CHAPITRE II
ORLEANS; SON ENCEINTE ; SES ENVIRONS — ■ LE SIEGE APRES LA MORT DE SALISBURY — LA FORCE DE I. 'ARMÉE ASSIÉGEANTE — • LA CEINTURE DE BASTILLES; LE BLOCUS ACHEVÉ — JEANNE EN VUE D'ORLÉANS ET A CHÉCY — DÉCHARGEMENT ET EMBARQUEMENT DU CONVOI DE VIVRES — NUIT PASSÉE V CHATEAU DE REIILLY — FAUSSE ATTAQUE DES ORLÉANAIS CONTRE LA BASTILLE SAINT-LOUP ET ENTRÉE DES BATEAUX CHARGÉS DANS LE PORT DE LA VILLE — ■ JEANNE CONSENT A SF SÉPARER DE SES TROUPES QUI RETOURNENT A BLOIS — LA PUCELLE CONSERVE DEUX CENTS LANCES — ENTRÉE DE Il \NNE ET DE SES GENS DANS ORLÉANS LE 2Q AVRIL I429, A 8 HEURES DU SOIR
Bien que très populeuse, la ville d'Orléans était, au moment du siège, trois fois moins étendue qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Il n'y avait point de citadelle pour loger la garnison, de sorte que celle-ci vivait mêlée aux habitants.
Orléans comptait cinq portes: chacune d'elles était munie d'une herse et d'un pontlevis. flanquée de deux tours, préservée en outre par d'autres ouvrages de défense, et, durant le siège, masquée en avant par un boulevard avec parapets et fossés. A l'Est, c'était la porte de Bourgogne, dite aussi de Sairit-Aignan ; au Nord, celles de Parisis et de Bannier; à l'Ouest, la porte Régnait, et au Sud. en face du pont, celle de Sainte- Catherine.
Ce pont, construit au commencement du x i ie siècle, était monumental. Sa longueur, de 35o mètres, se répartissait en dix-neuf arches. Après la cinquième, du coté de la ville, il reposait sur une petite île. dont la partie d'amont se nommait La Motte Saint- Antoine, et celle d'aval La Motte aux Poissonniers. Sur cette île on avait bâti un hospice, une chapelle et des maisons; d'autres habitations s'élevaient également le long du pont. La dix-huitième arche supportait le fort des Tourelles, dont les deux tours, l'une ronde et l'autre polygonale, étaient reliées et prolongées vers la ville par un bâtiment sous lequel on circulait. Enfin la dernière arche formait un pont-levis.
En décembre, le siège avait été repris avec vigueur par les successeurs de Salishury : Thomas de Scales, William de la Poole, comte de Suifolk et Jean Talbot. Ces trois généraux commandèrent ensemble sous les murs d'Orléans sans qu'une hiérarchie quelconque semble avoir été établie entre eux. Chacun d'eux s'intitulait lieutenant du duc de Bedford. régent du royaume; ce dernier, d'ailleurs, paraît s'être
occupé lui-même de la direction des opérations contre Orléans, sans prendre toutefois le titre de général en chef de l'armée anglaise. Durant les mois de décembre et de janvier, il transporta ses quartiers de Paris à Chartres, et. croit-on. ne se rapprocha jamais davantage du théâtre de la guerre. Il était accompagné de la duchesse, sa femme, du grand maître de son hôtel. Jean Falstolf, de sa maison militaire et probablement de la totalité de son escorte, composée de cent lances et de trois cents archers.
L'armée ennemie a été l'objet de nombreuses supputations. La plupart des documents contemporains s'accordent à dire qu'elle comptait environ 10000 combattants. Les troupes de race anglaise, soutenues par les finances particulières du gouvernement britannique, comprenait 898 hommes d'armes, autant de pages et 2 56q archers, soit 4 365 soldats de toutes catégories. Comme il y a lieu de supposer la présence d'un contingent égal de race française, entretenu aux dépens du pays conquis, cela ferait donc un total de 8 jZo hommes.
On reste sans renseignements sur les Bourguignons qui se retirèrent du siège, le 17 avril 1429, d'après les ordres de Philippe le Bon. Celui-ci avait été profondément offensé par le régent, qui refusa aux assiégés la permission de lui livrer leur ville en dépôt et garantie. Ces Bourguignons étaient-ils nombreux? Formaient-ils compagnie séparée ou se mèlaient-ils au contingent français? Impossible de le savoir d'une façon positive.
En réalité, l'armée anglaise campée en 1429 devant Orléans était pour l'époque une armée puissante et redoutable : les chroniques contemporaines et les témoins du procès de réhabilitation sont unanimes sur ce point.
Les mesures prises par les Orléanais à l'annonce de la marche des Anglais sur leur cité avaient été énergiques et radicales. Non seulement ils avaient amoncelé les munitions et les vivres, appelé de valeureux défenseurs, fortifié leurs murailles et construit des ouvrages avancés pour les protéger dans leur enceinte, mais ils avaient sacrifié leurs faubourgs, les plus beaux du rovaume, et s'étaient décidés à détruire et brûler tout ce qui pouvait, aux alentours, servir d'abri aux assaillants: églises, couvents, maisons. Les ruines fumaient encore quand l'armée anglaise campa en vue de la ville.
C'était, nous l'avons dit, le 12 octobre 1428. Les ennemis étaient pleins d'entrain; néanmoins, ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que la puissance des murs d'Orléans et surtout l'ardeur patriotique de ses habitants s'opposeraient vigoureusement à leurs plans : la place ne se laisserait point enlever de vive force. Ils résolurent donc de l'enfermer dans un rigoureux blocus, afin de la réduire par la famine.
Aussitôt ils se mirent à l'œuvre et. après un combat acharné, occupèrent le 24 octobre, le fort des Tourelles qui défendait l'entrée du grand pont sur la rive gauche. Ils s'y établirent, le fortifièrent et en tirent leur poste avancé: mais les murailles étaient ébranlées par les premiers assauts et ne pouvaient contenir qu'une garnison assez restreinte; aussi l'appuyèrent-ils d'un ouvrage beaucoup plus solide et plus étendu.
Sur cette rive, non loin et en avant du fort, se trouvaient les débris d'un couvent
de religieux Augustins. Dans le courant de décembre, les Anglais le transformèrent en forteresse et protégèrent ses avancées par un boulevard très puissamment armé. Le 3o décembre, ils construisirent une nouvelle bastille sur les ruines de l'église Saint- Laurent, détruite par les Orléanais eux-mêmes. Cette église était située, comme la cité, très près de la Loire, sur sa rive droite, à Hoo mètres environ du côté de l'Ouest. Au milieu du fleuve, devant Saint-Laurent, il y avait alors l'île Charlemagne, aujourd'hui disparue: l'ennemi y plaça une forteresse le iep janvier 142»). Puis, le 6 de ce mois, il en fonda une autre sur la rive gauche, en lace de l'île Charlemagne et de Saint- Laurent, à l'endroit que l'on appelait le champ Saint-Privé: il interceptait ainsi le cours intérieur de la Loire et mettait en communication ses postes des deux rives.
Peu de temps après, sur la rive droite et au nord de Saint-Laurent, tut élevée une sixième redoute, dite de la Croix-Boissée. Le 10 mars, les Anglais s'emparèrent de la côte escarpée de Saint-Loup, également sur la rive droite, mais à l'Est, c'est-à-dire à l'opposé de la bastille Saint-Laurent. Ils v établirent une forteresse, afin de coupelle fleuve de ce coté comme de l'autre.
Ceci achevé, ils continuèrent leurs travaux à l'Ouest. Dix jours plus tard, en effet, ils bâtissaient, près de la Croix-Boissée. mais en s'éloignant de la Loire, la bastille dite de Londres, qu'ils firent suivre, en contournant la ville, de deux nouvelles forteresses : celle du pressoir d'Ars. nommée Rouen, terminée le 9 avril, et celle de Saint-Pouair ou de Paris. Toutes ces bastilles étaient reliées par un fossé profond.
Au \ord-Lst, entre Saint-Pouair et Saint-Loup, il v avait encore un espace ouvert représentant le quart environ du périmètre de la cité. A dessein, les Anglais ne le traitèrent pas comme le reste du pourtour. Voici pourquoi : d'abord, la foret, qui s'étendait alors de ce côté à trois quarts de lieue [de la ville, aurait fourni aux troupes venant au secours d'Orléans une trop grande facilité d'attaque contre les ouvrages édifiés en cet endroit: ensuite, un fossé, courant de forteresse à forteresse, tout autour de la place, eût formé presque une seconde ville immense, bien malaisée à protéger en raison de la longueur de ce fossé, dont chaque point eût requis une défense aussi sérieuse que pour les remparts d'une ville assiégée. Dans ces conditions, les Français auraient eu beau jeu. Enfin, en voulant affamer Orléans, l'envahisseur songeait à se nourrir lui-même, et les vivres que l'on tenterait de faire arriver par là devaient être pour lui une source commode de subsistance.
Cependant, tout en laissant un passage aux convois français, les ennemis avaient eu soin de construire secrètement, au milieu de la forêt, une puissante bastille, d'où, observant les routes qui s'avançaient sous bois, et couverts ainsi aux yeux de leurs adversaires, ils opéreraient sûrement sur toutes les expéditions assez téméraires pour s'aventurer dans ces parages.
.Mais, comme de petits convois de bestiaux venant de la Sologne pouvaient encore, au risque d'être pris, atteindre par cette voie les bords de la Loire et gagner furtivement sur des barques la porte de Bourgogne, à travers les iles situées en amont d'Orléans, les Anglais, aux environs du 20 avril, fortifièrent Saint-Jean-le-Blanc en face de l'île aux Toiles et en firent un guet destiné à garder le passage.
Telle était la position des lignes ennemies autour d'Orléans, à la fin d'avril 142»). On voit que. normalement, pour les forcer, il eût fallu mettre en œuvre une armée considérable. Et même, en cas de succès, que de difficultés à vaincre, que de temps à dépenser pour prendre une à une tant de formidables forteresses! On comprend donc pourquoi le roi et son Conseil, les docteurs et le Parlement considéraient la levée du siège, avec les faibles ressources alors disponibles, comme un vrai miracle, et l'acceptaient aisément comme preuve de la mission divine de la Pucelle.
Jeanne était devant Orléans. Son regard apercevait non seulement la ville chère à son cœur, mais aussi les bastilles anglaises qui l'en séparaient. A l'endroit où elle s'arrêta, en avant du front de sa petite armée, un peu en amont de la cité, le guet de Saint-Jean-le-Blanc était le poste ennemi le plus rapproché : la vue des Anglais provoqua sa noble ardeur. Aussi, à peine le Bâtard d'Orléans l'eut-il quittée pour remonter la Loire avec sa flottille, que. se retournant vers les chefs des troupes qui l'accompagnaient, elle leur proposa l'assaut de la position anglaise; mais ils refusèrent d'accéder à son désir.
C'est que les instructions reçues du Conseil royal étaient formelles. Les hommes d'armes avaient suivi l'intrépide guerrière, non pour attaquer encore les ennemis. mais pour protéger le convoi de vivres et d'artillerie, le faire pénétrer dans la cité assiégée et y introduire en même temps une troupe destinée à grossir la garnison. Ceci terminé, le maréchal de Saint-Sevère et le seigneur de Rais devaient retourner à Blois et en revenir avec la seconde partie de provisions et munitions qui y axaient été préparées.
Ce plan indiquait certainement que la confiance dans la mission surnaturelle de Jeanne était loin d'être complète, puisque l'héroïne avait promis de délivrer Orléans, si restreint que fût le nombre des soldats envoyés avec elle.
Les chefs ne voulurent donc point engager la lutte. Ils demandèrent simplement à Jeanne de les seconder dans la disposition des troupes pour qu'on déchargeât le convoi sans incidents fâcheux. Voici comment l'on procéda : la Pucelle se porta à Tavant-garde avec 200 lances, et l'on rangea les hommes en solide position, à une bonne distance en avant du guet de Saint-Jean-le-Blanc, de façon qu'elle put occuper, sur le bord de la Loire, le petit port du Bouchet. Celui-ci faisait face, sur la rive gauche, à la bastille anglaise de Saint-Loup et en était séparé par une grande île très boisée, nommée la seconde île Saint-Loup. Sans doute, le corps de troupes s'appuya sur les hauteurs les plus voisines et se protégea par des postes avances, pourvus de sentinelles vigilantes, car il campa à cet endroit pour y passer la nuit- Jeanne et son avant-garde suivirent, pendant ce temps, le bord du fleuve jusqu'à la hauteur de Chécy. arrivèrent en face de l'île aux Bourdons, traversèrent la Loire en se servant des bateaux que le Bâtard d'Orléans y avait amenés, et gravirent les collines où était construite l'une des deux églises du village. Selon sa pieuse coutume, la Pucelle pénétra dans les sanctuaires de la paroisse consacrés par le souvenir de saint Germain d'Auxerre et de saint Loup, et v pria dévotement. Puis, remontant à cheval, elle se rendit à l'antique manoir du pays : on l'appelait le château de
Reuillv. Il était habité alors par deux notables Orléanais. Guy de Cailly et Robin Boillève. Ces deux seigneurs tirent à la jeune tille le meilleur accueil, et Guy de Cailly s'attacha même à ses pas, combattant sous ses ordres avec tant de dévouement et d'ardeur, qu'au mois de juin suivant il tut anobli pour ce tait.
Cependant, l'heure du repos était arrivée: la vaillante guerrière, probablement, conserva encore son armure durant toute la nuit, d'autant plus qu'une attaque anglaise pouvait se produire à chaque instant. Jeanne prit gîte à l'abri des murs du château de Reuillv.
De grand matin. Jeanne était à cheval. Elle avait à maintenir ses troupes en bonne ordonnance et à presser les soldats qui devaient charger dans les barques tout le convoi réuni en ce moment sur la rive gauche. La besogne était considérable, il fallait l'accomplir devant l'armée anglaise. Mais, subissant à leur insu l'influence surnaturelle de l'intervention divine, les ennemis changeaient déjà leur tactique; leur ardeur diminuait sensiblement et ils n'attaquèrent pas. Bien plus, les hommes qu'ils avaient détachés au guet de Saint-Jean-le-Blanc furent rappelés dans la bastille des Augustins pour ce jour-là. de telle sorte que les Français eurent simplement à conserver leur ordre de bataille pendant le temps que dura l'embarquement et tandis que les bateaux, portés par le courant, descendaient la Loire jusqu'à la porte de Bourgogne.
Saint-Jean-le-Blanc avant été évacué, l'opération n'offrait plus qu'un seul péril : celui qui venait de la forte bastille anglaise de Saint-Loup. De ce poste les adversaires pouvaient, par leur artillerie, par une sortie ou par tout autre moyen, nuire à la flottille de vivres. Dunois et le Conseil des chefs avaient prévu ce danger; pour v parer, ils ordonnèrent à la garnison d'Orléans de diriger sur Saint-Loup une forte escarmouche, au moment où les embarcations passeraient à la hauteur de cet ouvrage retranché.
Tout fut tait d'après le programme indiqué, et les bateaux ne tardèrent pas à aborder près des remparts. Sous la protection du tir d'Orléans, on se mit aussitôt à les décharger dans les magasins de la ville. Ainsi s'accomplissait à la lettre la prophétie de l'héroïne: « Nous mettrons les vivres dans Orléans tout à notre aise; il n'y aura de la part des Anglais ni sortie ni tentative pour nous en empêcher. »
Aussitôt que le maréchal de Saint-Sevère et le sire de Rais apprirent l'heureuse arrivée du convoi à Orléans, ils firent reposer leurs troupes et s'apprêtèrent, suivant les ordres reçus, à les reconduire à Blois pour v prendre le second convoi. La Pucelle se disposait à repartir avec l'armée de secours, quand le Bâtard s'approcha d'elle et lui demanda de pénétrer dans Orléans avec les Soo hommes destinés à renforcer la garnison, car tous la réclamaient dans la cité malheureuse.
— Oh ! non, s'écria Jeanne, je ne quitterai pas tous ces braves gens, pleins de bonne volonté, bien confessés, revenus à Dieu de tout leur cœur; c'est bien là l'armée que je dois conduire à la v ictoire !
Le gouverneur sollicita en vain : il comprit qu'il ne pouvait insister davantage et se retourna vers les chefs de l'armée de secours. Il les pria, au nom des intérêts supérieurs du roi. de consentir a laisser la jeune tille entrer dans Orléans pendant qu'eux-mêmes
retourneraient chercher le second convoi et reviendraient avec leurs hommes par la rive droite, dans la ville assiégée. Après s'être concertés, les chefs agréèrent la requête de Dunois. Quant à l'héroïne, elle donna son consentement, à condition toutefois que les prêtres et la bannière de Jésus crucifié reprendraient avec les hommes d'armes le chemin de Blois et les ramèneraient de même jusqu'aux remparts d'Orléans. Jeanne, les yeux pleins de larmes, assista à la retraite de ces braves gens en leur disant :
— A bientôt !
Quand ils furent hors de vue, elle chevaucha de nouveau vers le château de Reuilly, où elle trouva maints notables d'Orléans qui venaient la supplier de pénétrer en leur compagnie dans la place assiégée. Ils la saluèrent tout joyeux et délibérèrent avec elle et le Bâtard d'Orléans sur la voie à suivre pour rentrer en ville. On décida également l'heure du départ. Ce Conseil se tint sans doute assez rapidement et dans la cour du château, car la Libératrice ne descendit point de cheval ce jour-là. Les bourgeois avaient demandé que l'on attendît la tombée du jour pour pénétrer dans la cité, afin que l'enthousiasme trop grand du peuple qui voulait aller en masse au-devant de la Pucelle eût le temps de s'apaiser. Ils avaient indiqué aussi pour le retour le chemin qui les avait amenés eux-mêmes à Chécy. c'est-à-dire celui qui, s'éloignant de la bastille Saint-Loup, traverse la vallée dans la direction de Semov. Jeanne consentit à retarder son départ jusque vers 6 heures du soir, mais jamais à faire le détour en question : elle passerait devant les Anglais et suivrait la voie directe qui conduit du château de Reuilly à la porte de Bourgogne. On n'osa lui résister davantage, et. le moment venu, elle se mit en route avec les hommes d'armes et tous ceux qui s'étaient portés à sa rencontre.
Il était 8 heures du soir quand elle pénétra en ville ce vendredi 29 avril, et nul Anglais n'essaya de s'opposer à sa marche.
La vierge lorraine était armée de toutes pièces, montée sur un cheval blanc; elle faisait porter devant elle son étendard. « pareillement blanc, dit un témoin oculaire, et sur lequel on voyait deux anges tenant en main une fleur de lis; au pennon était représentée l'Annonciation : Notre-Dame et un ange à genoux devant elle lui présentant un lis ».
Jeanne chevauchait, ayant à sa gauche le Bâtard d'Orléans, très richement armé et monté. Derrière elle venaient plusieurs nobles et vaillants seigneurs, des écuvers. des capitaines et les gens de guerre qu'elle amenait, puis les habitants qui étaient accourus au-devant d'elle. A l'entrée de la ville s'avancèrent pour la recevoir: la garnison et les bourgeois, avec un grand nombre de torches allumées, manifestant une allégresse si sincère qu'on eût pu croire qu'ils voyaient Dieu lui-même descendre parmi eux. Cet enthousiasme s'explique si l'on songe aux travaux et aux peines qu'ils avaient eu à supporter, joints à la crainte de n'être point secourus et d'être bientôt misérablement perdus corps et biens. Déjà ils se sentaient réconfortés et comme délivrés du siège par la puissance divine qui rayonnait en cette simple jeune fille: aussi, hommes, femmes et entants la regardaient-ils avec une vive affection. On se pressait pour arriver jusqu'à elle ou tout au moins pour toucher le cheval qu'elle montait.
.Mais voici que. dans celle foule qui l'entoure, un de ceux qui portaient une torche s'approche trop près de son étendard et met le feu au pennon; s'apercevant de l'accident. Jeanne pique de l'éperon son coursier et le fait tourner avec grâce jusqu'auprès de la bannière dont elle éteint la flamme. Elle exécuta ce mouvement avec l'habileté d'un cavalier consommé; aussi nobles, soldats et bourgeois en restèrent-ils dans une grande admiration.
Toute cette multitude l'accompagna par les rues de la ville, lui faisant bon visage et lui rendant toutes sortes d'honneurs. On marcha jusqu'auprès de la porte Regnart. et l'on arriva enfin à l'hôtel de Jacques Boucher, trésorier du duc d'Orléans, où la vaillante guerrière fut chaleureusemeut accueillie ainsi que ses frères et les deux gentilshommes de sa maison qui l'avaient suivie depuis Yaucouleurs.
Jeanne, au milieu de tant d'allégresse, élevait son âme vers le ciel et remerciait Dieu de l'avoir fait pénétrer dans les murs d'Orléans où elle devait bientôt accomplir le miracle qui la ferait accréditer comme Envoyée du Tout-Puissant pour la délivrance de la patrie française.