traversa son esprit.
— Voulez-vous lutter à la course? proposa-t-elle. Ces fleurs seront à celle qui arrivera la première au but.
Toutes acceptèrent y compris notre héroïne. Victorieuse dans une première épreuve, elle consentit à recommencer la lutte une deuxième et une troisième fois, courant toujours avec une telle ardeur qu'elle ne semblait pas toucher le sol : le fait était tellement sensible qu'une de ses amies s'exclama :
— ■ Oh ! Jeannette, il me semble que je te vois voler en rasant la terre !
La course achevée, la fillette épuisée, comme hors d'elle-même, se laissa choir au bout du pré pour se reposer et reprendre haleine; soudain apparut un jeune homme qui lui cria de loin :
— Jeannette, rentrez à la maison. Votre mère a besoin de vos services.
Elle chercha du regard son interlocuteur, mais n'eut pas le temps de le reconnaître et s'imagina avoir affaire à l'un de ses frères ou de ses voisins; alors, n'hésitant pas à accomplir malgré sa fatigue un acte de généreuse obéissance, elle reprit en hâte le chemin du lo^is.
f.n apercevant sa tille. Isabelle Romée s'étonne de ce prompt retour, lui en demande la cause et la gronde d'avoir abandonné le troupeau. L'innocente enfant interroge sa mère :
Ne m'avez-vous donc pas fait appeler ?
— Non. répond Isabelle.
Persuadée qu'elle a été induite en erreur par le jeune homme qui lui a parlé dans la prairie, Jeannette se prépare à retourner vers ses compagnes: mais, avant de se mettre en route, elle pénètre dans le jardin de la maison paternelle.